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HISTOIRE
DES ORIGINES
DU CHRISTIANISME
LIVRE SEPTIÈME
OUI COIfPnBND LE RÈGNE DE VARC-AURfcLK
(161-180)
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CALMANN LÈVY, ÉDITEUR
ŒUVRES COMPLÈTES
D^ERNEST RENAN
HISTOIRE DES ORIGINES DU CHRISTIANISME
Sept Tolumea in-8<». — Prix de chaque Tolume : 7 (r. 50
ViK DB Jisus.
Ln Apôtkks.
Saint Paul, avec une carte des Tojages
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UISTOIRE UTTÉRAIRB DE LA FRANCE AU XIV* SIÈCLE
Doux volumes grand in-S». — Prix : 16 francs.
Paris. - Tjrp. A. Qoantin, 7, rue Saint-Benott —(1504)
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MARG-AURÈLE
ET
LA FIN DU MONDE ANTIQUE
PAR
ERNEST RENAN
DB L*ACADéH1B PRANÇAISB
BT DB
|.*ACAD<1IIB DBS INSCRIPTIONS BT BBLLBS-LBTTRBS
QUATRIÈMB ÉDITION
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBBR, 3
1882
I>ro{ts de repiodoction et de traduction réterrés.
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-';; ..'
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PRÉFACE
Ce volume termine la série des essais que j*ai
consacrés à T histoire des origines du christianisme.
Il contient l'exposé des développements de l'Église
chrétienne durant le règne de Marc-Aurèle et le ta-
bleau parallèle des efforts de la philosophie pour
améliorer la société civile. Le iv siècle de noire ère
a eu la double gloire dé fonder définitivement le
christianisme, c'est-à-dire le grand principe qui a
opéré la réformation des mœurs par la foi au surnatu-
rel, et de voir se dérouler, grâce à la prédication stoï-
cienne et sans aucun élément de merveilleux, la plus
belle tentative d'école laïque de vertu que le monde
ait connue jusqu'ici. Ces deux tentatives furent étran-
gères l'une à l'autre et se contrarièrent plus qu'elles
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II MARC-AURÈLE.
ne s'aidèrent réciproquement ; mais le triomphe du
christianisme n'est explicable que quand on s'est
bien rendu compte de ce qu'il y eut dans la tenta-
tive philosophique de force et d'insuffisance, Marc-
Aurèle est à cet égard le sujet d'étude auquel il faut
sans cesse revenir. Il résume tout ce qu'il y eut de
bon dans le monde antique, et il offre à la critique
cet avantage de se présenter à elle sans voile, grâce
à un écrit intime d'une sincérité et d'une authenti-
cité incontestées.
Plus que jamais j^ pense que la période des ori-
gines, l'embryogénie du christianisme, si Ton peut
s'exprimer ainsi, finit vers la mort de Marc-Aurèle,
en 180. A cette date, l'enfant a tous ses organes; il
est détaché de sa mère ; il vivra désormais de sa vie
propre. La mort de Marc-Aurèle peut d'ailleurs
être considérée comme marquant la fin de la civi-
lisation antique. Ce qui se fait de bien après cela
ne se fait plus par le principe hellénico-romain ; le
principe judéo-syrien l'emporte, et, quoique plus de
cent ans doivent s'écouler avant son plein triomphe,
on voit bien déjà que l'avenir est à lui. Le m* siècle
est l'agonie d'un monde qui, au ir siècle, est plein
encore de vie et de force.
Loin de moi la pensée de rabaisser les temps qui
suivent l'époque où j'ai dû m'arréter. II y a dans
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PRÉFACE. m
rhisloire des jours tristes ; il n'y a pas de jours stériles
et sans intérêt. Le développement du christianisme
reste un spectacle hautement attachant tandis que
les Églises chrétiennes comptent des hpmmes tels que
saint Irénée, Clément d'Alexandrie, Tertullien, Ori-
gène. Le travail d'organisation qui s'opère à Rome,
en Afrique, au temps de saint Cyprien, du pape Cor-
neille, doit être étudié avec Iç soin le plus extrême.
Les martyrs du temps de Dèce et de Dioclétien ne le
cèdent pas en héroïsme à ceux de Rome, de Smyrne et
de Lyon au i''*' et au iv siècle. Mais c'est là ce qu'on
appelle l'histoire ecclésiastique, histoire éminemment
curieuse, digne d'être faite avec amour et avec tous
les raffinements de la science la plus attentive, mais
essentiellement distincte cependant de l'histoire dos
origines chrétiennes, c'est-à-dire de l'analyse des
transformations successives que le germe déposé par
Jésus au sein de l'humanité a subies avant de devenir
une EJglise complète et durable. Il faut des méthodes
toutes différentes pour traiter les âges divers d'une
grande formation, soit religieuse, soit politique, La
recherche des origines suppose un esprit philoso-
phique, une vive intuition de ce qui est certain, pro-
bable ou plausible, un sentiment profond de la vie et
de ses métamorphoses, un art particulier pour tirer
des rares textes que l'on possède tout ce qu'ils ren-
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IV MARC-ACRÈLE.
ferment en fait de révélations sur des situations
psychologiques fort éloignées de nous. A l'histoire
d'une institution déjà 'complète, comme est l'Église
chrétienne au m* siècle et à plus forte raison dans
les siècles suivants, les qualités de jugement et de
solide érudition d'un Tillemont suffisent presque.
Voilà pourquoi le xviP siècle, qui a fait faire de si
grands progrès à l'histoire ecclésiastique, n'a jamais
abordé le problème des origines. Le xvii* siècle n'a-
vait de goût que pour ce qui peut s'exprimer avec les
apparences de la certitude. Telle recherche dont le
résultat ne saurait être que d'entrevoir des possibi-
lités, des nuances fugitives, telle narration qui s'in-
terdit de raconter comment une chose s'est passée,,
mais qui se borne à dire : « Voici une ou deux des
manières dont on peut concevoir .que la chose s'est
passée », ne pouvaient être de son goût. En présence
des questions d'origine, le xvir siècle ou prenait tout
avec une crédulité naïve, ou supprimait ce qu'il
sentait à demi fabuleux. L'intelligence des états obs-
curs, antérieurs à la réflexion claire, c'est-à-dire jus-
tement des états où la conscience humainç se montre
surtout créatrice et féconde, est la conquête intellec-
tuelle du xix* siècle. J'ai cherché, sans autre passion
qu'une très vive curiosité, à faire l'application des
méthodes de critique qui ont prévalu de nos jours
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PRÉFACE. V
en ces délicates matières à la plus importante appari-
tion religieuse qui ait une place dans l'histoire. De-
puis ma jeunesse, j'ai préparé ce fravail. La rédac-
tion des sept volumes dont il se compose m'a pris
vingt ans. L'index général qui paraît en même temps
que ce volume permettra de se retrouver facilement
dans une œuvre qu'il ne dépendait pas de moi de
rendre moins complexe et moins chargée de détails.
Je remercie la bonté infinie de m'avoir donné le
temps et l'ardeur nécessaires pour remplir ce difficile
programme. Puisqu'il peut me rester quelques an-
nées de travail, je les consacrerai à compléter par un *
autre côté le sujet dont j'ai fait le centre de mes ré-
flexions. Pour être strictement logique, j'aurais dû
commencer une Histoire des origines du christianisme .
par une histoire du peuple juif. Le christianisme
commence au virr siècle avant J.-C, au moment
où les grands prophètes, s' emparant du peuple d'Is-
raël, en font le peuple de Dieu, chargé d'inaugurer
dans le monde le culte pur. Jusque-là, le culte d'Is-
raël n'avait pas essentiellement différé de ce culte
égoïste, intéressé, qui fut celui de toutes les tribus
voisines et que nous révèle l'inscription du roi Mésa,
par exemple. Une révolution fut accomplie le jour
où un inspiré, n'appartenant pas au sacerdoce, osa
dire : « Pouvez-vous croire que Dieu se plaise à la
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▼I MARC-AURÈLE.
fumée de vos victimes, à la graisse de vos boucs?
Laissez là tous ces sacrifices qui lui donnent la
nausée; faites le bien. » Isaïe est en ce sens le pre-
mier fondateur du christianisme. Jésus n'a fait au
fond que dire, en un langage populaire et charmant,
ce que l'on avait dit sept cent cinquante ans avant lui
en hébreu classique. Montrer comment la religion
d'Israël, qui à l'origine n'avait peut-être aucune su-
périorité sur les cultes d'Ammon ou de Moab, de-
vint une religion morale, et comment l'histoire reli-
gieuse du peuple juif a été un progrès constant vers
le culte en esprit et en vérité, voilà certes ce qu'il
aurait fallu montrer avant d'introduire Jésus sur la
scène des faits. Mais la vie est courte et de durée in-
certaine. J'allai donc au plus pressé; je me jetai au
milieu du sujet, et je commençai par la vie de Jésus,
supposant connues les révolutions antérieures de la
religion juive. Maintenant qu'il m'a été donné de
traiter, avec tout le soin que je désirais, la partie à
laquelle je tenais le plus, je dois reprendre l'histoire
antérieure et y consacrer ce qui me reste encore de
force et d'activité.
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MARG-AURELE
LA FIN DU MONDE ANTIQUE
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MARG-AURÈLE
ET
LA FIN DU MOIVDE ANTIQUE
CHAPITRE PREMFER.
ÀVENBMENT DE MARG-AURÈLE.
Antonîn mourut le 7 mars 161, dans son palais
de Lorium, avec le calme d'un sage accompli. Quand
il sentit la mort approcher, il régla comme un
simple particulier ses affaires de famille, et ordonna
de transporter dans la chambre de son fils adoptif,
Marc-Aurèle, la statue d'or de la Fortune, qui devait
toujours se trouver dans l'appartement de Yempe^
reur. Au tribun de service, il donna pour mot d'ordre
jEquanimitas; puis, se retournant, il parut s'endor-
mir. Tous les ordres de l'État rivalisèrent d'hommages
envers sa mémoire. On établit en son honneur des
sacerdoces, des jeux, des confréries. Sa piété, sa clé-
mence, sa sainteté, furent l'objet d'unanimes éloges.
1
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2 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
On remarquait que, pendant tout son règne, il n'a-
vait fait verser ni une goutte de sang romain ni une
goutte de sang étranger ! On le comparait à Numa
pour la piété, pour la religieuse observance des céré-
monies, et aussi pour le bonheur et la sécurité qu'il
avait su donner à l'empire^
Antonin aurait eu sans compétiteur la réputation
du meilleur des souverains, s'il n'avait désigné pour
son héritier un homme comparable à lui par la bonté,
la modestie, et qui joignait à ces qualités l'éclat, le
talent, le charme qui font vivre une image dans le
souvenir de l'humanité. Simple, aimable, plein d'une
douce gaieté, Ântonin fut philosophe sans le dire,
presque sans le savoir*. Marc-x\urèle le fut avec un
naturel et une sincérité admirables, mais avec ré-
flexion. A quelques égards, Antonin fut le plus grand.
Sa bonté ne lui fit pas commettre de fautes; il ne fut
pas tourmenté du mal intérieur qui rongea sans re-
lâche le cœur de son fils adoptif. Ce mal étrange,
celte étude inquiète de soi-même, ce démon du scru-
pule, cette fièvre de perfection sont les signes d'une
nature moins forte que distinguée. Les plus belles
pensées sont celles qu'on n'écrit pas ; mais ajoutons
1. Jules Capitolio, Anl. le Pieux, i%, 13; Dion Cassius (Xipîii-
lin), LXX, î, 3; Eutrope, VIII, 8.
t. Jules Capilolin, A7it, le Pieux, U.
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[An 161] MARC-AURÈLE. 3
que nous ignorerions Antonin, si Marc-Aurèle ne
nous avait transmis de son père adoptif ce portrait
exquis, où il semble s'être appliqué, par humilité, à
peindre l'image d'un homme encore meilleur que lui.
Antonin est comme un Christ qui n'aurait pas eu
d'Évangile; Marc-Aurèle est comme un Christ qui
aurait lui-même écrit le sien.
C'est la gloire des souverains que deux modèles
de vertu irréprochable se trouvent dans leurs rangs,
et que les plus belles leçons de patience et de déta-
chement soient venues d'une condition qu'on sup-
pose volontiers livrée à toutes les séductions du
plaisir et de la vanité. Le trône aide parfois à la
vertu ; certainement Marc-Aurèle n'a été ce qu'il fut
que parce qu'il a exercé le pouvoir suprême. Il est
des facultés que cette position exceptionnelle met
seule en exercice, des côtés de la réalité qu'elle
fait mieux voir. Désavantageuse pour la gloire, puis-
que le souverain, serviteur de tous, ne peut laisser
son originalité propre s'épanouir librement, une telle
situation, quand on y apporte une âme élevée, est
très favorable au développement du genre particu-
lier de talent qui constitue le moraliste. Le souverain
vraiment digne de ce nom observe l'humanité de
haut et d'une manière très complète. Son point de
vue est à peu près celui de l'historien philosophe ;
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4 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
ce qui résulte de ces coups d'œil d'ensemble jetés
sur notre pauvre espèce, c'est un sentiment doux,
mêlé de résignation, de pitié, d'espérance. La froi-
deur de l'artiste ne peut appartenir au souverain. La
condition de l'art, c'est la liberté ; or le souverain,
assujetti qu'il est aux préjugés de la société moyenne,
est le moins libre des hommes. 11 n*a pas droit sur
ses opinions ; à peine a-t-il droit sur ses goûts. Un
Gœthe couronné ne pourrait pas professer ce royal
dédain des idées bourgeoises, cette haute indiffé-
rence pour les résultats pratiques, qui sont le trait
essentiel de l'artiste ; mais on peut se figurer l'âme
du bon souverain comme celle d'un Gœthe attendri,
d'un Gœthe converti au bien, arrivé à voir qu'il
y a quelque chose de plus grand que l'art, amené
à l'estime des hommes par la noblesse habituelle
de ses pensées et par le sentiment de sa propre
bonté.
Tels furent, à la tête du plus grand empire qui
ait jamais existé, ces deux admirables souverains,
Antonin le Pieux et Marc-Aurèle. L'histoire n'a offert
qu'un autre exemple de cette hérédité de la sagesse
sur le trône, en la personne des trois grands empe-
reurs mongols Baber, Humaîoun, Akbar, dont le
dernier présente avec Marc-Aurèle des traits si frap-
pants de ressemblance. Le salutaire principe de l'a-
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[An 161] MARC-AURÈLE. 5
doption avait fait de la cour impériale, au ii® siècle,
une vraie pépinière de vertu. Le noble et habile
Nerva, en posant ce principe, assura le bonheur du
genre humain pendant près de cent ans, et donna au
monde le plus beau siècle de progrès dont la mémoire
ait été conservée.
C'est Marc-Aurèle lui-même qui nous a tracé,
dans le premier livre de ses Pensées^ cet arrière-
plan admirable, où se meuvent, dans une lumière
céleste, les nobles et pures figures de son père,
de sa mère, de son aïeul, de ses maîtres. Grâce et
lui, nous pouvons comprendre ce que les vieilles
familles romaines, qui avaient vu le règne des mau-
vais empereurs, gardaient encore d'honnêteté, de di-
gnité, de droiture, d'esprit civil et, si j'ose le dire,
républicain. On y vivait dans l'admiration de Caton,
de Brutus, de Thraséa et des grands stoïciens dont
l'âme n'avait pas plié sous la tyrannie. Le règne de
Domitien y était abhorré. Les sages qui l'avaient
traversé sans fléchir étaient honorés comme des
héros. L'avènement des Antonins ne fut que l'ar-
rivée au pouvoir de la société dont Tacite nous a
transmis les justes colères, société de sages formée
par la ligue de tous ceux qu'avait révoltés le despo-
tisme des premiers Césars.
Ni le faste puéril des royautés orientales, fondées
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6 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
sur la bassesse et la stupidité des hommes, ni l'or-
gueil pédanlesque des royautés du moyen âge, fon-
dées sur un sentiment exagéré de Thérédité et sur la
foi naïve des races germaniques dans les droits du
sang, ne peuvent nous donner une idée de cette sou-
veraineté toute républicaine de Nerva, de Trajan,
d'Adrien, d'Antonin, de Marc-Aurèle. Rien du prince
héréditaire ou par droit divin ; rien non plus du chef
militaire : c'était une sorte de grande magistrature
civile, sans rien qui ressemblât à une cour^ ni qui
enlevât à l'empereur le caractère d'un particulier.
Marc-Aurèle, notamment, ne fut ni peu ni beaucoup
un roi dans le sens propre du mot; sa fortune
était immense, mais toute patrimoniale; son aver-
sion pour « les Césars* », qu'il envisage comme
des espèces de Sardanapales, magnifiques, débau-
chés et cruels, éclate à chaque instant. La civilité,
de ses mœurs était extrême ; il rendit au Sénat toute
son ancienne importance ; quand il était à Rome, il
ne manquait jamais une séance, et ne quittait sa place
que quand le consul avait prononcé la formule :
Nihil vos moramur^ Patres conscripti.
La souveraineté, ainsi possédée en commun par
un groupe d'hommes d'élite, lesquels se la léguaient
ou se la partageaient selon les besoins du moment,
4. Les empereurs avant Nerva. Cf. Pensées, VI, 30.
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[An 161] MARC-AURÈLE. 7
perdit une partie de cet attrait qui la rend si dange-
reuse. On arriva au trône sans l'avoir brigué, mais
aussi sans le devoir à sa naissance ni à une sorte
de droit abstrait ; on y arriva désabusé, ennuyé des
hommes, préparé de longue main. L'empire fut un
fardeau, qu'on accepta à son heure, sans que Ton
songeât à devancer cette heure. Marc-Aurèle y fut
désigné si jeune, que l'idée de régner n'eut guère
chez lui de commencement et n'exerça pas sur son
esprit un moment de séduction. A huit ans, quand
il était déjà prœsul des prêtres saliens, Adrien re-
marqua ce doux enfant triste et Taima pour son bon
naturel, sa docilité, son incapacité de mentir. A dix-
huit ans, l'empire lui était assuré. 11 l'attendit pa-
tiemment durant vingt-deux années. Le soir où An-
tonin, se sentant mourir, fît porter dans la chambre
de son héritier la statue de la Fortune, il n'y eut pour
celui-ci ni surprise ni joie. 11 était depuis longtemps
blasé sur toutes les joies sans les avoir goûtées ; il
en avait vu, par la profondeur de sa philosophie,
l'absolue vanité.
Sa jeunesse avait été calme et douce S partagée
entre les plaisirs de la vie à la campagne, les exer-
4. « Fuit a prima infanlia gravis. » Capitolin, Anl. le PhîL, 2.
« Adeo ut, in infantia quoque, vultum nec ex gaudio nec ex mœ-
rore mutaret. » Eulrope, VIII, 4 4 ; Galien, De libris propriis, î.
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8 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
cices de rhétorique latine à la manière un peu frivole
de son maître Fronton S et les méditations de la phi-
losophie*. La pédagogie grecque était arrivée à sa
perfection, et, comme il arrive en ces sortes de
choses, la perfection approchait de la décadence.
Les lettrés et les philosophes se partageaient l'opi-
nion et se livraient d'ardents combats. Les rhéteurs
ne songeaient qu'à l'ornement affecté du discours ;
les philosophes conseillaient presque la sécheresse
et la négligence de l'expression • . Malgré son
amitié pour Fronton et les adjurations de ce dernier*,
Marc-Aurèle fut bientôt un adepte de la philosophie *•
Junius Rusticus devint son maître favori et le gagna
totalement à la sévère discipline qu'il opposait à
l'ostentation des rhéteurs. Rusticus resta toujours
le confident et le conseiller intime de son auguste
élève, qui reconnaissait tenir de lui son goût d'un
style simple, d'une tenue digne et sérieuse, sans par-
ler d'un bienfait supérieur encore : « Je lui dois
d'avoir connu les ^n/re^ie/i^d'Épictète, qu'il me prêta
i. Fronton, EpisL ad Af. Cœs,, II, S, M, elc.
5. Jules Capitolin, Ant. le PhiL, %; Athénagore, Leg,, 1.
3. Fragment de la Rhétorique de Chrysippe, dans Plutarque,
De sloic. repugn., 28. Cf. Cic, De fin., IV, m, 6.
4. Fronton, EpisL ad M. Cœs., I, 8; flk^ Ant, Imp., I, 2; De
eloq.,3. Cf. EpisL ad Verum, I, h.
6. Pensées, VI, 42; VIII, 4.
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[An 161] MARC-AURÈLE. 0
de sa propre bibliothèque* ». Claudius Severus, le
péripatéticien, travailla dans le même sens et acquit
définitivement le jeune Marc à la philosophie. Marc
avait l'habitude de l'appeler son frère * et paraît
avoir eu pour lui un profond attachement.
La philosophie était alors une sorte de profession
religieuse, impliquant des mortifications, des règles
presque monastiques. Dès l'âge de douze ans, Marc
revêtit le manteau philosophique, apprit à coucher sur
la dure et à pratiquer toutes les austérités de l'as-
cétisme stoïcien. Il fallut les instances de sa mère
pour le décider à étendre quelques peaux sur sa
couche. Sa santé fut plus d'une fois compromise par
cet excès de rigueur'. Cela ne l'empêchait pas de
présider aux fêtes, de remplir ses devoirs de prince
de la jeunesse avec cet air affable qui était chez lui
le résultat du plus haut détachement*.
Ses heures étaient coupées comme celles d'un
religieux. Malgré sa frêle santé, il put, grâce à la
sobriété de son régime et à la règle de ses mœurs',
1. Pensées, I, 7, H; III, 5. Jules Capitolin, 3.
î. Pensées, 1, U.
3. Capitolin, î; Pensées, I, 3; Dion Cassius, LXXÎ, 34.
4. Capitolin, Ant. le PhiL, 4.
5. Capitolin, 4; Dion Cassius, LXXI, 4 , 6, 34, 36 ; Julien, Cœs.,
p. 3Î8, 333 et suiv.; iElius Aristide, oral, ix, 0pp., I, Dindorf,
p. 409-440 ; Galieo, De ther., t.
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10 ORIGINES DU CHRISTIANISBIE. [An 161]
mener une vie de travail et de fatigue. Il n'avait pas
ce qu'on appelle de l'esprit S et il eut très peu de
passions*. L'esprit va bien rarement sans quelque
malignité ; il habitue à prendre les choses par des
tours qui ne sont ceux ni de la parfaite bonté ni du
génie. Marc ne comprit parfaitement que le devoir.
Ce qui lui manqua, ce fut, à sa naissance, le baiser
d'une fée, une chose très philosophique à sa ma-
nière, je veux dire l'art de céder à la nature, la
gaieté, qui apprend que Vabstine et sustine n'est pas
tout et que la vie doit aussi pouvoir se résumer en
« sourire et jouir ».
Dans tous les arts, il eut pour maîtres les profes-
seurs les plus éminents : Claudius Severus, qui lui
enseigna le péripatétisme ; Apollonius de Chalcis,
qu'Antonin avait fait venir d'Orient exprès pour lui
confier son fils adoptif, et qui paraît avoir été un
parfait précepteur; Sextus de Chéronée, neveu de
Plutarque, stoïcien accompli ; Diognète, qui lui fit
aimer l'ascétisme; Claudius Maximus, toujours plein
de belles sentences; Alexandre de Cotyée, qui lui
apprit le grec ; Hérode Atticus, qui lui récitait les
anciennes harangues d'Athènes'. Son extérieur était
1 . Pensées, V, 5.
. 2. Pensées, YIII, 1 ; cf. I, 22.
3. Cjpit., Ant. le Pieux, iO ; Ant. le Phil ^ 2, 3; Pensées, I,
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[An 161] MARC-AURÈLE. 11
celui de ses maîtres eux-mêmes : habits simples et
modestes, barbe peu soignée, corps exténué et réduit
à rien, yeux battus par le travail *. Aucune étude,
même celle de la peinture, ne lui resta étrangère*.
Le grec lui devint familier; quand il réfléchissait
aux sujets philosophiques, il pensait en cette langue;
mais son esprit solide voyait la fadaise des exercices
littéraires où l'éducation hellénique se perdait*; son
style grec, bien que correct, a quelque chose d'ar-
tificiel qui sent le thème. La morale était pour lui
le dernier mot de l'existence, et il y portait une con-
stante application.
Comment ces pédagogues respectables, mais un
peu poseurs, réussirent-ils à former un tel homme?
Voilà ce qu'on se demande avec quelque surprise.
A^n juger d'après les analogies ordinaires, il y avait
toute apparence qu'une éducation ainsi surchauffée
tournerait au plus mal. C'est qu'à vrai dire, au-
dessus de ces maîtres appelés de tous les coins du
monde, Marc eut un maître unique, qu'il révéra
par-dessus tout; ce fut Antonin. La valeur morale
de l'homme est en proportion de sa faculté d'ad-
p. 5 et suiv.; Eusèbe, Chron., p. 468, 469, Schœne; Lucien, Dé-
monax, 34 ; iElius Arist., Éloge d'Alex., 0pp., I, p. 434, Dindorf»
4. Julien, Ca?5., p. 333, Spanh.; Dion Cass., LXXI,4,
3. Pensées, I, 7, 47.
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12 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
mirer. C'est pour avoir vu à côté de lui et compris
avec amour le plus beau modèle de la vie parfaite
que Marc-Aurèle fut ce qu'il a été.
Prends garde de te césariser, de déteindre ; cela arrive.
Conserve-toi simple, bon, pur, grave, ennemi du faste, ami
de la justice, religieux, bienveillant, humain, ferme dans
la pratique des devoirs. Fais tous tes efforts pour demeurer
tel que la philosophie a voulu te rendre : révère les dieux,
veille à la conservation des hommes. La vie est courte ; le
seul fruit de la vie terrestre, c'est de maintenir son âme
dans une disposition sainte, de faire des actions utiles à la
société. Agis toujours comme un disciple d'Antonin ; rap-
pelle-toi sa constance dans l'accomplissement des pres-
criptions de la raison, l'égalité de son humeur dans toutes
les situations, sa sainteté, la sérénité de son visage, sa .
douceur extrême, son mépris pour la vaine gloire, son ap-
plication à pénétrer le sens des choses ; comment il ne
laissa jamais rien passer avant de l'avoir bien examiné,
bien compris; comment il supportait les reproches injustes
sans récriminer ; commeut il ne faisait rien avec précipita-
tion; comment il n'écoutait pas les délateurs; comment il
étudiait avec soin les caractères et les actions ; ni médi-
sant, ni méticuleux, ni soupçonneux, ni sophiste; se con-
tentant de si peu dans l'habitation, le coucher, les vête-
ments, la nourriture, le service ; laborieux, patient, sobre,
à ce point qu'il pouvait s'occuper jusqu'au soir de la même
affaire sans avoir besoin de sortir pour ses nécessités, sinon
à l'heure accoutumée. Et cette amitié toujours constante,
égale, et cette bonté à supporter la contradiction, et cette
joie à recevoir un avis meilleur que le sien, et cette piété
sans superstition I... Pense à cela, pour que ta dernière
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[An 161J MARC-ÀURÈLE. i3
heure te trouve, comme lui, avec la conscience du bien
accompli *.
La conséquence de cette philosophie austère aurait
pu être la roîdeur et la dureté. C'est ici que la bonté
rare de la nature de Marc-Aurèle éclate dans tout son
jour. Sa sévérité n'est que pour lui. Le fruit de cette
grande tension d'âme, c'est une bienveillance infinie.
Toute sa vie fut une étude à rendre le bien pour le
mal. Après quelque triste expérience de la perversité
humaine, il ne trouve, le soir, à noter que ce qui
suit : « Si tu le peux, corrige-les ; dans le cas con-
traire, souviens-toi que c'est pour l'exercer envers
eux que t'a été donnée la bienveillance. Les dieux
eux-mêmes sont bienveillants pour ces êtres ; ils les
aident (tant leur bonté est grande!) à se donner santé,
richesse et gloire. Il t'est permis de faire comme les
dieux*. » Un autre jour, les hommes furent bien
méchants, car voici ce qu'il écrivit sur ses tablettes :
« Tel est l'ordre de la nature : des gens de cette sorte
doivent, de toute nécessité, agir ainsi. Vouloir qu'il
en soit autrement, c'est vouloir que le figuier ne pro-
duise pas de figues. Souviens-toi, en un mot, de
ceci : Dans un temps bien court, toi et lui, vous
4. Pensées, \l,ZO, Cf. I, 16.
2. Pensées, ÏX, 44. Cf. ÏX, Î7, 38; XI, 43.
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14 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
mourrez ; bientôt après, vos noms ne survivront
plus^ » Ces réflexions d'universel pardon reviennent
sans cesse. A peine se mêle-t-il parfois à cette ravis-
sante bonté un imperceptible sourire. « La meilleure
manière de se venger des méchants, c'est de ne pas
se rendre semblable à eux * » ; ou un léger accent de
fierté ; « C'est chose royale, quand on fait le bien,
d'entendre dire du mal de soi '. » Un jour, il a un
reproche à se faire : « Tu as oublié, dit-il, quelle pa-
renté sainte réunit chaque homme avec le genre
humain ; parenté non de sang et de naissance, mais
participation à la même intelligence. Tu as oublié
que l'âme raisonnable de chacun est un dieu, une
dérivation de l'Être suprême*. »
Dans le commerce de la vie, il devait être exquis,
quoiqu'un peu naïf, comme le sont d'ordinaire les
hommes très bons. Il était sincèrement humble, sans
hypocrisie, ni fiction, ni mensonge intérieur'. Une
des maximes de l'excellent empereur était que les
méchants sont malheureux, qu'on n'est méchant que
malgré soi et par ignorance ; il plaignait ceux qui
4. Pensées, ly, 6. Cf. XII, 46.
2. /6irf.,VÎ, 6.
3. Jbid,, VII, 36. La pensée est d'Ântistbène.
4. Ibid., XU, 26.
5. Ibid.,\n, 70; VIII, 4.
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(An 161] MARG-AURÈLE. 15
n'étaient pas comme lui ; il ne se croyait pas le droit
de s'imposer à eux.
Il voyait bien la bassesse des hommes; mais il
ne se l'avouait pas. Cette façon de s'aveugler volon-
tairement est le défaut des cœurs d'élite. Le monde
n'étant pas tel qu'ils le voudraient, ils se mentent h
eux-mêmes pour le voir autre qu'il n'est. De là un
peu de convenu dans les jugements ^ Chez Marc-
Aurèle, ce convenu nous cause parfois un certain
agacement. Si nous voulions le croire, ses maîtres,
dont plusieurs furent des hommes assez médiocres,
auraient été sans exception des hommes supérieurs.
On dirait que tout le monde autour de lui a été
vertueux. C'est à tel point qu'on a pu se demandei*
si ce frère dont il fait un si grand éloge, dans son
action de grâces aux dieux', n'était pas son frère
par adoption, le débauché Lucius Verus. Il est sûr
que le bon empereur était capable de fortes illusions
quand il s'agissait de prêter à autrui ses propres
vertus.
Personne de sensé ne niera que ce fût une grande
âme. Était-ce un grand esprit? Oui, puisqu'il vit à
des profondeurs infinies dans l'abîme du devoir et
de la conscience. Il ne manqua de décision que sur
U h Dion Cassius, LXXl, 34. Pensées, à chaque page.
2. Pensées, I, 41. Il s*agit plutôt de Claudius Severus.
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16 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An 161
un point. Il n'osa jamais nier absolument le surna-
turel. Certes, nous partageons sa crainte de l'a-
théisme; nous comprenons admirablement ce qu'il
veut dire, quand il nous parle de son horreur pour un
monde sans Dieu et sans Providence ^ ; mais ce que
nous comprenons moins, c'est qu'il parle sérieuse-
ment de dieux intervenant dans les choses humaines
par des volontés particulières*. La faiblesse de son
éducation scientifique explique seule une pareille dé-
faillance. Pour se préserver des erreurs vulgaires, il
n'avait ni la légèreté d'Adrien ni l'esprit de Lucien.
Ce qu'il faut dire, c'est que ces erreurs étaient chez
lui sans conséquence. Le surnaturel n'était pas la
base de sa piété. Sa religion se bornait à quel-
ques superstitions médicales' et à une condescen-
dance patriotique pour de vieux usages*. Les initia-
tions d'Eleusis ne paraissent pas avoir tenu grande
1. Pensées, II, 3, 4, 41 ; IH, 9,11 ; IV, 48; V, 33; VI, .44; VII,
70; IX, 11, 27, 37; X, 1, 8, 25; XI, 20; XII, 2, 5, 12, 28, 31.
Cf. Épictète, Diss., n,xx, 32.
2. U ne repoussait pas les augures, l'astrologie; mais peut-
être était-ce par nécessité politique (Gapitolin, Ant, PhiL, 13).
Comp. Pensées j I, 6, 17.
3. Pensées, ï, 17; IX, 27.
4. Dion Cassius, LXXl, 33,34; Gapitolin, Ant. Phil,,\^\ kmr
mien Marcellin, XXV, iv, 17; bas-reliefs de la colenne Anlonine
plusieurs fois. Antonin était de même eztérieuiement très reli-
gieux : voir Pensées, 1, 16.
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|An 161] MARC-AURÈLE. 17
place dans sa vie morale*. Sa vertu, comme la nôtre,
reposait sur la raison, sur la nature. Saint Louis fut
un homme très vertueux, et, selon les idées dé son
temps, un très bon souverain, parce qu'il était chré-
tien; Marc-Aurèle fut le plus pieux des hommes, non
parce qu'il était païen, mais parce qu'il était un
homme accompli. Il fut l'honneur de la nature hu-
maine, et non d'une religion déterminée. Quelles
que soient les révolutions religieuses et philosophi-
ques de l'avenir, sa grandeur ne souffrira nulle at-
teinte ; car elle repose tout entière sur ce qui ne pé-
rira jamais, sur l'excellence du cœur.
Vivre avec les dieux* I.... Celui-là vit avec les dieux qui
leur montre toujours une âme satisfaite du sort qui lui a
été départi et obéissante au génie que Jupiter a détaché
comme une parcelle de lui-même, pour nous servir de
directeur et de guide. Ce génie est TinteHijence et la raison
de chacun».
Ou bien le monde n'est que chaos, agrégation et dés-
agrégation successives ; ou le monde est uniié, ordre, pro-
vidence. Dans le premier cas, comment désirer rester dans
un pareil cloaque? ..... La désagrégation saura bien toute
seule m'atteindre. Dans le second cas, j'adore, je me repose,
j'ai conDance dans celui qui gouverne *.
1. Philostr., Soph.j lï, x, 7; Capitolin, 27.
2. XuC^v 6€oî<.
3. Pensées, V, 27. Cf. YI, 44.
4. Ibid., VI, 10.
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CHAPITRE IL
PROGRÈS ET RBFORUES.— LE DROIT ROMAIN.
Envisagé comme souverain, Marc-Aurèle réalisa
la perfection de la politique libérale. Le respect des
hommes est la base de sa conduite. Il sait que, dans
rintérét même du bien, il ne faut pas imposer le bien
d'une manière trop absolue, le jeu libre de la liberté
étant la condition de la vie humaine. Il désire l'amé-
lioration des âmes et non pas seulement l'obéissance
matérielle à la loi * ; il veut la félicité publique, mais
non procurée par la servitude, qui est le plus grand
des maux. Son idéal de gouvernement est tout ré-
publicain*. Le prince est le premier sujet de la loi'. ,
4. Pensées, IX, 29.
1 Capitolin, AnLPhiL,\t.
3. Code Just., I, XIV, 4; VI, xxiii, 3; Digeste, V, ii, 8, $ 2;
XXXII, m, 23; Paul, Sent., IV, 5, §3 ; ibid., V, 12, SS 8, 9.
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[An 161] HARC-AURÈLE. 19
Il n'est que locataire et usufruitier des biens de
l'État ^ Point de luxe inutile; stricte économie ; cha-
rité vraie, inépuisable; accès facile, parole affable * ;
poursuite en toute chose du bien public, non des
applaudissements.
Des historiens, plus ou moins imbus de cette po-
litique qui se croit supérieure parce qu'elle n'est
assurément suspecte d'aucune philosophie, ont cher-
ché à prouver qu'un homme aussi accompli que
Marc-Aurèle ne pouvait être qu'un mauvais admi-
nistrateur et un médiocre souverain. II se peut, en
effet, que Marc-Aurèle ait péché plus d'une fois par
trop d'indulgence. Cependant, à part des malheurs
absolument impossibles à prévoir ou à empêcher,
son règne se présente à nous comme grand et pro-
spère *. Le progrès des mœurs y fut sensible. Beau-
coup des buts secrets que poursuivait instinctive-
ment le christianisme furent légalement atteints. Le
régime politique général avait des défauts profonds ;
mais la sagesse du bon empereur couvrait tout d'un
palliatif momentané. Chose singulière ! ce vertueux
4. Dion Gassius, LXXI, 33.
2. Hérodieo, I, 2.
3. Pour la discussion des historiens originaux, voir mes Mé-
langes historiques, p. 471 et suiv., et Noël Desvergers, Essai
sur Marc-Aurèle (Paris, 4860). Pour les lois, voir Hœnel, Corpus
legum, p. 444 et suiv.
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20 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
prince, qui ne fit jamais la moindre concession à la
fausse popularité, fut adoré du peuple *. Il était dé-
mocrate dans le meilleur sens du mot. La vieille aris-
tocratie romaine lui inspirait de Tantipalhie*. Il ne
regardait qu'au mérite, sans égard pour la naissance,
ni même pour l'éducation et les manières. Comme il
ne trouvait pas dans les patriciens les sujets propres
à seconder ses idées de gouvernement sage, il appe-
lait aux fonctions des hommes sans autre noblesse
que leur honnêteté.
L'assistance publique, fondée par Nerva et Tra-
jan, développée par Antonin, arriva, sous Marc-
Aurèle, au plus haut degré qu'elle ait jamais atteint.
Le principe que l'État a des devoirs en quelque
sorte paternels envers "ses membres (principe dont
il faudra se souvenir avec gratitude, même quand on
l'aura dépassé), ce principe, dis-je, a été proclamé
pour la première fois dans le monde au ii* siècle.
L'éducation des enfants de condition libre était
% •— Il
devenue, vu l'insufBsance des mœurs et par suite
des principes économiques défectueux sur lesquels
reposait la société, une des grandes préoccupations
4. Jules Capitolin, Anl, PhiL, 48, 49; cf. Fronton, Episl. ad
M. Cœs,, IV, Kt\ad Ant. imp., I, 2. La haine contre Commode
vînt, en partie, de Tamour qu'on avait pour son père. Voir mes
Mélanges, p. 492.
5. PenséeSjlf 3, 44.
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[An 161] MARC-ÀURÈLE. 21
des hommes d'État. On y avait pourvu, depuis
Trajan, par des sommes placées sur hypothèque et
dont les revenus étaient gérés par des procurateurs*.
Marc-Aurèle fil de ces procurateurs des fonction-
naires de premier ordre ; il les choisissait avec le
plus grand soin parmi les consulaires et les préteurs,
et il élargit leurs pouvoirs*. Sa grande fortune*
lui rendait faciles ces largesses bien entendues. Il
créa lui-même un grand nombre de caisses de se-
cours pour la jeunesse des deux sexes*. L'institut
des Jeunes Faustiniennes remontait à Antonin *.
Après la mort de la seconde Faustine, Marc-Aurèle
fonda les Nouvelles Faustiniennes^. Un élégant bas-
relief nous montre ces jeunes filles se pressant au-
tour de l'impératrice, qui verse du blé dans un pli
de leur robe ^.
4 . Voir les Évangiles, p. 387 et suîv.
2. Inscriplion, dans Borghesi, Bull, de Vlnst, arch,, 4844,
p. 125-427; Desjardins, De tah, alim., Paris, 4854; Noël Des-
vergers, p. 39-43 ; Capitolin, 44.
3. Dans toutes les provinces, on trouve ges procuralores rei
privalœ et ses procuralores palrimonii. [Desjardins.] Sur ses
briqueteries, voir Noël Desvergers, p. 3. La fortune d'Anton in
était plus considérable encore.
4. Capitolin, 7 : Pueros et puellas novorum nominumj sans
. doute des Antoninianij des Veriani,
5. Voir l'Église chrétienne, p. 895.
6. Capitolin, Ant. Phil, 26.
7. Villa Albani. Voir Henzen, Tab. alim. Bœb., dans Ann. de
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32 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ad 161]
Le stoïcisme, dès le règne d'Adrien, avait péné-
tré le droit romain de ses larges maximes, et en
avait fait le droit naturel, le droit philosophique, tel
que laraison peut le concevoir pour tous les hommes ^
L'Édit perpétuel de Salvius Julianus fut la première
expression complète de ce droit nouveau destiné à
devenir le droit universel. C'est le triomphe de l'es-
prit grec sur l'esprit latin. Le droit strict cède à.
l'équité ; la douceur l'emporte sur la sévérité ; la
justice paraît inséparable de la bienfaisance*. Les
grands jurisconsultes d'Antonin, Salvius Valens, Ul-
pius Marcellus, Javolenus, Volusius Mœcianus con-
tinuèrent la même œuvre. Le dernier fut le maître
de Marc-Aurèle en fait de jurisprudence ', et, à vrai
dire, l'œuvre des deux saints empereurs ne saurait
être séparée. C'est d'eux que datent la plupart de
l'InsL archéoL, 4845, p. 20. Zoega {Bassirilievi, ï, p. 454 et
suiv.) rapporte ce bas-relief à la première Faustine. Le monument,
en tout cas, ne prouve pas que l'impératrice qui y figure s'occupât
personnellement de bienfaisance. La pensée du bas-relief est de
montrer Faustine secourable, môme après sa mort. Alexandre
Sévère imita celte institution et créa des Jeunes Alammeennes.
Lampride, Alex. Sëv,^ 67.
4. Gaïus, Inst., I, § 4 ; Inst. de Just., I, i, § 4.
i. Digeste, I, m, 48; II, xiv, 8 ; XXX IV, v, 4 0, §1 ; XL, i,
24; XLIÎ, I, 36, 38; XLVIIÏ, xix, 42; L, xvii, 56, 455, 468, 4 92.
Cf.Orose,Vm, 45.
3. Capitolin, AnL le Pieux, 42; Ant. le PhiL, 3 Cf. ^lius
Aristide, Oral., x, p. 409-440.
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[An 161J MâHC-AUEIÈLE. 23
ces lois humaines et sensées qui fléchirent la rigueur
du droit antique et firent, d'une législation primitive-
ment étroite et implacable, un code susceptible d'être
adopté par tous les peuples civilisés ^
L'être faible, dans les sociétés anciennes, était
peu protégé. Marc-Aurèle se fit en quelque sorte le
tuteur de tous ceux qui n'en avaient pas. L'enfant
pauvre, l'enfant malade eurent des soins assurés.
La préture tulélaire fut créée pour donner des ga-
ranties à l'orphelin *• L'état civil, les registres des
naissances commencèrent*. Une foule d'ordonnances
pleines de justice répandirent dans toute l'admi-
nislralion un remarquable esprit de douceur et
d'humanité*. Les charges des curiales furent dimi-
nuées*. Grâce à un approvisionnement mieux réglé,
les famines de l'Italie furent rendues impossibles*.
4. On a prétendu découvrir une influence chrétienne dans ce
grand progrès du droit romain. Rien de plus gratuit. Les idées
des chrétiens et les idées des jurisconsultes étaient aux deux pôles
opposés; nul rapport entre les deux écoles, si ce n'est des rapports
de malveillance ; pas un rapprochement sérieux entre les textes.
2. Gapitolin, 40; inscription de Concordia, Borghesi, Ann, de
VinsL arch., 4853, p. 488 et suiy.; Desvergers, op, ci7.^p. 46-48.
3. Capitolin, 9, 40.
4. ïbid., 9, 44.
5. Digeste, 6, L, i, 8; iv,6.
6. Capitolin, 14 ; inscription de Concordia, Borghesi, Ann, de
VInstit.arch.j 4853, loc. cit.; Desvergers, p. 45-46.
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24 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161 J
Dans Tordre judiciaire, plusieurs réformes d'un
esprit excellent remontent également au règne de
Marc. La police des mœurs, notamment en ce qui
concerne les bains mixtes, fut rendue plus sé-
rieuse*.
C'est surtout pour l'esclave qu'Antonin et Marc-
Aurèle se montrèrent bienfaisants. Quelques-unes des
plus grandes monstruosités de l'esclavage furent cor-
rigées. Il est admis désormais que le maître peut com-
mettre des injustices envers son esclave. D'après la
législation nouvelle, les châtiments corporels sont ré-
glés*. Tuer son esclave devient un crime'. Le traiter
avec un excès de cruauté est un délit et entraîne pour
le maître la nécessité de vendre le malheureux qu'il a
torturé*. L'esclave, en6n, ressortit aux tribunaux,
devient une personne, membre de la cité *. Il est pro-
priétaire de son pécule; il a sa famille; on ne peut
vendre séparément l'homme, la femme, les enfants.
1. Capitolin, 23.
SI. Gaïus, InstituteSj I, 53 ; Digeste, I, xn, 8 ; XLVIIÏ, viii,
3. Spartieo, Adrien^ 48; Gaïus, I, 53 ; Digeste, I, vi, 2.
4. Rescrit d'Antonin, dans Justinien, Insi., 1, 8, §§ 4, 2 ; Gaïus,
Inst,, I, 53. Cf. Digeste, I, vi, 2.
5. Digeste, VII, i, 4, § 4 ; XL, xii, entier; XLVIll, ii, 5 (UIp.);
XIX, 49 (Ulp.); I, XII, 4, §5 (Ulp.); Paul, Sent,, V, i, 4. Cf. Code
Théod., lY, XIV, entier; Dig., V,i, 53 (Hermog.); Instit. de Just.,
I, 8;m, 42.
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b
[An 161] MâRC-AURÈLE. 25
L'application de la question aux personnes servilesest
limitée*. Le maître ne peut, hors certains cas, vendre
ses esclaves pour les faire combattre dans l'amphi-
théâtre contre les bêles *. La servante, vendue sous
la condition ne prosùitualur, est préservée du lupanar •.
II y a ce qu'on appelle favor liberlatis; en cas de
doute, l'interprétation la plus favorable à la liberté est
admise*. On juge par humanité contre la rigueur
de la loi, souvent même contre la lettre du testa-
ment». Au fond, à partir d'Antonin, les juriscon-
sultes, imbus de stoïcisme, envisagent l'esclavage
comme une violation des droits de nature *, et pren-
4. Dig., XLVIII, XVIII, 4, SS 4 et 2; ibid., 9; ibid., 47, % 7 ;
ibid., 20; Code Just., VI, xxxv, 42; Spartien, Adr,, 48; Pline,
Epist. Vm, 44.
2. Digeste, XVIII, i, 42; XLVIII, vm, 44, § 4 et 2. Cf. Spar-
tien, Adrien, 48.
3. Digeste, I, vi, 2; II, iv, 40, § 4, Ulpien. Cf. Minucius
Félix, 28.
4. Digeste, XL, v, De fideicommissariis liberlaiibus, à lire en
entier, ainsi que Digeste, XL, iv, De manumissis teslamento ;
XL, VII, De statu-liberiSj loi 3, $ 44; loi 4, entière (Paul); loi 23
(Modeslin) ; XL, vin. Qui sine manumissione, loi 9 (Paul) ; XLIX,
XV, De captivis et de postliminio, 42, § 9 (Thryphoninus) ;
XLVIII, XVIII, De quœstionibtu, loi 44(Mode8tin) ; xix, De pœnis,
loi 9, § 46(Ulp.). Cf. Wallon, HisL de VescL, IH, p. 67 etsuiv.
ô, Hamcmitatis intuitu, Dig., XL, iv, 4 (Pomponius).
6. « mis natalibus restituitur in quibus initie omnes homines
fuerunt. > Marcien, dans Dig., XL, xi, De natal, rest.^ loi 2;
Florentinus, Dig., I, v, De statu hom.y loi 4, § 4 ; Florentinus et
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26 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
nent des biais pour le restreindre. Les affranchis-
sements sont favorisés de toutes les manières*.
Marc-Aurèle va plus loin et reconnaît, dans une cer-
taine limite, des droits aux esclaves sur les biens du
maître. Si personne ne se présente pour recueillir
rhéritage du testateur, les esclaves sont autorisés à
se faire adjuger les biens ; qu'un seul ou que plu-
sieurs soient admis à Tadjudication, elle a pour tous
\ le même résultat*. L'affranchi est également protégé,
\ par les lois les plus sérieuses, contre l'esclavage, qui
' tendait de mille manières à le ressaisir*.
Le fils, la femme, le mineur furent l'objet d'une
/ législation à la fois intelligente et humaine. Le fils
; resta l'obligé de son père, mais cessa d'être sa chose*.
1 Les excès les plus odieux, que l'ancien droit romain
trouvait naturel de permettre à l'autorité paternelle,
furent abolis ou restreints*. Le père eut des devoirs
envers ses enfants et ne put rien réclamer pour
Ulpien, Dig., I, i, De just. et jure, lois 3 et 4; Dig., L, xvu, De
div. reg, juris, loi 3î.
\. Instit. de Just., I, 4; Digeste, I, vi, 2; XL, v, 37; vni,
4,3; XXXV, 1, 31, 50 ; Cod. Just., VH, i, 4 ; ii, Ï2 ; iv, %, Cf.
Wallon, UisL de l'escL, IIF, p. 6Î et suiv. (8* édit.)
SI. Digeste, XL, v, î, 4, § 12; XLU, viii, 10, § 17.
3. Wallon, IIF, p. 75 et suiv. Voir surtout Digeste, XXXVIII,
, De operis libertorum.
4. Code, VI, XXXI, 5; VIII, xlvi, 1 ; Digeste, I, vu, 38, 39.
5. Paul, V, 6, § 15; Digeste, XXVI, n, 4; Code, V, xvn, 5.
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(An 161] MARC-ACRÈLE. 27
les avoir remplis; le fils, de son côté, dut à ses
parents des secours alimentaires, dans la proportion
de sa fortune*.
Les lois sur la tutelle et les curateurs avaient
été jusque-là fort incomplètes. Marc-Aurèle en fit
j des modèles de prévoyance administrative*. Dans
l'ancien droit, la mère faisait à peine partie de la
famille de son mari et de ses enfants. Le sénatus-
consulte tertuilien (an J58) et le sénatus-consulte
orphitien (178) établirent le droit de succéder de la
mère à l'enfant et de l'enfant à la mère\ Les senti-
ments et le droit naturel prennent le dessus. Des lois
excellentes sur les banques, sur la vente des esclaves,
sur les délateurs et les calomniateurs, mirent fin à
une foule d'abus. Le fisc avait toujours été dur, exi-
geant. Il fut désormais posé en principe que, dans
les cas douteux, ce serait le fisc qui aurait tort. Des
impôts d'une perception vexatoire furent supprimés.
La longueur des procès fut diminuée. Le droit cri-
minel devint moins cruel, et l'inculpé reçut de pré-
cieuses garanties * ; encore était-ce l'usage personnel
de Marc-Aurèle de diminuer, dans l'application, les
4. Dig., XXV, V, 5, § 44, />6 agnoscendis et alendis liberis;
Code, V, XXV, \j t, De alendis liberis ac pareniibus.
2. Capitolin, AnL le Phil,, 40, 44.
3. Institutesde Jusl., III, 3 el 4. Capitolin, 44.
4. Digeste, V, i, 36; Capitolin, 24.
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28 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
pénalités établies. Les cas de folie furent prévus*. Le
grand principe stoïcien que la culpabilité réside
dans la volonté, non dans le fait, devient Tàme du
droit*.
Ainsi fut définitivement constituée cette merveille,
le droit romain, sorte de révélation à sa manière,
dont l'ignorance reporta l'honneur aux compilateurs
de Justinien, mais qui fut en réalité l'œuvre des
grands empereurs du if siècle, admirablement in-
terprétée et continuée par les jurisconsultes éminents
du III* siècle. Le droit romain aura un triomphe
moins bruyant que le christianisme, mais en un sens
plus durable. Oblitéré d'abord par la barbarie, il
ressuscitera vers la fin du moyen âge, sera la loi du
monde renaissant, et redeviendra, sous des rédac-
tions un peu modifiées, la loi des peuples modernes.
C'est par là que la grande école stoïcienne qui, au
II*' siècle, essaya de reformer le monde, après avoir
en apparence misérablement avorté, remporta en
réalité une pleine victoire. Recueillis par les juris-
consultes classiques du temps des Sévères, mutilés
et altérés par Tribonien, les textes survécurent, et
4. Digeste, ï, xvn, U, De offic. prœs.
8. Digeste, XLVIIÏ, vni, 44, Ad legem Comeîiam de sic;
ibid., 4, § 3; Digeste, L, xvii, 79, De regulis juris; Digeste,
XLVHI, XIX, 26, De pœnis.
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[hn 161| MARC-AURÈLE. 29
ces textes furent plus tard le code du monde entier.
Or ces textes sont Tœuvre des légistes éminents qui,
groupés autour d'Adrien, d-Antonin, de Marc-Aurèle,
foiit entrer définitivement le droit dans son âge phi-
losophique. Le travail se continue sous les empereurs
syriens; l'affreuse décadence politique du m* siècle
n'empêche pas ce vaste édifice de continuer sa lente
et belle croissance.
Ce n'est pas que Marc-Aurèle affichât l'esprit
novateur. Au contraire, il s'arrangeait de manière
à donner à ses améliorations une apparence conser-
vatrice*. Toujours il traita rhomnxe en. être moral ;
jamais il n'affecta, comme le font souvent les poli-
tiques prétendus transcendants, de le prendre comme
une machine ou un moyen. S'il ne put changer l'atroce
code pénal du temps, il l'adoucit dans l'application*.
Un fonds fut établi pour les obsèques des citoyens
pauvres ; les collèges funéraires furent autorisés à
recevoir des legs et devinrent des personnes civiles,
ayant le droit de posséder des propriétés, des es-
claves, d'affranchir'. Sénèque avait dit : « Tous les
hommes, si on remonte à Torigine, ont les dieux
4. Capitolin, 44.
t. Ibid., 42, 84; Digeste, I, xvni, 44; XL, v, 37; XLVUÏ,
XYin, 4,§27.
3. Digesle, XXXIV, v, 20; XL,ui,4. Seulement il était inter-
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30 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
pour pères*. » Demain Ulpîen dira : « Par droit na*
turel, tous les hommes naissent libres et égaux*. »
Marc-Aurèle aurait voulu supprimer les scènes
f hideuses qui faisaient des amphithéâtres de vrais
' lieux d'horreur pour quiconque avait le sens moral*,
lln'y^ut réussir; ces représentations abominables
étaient une partie de la vie du peuple. Quand Marc-
Aurèle arma les gladiateurs pour la grande guerre
germanique, il y eut presque une émeute : « Il veut
nous enlever nos amusements, cria la foule, pour
nous contraindre à philosopher*. » Les habitués de
l'amphithéâtre étaient les seules personnes qui ne
Taimassent point'. Obligé de céder à une opinion
plus forte que lui, Marc-Aurèle protestait du moins
de toutes les manières. Il apporta des tempéraments
au mal qu'il ne pouvait supprimer ; on étendit des
matelas sous les funambules, on ne put se battre
qu'avec des armes mouchetées. L'empereur venait
dit d'être de deui^ collèges à la fois. Dig., XLVII, xxii, 1. Comp.
Gruter, cccxxii, 4; Murât., dxvi, 4 ; Orelli, 4080. Voir les Apôtres,
p. 355 et suiv.
1 . Sénèquo, Epist, xliv. Cf. epist. lvii.
2. Digeste, I, i, 4 ; L, xvii, 32.
3. Voir les Apôtres, p. 320 et suiv. Julien essaya la même
réforme, sans mieux réussir. Misopogon, p. 3i0, Spanh.
4. Capitolin, Ant. le PhiL, 23; Dion Cassius, LXXI, 29.
5. Nisi a voluptariis unice amabatur, Vulcat. Gall., Avi-
diits Cassius j 7.
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[An 161] MÂRC-ÂURÈLE. 31
au spectacle le moins quMl pouvait et uniquement
par complaisance. Il affectait, pendant la représen-
tation, de lire, de donner des audiences, de signer
des expéditions, sans se mettre en peine des raille-
ries du public. Un jour, un lion, qu'un esclave avait
dressé à dévorer des hommes, fit tant d'honneur à
son maître, que de tous les côtés on demanda pour
celui-ci l'affranchissement. L'empereur, qui, pendant
ce temps, avait détourné la tête, répondit avec hu-
meur : « Cet homme n'a rien fait de digne de la
liberté. » Il porta plusieurs édits pour empêcher les
manumissions précipitées, prononcées sous le coup
des applaudissements populaires, qui lui semblaient
une prime décernée à la cruautés
4. Capitolin, 4, 41, 42, 15, 23; Dion Cassius, LXXI, 29; Hé-
rodien, V, n, 4; Digeste, XL, ix, 17, proœm. ; Code Just., Vil,
XI, 3.
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CHAPITRE III.
LE RÈGNE DES PHILOSOPHES.
Jamais on n'avait vu jusque-là le problème du
bonheur de l'humanité poursuivi avec autant de suite
et de volonté. L'idéal de Platon était réalisé : le
monde était gouverné par les philosophes. Tout ce
qui avait été à l'état de belle phrase dans la grande
âme de Sénèque arrivait à être une vérité. Raillée
pendant deux cents ans par les Romains brutaux^ la
philosophie grecque triomphe à force de patience*.
Déjà, sous Ântonin, nous avons vu des philosophes
privilégiés, pensionnés', jouant presque le rôle de
fonctionnaires publics*. Maintenant, l'empereur en
4. Notez encore la malveillance de Quinlilien, hisl., proœm.,
«;XI, i,4;XII, ij.
%. Voir les Évangiles, p. 382 et suiv.
3. Jules Capit., Ant. Pitis, 44 ; Digeste, XXVII, i, 6; Arté-
midore, Omirocr., V, 83.
4. Voir t Église chrétienne, p. Î96.
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[An 161] MARC-AURÈLE. 33
est, à. la lettre, entourée Ses anciens maîtres sont
devenus ses ministres, ses hommes d'État. Il leur
prodigue les honneurs, leur élève des statues, place
leurs images parmi ses dieux lares, et, à l'anni-
versaire de leur mort, va sacrifier sur leur tombe,
qu'il tient toujours ornée de fleurs*. Le consulat,
jusque-là réservé à Taristocratie romaine, se voit
envahi par des rhéteurs, par des philosophes. Hé-
rode Atticus, Fronton, Junius Rusticus, Claudius
Severus, Proculus, deviennent consuls ou proconsuls
à. leur jour '. Marc-Aurèle avait, en particulier, pour
Rusticus Taffection la plus tendre ; il le fit deux fois
consul, et toujours il lui donnait Taccolade avant de
la donner au préfet du prétoire. Les importantes
fonctions de préfet de Rome furent, durant des an-
nées, comme immobilisées entre ses mains*.
Il était inévitable que celte faveur subite, ac-
cordée par l'empereur à une classe d'hommes où se
mêlaient l'excellent et le méprisable , amenât bien
4. Hérodien, I, 2 ; Gapitolin, Ant, le PhiL, 2, 3 ; Dion Gassius,
LXXI, 35.
. 2. Gapitolin, Anlonin le PhiL, 3.
3. Tillemont, Hist. des Emp., II, p. 316, 332, 337; Gapitolin, 2.
Quelques-uns de ces consulats eurent lieu dès le temps d'An-
tonin.
4. Gapitolin, AnL PhiL, 3; Themisrius, OraL, 13, 17; Di-
geste, XLIX, I, 1, § 3; Actes de saint Justin (voir V Église
chréL, p. 492, note) ; Desvergers, p. 53-55.
3
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34 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
des abus. De toutes les parties du monde, le bon
Marc-Aurèle faisait venir les philosophes en renom *.
Parmi les orgueilleux mendiants, vêtus de souque-
nilles trouées, que ce large appel mit en mouvement,
il y avait plus d'un homme médiocre, plus d'un
charlatan*. Ce qui implique une profession exté-
rieure ' provoque toujours la comparaison entre les
mœurs réelles et celles que Thabit suppose*. On ac-
cusait ces parvenus d'avidité, d'avarice , de gourman-
dise, d'impertinence, de rancune ^ On souriait par-
fois des faiblesses que pouvait abriter leur manteau.
<. Alexandre Péloplaton : Philostr., Soph., II, v, 3; Adrien
de Tyr : Philoslr., Soph., II, x, 7 et suiv. ; Lucius : Philoslr.,
Soph., II, I, Î4.
. â. Aulu-Gelle, IX, 2. Lucien est presque aussi opposé aux
philosophes de profession qu'aux charlatans et aux illuminés de
toute espèce. Voir surtout VIcaroménippe, VEunuque, la Aforl
de Peregrinus, les Philosophes à l'encan, le Pécheur, les La-
pitheSj les Fugitifs, 3, < i,
3. Professioni suœ eliam moribm respondens, Corresp. de
Pline et Traj., n» lviii (lxvi). Cf. Digeste, L, xiii, 4.
4. Tac, Ann., XVI, 32; Juvénal, ii, 4 et suiv. ; m, 4 45 et
suiv. ; Martial, ix, 47; xi, 56; Quintilien, Inst,, proœm., 2;
XII, II, 4 ; m. Dion Chrys., Oral., Lxxii, 383, 388, Reiske;
Àulu-Gelle, VII, 40; XV, 2; XVII, 49; Épictète, Disserl., IV,
VIII, 9.
5. Capitolin, AnL Pius, 3; Tatien, Adv, (7r.,49, 25; Appien,
Bell. Mithrid., c. 28; Lucien, Parasitas, 52; Piscalor, 34, 37;
JElius Aristide, Or., xlvi, 0pp., II, 398, Dindorf. Comp. Lucien,
Nigrinus, 25 ; Hennotime, 46,49; Lapith., 34 ; Fugitifs, 4 8 ; Dial.
meretr., x, 4 ; Ulpien, Dig., L, xiii, 4 ; Sénèque, Lettres, xxix, 5.
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[An 161] MÂRG-ÂURÈLE. 35
Leurs cheveux mal peignés, leur barbe, leurs ongles
étaient l'objet de railleries*. « Sa- barbe lui vaut dix
mille sesterces, disait-on; allons! il faudrait aussi sa-
larier les boucs*. » Leur vanité donnait souvent
raison à ces plaisanteries. Peregrinus, se brûlant sur
le bûcher d'Olympie, en i 66 », montra jusqu'où le
besoin du tragique pouvait mener un sot, infatué de
son rôle et avide de faire parler de lui.
Leur prétention à se suffire absolument prêtait à
de vives répliques*. On se racontait le mol attribué
àDémonax sur. Apollonius de Chalcis, partant pour
Rome avec toute une suite : « Voici venir Apollonius
et ses Argonautes*. » Ces Grecs, ces Syriens, cou-
rant à l'assaut de Rome, semblaient partir pour la
conquête d'une nouvelle toison d'or. Les pensions et
les exemptions dont ils jouissaient faisaient dire qu'ils
étaient à charge à la république, et Marc-Aurèle fut
obligé de se justifier sur ce point®. On se plaignait
•
4. Tatien, Adv.Gr,, 25; Lampride, Hëliog.,M\ Apulée, Met.,
XI, 8.
5. Lucien, Eunuch., 8, 9; Cynicus,h et suiv. Cf. ^Église
chrël., p. 483, 484.
3. Eusèbe, Chron.j p. 170, 471, Schœne; Athénag., Leg., 26.
4. Tatien, Adv. Gr., 25.
5. Lucien, Demonax, 34 ; Capitolin, AnL PiitSj 40.
6. Capitolin, Ant. Phil, 23; Digeste, XX VU, i, De excusa-
tionibuSj loi 6 (Modestin) ; L, v, De vocal, et excusai, mun., loi 8,
§ 4 (Papinien) ; loi 4 0, § 2 (PaulJ ; L, iv, De muneribus, loi 4 8, § 30.
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36 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
surtout qu*ils maltraitassent les particuliers. Les in-
solences ordinaires aux cyniques ne justifiaient que
trop ces accusations. Ces misérables aboyeurs n'a-
vaient ni honte ni respect, et ils étaient fort nom-
breux.
Marc-Aurèle ne se dissimulait pas les défauts
de ses amis ; mais sa parfaite sagesse lui faisait faire
une distinction entre la doctrine et les faiblesses
de ceux qui l'enseignent*. Il savait qu'il y avait
peu ou point de philosophes pratiquant vraiment ce
qu'ils conseillaient. L'expérience lui. avait fait con-
naître que la plupart étaient avides, querelleurs,
vains, insolents, qu'ils ne cherchaient que la dis-
pute et n'avaient qu'un esprit d'orgueil , de mali-
gnité, de jalousie*. Mais il était trop judicieux pour at-
tendre des hommes la perfection. Gomme saint Louis
ne fut pas un moment troublé dans sa foi par les
désordres des clercs, Marc-Aurèle ne se dégoûta ja-
mais de la philosophie, quds que fussent les vices des
philosophes. « Estime pour les vrais philosophes;
indulgence exempte de blâme pour les philosophes
prétendus, sStns d'ailleurs être jamais leur dupe »,
1. Philostr., Soph,j II, i, 81. Semper adversus sua vitia
facwidoSj ditHinucius Félix des philosophes (§ 38).
2. Galien, De prœnotione ad Poslh,, \ (t. XIX, p. 498 et
suiv., KuhnJ.a. Apulée, ApoL, ch. 3, 17, 18.
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[An 161] MARC-AURÈLE. 37
voilà ce qu'il avait remarqué dans Antonin * et la
règle qu'il observa lui-même. 11 allait écouter, dans
leurs écoles, Apollonius, Sextus de Chéronée, et ne se
fâchait pas qu'on rît de lui^ Comme Antonin, il avait
la bonté de supporter les rebuffades de gens vani-
teux et mal élevés, que ces honneurs, exagérés peut-
être, rendaient impertinents '. Alexandrie le vit mar-
cher dans ses rues sans cour, sans garde, vêtu du
manteau des philosophes et vivant comme l'un d'eux*.
A Athènes, il institua des chaires pour toutes les
sciences % avec de forts traitements *, et il sut donner
h ce qu'on peut appeler l'université de celte ville un
éclat supérieur encore à celui qu'elle tenait d'Adrien ^
Il était naturel que les représentants de ce qu'il
y avait encore de ferme, de dur et de fort dans l'an-
cien esprit romain éprouvassent quelque impatience
4. Pensées, I, 16.
2. Capitolin, AnL Pius, 3; Philostr., Sopk,, II, i, 24; Dion
Cassius, LXXI, 4.
3. Capitolin, AnLPius, 40; Philostr., Soph., Il, 9.
4. Capitolin, AnL PhiL, 26.
5. Dion Caasius, LXXI, 31.
6. Dix mille drachmes, c'est-à-dire environ dix mille francs.
Dion Cassius, LXXI, 34 , note de Sturz. Comp. Suétone, Ve8p,jK%\
Capitolin, Pius, 44 ; Lampride, Alex, Sev,, 44.
7. iElius Aristide, Orat., ix, 0pp., lU, p. 440, 444, Dindorf;
Philostrate, Soph., Vies d'Hérode AUicm (II, i), d'Adrien de Tyr
(II, x). Cf. II, XI, 2. Alexandre Péloplaton, en y mettant le pied,
s'écriait : « Ici, fléchissons le genou l» Philostr., Soph,, II, v, 3.
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38 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
devant cet envahissement des hautes places de la
république par des gens sans aïeux, sans audace mili-
taire, appartenant le plus souvent à ces races orien-
tales que le vrai Romain méprisait. Telle fut, en par-
ticulier, la position que prit, pour son malheur, Avi-
dius Cassius, vrai homme de guerre et homme d'État,
homme éclairé même et plein de sympathie pour
Marc-Aurèle, mais persuadé que le gouvernement
exige tout autre chose que de la philosophie*. A force
d'appeler l'empereur, en souriant, « une bonne
femme philosophe' », il se laissa entraîner à la plus
funeste des pensées, à la révolte. Le grand reproche
qu'il adressait à Marc-Aurèle' était de confier les
premiers emplois à des hommes qui n'offraient de
garanties ni par leur fortune, ni par leurs antécé-
dents, ni même quelquefois par leur éducation, tels
que Bassaeus et Pompéien. Le bon empereur poussa,
en effet, la naïveté jusqu'à vouloir que Pompéien
épousât sa fille Lucille, veuve de Lucius Verus, et
jusqu'à prétendre que Lucille aimât Pompéien, parce
qu'il était l'homme le plus vertueux de l'empire. Celte
idée malheureuse fut une des principales causes qui
4. Letlre d'Avidius Cassius, dans VhIc. Gallicanus, Avid,, -14.
5. Philosopham aniculam. Leltre de Lucius Verus, dans
Yulcalius Gallicanus, Avid, Cass., 4 .
3. Yulcatius Gallicanus^ i4vt(^.^ 44.
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[An 161] MARG-AURÈLE. 39
empoisonnèrent son intérieur ; car Faustine appuya
la résistance de sa fille, et ce fut un des motifs qui la
jetèrent dans l'opposition contre son mari *.
Si Marc-Aurèle n'avait uni à sa bonté un rare
degré de sens pratique, son engouement pour une
classe de personnes, qui ne valait pas toujours ce
que sa profession faisait supposer, l'eût entraîné à
des fautes. La religion a eu ses ridicules ; la philo-
sophie a eu les siens. Ces gens qui couvraient les
places publiques, armés de gourdins, étalant leurs
longues barbes, leurs besaces et leurs manteaux râ-
pés, ces cordonniers, ces artisans qui abandonnaient
leur échoppe pour mener la vie oisive du cynique
mendiant, excitaient chez les gens d'esprit la même
antipathie qu'excita plus tard dans la bourgeoisie
bien élevée le capucin vagabond *. Mais, en gé-
néral, malgré le respect un peu exagéré qu'il avait
a priori pour le costume des philosophes, Marc-
Aurèle portait dans le discernement des hommes
un tact fort juste ^ Tout le groupe des sages qui se
4 . Capilolin, Ant, Phil, 20. Voir mes Mél. d'hist., p. \ 93, \ 94.
C'est à tort qu'on a mêlé Faustine à la conspiration d'Avidius.
MéL, p. 484elsuiv.
%. Lucien, fîis accus,, 6; Dem., 19, 48; Piscalor, 45; Fugi--
nH^2-22; Épiclète,Z>is5er/., III, xxii, 50, 80; AuIu-Gelle,IX, 2.
3. La môme distinction était délicatement observée par Épic-
lète. DisserUj Hl, xxii ; IV, viii, xi.
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40 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
serraient autour du pouvoir présentait un aspect très
vénérable; l'empereur les envisageait moins comme
des maîtres ou des amis que comme des frères, qui
lui étaient associés dans le gouvernement. Les phi-
losophes, comme l'avait rêvé Sénèque, étaient de-
venus un pouvoir de l'État, une institution constitu-
tionnelle en quelque sorte, un conseil privé dont
l'influence sur les affaires publiques était capitale.
Ce curieux phénomène, qui ne s'est vu qu'une
fois dans l'histoire, tenait certainement au caractère
de l'empereur; mais il tenait aussi à la nature de
l'empire et à la conception romaine de l'État, con-
ception toute rationaliste, où ne se mêlait aucune
idée théocratique. La loi était l'expression de la rai-
son; il était donc naturel que les hommes de la raison
arrivassent un jour ou l'autre au pouvoir. Comme
juges des cas de conscience, les philosophes avaient
un rôle en quelque sorte légal *. Depuis des siècles,
la philosophie grecque faisait l'éducation de la haute
société romaine : presque tous les précepteurs étaient
Grecs; l'éducation se faisait toute en grec*. La Grèce
ne compte pas de plus belle victoire que celle qu'elle
1. Aulu-Gelle, XIV, t. On en a des exemples même sous
Domitien, Corresp. de Pline et de Trajan, lviii (lvi), affaire
d'Archippe.
2. QuiDtilien, I, i, 3; Lucien, De mercede conduclis, 24, 40.
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[An 161] MARC-AURÈLE. 41
remporta ainsi par ses pédagogues et ses professeurs^
La philosophie prenait de plus en plus le caractère
d'une rehgion ; elle avait ses prédicateurs, ses mis-
sionnaires*, ses directeurs de conscience, ses ca-
suîstes'. Les grands personnages entretenaient au-
près d'eux un philosophe familier, qui était en même
temps leur ami intime S leur moniteur, le gardien
de leur âme\ De là une profession qui avait ses
épines et pour laquelle la première condition était un
extérieur vénérable, une belle barbe, une façon de
porter le manteau avec dignité \ Rubellius Plautus
eut, dit-on, près de lui « deux docteurs en sagesse »,
Nolez surtout la, colère de Juvénal contre les Grecs qui écrasent
la littérature latine et font de Rome « une ville grecque », où les
Romains meurent de faim. {Sat.^ m, etc.)
4. Voyez Lucien, Nigrinus, 42 et suiv.
2. Voir surtout Dion Chrysoslome, Oral., i, xxxii.
3. Aulu-Gelle, XII, \ ; XIII, n ; XIV, 2; Épict., Diss., III, 3.
4. Henzen, Inscr., n<* 5600. Lire le petit traité de Lucien, De
mercede conductis,
5. Sénèque, Epist., lu, xciv; Perse, Sat,, v; Aulu-Gelle, I,
26; VU, 43; X, 49; XII, i; XVIÏ, 8; XVIII, 40; XX, 4; Lucien,
De mercede cond,, 19.
6. Lucien, traité cité, 25. La profession de philosophe domes-
tique baissa beaucoup avec le temps. Dans la mosaïque de Pom-
peianus, trouvée à Atménia, dans la province de Gonstanline,
mosaïque qui est du temps d'Honorius, le philosophe n'a guère
d'autre fonction que de tenir le parasol de sa maltresse et de pro-
mener le petit chien (publication de la Société archéologique de
Gonstanline : filo$o filoloctts, lisez filosofi locus).
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42 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
Gœranus et Musonius, Tun Grec, l'autre Etrusque,
pour lui donner les motifs d'attendre la mort avec
courage ^ Avant de mourir, on s'entretenait avec
quelque sage , comme chez nous on appelle un
prêtre , afin que le dernier soupir eût un caractère
moral et religieux. Canus Julius marche au supph'ce
accompagné de « son philosophe* »• Thrasea meurt
assisté par le cynique Démétrius'.
On assignait pour premier devoir au philosophe
d'éclairer les hommes, de les soutenir, de les diriger*.
Dans les grands chagrins, on appelait un philosophe
pour se faire consoler, et souvent le philosophe,
comme chez nous le prêtre averti in extremis, se
plaignait de n'être appelé qu'aux heures tristes et
tardives. « On n'achète les remèdes que quand on
est gravement malade; on néglige la philosophie
tant qu'on n'est pas trop malheureux. Voilà un
homme riche, jouissant d'une bonne santé, ayant une
femme et des enfants bien portants; il n'a aucun
souci de la philosophie ; mais qu'il perde sa fortune
ou sa santé, que sa femme, ou son fils, ou son frère
soient frappés de mort, oh! alors, il fera venir le
\. Tacite, Ann,, XIV, 59.
8. Sénèque, De traiiq. animœ^ 14.
3. Tacite, Ann., XVI, 34.
4. Sénèque, Epist,, xlviii.
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[An 1611 MARC-AURÈLE. 43
philosophe ; il l'appellera pour en tirer quelque con-
solation, pour apprendre de lui comment on peut
supporter tant de malheurs*. »
Ce fut surtout la conscience des souverains que
les philosophes, comme plus tard les jésuites, cher-
chèrent à gagner au bien. « Le souverain est hon-
nête et sage pour des milliers d'autres » ; en Tamé-
liorant, le philosophe fait plus que s'il gagnait à la
sagesse des centaines d'hommes isolément*. Aréus
fut auprès d'Auguste un directeur, une espèce de
confesseur, auquel l'empereur dévoilait toutes ses
pensées et jusqu'à ses mouvements les plus secrets.
Quand Livie perd son fils Drusus, c'est Aréus qui la
console*. Sénèque joua par moments un rôle ana-
logue auprès de Néron. Le philosophe, que, du temps
d'Épictète, de grossiers personnages traitent encore
avec rudesse en Italie *, devient le cornes du prince,
son ami le plus intime, celui qu'il reçoit à toutes les
\ . Dion Ohrysostome, Oral., xxvii.
2. Plutarque, Cum principibus philosophandum, i et suiv.
3. Sénèque, ConsoL ad Marciam, 4 et suiv. Cf. Suét., OcL,
89; Strab., XI /,v, 4; Dion Cass., LI, 16; Plutarque, Anton., 80,
%\ ; Apophlh.j Aug., 3 ; Prœc. ger. reip., < 8 ; Maro-Aurèle, Pen-
sées, Vin, 31; Julien, Epist. 51, ad Alex., et Cœs., p. 326,
Spanh. Sénèque nous donne le discours qu4I suppose avoir été
tenu par Aréus. Ses trois Consolations à Helvia, à Marcia, à Po-
Jybe, sont des morceaux du môme genre.
4. Arrien, EpicL DisserL, III, viii, 7. Cf. Perse, v, 189-191.
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44 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
heures. On dirait des espèces d'aumôniers, ayant des
fonctions et un traitement réguliers. Dion Chrysos-
tome écrit pour Trajan son discours sur les devoirs
de la royauté * . Adrien s'est montré à nous environné
de sophistes.
Le public avait, comme les princes, ses leçons
régulières de philosophie. Il y avait, dans les villes
importantes, un enseignement éclectique officiel, des
leçons, des conférences. Toutes les anciennes déno-
minations d'école subsistaient; il existait encore des
platoniciens, des pythagoriciens, des cyniques, des
épicuriens, des péripatéticiens , recevant tous des
salaires égaux, à la seule condition de prouver que
leur enseignement était bien d'accord avec celui
de Platon, de Pythagore, de Diogène, d'Épicure,
d'Arislote". Les railleurs prétendaient même que
certains professeurs enseignaient à la fois plu-
sieurs philosophies et se faisaient payer pour jouer
des rôles divers*. Un sophiste s'élant présenté à
Athènes comme sachant toutes les philosophies :
« Qu'Aristote m'appelle au Lycée, dit-il, je le suis;
que Platon m'invite à l'Académie, j'y entre; si Zenon
me réclame, je me fais l'hôte du Portique; sur un mpt
1. Oral., I.
s. Lucien, Eunuch,, 3.
3. Lucien, DemonaXj 14.
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[An 161] MARC-AURÈLE. 45
de Pythagore, je me tais. — Suppose que Pythagore
t'appelle », reprit Démonax.
On oublie trop que le ii* siècle eut une véritable
prédication païenne parallèle à celle du christianisme,
et d'accord à beaucoup d'égards avec celle-ci. Il n'é-
tait pas rare, au cirque, au théâtre, dans les assem-
blées, de voir un sophiste se lever, comme un mes-
sager divin, au nom des vérités éternelles \ Dion
Chrysostome avait déjà donné le modèle de ces ho-
mélies, empreintes d'un polythéisme fort mitigé par la
philosophie, et qui rappellent les enseignements des
Pères de l'Église. Le cynique Théagène, à Rome,
attirait la foule au cours qu'il faisait dans le gymnase
de Trajan*. Maxime de Tyr, en ses Sermons ,, nous
présente une théologie, au fond monothéiste', où
les représentations figurées ne sont conservées que
comme des symboles nécessaires à la faiblesse hu-
maine et dont les sages seuls peuvent se passer.
Tous les cultes, selon ce penseur parfois éloquent,
sont un effort impuissant vers un idéal unique. Les
variétés qu'ils présentent sont insignifiantes et ne
sauraient arrêter le véritable adorateur*.
4. Dion Chrys., OrcU., xwii; Aulu-Gelle, V, 4 (Musonius).
2. Galien, Method, medendi, 43, 45, t. X, p. 909, KUhn.
3. Dissert., xr, xiv, xviii, édit. Diibner.
4. Go »ep.w» T«; ^la^Mvîoc;' îaTwaav ptovGv, ipflSrwaav p.oi»ov, puji.:-
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46 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
Ainsi se réalisa un véritable miracle historique,
ce qu'on peut appeler le règne des philosophes. C'est
le moment d'étudier ce qu'un tel régime favorisa, ce
qu'il abaissa. — 11 servit merveilleusement aux progrès
sociaux et moraux; l'humanité, la douceur des mœurs
y gagnèrent infiniment; l'idée d'un État gouverné
par la sagesse, la bienveillance et la raison fut fondée
pour toujours. Au contraire, la force militaire, l'art
et la littérature subirent une certaine décadence. Les
philosophes et les lettrés étaient loin d'être la même
chose. Les philosophes prenaient en pitié la frivolité
des lettrés, leur goût pour les applaudissements*.
Les lettrés souriaient de la barbarie du style des
philosophes, de leur manque de manières, de leurs
barbes et de leurs manteaux. Marc-Aurèle, après
avoir hJsité entre les deux directions, se décida hau-
tement pour les philosophes. 11 négligea le latin,
cessa d'encourager le soin d'écrire en cette langue,
préféra le grec, qui élait la langue de ses auteurs
favoris.
La ruine complète de la littérature latine est dès
lors décidée. L'Occident baisse rapidement, tandis
vcucTCMiav (xdvov. Maxime de Tyr, derniers mots du dise, vin,
édit. Dûboer.
^. Êpictète, Dissert., l, xxi; II, xxiii; IIl, ix, xxiii; Aulu-
Gelle, V, ^ ; Plutarque, De audiendo, 43, 45. Se rappeler Quinti-
lien, InsL, proœm., 2 ; X, i, 3; XI, i, 4; XII, ii, 4,3; m.
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[An 161] MARC-AURÊLE. 47
que rOrient devient de jour en jour plus brillant ;
on voit déjà poindre Constantin. Les arts plastiques,
si fort aimés d'Adrien, devaient paraître à Marc-
Aurèle des quasi-vanités. Ce qui reste de son arc de
triomphe* est assez mou; tout le monde, jusqu'aux
barbares, y a l'air excellent ; les chevaux ont un œil
attendri et philanthrope. La colonne Antonine est un
ouvrage curieux, mais sans délicatesse dans l'exécu-
tion, très inférieur au temple d'Antonin et Faustine,
élevé sous le règne précédent. Là statue équestre du
Capilole nous charme par l'image sincère qu'elle
nous présente de l'excellent empereur; maïs l'artiste
n'a pas le di'oit d'abdiquer toute crânerie à ce point.
On sent que la totale ruine des arts du dessin, qui
va s'accomplir en cinquante ans, a des causes pro-
fondes. Le christianisme et la philosophie y travail-
laient également. Le monde se détachait trop de la
forme et de la beauté. Il ne voulait plus que de ce
qui améliore le sort des faibles et adoucit les forts.
La philosophie dominante était morale au plus
haut degré , mais elle était peu scientifique ; elle ne
poussait pas à la recherche. Une telle philosophie
n'avait rien de tout à fait incompatible avec des
cultes aussi peu dogmatiques que l'étaient ceux
d'alors. Les philosophes étaient souvent revêtus de
4 . Au palais des Conservateurs, à Rome.
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48 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
fonctions sacerdotales dans leurs villes respectives*.
Ainsi le stoïcisme, qui contribua si puissamment à
Tamélioration des âmes, fut faible contre la supersti-
tion ; il éleva les cœurs, non les esprits. Le nombre
des vrais savants était imperceptible. Galien même
n'est pas un esprit positif; il admet les songes mé-
dicaux et plusieurs des superstitions du temps '.
Malgré les lois % les magiciens les plus malfaisants
réussissaient. L'Orient, avec son cortège de chi-
mères, débordait*. En province, toutes les folies
trouvaient des adeptes.
La Béotie avait un demi- dieu, un certain Sostrate,
espèce de colosse idiot, menant une vie sauvage,
dans lequel tous voyaient Hercule ressuscité. On le
considérait comme le bon génie de la contrée, et on
le consultait de toutes parts*.
Chose plus incroyable! la sotte religion d'Alexan-
dre d'Abonotique, que nous avons vue naître dans les
4. Plutarque, Favorinu*, Hérode Atlicus, i£lius Aristide.
5. Delibris propr., «; Meth, ined., IX, 4; XIV, 8; De
prœnot. ad Poslh., 2. Cf. Alex, de Tralles, IX, 4. Voir l'Église
chrét.j p, 43< .
3. Paul, V, XXI, 4. a Vaticinatores, qui se Deo pienos adsimulant,
idcirco civitate expelli placuit, ne humana credulitate publici
mores ad spem alicujus rei corrumperentur, vel carte ex eo popu-
laires animi turbarentur. a Cf. ibid., xxxiii, 9 et suiv.
4 Oneirocrilique d'Artémidore ; Apulée, Apologie^ etc.
5. Lucien, DemonaXj 4; Philostrate, Soph., II, i, 12-16.
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[An 161] MARC-ÂURÈLE. 49
bas-fonds de la niaiserie paphlagonienne ', trouva
des adhérents dans les plus hauts rangs de la société
romaine, dans l'entourage de Marc-Aurèle. Sévérien,
légat de Cappadoce, s'y laissa prendre". On voulut
voir rimposteur à Rome; un personnage consulaire,
Publius Mummius Sisenna Rutilianus% se fit son
apôtre, et, à soixante ans, se trouva honoré d'épou-
ser une fille que ce drôle de bas étage prétendait
avoir eue de la Lune. A Rome, Alexandre établit des
mystères qui duraient trois jours : le premier jour,
on célébrait la naissance d'Apollon et d'Esculape; le
second jour, l'épiphanie de Glycon ; le troisième, la
nativité d'Alexandre ; le tout avec de pompeuses
processions et des danses aux flambeaux. Il s'y pas-
sait des scènes d'une révoltante imnaoralité *. Lors
de la peste de 166, les formules talismaniques
d'Alexandre, gravées sur les portes des maisons, pas-
sèrent, aux yeux de la foule superstitieuse, pour des
préservatifs. Lors de la grande guerre de Pannonie
(169-171), Alexandre fit encore parler son serpent,
et ce fut par ses ordres qu'on jeta dans le Danube
deux lions vivants, avec des sacrifices solennels.
^, VÉglise chrét,, p. 428 et suiv.
î. Lucien, Alex., 26.
3. Henzen, n*» 649; Waddingtoo, Fastes, p. 235 et suiv.
4. Lucien, Alex., 30, 3<, 36, 38, 39, 40, 42.
4
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50 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
Marc-Aurèle lui-même présida la cérémonie, en
costume de pontife, entouré de personnages vêtus
de longues robes. Les deux lions furent assommés
à coups de bâton sur l'autre rive *, et les Romains
taillés en pièces. Ces mésaventures ne perdirent
point riraposleur, qui, protégé par Rutilianus, sut
échapper à tout ce que les défenseurs du bon sens
public essayèrent pour l'arrêter. 11 mourut dans sa
gloire; ses statues, vers 178, étaient l'objet d'un
culte public, surtout à Parium, où son tombeau dé-
corait la place publique *. Nicomédie mit Glycon sur
ses monnaies' ; Pergame aussi l'honora*. Des inscrip-
tions latines, trouvées en Dacle et dans la Mœsie su-
périeure, attestent que Glycon eut au loin de nombreux
dévots et qu'Alexandre lui fut associé comme dieu\
Cette théologie baroque eut même son développe-
4. Colonne Anlonine, Bellori, pi. 13.
2. Athénag., Leg., 26. On a eu tort d'élever dos doutes sur
ridentité de l'Alexandre dont parle Athénagore et d'Alexandre
d'Abonotique. Tout au plus se pourrait-il que la statue de Parium
ne fût pas tu mulâtre.
3. Gavedoni, BulL de Vinst. arch,, 4840, p. 407-409; L. Fivel,
Gazette archéoL, sept. 4879, p. 484-487.
4. Panofka, Asklepios und die Asklepiaden, p. 48; Fivel, L c.
Cela résulte des noms de stratèges Glycon et Glyconien, plulôt
que du type.
5. Corp. inscr. laLj n" 4024, 1022 (Alba Jalia, en Transyl-
vanie); Ephemeris epigr,Corp* inscr. lat. suppl.j t. II, fascic. iv,
p. 331 (rive gauche du Vardar).
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[An 161] MARC-ADRÈLE. 51
ment. On donna au serpent une femelle, la dracena * ;
on associa Glycon à l'agathodémon Chnoubis et au
mystique lao". Nicomédie conserve le serpent à tête
humaine sur ses monnaies jusque vers 240 '. En
252, la religion de Glycon fleurit encore à lonopolis*.
Le nom substitué par l'imposteur à celui d'Abono-
lique* a été plus durable que mille changements
mieux justifiés. Il subsiste de nos jours dans le nom
d'apparence turque Inéboli.
Peregrinus, après son étrange suicide d'Olym-
pie, obtint aussi à Parium des statues et un culte. Il
rendit des oracles, et les malades furent guéris par
son intercession •.
Ainsi le progrès intellectuel ne répondait nulle-
ment au progrès social. L'attachement à la religion
d'État n'entretenait que la superstition «t empêchait
l'établissement d'une bonne instruction publique.
4. Ephemeris, 1. c. Quelques monnaies d'Ionopolis offrent
deux serpents. Mionnet, suppL, t. IV, p. 5-}0, n" 4. Voir Gazelle
archéoL, sept. 1879, p. 486.
2. Fr. Lenormant, Calai, du baron Beht% p. 228; Gazelle
archéoL, nov. 1878, p. 182, 183.
3. Gazelle archéologique, art. cité.
4. Voir l'Église chrélienne, p. 430, note 2. On possède des
monnaies d'Ionopolis, au type de Trebonianus Gallus, avec Timige
de Glycon. (Bibl. Nal.)
5. On ne voit pas bien le sens qu'Alexandre y attachait.
6. Athénagore, Leg,, 26.
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53 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 161]
Mais ce n'était pas la faute de l'empereur. II faisait
bien ce qu'il pouvait. L'objet qu'il avait en vue, l'amé-
lioration des hommes, demandait des siècles. Ces
siècles, le christianisme les avait devant lui ; l'empire
ne les avait pas.
La cause universelle, disait le sage empereur, est un
torrent qui entraîne toute chose. Quels chétifs politiques
que ces petits hommes qui prétendent régler les afîaires
sur les maximes de la philosophie! Ce sont des bambins
dont on débarbouille le nez avec un mouchoir. Homme,
que veux-tu? Fais ce que réclame présentement la nature.
Va de l'avant, si tu peux, et ne t'inquiète pas de savoir si
quelqu'un s'occupe de ce que tu fais. N'espère pas qu'il y
ait jamais une république de Platon; qu'il te suffise d'amé-
liorer quelque peu les choses, et ne regarde pas ce résultat
comme un succès de médiocre importance. Comment, en
effet, changer les dispositions intérieures des hommes? Et,
sans ce changement dans leurs pensées, qu'aurais-tu autre
chose que des esclaves attelas au joug, des gens affectant
une persuasion hypocrite. Va donc, et parle-moi d'Alexandre,
de Philippe, de Démétrius de Phalère. S'ils n'ont joué qu'un
rôle d'acteurs tragiques, personne ne m'a condamné à les
imiter. L'œuvre de la philosophie est chose simple et mo-
deste : ne m'entraîne donc point dans une morgue pleine
de prétention *.
^. Pensées, IX, t9.
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CHAPITRE IV.
PERSÉCUTIONS CONTRE LES CHRÉTIENS.
La philosophie, qui avait si profondément con-
quis le cœur de Marc-Aurèle, était hostile au chris-
tianisme. Fronton, son précepteur, paraît avoir été
plein de préjugés contre les chrétiens*; or on sait
que Marc-Aurèle garda comme une reh'gion ses sou-
venirs de jeunesse et l'impression de ses maîtres. En
général, la classe des pédagogues grecs était opposée
au culte nouveau. Fier de tenir ses droits du père de
famille, le précepteur se regardait comme lésé par
des catéchistes illettrés qui empiétaient clandestine-
ment sur ses fonctions et mettaient ses élèves en
garde contre lui. Ces pédants jouissaient, dans le
monde des Antonins, d'une faveur et d'une impor-
tance peut-être exagérées. Souvent les dénonciations
4 . Voir l'Église chrétienne, p 493 et suîv.
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54 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 162J
contre les chrétiens venaient de précepteurs con-
sciencieux, qui se croyaient obligés de préserver les
jeunes gens confiés à leurs soins d'une propagande
indiscrète, opposée aux idées de leur famille*. Les
littérateurs à la façon d'^Elius Aristide ne se montrent
pas moins sévères. Juifs et chrétiens sont pour eux des
impies qui nient les dieux, des ennemis de la société,
des perturbateurs du repos des familles, des intri-
gants qui cherchent à se faufiler partout, à tirer tout
à eux, des braillards taquins, présomptueux, mal-
veillants *. Des hommes comme Galien', esprits pra-
tiques plutôt que philosophes ou rhéteurs, montraient
moins de partialité et louaient sans réserve la chas-
teté, l'austérité, les mœurs douces des sectaires
inoffensifs que la calomnie avait réussi à transformer
en odieux malfaiteurs*.
L'empereur avait pour principe de maintenir les
anciennes maximes romaines dans leur intégrité*.
C'était plus qu'il n'en fallait pour que le nouveau
règne fût peu favorable à l'Église. La tradition ro-
maine est un dogme pour Marc-Aurèle ; il s'excite à.
4 . Celse, voyez ci-après p. 363 et suiy.
2. iilius Aristide, 0pp., II, p. 402 et suiv., édit. Dindorf.
3. Dans Aboulfaradj, Dyn,, p. 78 (authenticité douteuse).
4. Apulée, Mëlam., IX, U.
6. Dion Cass., LXXI, 34.
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[An 162| MARG-AURÈLE. 55
la vertu « comme homme, comme Romain* ». Les
préjugés du stoïcien se doublèrent ainsi de ceux du
patriote, et il fut écrit que le meilleur des hommes
commettrait la plus lourde des fautes, par excès de
sérieux, d'application et d'esprit conservateur. Ah I
s'il avait eu quelque chose de l'étourderie d'Adrien,
du rire de Lucien !
Marc-Aurèle connut certainement beaucoup de
chrétiens. Il en avait parmi ses domestiques, près de
lui * ; il conçut pour eux peu d'estime. Le genre de
surnaturel qui faisait le fond du christianisme lui était
antipathique, et il avait contre les Juifs les sentiments
de tous les Romains*. Il semble bien qu'aucune
rédaction des textes évangéliques ne •passa sous ses
yeux; le nom de Jésus lui fut peut-être inconnu; ce
qui le frappa comme stoïcien, ce fut le courage des
4 . Pensées, II, 5.
2. En particulier, un certain Proxénès. De Rossi, Inscr. christ,
urbis Romœ, I, p. 9. Garpophore sous Commode, Philos., IX, <2 ;
de Bossi, Boll. di arch. crisL, 4< année, p. 3-4. Il y eut tou-
jours des chrétiens dans la domesticité impériale : Phi!., iv, %l;
Tertullien, AdScap.j 4; Spartien, Carac,,^; Eusèbe, H, E.^VIII,
1, 3. Qu'est-ce que Benedicta [Pensées, I, Hj ? Conf. Corp. inscr.
gr.j III, p. 686-687; Corp, inscr, laL, Macéd., n° 623. Sur Marcia
et Commode, voir ci-après, p. Î87-288. M. de Rossi attribue les
cent soixante inscriptions de la première area de la catacombe de
saint Calliste à la clientèle de Marc-Aurèle, de Ck)mmodo el des
Sévères. Voir Actes de saint Justin, 4.
3. Àmm. Marc, XXII, 5.
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66 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 162]
martyrs. Mais un trait le choqua, ce fut leur air de
triomphe, leur façon d'aller spontanément au-devant
de la mort. Cette bravade contre la loi lui parut mau-
vaise; comme chef d'État, il y vit un danger. Le stoï-
cisme, d'ailleurs, enseignait non pas à chercher la
mort, mais à la supporter. Épictète n'avait-il pas
présenté l'héçoïsme des « Galiléens » comme l'effet
d'un fanatisme endurci * ? Mlius Aristide s'exprime à
peu près de la même manière*. Ces morts voulues
parurent à Taiiguste moraliste des affectations aussi
peu raisonnables que le suicide théâtral de Pérégri-
nus. On trouva cette note dans son carnet de pensées :
« Disposition de l'âme toujours prête à se séparer du
corps, soit pour s'éteindre, soit pour se disperser,
soit pour persister. Quand je dis prête, j'entends
que ce soit par l'effet d'un jugement propre, non par
pure opposition*, comme chez les chrétiens; il faut
que ce soit un acte réfléchi, grave, capable de per-
suader les autres, sans mélange de faste tragique*. »
Il avait raison; mais le vrai libéral doit tout refuser
aux fanatiques, même le plaisir d'être martyrs.
1. Arrien, Epict. Dissert. , IV, vu, 6.
2. Oral., XLVi, p. 40î et sui /.
3. MiÀ xx:à ^iXrct waparaÇiv, uç cl x^ionxHzi, Pensées, XI, 3. Comp.
la lettre de Pline, pervicaciam et inflexibilem obstinationem.
Voir aussi Galien, De puis, dif., II, 4; lïl, 3.
4. irpa-fw^u;.
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rÀni62] MARC-AURÈLE. 57
Marc-Aurèle ne changea rien aux règles établies
contre les chrétiens*. Les persécutions étaient la
conséquence des principes fondamentaux de l'empire
en fait d'association. Marc-Aurèle, loin d'exagérer
la législation antérieure, l'atténua de toutes ses forces,
et une des gloires de son règne est l'extension qu'il
donna aux droits des collèges*. Son rescrit pronon-
çant la déportation contre les agitations supersti-
tieuses' s'apphquait bien plus aux prophéties poli-
tiques ou aux escrocs qui exploitaient la crédulité
publique* qu'à des cultes établis. Cependant il n'alla
pas jusqu'à la racine; il n'abolit pas complètement
les lois contre les collegia illicita^^ et il en résulta
dans les provinces quelques applications infiniment
regrettables. Le reproche qu'on peut lui faire est
celui-là même qu'on pourrait adresser aux souverains
de nos jours qui ne suppriment pas d'un trait de
plume toutes les lois restrictives des libertés de réu-
4 . Eusèbe, Hisl, eccL,Y^ 1 ; Chron., 7* année de Marc-Aurèle.
2. Voir ci-dessus, p. 29.
3. Si quis aliquid fecerit quo levés hominum animi supersti-
iione numinis terrerentur Dlvu^ Marcus hujusmodi homines in
insulam relegari rescripsit. Dig., XLVIlï, xix, 30. Cf. Paul, Sent.,
V, lit. XXI.
4. Hœnel, Corpus legum, p. 42<; Capitolin, Ant. PhiL, 43.
Paul (Sent., V, xxi, 2) a exagéré ia portée du rescrit de Marc-
Aurèle. Voir ci-aprè3, p. 496, note 3.
5. Voir les Apôtres, p. 355 et suiv.
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58 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 162]
nion, d'association, de la presse. A la distance où
nous sommes, nous voyons bien que Marc-Aurèle, en
étant plus complètement libéral, eût été plus sage.
Peut-être le christianisme, laissé libre, eût-il déve-
loppé d'une façon moins désastreuse le principe
théocratique et absolu qui était en lui. Mais on ne
saurait reprocher à un homme d'État de n'avoir pas
provoqué une révolution radicale en prévision des
événements qui doivent arriver plusieurs siècles après
lui. Trajan, Adrien, Marc-Aurèle ne pouvaient con-
naître des principes d'histoire générale et d'économie
politique qui n'ont été aperçus qu'au xix® siècle et
que nos dernières révolutions pouvaient seules révéler.
En tout cas, dans l'application, la mansuétude
du bon empereur fut à l'abri de tout reproche*. On
n'a pas, à cet égard, le droit d'être plus difficile que
Tertullien, qui fut, dans son enfance et sa jeunesse,
le témoin oculaire de cette lutte funeste. « Consultez
vos annales, dit-il aux magistrats romains, vous y
verrez que les princes qui ont sévi contre nous sont
de ceux qu'on tient à honneur d'avoir eus pour
persécuteurs. Au contraire, de tous les princes qui
4. On a exagéré le nombre des victimes. ôXi'yci xxra xotipcbç xxl
oço^pa e0apî6[xr,Tci. Origène, Contre Celse, 111, 8. Les Actes de
sainte Félicité sont sans valeur historique. Voir Aube, Hisl. des
perséc, p. 439 et suiv.
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[An 162] MARG-AURÈLE. 59
ont connu les lois divines et humaines, nommez-en
un seul qui ait persécuté les chrétiens. Nous pouvons
même en ciler un qui s'est déclaré leur protecteur,
le sage Marc-Aurèle. S'il ne révoqua pas ouvertement
les édits contre nos frères, il en détruisit l'effet par
les peines sévères qu'il établit contre leurs accusa-
teurs * . » Le torrent de l'admiration universelle entraîna
les chrétiens eux-mêmes. « Grand et bon », tels sont
les deux mots par lesquels un chrétien du m* siècle*
résume le caractère de ce doux persécuteur.
Il faut se rappeler que l'empire romain était dix
ou douze fois grand comme la France, et que la res-
ponsabilité de l'empereur, dans les jugements qui se
rendaient en province, était très faiblç. Il faut se
rappeler surtout que le christianisme ne réclamait pas
simplement la liberté des cultes : tous les cultes qui
toléraient les autres étaient fort à l'aise dans l'empire;
ce qui fit au christianisme et d'abord au judaïsme
une situation à part, c'est leur intolérance, leur esprit
4. ApoLj 5. Comp. Eus., V, v, 5 et suiv. — Les textes qui
semblent supposer un édit spécial do persécution émané de Marc-
Âurèle (Sulp. Sév., Il, 46] sont sans autorité. Ce que dit Tertul-
lien des peines contre les délateurs est confirmé par £us., H. E„
y, XXI, 3, bien que TertuUien l'emprunte à un document apo-
cryphe, à la lettre censéd écrite par Marc- Aurèle après le miracle
de la prétendue Légion Fulminante. Voir ci-après, p. 277.
2. Carm. sib,, XII, 487 et suiv. À^aôo; « p-î^aç ti. Comp.
Orose, VII, 45.
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60 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 162]
d'exclusion. La liberté de penser était absolue. De
Néron à Constantin, pas un penseur, pas un savant
ne fut troublé dans ses recherches.
La loi était persécutrice ; mais le peuple l'était
encore plus. Les mauvais bruits répandus par les
juifs et entretenus par des missionnaires haineux,
sorte de commis-voyageurs de la calomnie % indis-
posaient les esprits les plus modérés et les plus sin-
cères. Le peuple tenait à ses superstitions, s'irritait
contre ceux qui les attaquaient par le sarcasme.
Même des gens éclairés, tels que Celse et Apulée,
croient que l'affaiblissement politique du temps vient
des progrès de l'incrédulité à la religion nationale. La
position des chrétiens était celle d'un missionnaire
protestant établi dans une ville très catholique d'Es-
pagne et prêchant contre les saints, la Vierge et les
processions. Les plus tristes épisodes de la persécution
sous Marc-Aurèle vinrent de la haine du peuple.
A chaque famine, à chaque inondation, à chaque
épidémie, le cri : « Les chrétiens au lion ! » retentis-
sait comme une menace sombre *. Jamais règne n'avait
i. Justin, ApoL 7^49; DiaL, 40, 47, 408, 447. Cf. Tertullien,
Adnat., I, 44; Adv. Marc, III, 23; Adv, Jad., 43, 14; Syna-
gogas Judœorum fontes perseculionu?n, Scorp., 40; Eusèbe,
//i/«., xviii, 4-2.
2. Tertullien, ApoL, 40. Cf. Origène, ïn Mallh, comm, $er.,
tract, xxviu, Dolarue, III, p. 857.
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[An 162] MARC-AURÈLE. 61
VU autant de calamités; on croyait les dieux irrités;
on redoublait de dévotion; on fit appel aux actes expia-
toires*. L'attitude des chrétiens, au milieu de tout
cela, restait obstinément dédaigneuse, ou même pro-
vocatrice. Souvent ils accueillaient l'arrêt de con-
damnation par des insultes au juge*. Devant un
temple, une idole, ils soufflaient comme pour repousser
une chose impure, ou faisaient le signe de la croix *.
Il n'était pas rare de voir un chrétien s'arrêter devant
une statue de Jupiter ou d'Apollon, l'interpeller, la
frapper du bâton, en disant : ce Eh bien, voyez, votre
Dieu ne se venge pas! » La tentation était forte alors
d'arrêter le sacrilège, de le crucifier et de lui dire :
« Et ton Dieu se venge-t-il* ? » Les philosophes épicu-
riens n'étaient pas moins hostiles aux superstitions
vulgaires, et cependant on ne les persécutait pas.
Jamais on ne vit forcer un philosophe à sacrifier, à
jurer par l'empereur, à porter des flambeaux *. Le
4. Capitolin, AnL PhiL, 13; Verus, 8; Eutrope, VIII, \%. Cf.
Tertullién, Ad naL, 1,9.
2. « Quam pulcbrum spectaculum Deo, quum christianus...
triumpbator et victor, ipsi qui adversum se sentenliam dixit in-
sultât! > Minucius Félix, 37. a Vos estis de judicibus ipsis judi-
caturi. » Tertullién, Ad marL, 2.
3. Tertullién, Ad ux,, II, 5; De idoL, \h ; Lettre de Julien,
dans Y Hermès, h 875, p. 259.
4. Celse, dans Orig., VIII, 38.
5. Tertullién, ApoU, 46.
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m ORIGINES DU CaaiSTIANISME. [An 162]
philosophe eût consenti à ces vaines formalités, et
cela sufQsait pour qu'on ne les lui demandât pas.
Tous les pasteurs, tous les hommes graves détour-
naient les fidèles d'aller s'offrir eux-mêmes au mar-
tyre* ; mais on ne pouvait commander à un fanatisme
qui voyait dans la condamnation le plus beau des
triomphes et dans les supplices une manière de vo-
lupté. En Asie, cette soif de la mort était contagieuse
et produisait des phénomènes analogues à ceux qui,
plus tard, se développèrent sur une grande échelle
chez les circoncellions d'Afrique. Un jour le pro-
consul d'Asie, Arrius Antoninus*, ayant ordonné de
rigoureuses poursuites contre quelques chrétiens, vit
tous les fidèles de la ville se présenter en masse à la
barre de son tribunal , réclamant le sort de leurs co-
religionnaires élus pour le martyre; Arrius Antoninus,
furieux, en fit conduire un petit nombre au supplice
et renvoya les autres en leur disant : « Allez-vous-
en, misérables ! Si vous tenez tant à mourir, vous
avez des précipices, vous avez des cordes'. »
Quand, au sein d'un grand État, une faction a
i. Voir, par exemple, Clém. d'Alex., Slrom., IV, 9, 40. Notez
surtout le passage très sensé d'Héracléon, cité par Clément. Mé-
moires de M. Le BlanI, Acad, des iriser., t. XXVIII, i ""o et f partie.
2. Vers Tan 184 ou 185. Waddinglon, Fastes, p. 239-241.
3. Tertullien, Ad Scap., 5. Comp. Actes de saint Cyprien,
§§ 4 et 5 {Acla sine,, p. 217).
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[An 162] MAKC-AURÈLE. 63
des intérêts opposés à ceux de tout le reste, la haine
est inévitable. Or les chrétiens désiraient, au fond,
que tout allât pour le plus mal. Loin de faire cause
commune avec les bons citoyens et de chercher à
conjurer les dangers de la patrie, les chrétiens en
triomphaient. Les montanistes, la Phrygie tout
entière, allaient jusqu'à la folie dans leurs haineuses
prophéties contre l'empire. On pouvait se croire revenu
aux temps de la grande Apocalypse de 69. Ces sortes
de prophéties étaient un crime prévu par la loi ^ ; la
société. romaine sentait instinctivement qu'elle s'affai-
blissait; elle n'entrevoyait que vaguement les causes
de cet affaiblissement; elle s'en prenait, non sans
quelque raison, au christianisme. Elle se figurait qu'un
retour aux anciens dieux ramènerait la fortune. Ces
dieux avaient fait la grandeur de Rome; on les sup-
posait irrités des blasphèmes des chrétiens. Le pro-
cédé pour les apaiser n'était-il pas de tuer les chré-
tiens? Sans doute ceux-ci ne s'interdisaient pas les
railleries sur l'inanité des sacrifices et des moyens
qu'on employait pour conjurer les fléaux. Qu'on se
figure, en Angleterre, un libertin éclatant de rire en
public un jour de jeûne et de prière ordonné par la
reine !
D'atroces calomnies, des railleries sanglantes,
i. Paul, Sent,, V, xxi, § i ; Haenel, Corpus legum, p. 124.
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64 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 162}
étaient la revanche que prenaient les païens. La plus
abominable des calomnies était l'accusation d'adorer
les prêtres par des baisers infâmes. L'atlitude du
pénitent dans la confession put donner lieu à cet
ignoble bruit*. D'odieuses caricatures circulaient
dans le public, s'étalaient sur les murs. L'absurde
fable selon laquelle les juifs adoraient un âne* faisait
croire qu'il en était de même des chrétiens '. Ici,
c'était l'image d'un crucifié à tête d'âne recevant
l'adoration d'un gamin ébouriffé*. Ailleurs, c'était
un personnage à longue toge et à longues oreilles, le
pied fendu en sabot, tenant un livre d'un air béat,
avec cette épigraphe : DE V s christianorvm ong-
KOiTHc'. Un juif apostat, devenu valet d'amphi-
théâtre, en fit une grande caricature peinte, à Gar-
i. Minuc. Félix, 9. Comp. Tertul., De pœnii., 9, presbyteris
advolvi; Martigny, Dict., p. 94 et 264.
2. Jos., Contre Apion,\\y 7; Tacite, ilisL, V, 3; Plut., quœst,
conv., IV, V, 2. Comp. Mamachi, Ant. christ. ,\^ 91, 119etsuiv.
3. Miaucius Félix, 9, 28; Tertullien, ApoL, 16; Ceise, dans
Orig., VI, 30. Sur la pierre de Stefanoni, voir l'Antéchrist,
p. 40, note.Cf.Matler, £/i5^rfw gnosi,, pi. vi, n^lOS; expl., p. 79.
4. Le crucifix grotesque du Palatin répond si bien aux textes
de Minucius Félix et de Celse, qu'on doit le croire des dernières
années de Marc-Aurèle. Voir V Antéchrist, p. 40, note; F. Becker,
Dos Spolt-Crucifix, %• édit., 4876 ; de Rossi, Bull,, 4863, p. 72 ;
4867, p. 75.
5. Terre cuite du duc de Luynes (au cabinet des antiques de
la Bibl. nat.), provenant de Syrie.
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[An 162] MARC-AURÈLE. 65
thage, dans les dernières années du ii« siècle*. Un
mystérieux coq, ayant pour bec un phallus et pour
inscription cûthp kocmot, peut aussi se rapporter
aux croyances chrétiennes*.
Le goût des catéchistes pour les femmes et les
enfants donnait lieu à mille plaisanteries. Opposée
k la sécheresse du paganisme, l'Église faisait TefTet
d'un conventicule d'efféminés \ Le sentiment tendre
de tous pour tous, entretenu par Vaspasmos et exalté
par le martyre, créait une sorte d'atmosphère de
mollesse, pleine d'attrait pour les âmes douces et
de danger pour certaines autres. Ce mouvement de
bonnes femmes affairées autour de l'église*, l'habi-
tude de s'appeler frères et sœurs, ce respect pour
l'évêque, amenant à s'agenouiller fréquemment de-
vant lui, avaient quelque chose de choquant et pro-
voquaient des interprétations ineptes'. Le grave
4. TertuUieD, ApoL, 46 : Auribus asininis, altero pede un--
gulaius, librum geslans et togatus; le même, Ad nat,, I, 4 :
In ioga, cum libro, altero pede ungtUato, Cf. de Rossi, Roma
80U., m, p. 353-354.
2. Mamachi, Ant. christ., i, 430.
3. Celse, dans Orig., m, 49, 60, 5i, 55. 01 y^P ^v ^waiÇl xal
(jietpQcxCoïc iropBévoïc xe xal icpea^uTai; çXuapetv i7){iÂ< Xéyovxeç. Tatieo,
Adv. Gr., 33 ; Clém. d'Alex., Strom,, IV, ch. 8 ; Theodoret, Adv.
Gr.,y\ Lact., Instit,, VI, 4. Cf. 5. Paul, p. 242.
4. Lucien, Peregr,, 42. Se rappeler Hermas. »
5. Miûucius Félix, 9. « Voyez comme ils s'aiment I » Tertul-
lien, ApoL, 39.
5
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6G ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 102]
précepteur qui se voyait enlever ses élèves par cet
attrait féminin en concevait une haine profonde, et
croyait servir l'État en cherchant à se venger*. Les
enfants, en effet, se laissaient facilement entraîner
aux paroles de mysticité tendre qui leur arrivaient
furtivement, et parfois cela leur attirait, de la part
de leurs parents, de sévères punitions*.
Ainsi la persécution atteignait un degré de viva-
cité qu'elle n'avait pas encore eu jusque-là. La dis-
tinction du simple fait d'être chrétien et des crimes
connexes au nom fut oubliée. Dire : « Je suis chré-
tien », ce fut signer un aveu dont la conséquence
pouvait être un arrêt de mort *• La terreur devint
Tétat habituel de la vie chrétienne. Les dénonciations
venaient de tous les côtés, surtout des esclaves, des
juifs, des maris païens. La police, connaissant les
lieux et les jours oii se tenaient les réunions, faisait
dans la salle des irruptions subites*. L'interrogatoire
des inculpés fournissait aux fanatiques des occasions
4. Gelse, ci-après, p. 362 et suiv.
2. Lampride, Caracallaj 4 . L'Alexamène du Palatin peut avoir
été un page de la maison impériale. De Rossi, /. c.
3. Justin, Apol. U, 2; Athénag., 2, 3; Tertullien, Ad naiio-
nés, I, 3; ActaPauli et Theclœ, 44, 46.
4. « Tot^ostes quot eztranei... Quotidie obsidemur, quotidie
prodimur. » Tertullien, ApoL,l\ Adnaliones, I, 7; Ad^uxor.,
II, S, 4, 8; saint Cyprien, De lapsis, 5.
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[An 162] MÂRC-AURÈLE. 67
de briller. Les Actes de ces procédures furent re-
cueillis par les fidèles comme des pièces triomphales * ;
on les étala; on les lut avidement; on en fit un genre
de littérature. La comparution devant le juge devint
une préoccupation, on s*y prépara avec coquetterie.
La lecture de ces pièces, où toujours le beau rôle
appartenait à T accusé, exaltait les imaginations, pro-
voquait des imitateurs, inspirait la haine de la société
civile et d'un état de choses où les bons pouvaient
être ainsi traités. Les horribles supplices du droit
romain étaient appliqués dans toute leur rigueur.
Le chrétien, comme humilior et même comme in-
fâme^y était puni par la croix, les bêtes, le feu, les
verges '• La mort était quelquefois remplacée par la
condamnation aux mines et la déportation en Sar-
daigne^. Cruel adoucissement! Dans l'application
de la question, les juges portaient un complet arbi-
traire et parfois une véritable perversion d'idées *.
C'est là un désolant spectacle. Nul n'en souflFre
plus que le véritable ami de la philosophie. Mais
\. Eus., H. E,, V, proœm. Cf. Minucius Félix, 37.
2. TertuUien, De fuga, 43.
3. Paul,S^^>V,2i,2î,î3; Digeste, XLVm,xix, 28, proœm.;
38, § 3, 5, 7.
4. Denys de Corinthe, dans Eus., IV, xxiii, 10; Philosophii^
mena, IX, 42.
5. Minucius Félix, 28.
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68 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 162]
qu'y faire? On ne peut être à la fois deux choses con-
tradictoires, Marc-Aurèle était Romain; quand il per-
sécutait, il agissait en Romain. Dans soixante ans, un
empereur aussi bon de cœur, mais moins éclairé
d'esprit que Marc-Aurèle, Alexandre Sévère, rem-
plira, sans égard pour aucune des maximes romaines,
le programme du vrai libéralisme; il accordera la
liberté complète de conscience, retirera les lois res-
trictives de la liberté d'association. Nous l'approu-
vons entièrement. Mais Alexandre Sévère fit cela
parce qu'il était Syrien, étranger à la tradition
impériale. Il échoua, du reste, complètement dans son
entreprise. Tous les grands restaurateurs de la chose
romaine qui paraîtront après lui, Dèce, Aurélien,
Dioclétien, reviendront aux principes établis et suivis
par Trajan, Antonin, Marc-Aurèle. L'entière paix de
conscience de ces grands hommes ne doit donc pas
nous surprendre ; c'est évidemment avec une absolue
sérénité de cœur que Marc, en particulier, dédia au
Gapitole un temple à sa déesse favorite, à la Bonté ^
1. Dion Cassius, LXXI, 34.
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CHAPITRE V.
GEANDBUE GftOISSANTE DE LBGLISE DE lOME.
ÉCRITS PSEUDO-CLÉMENTINS.
Rome devenait chaque jour de plus en plus la
capitale du christianisme et remplaçait Jérusalem
comme centre religieux de l'humanité. Civitas sacro-
sancla V Celte ville extraordinaire était au point cul-
minant de sa grandeur'; rien ne permettait de pré-
voir les événements qui, au m" siècle, devaient la
faire déchoir et la réduire à n'être plus que la capi-
tale de l'Occident. Le grec y était encore au moins
aussi employé que le latin, et la grande scission de
l'Orient ne se laissait pas deviner. Le grec était
4. Apulée, Mëtam., XI, 26.
5. De Rossi, Fiante iconografiche e prospeUiche di Roma
(Roma, 1879), p. 46 et suiv. Le mur de douane de Marc-Aurèle
détermina la périphérie du mur d'Aurélien, c'est-à-dire de l'en-
ceinte actuelle.
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(
70 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163]
exclusivement la langue de TÉglise ; la liturgie, la
prédication, la propagande se faisaient en grec^
Anicet présidait l'Église avec une haute autorité.
On le consultait de tout le monde chrétien. On ad~
mettait pleinement que l'Église de Rome avait été
fondée par Pierre ; on croyait que cet apôtre avait
transmis à son Église la primauté dont Jésus l'avait
revêtu ; on appliquait à cette Église les fortes paroles
par lesquelles on croyait que Jésus avait conféré à
Céphas la place de pierre angulaire dans l'édifice
qu'il voulait bâtir. Par un tour de force sans égal,
l'Église de Rome avait réussi à rester en même temps
l'Église de Paul. Pierre et Paul réconciliés, voilà le
chef-d'œuvre qui fondait la suprématie ecclésias-
tique de Rome dans l'avenir. Une nouvelle dualité
mythique remplaçait celle de Romulus et de Rémus.
Nous avons déjà vu la question de la pâque, les luttes
du gnosticisme, celles de Justin et de Tatien aboutir
à Rome. Toutes les controverses qui déchireront la
conscience chrétienne vont suivre la même voie ;
jusqu'à Constantin, les dissidents viendront deman-
der à l'Église de Rome un arbitrage, sinon une solu-
tion. Les docteurs célèbres regardent comme un
1. De Rossi, Bollellino, 1865, p. 5î. Au milieu du iii« siècle,
les inscriplioDS sépulcrales des papes à la Gatacombe de saint
Calliste sont en grec.
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(An 163] MARC-AURÈLE. 71
devoir de visiter, pour leur instruction, cette Eglise,
h. laquelle, depuis la disparition de la première Eglise
de Jérusalem, tous reconnaissent le prestige de Tan-
cienneté K
Parmi les Orientaux qui vinrent à Rome sous
Anicet, il faut placer un juif converti nommé Joseph
ou Hégésippe, originaire sans doute de Palestine'. 11
avait reçu une éducation rabbinique soignée, savait
Thébreu et le syriaque, était très versé dans les tradi-
tions non écrites des juifs ; mais la critique lui man-
quait. Comme la plupart des juifs convertis, il se ser-
vait de rÉvangile des Hébreux. Le zèle pour la pureté
de la foi le porta aux longs voyages et à une sorte
d'apostolat. 11 allait d'Église en Église, conférant
avec les évêques, s'informant de leur foi, dressant
la succession de pasteurs par laquelle ils se ratta-
chaient aux apôtres. L'accord dogmatique qu'il trouva
entre les évêques le remplit de joie. Toutes ces petites
Églises des bords de la Méditerranée orientale se
développaient avec une entente parfaite. A Corinthe,
en particulier, Hégésippe fut singulièrement consolé
par ses entretiens avec l'évêque Primus et avec les
4. EûÇàuitvoc rnv àpxAtCTaTYiv tufXKÎuv IxxXriaiocv {r^tlv. Paroles
d'Origène, daDS Eusèbe, VI, xiv, 40.
2. Eusèbe, H, E., IV, 82 ; saint Jérôme, De viris t«., 22 ;
Chran. d'Alex.^ p. 262, édit. Du Gange.
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72 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163J
fidèles qu'il trouva dans la direction la plus ortho-
doxe. Il s'embarqua de là pour Rome, où il se mit
en rapport avec Anicet et marqua soigneusement
l'état de la tradition ^ Anicet avait pour diacre Éleu-
thère, qui devait être plus tard évoque de Rome à
son tour. Hégésippe, quoique judaïsant et même
ébionite, se plaisait dans ces Églises de Paul, et il y
avait d'autant plus de mérite que son esprit était subtil
et porté à voir partout des hérésies*. « Dans chaque
succession d'évêques, dans chaque ville, dit-il, les
choses se passent ainsi que l'ordonnent la Loi, les
Prophètes et le Seigneur'. » Il se fixa à Rome comme
Justin et y resta plus de vingt ans, fort respecté
i . Aialoxw (Eus., IV, XXII, 3 ; cf. 2) ; c'est à lort qu'on sub-
stitue ^larptêw, qui ne va pas avec pixP^Ç-
2. Etienne Gobar, cité par Photius (cod. ccxxxii), semble pré-
tendre que Hégésippe contredisait directement et arguait d'erreur
le passage de saint Paul, I Cor., ii, 9. Si cela était vrai, on ne
concevrait pas qu'Eusôbe et la tradition ecclésiastique n'eussent pas
anathématisé Hégésippe. Or Eusèbe le place parmi les défenseurs
de la vérité contre les hérétiques (IV, vu, 15 ; viii, i ; cf. Sozom.,
I, 4]. Si Paul était un hérétique aux yeux d'Hégésippe, comment
expliquer la théorie de ce môme Hégésippe sur TËglise vierge de
toute hérésie jusqu'aux gnosliques? Comment, d'ailleurs, dans
ses voyages, est-il en une si parfaite communion avec des Églises
dont plusieurs évidemment révéraient Paul? Et à Rome, où Hégé-
sippe vécut vingt ans en pleine harmonie avec l'Église, le culte
de Paul n'était-il pas devenu inséparable de celui de Pierre? II
faudrait avoir l'endroit visé par Gobar pour bien juger.
3. Eusèbe, iy. £:., IV, 8, 11, îî.
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[An 163J MARG-AUAÈLE. 73
de tous, malgré la surprise que son christianisme
oriental et la bizarrerie de son esprit devaient exci-
ter. Comme Papias, il faisait, au milieu des rapides
transformations de TÉglise, l'effet d'un « homme
ancien », d*une sorte de survivant de l'âge apostoli-
que ^
Une cause matérielle contribuait beaucoup à
la prééminence que toutes les Églises reconnais-
saient à l'Église de Rome. Cette Église était extrême-
ment riche ; ses biens, habilement administrés, ser-
vaient de fonds de secours et de propagande aux
autres Églises. Les confesseurs condamnés aux mines
recevaient d'elle un subside*. Le trésor commun du
christianisme était en quelque sorte à Rome. La
collecte du dimanche, pratique constante dans l'Église
romaine, était déjà probablement établie. Un mer-
veilleux esprit de direction animait cette petite com-
munauté, ou la Judée, la Grèce et le Latium semblaient
avoir confondu, en vue d'un prodigieux avenir, leurs
dons les plus divers. Pendant que le monothéisme
juif fournissait la base inébranlable de la formation
nouvelle, que la Grèce continuait par le gnosticisme
4. Apx^o'c Ti àviQp XXI àiroffToXixoç, Etienne Gobar, l, c. Cf.
saint Jérôme, l. c.
2. Denys de Corinthe, dans Eus., IT, xxin, 9-40; notez la ré-
flexion d'Eusèbe. Comp. Denys d'Alexandrie, dans Eus., VU, v, %\
saint Basile, EpUt, 70 (8î0).
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74 ORIGINES DU GHAISTIANISME. [An 163]
son œuvre de libre spéculation, Rome s'attachait, avec
une suite qui étonne, à Tœuvre d'organisation et de
gouvernement. Toutes les autorités, tous les artifices
lui étaient bons pour cela. La politique ne recule pas
devant la fraude ; or la politique avait déjà élu
domicile dans les conseils les plus secrets de l'Église
de Rome. Il se produisit, vers ce temps, une veine
nouvelle de littérature apocryphe, par laquelle la
piété romaine chercha une fois de plus à s'imposer
au monde chrétien.
Le nom de Clément fut le garant fictif que choi-
sirent les faussaires pour servir de couverture à leurs
pieux desseins. La grande réputation qu'avait laissée
le vieux pasteur romain, le droit qu'on lui reconnais-
sait de donner en quelque sorte son apostille aux
livres qui méritaient de circuler, le recommandaient
pour ce rôle^ Sur la base des Cerygmala et des
Periodi de Pierre*, un auteur inconnu, né païen et
entré dans le christianisme par la porte esséno-ébio-
nite, bâtit un roman dont Clément fut censé à la fois
l'auteur et le héros. Ce précieux écrit, intitulé les
4 . Linus, autre successeur de Pierre, ou du moins supposé
tel, fut aussi pris pour garant d*actes apocryphes des apôtres.
BibL tnax. Palrum, Lugd., IF, p. 67 et suiv.
2. Recognitiones, I, «7-72j IV-VÏ. Notez surtout III, 75. Voir
l'Église chrétienne, ch. xvii.
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[An 163] MARC-AURÈLE. 75
Reconnaissances^^ à cause des surprises du dénoue-
ment, nous est parvenu dans deux rédactions assez
différentes Tune de Tautre, et dont probablement ni
l'une ni l'autre n'est primitive *. Toutes deux parais-
sent provenir d'un écrit perdu % qui fit, vers le temps
où nous sommes*, sa première apparition.
L'auteur part de l'hypothèse que Clément fut le
successeur immédiat de Pierre dans la présidence
de l'Église de Rome et reçut du prince des apôtres
l'ordination épiscopale. De même que les Cerygmata
étaient dédiés à Jacques, de même le nouveau ro-
man porte en tête une épître où Clément fait part à
Jacques, « évêque des évêques et chef de la sainte
Église des Hébreux à Jérusalem », de la mort vio-
lente de Pierre, et raconte comment cet apôtre, le
S. L'une n'existe que dans la traduction latine de Ru fin ; ce
4sont les Recognitiones (AvaYvuptopioi), divisées en dix livres.
L'autre, conservée en grec, est divisée en vingt entretiens ou ho-
mélies. Les Recognitiones paraissent postérieures aux Homélies.
L'auteur des Recognitiones avait sous les yeux le traité de Bar-
desane De fato. Voir Merx, Bardesanes, p. 88 et suiv; Hilgen-
feld, BardesaneSj p. 433 et suiv. Voir ci-après, p. 439 et suiv.
3. Cet écrit perdu était probablement l'autre rédaction des
Recognitiones dont parle Ruiin {Prœf, ad Gaudent,). Cf. Lipsius,
Die Quellen der rœm, Petrussage; p. 43 et suiv.; Lagarde, Re-
cogn. syr., Leipzig, 4861.
4. Irénée (llf , m, 3) parait avoir connu le livre, peut-être sans
l'admettre entièrement. Origène le possédait.
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76 ORIGINES DU CHRISTIANISME* [An 163J
premier de tous, le vrai compagnon, le vrai ami de
Jésus, constitué par Jésus base unique de TÉglise,
Fa établi, lui Qément, comme son successeur dans
l'épiscopat de Rome, et lui a recommandé d'écrire
en abrégé et d'adresser à Jacques le récit de leurs
voyages et de leurs prédications en commune L'ou-
vrage ne parle pas du séjour de Pierre à Rome ni
des circonstances de sa mort. Ces derniers récits
formaient sans doute le fond d'un second ouvrage
qui servait de suite à celui qui nous a été conservé*.
L'esprit ébionite, hostile à Paul, qui faisait le
fond des premiers Cerygmata^j est ici fort effacé.
Paul n'est pas nommé dans tout l'ouvrage. Ce n'est
sûrement pas sans raison que l'auteur affecte de ne
connaître en fait d'apôtres que les douze présidés par
Pierre et Jacques, et qu'il attribue à Pierre seul
l'honneur d'avoir répandu le christianisme dans le
monde païen. En une foule d'endroits, les injures
des judéo-chrétiens se laissent encore entrevoir;
mais tout est dit à demi-mot ; un disciple de Paul
4. Lettre de Clément à Jacques, en t6te du roman. On joignit
à cette lettre, comme introduction du roman, la lettre de Pierre à
Jacques et la Dianxartyria de Jacques, qui se trouvaient en tète
des anciens Cerygmala.
2. Epist. Clem. ad Jac, 49.
3. V oir l'Église chrétienne j p. 324 et sui v. ; E. V^esterburg, Der
Ursprung der Sage dasSeneca christ gewesen sei (Berlin, 4 88 1).
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[An 163] MARG-AURÈLE. 77
pouvait presque lire le livre sans être choqué. Peu
à peu, en effet, cette histoire calomnieuse des luttes
apostoliques, inventée par une école haineuse, mais
qui avait des parties faites pour plaire à tous les
chrétiens, perdit sa couleur sectaire, devint presque
catholique et se fit adopter de la plupart des fidèles.
Les allusions contre saint Paul étaient devenues assez
obscures. Simon le Magicien restait chargé de tout
l'odieux du récit; on oubliait les allusions que son
nom avait servi à voiler; on ne voyait plus en lui
qu'un dédoublement de Néron dans le rôle infernal
de l'Antéchrist ^
L'ouvrage est composé selon toutes les règles du
roman antique. Rien n'y manque: voyages, épisodes
d'amour, naufrages, jumeaux qui se ressemblent,
gens pris par les pirates, reconnaissances de per-
sonnes qu'une longue série d'aventures avaient sé-
parées. Clément, par suite d'une confusion qui se
produisit dès une époque fort ancienne *, est considéré
comme appartenant à la famille impériale ^ Matlidie,
sa mère, est une dame romaine parfaitement chaste,
mariée au noble Faustus. Poursuivie d'un amour cri-
4. HomëL.u.M.
t. Voir les Évangiles, p. 34 4 et suiv.
3. IIoméLj XII, 8 et suiv. Les noms de Mattidie et de Faustine
sont empruntés à la famille d'Adrien.
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78 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163]
mine! par son beau-frère, voulant à la fois sauver son
honneur et la réputation de sa famille, elle quitte Rome,
avec la permission de son mari, et part pour Athènes
afin d'y faire élever ses fils, Faustin et Faustinien.
Au bout de quatre ans, ne recevant pas de leurs nou-
velles, Faustus s'embarque avec son troisième fils,
Clément, pour aller à la recherche de sa femme et
de ses deux fils. A travers mille aventures, le père,
la mère, les trois fils se retrouvent. Ils n'étaient pas
d'abord chrétiens, mais tous méritaient de l'être, tous
le deviennent. Païens, ils avaient eu des mœurs
honnêtes ; or la chasteté a ce privilège que Dieu se
doit à lui-même de sauver ceux qui la pratiquent
par instinct naturel. « Si ce n'était une règle absolue
qu'on ne peut être sauvé sans le baptême, les païens
chastes seraient sauvés. » Les infidèles qui se con-
vertissent sont ceux qui l'ont mérité par leurs mœurs
réglées*. Clément, en eflet, rencontre les apôtres
Pierre et Barnabe, se fait leur compagnon, nous ra-
conte leurs prédications, leurs luttes contre Simon,
et devient pour tous les membres de sa famille l'oc-
casion d'une conversion h, laquelle ils étaient si bien
préparés.
Ce cadre romanesque n'est qu'un prétexte pour
faire l'apologie de la religion chrétienne, et montrer
4. UoméLj^Lin, 43, 21.
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[An 163] MARG-AURÈLE. 79
combien elle est supérieure aux opinions philoso-
phiques et théurgiques du temps* Saint Pierre n'est
plus l'apôtre galiléen que nous connaissons par les
Actes et les lettres de Paul ; c'est un polémiste ha-
bile, un philosophe, un maître homme, qui met
toutes les roueries du métier de sophiste au service
de la vérité. La vie ascétique qu'il mène, sa rigou-
reuse xérophagie ^ rappellent les esséniens. Sa
femme voyage avec lui comme une diaconesse*. Les
idées que l'on se faisait de l'état social au milieu
duquel vécurent Jésus et ses apôtres étaient déjà
tout à fait erronées'. Les données les plus simples
de la chronologie apostolique étaient méconnues.
Il faut dire, à la louange de l'auteur, que, si sa
confiance dans la crédulité du public est bien naïve,
il a du moins une foi dans la discussion qui fait
honneur à sa tolérance. II admet très bien qu'on
peut se tromper innocemment. Parmi les personnages
du roman, Simon le Magicien seul est tout à fait
sacrifié. Ses disciples Apion* et Anubion représen-
tent, le premier, l'efifort pour tirer de la mythologie
quelque chose de religieux ; le second, la sincérité
4. Homél.,\i\^ 6,7.
%. Ibid,, mil, 44.
3. Ibid., I, 8, 9.
4. Il s'agit d' Apion Plistonice, le célèbre ennemi des juifs.
Homél., IV, 7; v, S, 27.
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80 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163]
égarée, qui sera un jour récompensée par la connais-
sance de la vérité. Simon et Pierre disputent de
métaphysique ; Clément et Apion disputent de mo-
rale. Une touchante nuance de sympathie et de pitié
pour les errants répand le charme sur ces pages,
qu'on sent écrites par quelqu'un qui a traversé les
angoisses du scepticisme et sait mieux que personne
ce qu'on peut souffrir et acquérir de mérites en
cherchant la vérité. Clément, comme Justin de Néa-
polis, a essayé de toutes les philosophies ; les hauts
problèmes de l'immortalité de l'âme, des récompenses
et des peines futures, de la Providence, des rap-
ports de l'homme avec Dieu l'obsèdent; aucune école
ne Ta satisfait ; il va, en désespoir de cause, se jeter
dans les plus grossières superstitions, quand la voix
du Christ arrive à lui. Il trouve, dans la doctrine
qu'on lui donne pour celle du Christ, la réponse à
tous ses doutes ; il est chrétien.
Le système de réfutation du paganisme qui fera
la base de l'argumentation de tous les Pères se
trouve déjà complet dans pseudo-Clément. Le sens
primitif de la mythologie était perdu chez tout le
monde; les vieux mythes physiques, devenus des
historiettes messéantes, n'offraient plus aucun ali-
ment pour les âmes. 11 était facile de montrer que
les dieux de l'Olympe ont donné de très mauvais
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[An 163} MARG-AURÈLE. 81
exemples et qu'en les imitant on serait un scélérate
Apion cherche vainement à s'échapper par les expli-
cations symboliques. Clément établit sans peine
l'absolue impuissance du polythéisme à produire une
morale sérieuse'. Clément a d'invincibles besoins de
cœur : honnête, pieux, candide, il veut une religion
qui satisfasse sa vive sensibilité. Un moment les
deux adversaires se rappellent des souvenirs de jeu-
nesse, dont ils se font maintenant des armes de com-
bat. Apion avait été autrefois l'hôte du père de Qé-
ment* Voyant un jour ce dernier triste et malade des
tourments qu'il se donnait pour chercher le vrai,
Apion, qui avait des prétentions médicales, lui de-
manda ce qu'il avait: « Le mal des jeunes!... j'ai
mal à l'âme », lui répondit Clément. Apion crut
qu'il s'agissait d'amour, lui fit les ouvertures les plus
inconvenantes et composa pour lui une pièce de lit-
térature erotique, que Clément fait intervenir dans
le débat avec plus de malice que d'à propos '.
La philosophie du livre est le déisme considéré
comme un fruit de la révélation, .non de la raison.
L'auteur parle de Dieu, de sa nature, de ses attri-
4. Les païens eux-mêmes le sentaient bien. Philostrate, Vies
des sophistes, II, i, 45.
8. Homélies^ iv et y.
3. Ifnd.j V, 2 et suiv.
6
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82 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163]
buts, de sa providence, du mal considéré comme
épreuve et comme source de mérite pour l'homme S
à la façon de Cicéron ou d'Épictète. Esprit lucide et
droit, opposé aux aberrations montanistes' et au
quasi-polythéisme des gnostiques, Fauteur du roman
pseudo-clémentin est un strict monothéiste, ou,
comme on disait alors, un monarchien *. Dieu est
l'être dont l'essence ne convient qu'à lui seul*. Le
Fils lui est par nature inférieur. Ces idées, fort ana-
logues à celles de pseudo-Hermas", furent longtemps
la base de la théologie romaine •. Loin que ce fus-
sent là des pensées révolutionnaires, c'étaient à
Rome les théories conservatrices. C'était au fond la
théologie des nazaréens et des ébionîtes, ou plutôt
de Philon et des esséniens, développée dans le sens
du gnosticisme. Le monde est le théâtre de la lutte du
bien et du mal. Le bien gagne toujours un peu sur le
mal et finira par l'emporter. Les triomphes partiels
du bien s'opèrent au moyen de l'apparition de pro-«
4. HoméL, II, m, xvi.
«. Ibid,, m, 42-44, M, 26-Î7; xvn, 48.
3. Ibid,, XI, 44. Comp. Tertullîen, Adv, Prax.j 3.
4. Hom.jXVij 45-47.
5. Pastor, simil. v. Comme l'auteur du Pasteur, l'auteur du
roman pseudo-clémentin ne nomme jamais Jésus par son nom ;
il l'appelle toujours « le prophète » ou c le yrai prophète ».
Lettre à Jacques, 4 4»
6. Eusèbe, H. E., Y, 28.
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[An 163] ^ MÂRG-ÂURÈLE. 83
phètes successifs, Adam, Abel, Hénoch, Noé, Abra-
ham, Moïse ; ou plutôt un seul prophète, Adam
immortel et impeccable, Thomme-type par excel-
lence, la parfaite image de Dieu, le Christ, toujours
vivant, toujours changeant de forme et de nom,
parcourt sans cesse le monde et remplit l'histoire,
prêchant éternellement la même loi au nom du même
Esprit Saint \
La vraie loi de Moïse avait presque réalisé l'idéal
de la religion absolue. Mais Moïse n'écrivit rien % et
ses institutions furent altérées par ses successeurs '•
Les sacrifices furent une victoire du paganisme sur
la loi pure*. Une foule d'erreurs se sont glissées
dans l'Ancien Testament '. David, avec sa harpe et
4. HoméL, ii, 45-17; m, 20-26. Gomp. Epiph., un, 4;
Évang. des Hébr., p. 45, ligne 22-23, Hilg. Mahomet se ratta-
chait par ici à resséno-ébionisme : il soutenait qu'il était à son
tour c le vrai prophète », révélateur de l'unique et primilif kilâb.
Sprenger, Leben Mohammad, I, p. 23 et suiv. ; G. Rœscb, dans
TheoU Stttd, und Krit., 4876, p. 447 et suiv.
2. Pour retirer à Moïse la rédaction du Pentaletiqtie, Tauteur
fait valoir les mômes raisons que la critique moderne : récit de la
mort de Moïse, découverte de Helcias, rôle d'Esdras.
3. HoméL, ii, 38; m, 8; m, 42, 43-58.
4. Idée essénienne. HomëL, m, 26; Recognit., III, 24, 26;
cf. Évangile ébionile, dans Épiph., xxx, 46.
5. HomëL, II, 38, 39, 43, 44, 65; m, 40. Comparez les asser-
tions analogues des ébionites (dans Épiphane), de Plolémée,
d'Âpelle. Méthodius, Conviv. dec. virg., or. 8*
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84 ^ ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163]
ses guerres sanglantes, est un prophète déjà bien
inférieur. Les autres prophètes furent moins encore
de parfaits Adam-Christs La philosophie grecque,
de son côté, est un tissu de chimères, une vraie lo-
gomachie *. L'esprit prophétique, qui n'est autre
chose que l'Esprit Saint manifesté, l'homme primitif,
Adam tel que Dieu l'avait fait, est apparu alors en
un dernier Christ, en Jésus, qui est Moïse lui-même;
si bien qu'entre l'un et l'autre il n'y a point de lutte
ni de rivalité. Croire en l'un, c'est croire en l'autre,
c'est croire en Dieu. Le chrétien, pour être chrétien,
ne cesse pas d'être juif (Clément se donne toujours
ce dernier nom ; lui et toute sa famille a se font juifs » ^) .
Le juif qui connaît Moïse et ne connaît pas Jésus ne
sera pas condamné s'il pratique bien ce qu'il connaît
et ne hait pas ce qu'il ignore. Le chrétien païen d'ori-
gine, qui connaît Jésus et ne connaît pas Moïse, ne
sera pas condamné s'il observe la loi de Jésus et ne
hait pas la loi qui ne lui est point parvenue S La ré-
vélation, du reste, n'est que le rayon par lequel des
4. Epiph., XXX, 45. Idée commune aux esséniens et àPhilon.
De là toute cette littérature pseudépi graphe, se rattachant aux pa-
triarches et prétendant renfermer le texte de la révélation primi-
tive, qui naît versTépoque de notre ère. Voir ci-après, p. 435.
%, Homél.j II, 6-8; iv, v, vi.
3. Ibid.j V, 2 ; XX, 22 (î&o^aîouç •vg'YivrijMvcuç) .
4. Jbid.j VIII, 5-7.
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[An 163] HARC-AURÈLE. 85
vérités cachées dans le cœur de tous les hommes
deviennent visibles pour chacun d'eux; connaître
ainsi, ce n'est pas apprendre, c'est comprendre^
La relation de Jésus avec Dieu a été celle de tous
les autres prophètes. Il a été l'instrument de l'Es-
prit, voilà tout. L'Adam idéal, qui se trouve plus ou
moins obscurci chez tout homme venant en ce monde,
est, chez les prophètes, colonnes du monde, à l'état
de claire connaissance et de pleine possession.
« Notre-Seigneur, dit Pierre, n'a jamais dit qu'il y
eût d'autre Dieu que celui qui a créé toute chose, et
ne s'est pas proclamé Dieu ; il a seulement, avec
raison, déclaré heureux celui qui l'avait proclamé fils
du Dieu qui a tout créé. — Mais ne te semble-t-il
pas, dit Simon, que celui qui provient de Dieu* est
Dieu? — Comment cela pourrait-il être? répond
Pierre. L'essence du Père est de n'avoir pas été en-
gendré ; l'essence du Fils est d'avoir été engendré ;
or ce qui a été engendré ne saurait se comparer à
ce qui n'a pas été engendré ou à ce qui s*engendre
soi-même. Celui qui n'est pas en tout identique à un
autre être ne peut avoir les mêmes appellations com-
munes avec lui'. » Jamais l'auteur ne parle de la
4. Bomél.y xvni, 6.
3. Homél,, XYi, 45-47. Les sabiens ou mendaïles, qui sont
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86 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ad 163]
mort de Jésus et ne laisse croire qu'il attache une
importance théologique à cette mort.
Jésus est donc un prophète, le dernier des pro-
phètes, celui que Moïse avait annoncé comme devant
venir après lui^ Sa religion n'est qu'une épuration
de celle de Moïse, un choix entre des traditions dont
les unes étaient bonnes, les autres mauvaises ^ Sa
religion est parfaite ; elle convient aux Juifs et aux
Hellènes, aux hommes instruits et aux barbares ;
elle satisfait également le cœur et l'esprit. Elle se
continue dans le temps par les douze apôtres, dont le
chef est Pierre, et par ceux qui tiennent d'eux leurs
pouvoirs. L'appel à des songes, à des visions privées,
est le fait de présomptueux'.
Mélange bizarre d'ébionisme et de libéralisme
philosophique, de catholicisme étroit et d'hérésie,
d'amour exalté pour Jésus * et de crainte qu'on
des elkasaïtes, font de nos jours exactement le même raisonne-
ment contre la doclrine catholique. Siouffi, Relig. des Soubbas,
p. 34-35. Se rappeler Mahomet, qui eut tant de rapports avec
Telkasaïsme. Voir les Évangiles, ch. xx.
4. Hàmël., m, 45-67.
5. Tel est le sens du précepte si souvent attribué par cette
secte à Jésus : a Soyez des changeurs exacts», ne gardant que ce
qui est de bon aloi Hom., ii, 51 ; m, 48 ^ 50, 51 ; xviii, 20 ; Recogn.,
II, 51 ; Clém. Alex., Slrom,, I, «8; Pislis Sophia, p. MO.
3. HoméLj xvii et xviii, surtout xvii, 48-19; xviii, 6.
4. ibid., ui, 54,
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[An 163] MARC-AURËLE. 87
n'exagère son rôle, d'instruction profane et de théo-
8ophie chimérique, de rationalisme et de foi, le
livre ne pouvait satisfaire longtemps Forthodoxie;
mais il convenait à une époque de syncrétisme, où
les points divers de la foi chrétienne étaient mal dé-
finis. Il a fallu les prodiges de sagacité de la critique
moderne pour reconnaître encore la satire de Paul
derrière le masque de Simon le Magicien ^ Le livre
est, en somme, un livre de conciliation. C'est l'œuvre
d'un ébionite modéré, d'un esprit éclectique, opposé
en même temps aux jugements injustes des gno-
stiques et de Marcion contre le judaïsme et à la
prophétie féminine des disciples de Montan\ La cir-
concision n'est pas commandée; cependant le cir-
concis a un rang supérieur à celui de l'incirconcis.
Jésus vaut Moïse; Moïse vaut Jésus*. La perfec-
tion est de voir que tous deux ne font qu'un, que la
nouvelle loi est l'antique, et l'antique la nouvelle.
Ceux qui ont l'une peuvent se passer de Pautre.
Que chacun reste chez soi et ne haïsse pas les
autres.
C'était, on le voit, l'absolue négation de la doc-
4 . Dans les RecogniiioneSj ce sont plutôt les erreurs du gno-
slicisme qui se laissent apercevoir derrière le nom abhorré de
Simon.
% Hom., XI, 35 ; xvu, 43 et suiv.
3. Cette doctrine est adoucie dans les RecognUiones.
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8S ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163]
trine de Paul*. Jésus est pour notre théologien un
restaurateur plutôt qu'un novateur. Dans l'œuvre
même de cette restauration, Jésus n'est que l'inter-
prète d'une tradition de sages, qui, ^u milieu de la
corruption générale, n'avaient jamais perdu le vrai
sens de la loi de Moïse, laquelle n'est elle-même que
la religion d'Adam, la religion primitive de l'huma-
nité. Selon pseudo-Clément, Jésus, c'est Adam* lui-
même. Selon saint Paul, Jésus est un second Adam,
en tout l'opposé du premier. L'idée de la chute
d'Adam, base de la théologie de saint Paul, est ici
presque effacée. Par un côté surtout, l'auteur ébio-
ni te se montre plus sensé que Paul. Paul ne cessa
toujours de protester que l'homme ne doit à aucun
mérite personnel son élection et sa vocation chré-
tienne. L'ébionite, plus libéral, croit que le païen hon-
nête prépare sa conversion par ses vertus. II est loin
de penser que tous les actes des infidèles sont des
péchés. Les mérites de Jésus n'ont pas, à ses yeux,
le rôle transcendant qu'ils ont dans le système de
Paul. Jésus met l'homme en rapport avec Dieu;
mais il ne se substitue pas à Dieu.
Le roman pseudo-clémentin se sépare nettement
4. UCor., V, 47.
t. Recogn., I, 45; Hom.j ni, 47-S4. Épiphane attribue la
même doctrine aux ébionites. Hcer., xxx, 3.
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[An 163] MÂRG-AURÈLE. 89
des écrits vraiment authentiques de la première in-
spiration chrétienne par sa prolixité, sa rhétorique, sa
philosophie abstraite, empruntée, pour la plus grande
partie, aux écoles grecques. Ce n'est plus ici un livre
sémitique, sans nuance, comme les écrits purement
judéo-chrétiens. Grand admirateur du judaïsme,
l'auteur a l'esprit gréco-italien, l'esprit politique,
préoccupé avant tout de la nécessité sociale, de la
morale du peuple. Sa culture est tout hellénique ;
de l'hellénisme, il ne repousse qu'une seule chose,
la religion. L'auteur se montre à tous égards
bien supérieur à saint Justin. Une fraction considé-
rable de l'Église adopta l'ouvrage et lui fit une
place à côté des livres les plus révérés de l'âge
apostolique, sur les confins du Nouveau Testament ^
Les grosses erreurs qu'on y lisait sur la divinité de
Jésus-Christ et sur les livres saints s'opposèrent à ce
qu'il y restât ; mais on continua de le lire ; les ortho-
doxes répondaient à tout en disant que Clément avait
écrit son livre sans tache, qu'ensuite des hérétiques
l'avaient altéré*. On en fit des extraits, où lès pas-
sages malsonnants étaient omis, et auxquels on attri-
4. Credner, Gesch. des neutesl. Kanon, p. 238, :244, S44,
249, 250; Tillemoot, Mém., II, p. 463.
2. Synopse dite d'Athanase, dans CredDer, op, cit., p. 250;
Dresse], Clementinorum epitomœ ducBj Leipzig, 4873; Reuss,
Gesch, der heiligen Schriften, p. 252.
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90 ORIGINES DU GBRISTIANISME. [An 163
bua volontiers la théopneustie ^ Nous avons vu et
nous verrons bien d'autres exemples de romans in-
ventés par les hérétiques forçant ainsi les portes de
rÉglise orthodoxe et se faisant accepter d'elle, parce
qu'ils étaient édifiants et susceptibles de fournir un
aliment à la piété.
Le fait est que cette littérature ébionite, malgré
sa naïveté un peu enfantine, avait au plus haut degré
Fonction chrétienne. Le ton était celui d'une prédi-
cation émue ; le caractère en était essentiellement
ecclésiastique et pastoral. Pseudo-Clément est un
partisan de la hiérarchie au moins aussi exalté que
pseudo-Ignace. La communauté se résume en son
chef; le clergé est Tindispensable médiateur entre
Dieu et le troupeau*. Il faut deviner l'évêque à demi-
mot, ne pas attendre qu'il vous dise ; « Tel homme est
mon ennemi », pour fuir cet homme. Être ami de
quelqu'un que l'évêque n'aime pas, parler à quelqu'un
qu'il évite, c'est se mettre hors de l'Église, se placer
au rang de ses pires ennemis. La charge de l'é-
vêque est si difficile ! Chacun doit travailler à la lui
faciliter ; les diacres sont les yeux de l'évêque, ils
4 . Épiphaoe, Bœr,, xxx, 4 5.
t. Lettre de Clément à Jacques, 8, 40, 47, 48. Les ConstUu-
tiofis apostoliques ne font sur ce point que développer la doc-
trine des Homélies.
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[An 163] MARG-AURÈLE. 9i
doivent tout surveiller, tout savoir pour lui^ Une
sorte d'espionnage est recommandé ; ce qu'on peut
appeler l'esprit clérical n'a jamais été exprimé en
traits plus forts.
Les abstinences et les pratiques esséniennes
étaient placées très haut*. La pureté des mœurs était
la principale préoccupation de ces bons sectaires.
L'adultère, à leurs yeux, est pire que l'homicide.
« La femme chaste est la plus belle chose du monde,
le plus parfait souvenir de la création primitive de
Dieu. La femme pieuse, qui ne trouve son plaisir
qu'avec les saints, est l'ornement, le parfum et
l'exemple de l'Église ; elle aide les chastes à être
chastes ; elle charme Dieu lui-même. Dieu l'aime,
la désire, se la garde ; elle est son enfant, la fiancée
du Fils de Dieu, vêtue qu'elle est de lumière
sainte ^ »
Ces mystiques images ne font pas de l'auteur un
partisan de la virginité. Il est trop juif pour cela.
Il veut que les prêtres marient les jeunes gens de
4. Lettre à Jacques, 42, 47, 48.
2. Hom., IV, 6; vi, 26 ; ix, «3 ; x, «6 ; xi, 34 ; xii, 6 ; xiv, 4 ;
XV, 47; necogn.,V(, 3; V, 36; Epîph., Hœr., xxx, 45. Voir,
comme atténuation, Recogn,, I, 42; lU, 38; VII, 24, et, ci-après,
ce qui concerne le mariage.
3. Homél., XIII, 45, 46; lettre à Jacques, 6, 7. Comp. Comiit,
apost.j I, 8, 40.
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92 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163]
bonne heure, fassent marier même les vieillards^
La femme chrétienne aime son mari, le couvre de
caresses, le flatte, le sert, cherche à lui plaire, lui
obéit en tout ce qui n'est pas une désobéissance à
Dieu. Être aimé d'un autre que son mari est pour
elle une vive peine. Oh ! combien fou est le mari qui
cherche à séparer sa femme de la crainte de Dieu !
La grande source de la chasteté, c'est l'Église. C'est
là que la femme apprend ses devoirs et entend parler
de ce jugement de Dieu qui punit un moment de
plaisir d'un supplice éternel. Le mari devrait forcer
sa femme d'aller à de tels sermons, s'il n'y réussis-
sait par les caresses.
Mais ce qu'il y a de mieux, ajoute Fauteur s'adressant
au mari, c'est que tu y viennes toi-même, la conduisant
par la main, pour que, toi aussi, tu sois chaste et puisses
connaître le bonheur du mariage respectable. Devenir
père, aimer tes enfants, être aimé d'eux, tout cela est à
ta disposition, si tu le désires. Celui qui veut avoir une
femme chaste vit chastement, lui rend le devoir con-
jugal, mange avec elle, vit avec elle, vient avec elle au
prêche sanctiûant, ne l'attriste pas, ne la querelle pas sans
raison, cherche à lui plaire, lui procure tous les agréments
qu'il peut, et supplée à ceux qu'il ne peut lui donner par
ses caresses. Ces caresses, du reste, la femme chaste ne les
attend pas pour remplir ses devoirs. Elle tient son mari
pour son maître. Est-il pauvre, elle supporte sa pauvreté;
4, Lettre à Jacques, 7. Cf. Epipb., xxz, 45.
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[An 163] MARC-AURÈLE. 93
elle a faim avec lui, s'il a faim; émigre-t-il, elle émigré;
elle le console qaand il est triste ; quand môme elle aarait
une dot supérieure à l'avoir de son mari, elle prend l'atti-
tude subalterne de quelqu'un qui n'a rien. Le mari, de
son côté, s'il a une femme pauvre, doit considérer sa sa-
gesse comme une ample dot. La femme sage est sobre sur
le boire et le manger;... elle ne reste jamais seule avec
des jeunes gens, elle se défie même des vieillards, elle
évite les rires désordonnés,... elle se plaît aux discours
graves, elle fuit ceux qui n'ont pas trait à la bien-
séance *.
La bonne Mattidie, mère de Clément, est un
exemple de la mise en pratique de ces pieuses
maximes. Païenne, elle sacrifie tout h. la chasteté ;
la chasteté la préserve des plus grands périls et lui
vaut la connaissance de la vraie religion *•
La prédication chrétienne se développait, se mê-
lait au culte ^ Le sermon était la partie essentielle de
la réunion sacrée, L'Église devenait la mère de toute
édification et de toute consolation. Les règles sur la
discipline ecclésiastique se multipliaient déjà. Pour
leur donner de l'autorité, on les rapportait aux apô-
tres, et, comme Clément était censé le meilleur garant
quand il s'agissait de traditions apostoliques, puis-
4. Homélies, xiii, 43-21. Cf. Conslil. apost.,Y\, 29.
2. HoméL, xiii, 20.
3. Voir les homélies xm et xiv, et la lettre à Jacques, 42, 46.
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«4 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163]
qu'il avait été dans des relations intimes avec Pierre
et Barnabe, ce fut encore sous le nom de ce vé-
néré pasteur que l'on vit éclore toute une littérature
apocryphe de Constitutions censées établies par le
collège des Douze^ Le noyau de cette compilation
apocryphe, première base d'un recueil de canons
ecclésiastiques, s'est conservé à peu près sans mé-
lange chez les Syriens*. Chez les Grecs, le recueil,
grossi avec le temps, s'altéra sensiblement et devint
presque méconnaissable*. On le cita comme faisant
partie des Écritures sacrées, quoique toujours cer-
taines réserves en aient rendu douteuse la canoni-
cité*. De bonne heure, on s'accorda la liberté de
donner à ce recueil de dires prétendus apostoliques
t, P. de Lagarde, Didascalia aposL (Lipsiae, 4854); Reliquiœ
juris eccles. antiquissimi (Lipsiae, 4 856) ; Bunsen, Analecla anle"
nicœna, t. If.
3. Constitutions apostoliques^ en huit livres. Les livres VU et
VIII ont été ajoutés postérieurement. Les six premiers livres eux-
mêmes sont gravement interpolés* Les versions orientales dif-
fèrent beaucoup du grec.
4. Eusèbe, H. E.j IH, xxv, 3 ; De aleatoribus, ad calcem
Cypr., édit. Rigault, p, 349; Athanase, Epist. fest., 39; Épi-
phane, Hœr,, lxx, 7, 40, etc. ; Canones aposL, 86; Stichométrie
de Nicéphore, Synopse dite d' Athanase, Anastase le Sinaïte, etc.
[Credner, Gesch,, p. 234, 235, 236, 244, 244, 247, 250, 252, 256].
Concil. Trullanum, canon 2; Pkolius, cod. cxu, cxiii; Nicéphore
Calliste [Credner, p. 2o6] ; Tillemont, Mëm., IF, p. 464 et suiv.
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[An 163] MARG-AURÈLE. 95
la forme qu'on jugea la plus propre à frapper les
fidèles et à leur imposer* ; toujours le nom de Clé-
ment fut inscrit en tête de ces rédactions diverses*,
gui offrent, du reste, avec le roman des Reconnais^
sauces les traits de la plus étroite parenté*. Toute la
littérature pseudo-clémentine du ii* siècle présente
ainsi le caractère d'une parfaite unité.
Ce qui la caractérise au plus haut degré, c'est
l'esprit d'organisation pratique. Déjà, dans l'épître
supposée de Clément à Jacques, qui sert de préface
4 . Tel fut le recueil de (Préceptes apostoliques qui a été publié
par Bickell, Lagarde, Pilra, Hilgenfeld [Nov, Test, extra can. rec,
IV, p. 93 et suiv.], qui est déjà cité par Clément d'Alexandrie
comme -fpatpio (Lagarde, Reliquiœ, p. xix-xx, 76; Hilgenf., p. 95,
98, 405), et qui paraît être l'ouvrage mentionné par Ruûn (Expos,
in symb. apost,, c. 38) et saint Jérôme [De viris ill., 4) sous le
titre de Dtiœ viœ vel Judicium Pétri (cf. Const» apost., init.)«
Voir cependant Gebh. et Harn., Patr, apost, op., I, n, deuxième
édit., p. xxYiii-xxxi. La publication de la Sx^ttf^ t&v ^ô^cxa airo-
oToXti» du manuscrit du Fanar (Philothée Bryenne, p. in) est encore
attendue. Gomp. Hilg., p. 79 et suiv. Voir Eusèbe, H, £., II,
XXV, 4.
2. Cotelier, Patres apostolici; Tilleraont, Mém,, II, p. 463
et suiv. ; Lagarde, Reliquiœ, p. 35, 74, 80, etc. ; Credner, Gesch*
des neutest, Kanon, p. 244 .
3. Anastase le Sinaîte, Nicéphore, dans Credner, p. 234 , 244.
Comparez la discipline ecclésiastique contenue dans Fépltre de
Clément à Jacques et la discipline des Constitutions, Notez Constit.
apost.^YIII, 40, Jacques, Clément, Evbode, représentant les Églises
de Jérusalem, de Rome, d'Antioche.
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^ ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aq 163]
aux Reconnaissances^ Pierre, avant de mourir, tient
un long discours sur Tépiscopat, ses devoirs, ses
difficultés, son excellence, sur les prêtres, les diacres,
les catéchistes, qui est comme une édition nouvelle
des Épîtres à Tite et à Timothée^ Les Constitutions
apostoliques furent une sorte de codification, suc-
cessivement agrandie, de ces préceptes pastoraux.
Ce que Rome fonda, ce n'est pas le dogme ; peu
d'Églises furent plus stériles en spéculations, moins
pures sous le rapport de la doctrine : l'ébionisme, le
montanisme, l'artémonisme, y eurent tour à tour la
majorité. Ce que Rome fit, c'est la discipline, c'est
le catholicisme.
A Rome, probablement, le mot d* « Église catho-
lique )) fut écrit pour la première fois V Évêque,
prêtre, laïque, tous ces mots prennent dans cette
Église hiérarchique un sens déterminé. L'Église est
un navire où chaque dignitaire a sa fonction pour
le salut des passagers ^. La morale est sévère et
sent déjà le cloître. Le simple goût de la richesse
est condamné*. La parure des femmes n'est qu'une
4. Epist. Clem. ad. Jac, 5 et suiv.
2. eco5 çuTtîa ift xoOôXixTi ixxXData. Consiii apostoL, I, 4 . Gonf.
pseudo-Ignace, ci-après, p. 448.
3. Epist. Clem. ad Jac.^ 44-45.
4. Const. apost., I, 2 ; IV, 4.
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[An 163] MARC-AURÈLE. 97
invitation h pécher. La femme est responsable des
péchés de pensée qu'elle fait commettre. Sûrement,
si elle repousse les avances, le mal est moindre ;
mais n'est-ce rien d'être cause de la perdition des
autres^? Vivre modestement occupé de son métier,
aller son chemin, sans se mêler aux commérages de la
rue*, bien élever ses enfants, leur administrer de fré-
quentes corrections, leur interdire les dîners par écot
avec les personnes de leur âge, les marier de bonne
heure', ne pas lire les livres païens (la Bible suffit
et contient tout) *, ne prendre des bains que le moins
qu'on peut et avec de grandes précautions % telles
sont les règles des laïques. — L'évêque, les prê-
tres, les diacres, les veuves, ont des devoirs plus
compliqués. Outre la sainteté, il faut apporter à ces
fonctions la sagesse et la capacité*. Ce sont de vraies
magistratures, fort supérieures aux magistratures
profanes''. Les chrétiens portant toutes leurs causes
au tribunal de l'évêque, le dicaslère de ce dernier
devenait, en eflfet, une juridiction civile, qui avait
4. ConstU. apost,, I, 3, 7, 8.
2. /ôiûT., 1,4; II, 63.
3. Jbid., IV, 44. Gf.Epist. Glem. ad Jac, 7, S.
4. Ibid,j I, 6.
5. Ibid., I, 9.
6. Ibid.j livres II, III entiers.
7. Ibid., II, 33, 34.
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98 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 163]
ses règlements et ses lois*. La maison de Tévêque
était déjà considérable ; elle devait être entreten ue
par les fidèles à frais communs. Les idées de l'an-
cienne loi sur la dîme et les offrandes dues aux prêtres
étaient peu à peu ramenées*. Une forte théocratie
tendait à s'établir.
L'Église, en effet, absorbait tout; la société civile
était avilie et méprisée^. A l'empereur on doit le
cens et les salutations officielles, voilà tout*. Le chré-
tien ainsi formé ne peut vivre qu'avec des chrétiens.
Il était recommandé d'attirer les païens par le charme
de manières aimables, quand on pouvait espérer
qu'ils se convertiraient*. Mais, en dehors de cette
espérance, les relations avec les infidèles étaient en-
tourées de telles précautions et impliquaient tant de
mépris, qu'elles devaient être bien rares. Une so-
ciété mixte de païens et de chrétiens sera impos-
sible. 11 est défendu de prendre part aux réjouis-
sances des païens, de manger et de se divertir avec
eux, d'assister à leurs spectacles, à leurs jeux, à toutes
les grandes réunions profanes. Même les marchés pu-
4. Constit, aposLj IF, 46 et suiv. Cf. Epist. Clem. ad Jac.^ 5,
40, et Hom., m, 67.
2. Canslit. aposL, II, 25, 34, 35.
3. Ibid., II, 64.
4. Ihid., V, 43.
5. Ibid,, V, 40.
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[An 163] MARG-AURÈLE. 99
blics sont interdits, sauf en ce qui concerae l'achat
des choses nécessaires \ Au contraire, les chrétiens
doivent autant que possible manger ensemble, vivre
ensemble, former une petite coterie de saints*. Au
m* siècle, cet esprit de réclusion portera ses consé-
quences. La société romaine mourra d'épuisement ;
une cause cachée lui soutirera la vie. Quand une
partie considérable d'un État fait bande à part et
cesse de travailler à Tœuvre commune, cet État est
bien près de mourir.
L'assistance mutuelle était la fonction capitale
dans cette société de pauvres, administrée par ses
évêques, ses diacres et se5 veuves*. La situation du
riche, au milieu de petits bourgeois et de petits mar-
chands honnêtes, jugeant leurs affaires entre eux,
scrupuleux sur leurs poids et leurs mesures*, était
difficile, embarrassée. La. vie chrétienne n'était pas
faite pour lui. Un frère mourait-il, laissant des or-
phelins et des orphelines, un autre frère adoptait les
orphelins, mariait l'orpheline à son fils, si l'âge s'ac-
cordait. Cela paraissait tout simple. Les riches se
prêtaient difficilement à un système aussi fraternel;
4. ConslU. aposL, II, 62.
2. Lettre à Jacques, 9.
3. Conslit. apost.j livre IV, entier. Cf. Epist. Clem. ad Jac, 9.
4. Lettre à Jacques, 40.
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100 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 103]
on les menaçait alors de se voir arracher les biens
dont ils ne savaient pas faire un bon usage ; on leur
appliquait le dicton : « Ce que les saints n'ont pas
mangé, les Assyriens le mangent *• » L'argent des
pauvres passait pour chose sacrée ; ceux qui étaient
dans l'aisance payaient une cotisation aussi forte que
possible ; c'est ce qu'on appelait « les contributions
du Seigneur^ v.
On poussait la délicatesse jusqu'à ne pas accep-
ter dans la caisse de l'Église l'argent de tout le
monde ^ On repoussait l'offrande des cabaretiers et
des gens qui pratiquaient des métiers infâmes, surtout
celle des excommuniés, qui cherchaient par leurs
générosités à rentrer en grâce. « Ce sont ceux-là qui
donnent, disaient quelques-uns, et, si nous refusons
leurs aumônes, comment ferons-nous pour assister nos
veuves, pour nourrir les pauvres du peuple ? — Mieux
vaut mourir de faim, répondait Vébion fanatique, que
d'avoir de l'obligation aux ennemis de Dieu pour des
dons qui sont un affront aux yeux de ses amis. Les
bonnes offrandes sont celles que l'ouvrier prend sur
le fruit de son travail. Quand le prêtre est forcé de
recevoir l'argent des impies, qu'il l'emploie à ache-
4. Proverbe judéo-chrétieD. Const,,!^^ 4.
3. Conslik apost., lY, 6-40.
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[An 163] MARC-AURÈLE. 101
ter le bois, le^ charbon, pour que la veuve et l'or-
phelin ne soient pas condamnés à vivre d'un argent
souillé. Les présents des impies sont ainsi la pâture
du feu, non la nourriture des fidèles ^ » On voit
quelle chaîne étroite enserrait la vie chrétienne. Un
tel abîme séparait, dans l'esprit de ces bons sec-
taires, le bien et le mal, que la conception d'une
société libérale, où chacun agit à sa guise, sous la
tutelle des lois civiles, sans rendre de compte à per-
sonne ni exercer de surveillance sur personne, leur
eût paru le comble de l'impiété.
4. Constit, aposU, IV, 10. Comparez le Synodique de saint
ÂthaDase, Archives des missions scientifiqttes, 3« série, t. IV,
p. 468 et suiy. (Eug. Revillout.)
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CHAPITRE YI.
TATIBN. »LES DEUX SYSTEMES D APOLOGIE.
Talîen, après la mort de Justin*, resta plusieurs
années à Rome. Il y continua Técole de son maître,
professant toujours pour lui une haute admiration",
mais chaque jour s'écartant de plus en plus de
son esprit. 11 compta des élèves distingués, entre
autres l'Asiate Rhodon, fécond écrivain, qui devint
plus tard un des soutiens de l'orthodoxie contre Mar-
cion et Apelle \ Ce fut probablement dans les pre-
mières années du règne de M arc-Aurèle que Tatien
composa cet écrit, dur et incorrect de style, parfois
vif et piquant, qui passe, à bon droit, pour un des
4. Voir V Église chrétienne, p. 484, 485.
2. OraL adv. Grœcos, 48, 49.
3. Rhodon, dans Eus., V, xui, 4,8; saint Jér., De viris illus^
tribus, 37,
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[An 164] MARC-AURÈLE. 103
monuments les plus originaux de l'apologétique chré-
tienne au n* siècle.
L'ouvrage est intitulé Contre les Grecs. La haine
de la Grèce était, en effet, le sentiment dominant de
Tatien. En vrai Syrien *, il jalouse et déteste les arts
et la littérature qui avaient conquis l'admiration du
genre humain. Les dieux païens lui semblent la per-
sonnification de l'immoralité. Le monde de statues
grecques qu'il voyait à Rome ne lui donnait pas de
repos*. Récapitulant les personnages en l'honneur de
qui elles avaienl été dressées, il arrivait à trouver que
presque tous, hommes et femmes, avaient été des
gens de mauvaise vie\ Les horreurs de l'amphi-
théâtre le révoltaient à meilleur droit*; mais il con-
fondait à tort avec les cruautés romaines les jeux
nationaux et le théâtre des Grecs. Euripide, Mé-
nandre, lui paraissaient des maîtres de débauche, et
(vœu qui fut trop exaucé!) il souhaitait que leurs
œuvres fussent anéanties'.
4. r£vvr,«eU iv rp twv Aaoupiwv •riî(§ 42), sans doute TAdiabène.
Cf. Epiph.. IJcBT,, indic. ad tom. m Iibri I. Tatien parle, en effet,
des persécutions comme quelqu'un qui n'est pas sujet de l'em-
pire (§ 4). Le ton du § <•' est d'un homme étranger à la patrie
gréco-romaine.
î. Oral. adv. Gr,, 35.
3. Ibid,, 33, 34.
4. Ibid,, 23.
5. yWtf., 22, 23,24.
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104 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 164]
Justin avait pris pour base de son apologie un
sentiment bien plus large. Il avait rêvé une concilia-
tion des dogmes chrétiens et de la philosophie grec-
que. C'était là certainement une grande illusion. Il
ne fallait pas beaucoup d'efforts pour voir que la phi-
losophie grecque, essentiellement rationnelle, et la foi
nouvelle, procédant du surnaturel, étaient deux enne-
mies, dont Tune devait; rester sur le carreau. La mé-
thode apologétique de saint Justin est étroite et péril-
leuse pour la foi. Tatien le sent, et c'est sur les ruines
mêmes de la philosophie grecque qu'il cherche à
élever l'édifice du christianisme. Comme son maître,
Tatien possédait une érudition grecque étendue;
comme lui, il. n'avait aucune critique et mêlait de la
façon la plus arbitraire l'authentique et l'apocryphe,
ce qu'il savait et ce qu'il ne savait pas, Tatien est un
esprit sombre, lourd, violent, plein de colère contre la
civilisation et contre la philosophie grecque, à laquelle
il préfère hautement l'Orient, ce qu'il appelle la phi-
losophie barbare ^ Une érudition de chétif aloi,
4. 6 TULxk papêccpouç çtXoaoçâv Tanayoc Adv. Gr., 42. Fpaçal
papCapiMct. Ibid.j 29, 30, 34, 35. Dans Justin et dans Tatien, ce
mot de « barbare » signifie Orienlal, par opposition aux Grecs
et aux Latins. Cf. Justin, ApoL 1, 46; Clem. d'Alex., Slrom.,
V, 5, init. Jamais Tatien n'écrit les mots de a juifs n, de « chré-
tiens », de c Jésus 9. Quand il composa le discours contre les
Grecs, Tatien admettait cependant toute la Bible, § 36. -
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[An 164] MARG-AURÈLE. 105
comme celle que Josèphe avait déployée dans son ou-
vrage contre Apîon, vient ici à son aide^ Moïse est,
selon lui, bien plus ancien. qu'Homère'. Les Grecs
n'ont rien inventé par eux-mêmes; ils ont tout appris
des autres peuples, notamment des Orientaux*. Ils
n'ont excellé que dans l'art d'écrire* ; pour le fond
des idées, ils sont inférieurs aux autres nations*. Les
grammairiens sont la cause de tout le mal * ; ce sont
eux qui, par leurs mensonges, ont embelli l'erreur et
créé cette réputation usurpée qui est le principal ob-
stacle au triomphe de la vérité. Les écrivains assy-
riens, phéniciens, égyptiens ^y voilà les vraies auto-
rités !
Loin d'améliorer qui que ce soit, la philosophie
grecque n'a pas su préserver ses adeptes des plus
grands crimes. Diogène était intempérant; Platon,
4. Âdv. Gr., 36-39.
2. /Wûf., 34,36-44.
3. Ibid., 4, 40, 44. Cette thèse |des emprunts faits par les
Grecs aux Hébreux est commune aux deux écoles d'apologistes.
Pour saint Justin, voir VÉgL chrét., p. 377; pour Clément d'Alex.,
voir Strom., !, ch. 4, 45, 24 ; II, ch. 5; V et VI; Pœdag.,1, ch. 4;
Minucius Félix, 34. Mais on tirait de ce fait des conséquences
4. Âdv.Gr.,^, 44.
5.;i&irf., 44, 26.
6. Ibid., 26.
7. Ibid., 36-39.
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106 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 164]
gourmand; Aristote, servile*. Les philosophes ont
eu tous les vices; c'étaient des aveugles qui dis-
sertaient avec des sourds*. Les lois des Grecs ne
valent pas mieux que leur philosophie; elles diffèrent
les unes des autres ; or la bonne loi devrait être com-
mune à tous les hommes*. Chez les chrétiens, au
contraire, nul dissentiment. Riches, pauvres, hommes,
femmes ont les mêmes opinions*. — Par une amère
ironie du sort, Tatien devait mourir hérétique et
prouver que le christianisme n'est pas plus à l'abri
que la philosophie des schismes et des divisions de
parti.
Justin et Tatien, bien qu'amis durant leur vie,
représentent déjà de la manière la plus caractérisée
les deux attitudes opposées que prendront un jour
les apologistes chrétiens à, l'égard de la philoso-
phie. Les uns, au fond Hellènes, tout en reprochant
à la société païenne le relâchement de ses-mœurs,
admettront ses arts, sa culture générale, sa philoso-
phie. Les autres, Syriens ou Africains, ne verront dans
l'hellénisme qu'un amas d'infamies, d'absurdités;
ils préféreront hautement à la sagesse grecque la
4. Tatien, Oral. adv. Gr., 2, 3, 25, 26.
2. Ibid., 49, 25, 26.
3. Ibid., 28.
4. Ibid.j 32.
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[An 1641 MARC-AURÈLE. 107
sagesse « barbare »; l'insulte * et le sarcasme* seront
leurs armes habituelles.
L'école modérée de Justin sembla d'abord l'em-
porter. Des écrits tout à fait analogues à ceux du phi-
losophe de Naplouse, en particulier le Logos parcR-
néiicosj le Logos adressé aux Hellènes *, et le traité
De la monarchie^ caractérisés par de nombreuses
citations païennes, sibylliques, pseudo-chaldéennes,
vinrent se grouper autour de ses œuvres principales.
On était naïf encore. L'auteur inconnu du Logos
parœnéticos, le tolérant Athénagore, l'adroit Minu-
cius Félix, Clément d'Alexandrie et, jusqu'à un cer-
tain point, Théophile d'Antioche, cherchent à tous
les dogmes des fondements rationnels. Même les
dogmes les plus mystérieux, les plus étrangers à la
philosophie grecque, comme la résurrection des corps,
ont, pour ces larges théologiens, des antécédents
helléniques. Le christianisme a, selon eux, ses racines
4. Tertullien, ApoL, 49, 45.
2. AiaouppLoc d'Hermias.
3. Eus., //. E., IV, 48; saint Jér., De viris ill.j 23. Le Ao'^c;
vaçouvfTixoc fait des emprunts à la Chronique de Jules Africain et
est par conséquent postérieur à Tan 2Î4 . Cf. Zeitschrifl fur Kir-
chengesck,, II, p. 349 et suiv. Quant au Aô^o; irp^c Èxx^vaç, com-
mençant par Mi 6iroXo(6riTi, on a été amené, par des raisons insuf-
fisantes, à l'attribuer, soit à Ambroise, Tami d'Origène, soit à
Apollonius (Eus., H. E., V, J4 ). Cf. Cureton, SpiciL syr., p 44
et suiv. ; Otto, Corp, apol,, IX, p. xxviii et suiv.
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i08 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 164]
dans le cœur de l'homme; il achève ce que les lu-
mières naturelles ont commencé; loin de s'élever
sur les ruines de la raison, le christianisme n'en est
que le complet épanouissement; il est la vraie phi-
losophie. Tout porte à croire que l'apologie perdue
de Méliton était conçue dans cet esprit*. L'école
plus ou moins gnostique d'Alexandrie, en s'attachant
à la même manière de voir, lui donnera, au m^ siècle»
un immense éclat. Elle proclamera, comme Justin,
que la philosophie grecque est la préparation du
christianisme, l'échelle qui mène au Christ*. Le pla-
tonisme surtout, par sa tendance idéaliste, est, pour
ces chrétiens philhellènes, l'objet d'une faveur mar-
quée. Clément d'Alexandrie ne parle des stoïciens
qu'avec admiration*. A l'entendre, chaque école de
philosophie a saisi une particule de la vérité*. Il va
jusqu'à dire que, pour connaître Dieu, les Juifs ont
eu les prophètes, les Grecs ont eu la philosophie et
quelques inspirés tels que la Sibylle et Hystaspe,
jusqu'à ce qu'un troisième Testament ait créé la con-
naissance spirituelle et réduit les deux autres révéla-
tions à l'état de formes vieillies*.
4. Saint Jérôme, Epist.^ 83 (84). Il est probable qu'Aristide et
Quadratus procédèrent de la môme manière.
J. Clém. d'Alex., Strom., VI, ch. 7, 8, 40, 47, 48.
3. i6iûf.,IV, cil. 5.
4. Ibid.. I, 43.
B. Ibid., \I, 5.
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[An 164] MARC-AURÈLE. 109
Mais le sentiment chrétien éprouvera une vive
antipathie devant ces concessions d'une apologie
sacrifiant Tâpreté des dogmes au désir de plaire à
ceux qu'elle veut gagner. L'auteur de VÉpître à Dio-
gnète se rapproche de Tatien par l'extrême sévérité
avec laquelle il juge la philosophie grecque. Le Sar-
casme^ d'Hermias est sans pitié. L'auteur des PAt-
losophuména regarde la philosophie antique comme
la source de toutes les hérésies '. Cette méthode
d'apologie, la seule, à vrai dire, qui soit chrétienne,
sera reprise par Tertullien avec un talent sans égal.
Le rude Africain opposera aux énervantes faiblesses
des apologistes helléniques le dédain du Credo quia
absurdum^. Il n'est en cela que l'interprète de la pen-
sée de saint Paul*. « On anéantit le Christ, aurait
dit le grand apôtre devant ces molles complaisances.
Si les philosophes pouvaient, par le progrès naturel
de leurs pensées, sauver le monde, pourquoi le Christ
est-il venu? pourquoi a-t-il été crucifié? Socrate,
dites-vous, a connu le Christ en partie*. C'est donc
aussi en partie par les mérites de Socrate que vous
êtes justifiés ! »
4 . La date de cet ouvrage est tout à fait incertaine.
2. Comp. Tertullien, Prœscr.jl] S.Jérôme, EpisLj 83 (84).
.3. Tertullien, De came Christi, 5.
4. I Cor., 1, 48 et suivants.
5. Justin, Apol. II, 40.
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110 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 164]
La manie des explications démonologîques est
poussée chez Taiien jusqu'au comble de l'absurdité.
Parmi tous les apologistes, c'est le plus dénué d'es-
prit philosophique. Mais sa vigoureuse attaque contre
le paganisme lui fit beaucoup pardonner. Le discours
contre les Grecs fut fort loué*, même par des hommes
qui, comme Clément d'Alexandrie, étaient loin d'avoir
de la haine contre la Grèce ; l'érudition charlata-
nesque que Fauteur avait mise dans son ouvrage fit
école. iËlius Aristide semble y faire allusion, quand,
prenant exactement le conti'e-pied de la pensée de
notre auteur, il présente les Juifs comme une triste
race qui n'a rien créé, étrangère aux belles-lettres
et à la philosophie, ne sachant que dénigrer les
gloires helléniques, ne s' arrogeant le nom de « phi-
losophes » que par un renversement complet du sens
des mots'.
Les pesants paradoxes de Tatien contre la civili-
sation ancienne devaient néanmoins triompher. Cette
civilisation avait eu, en effet, un grand tort, c'était
de négliger l'éducation intellectuelle du peuple. Le
peuple, privé d'instruction primaire, se trouva livré
à toutes les surprises de l'ignorance et crut toutes
4. Clém. d'Alex., Strom,, I, %h ; Origène, Contre Celse, I,
46; Eusèbe, IV, xxix, 7 ; saint Jérôme, De viris ilL, 29.
8. iElius Aristide, Opp.j II, p. 402 et suiv., Dindorf.
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[An 1641 MARC-AURÈLE. m
les chimères qu'on lui dit avec assurance et con-
viction.
En ce qui concerne Tatien, le bon sens eut, du
moins, sa revanche. Ce Lamennais du ii^ siècle suivit,
à beaucoup d'égards, la ligne du Lamennais de
notre temps. L'exagération d'esprit et l'espèce de
sauvagerie qui nous choquent dans son Discours, le
jetèrent hors de l'Église orthodoxe. Ces apologistes
à outrance deviennent presque toujours des embar-
ras pour la cause qu'ils ont défendue.
Déjà, dans le discours contre les Grecs, Tatien
est médiocrement orthodoxe. Comme Apelle, il croit
que Dieu, absolu en soi, produit le Verbe, qui crée
la matière et produit le monde *. Comme Justin *, il
professe que l'âme est un agrégat d'éléments; que^
par son essence, elle est mortelle et ténébreuse; que
c'est uniquement par son union avec l'Esprit Saint
qu'elle devient lumineuse et immortelle'. Puis son
caractère fanatique le jeta dans les excès d'un rigo-
risme contre nature. Par le genre de ses erreurs et
par son style, à la fois spirituel et grossier, Tatien
devait être le prototype de TertuUien. 11 écrivait avec
l'abondance et l'entraînement d'un esprit sincère,
4 , Adv. Gr,j 5.
2. Justin, DiaL, 5.
3. Adv,Gr,,l,%, 43, '5.
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112 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 164]
mais peu éclairé*. Plus exalté que Justin et moins
réglé par la discipline, il ne sut pas, comme celui-ci,
concilier sa liberté avec les exigences de tous. Tant
que vécut son maître, il fréquenta l'Église, et l'Église
le maintint. Après le martyre de Justin, il vécut isolé,
sans rapports avec les fidèles, comme une sorte de
chrétien indépendant, faisant bande à part. Le désir
d'avoir une école à lui Tégara, selon Irénée'. Ce qui
le perdit, nous le croyons, ce fut bien plutôt le désir
d'être seul.
4 . Eusèbe, IV, xxix, 7 ; saint Jérôme, De viris ilL, 29. Cf.
Tatien, Orat. adv, Gr., 43, 40.
2. Irénée, I, xxviif, 4.
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CHAPITRE VIL
DBGÀDBNGE DU GNOSTICISM K .
Le christianisme, au moment où nous sommes
parvenus, est, si Ton peut s'exprimer ainsi, arrivé
au complet épanouissement de sa jeunesse. La vie,
chez lui, déborde, surabonde; nulle contradiction ne
l'arrête; il a des représentants pour toutes les ten-
dances, des avocats pour toutes les causes ^ Le noyau
de l'Église catholique et orthodoxe est déjà si fort,
que toutes les fantaisies peuvent se dérouler à côté
d'elle sans l'atteindre. En apparence, les sectes dévo-
raient l'Église de Jésus; mais ces sectes restaient
isolées, sans consistance, et disparaissaient, pour la
plupart, après avoir satisfait un moment aux besoins
du petit groupe qui les avait créées. Ce n'est pas que
leur action fût stérile; les enseignements secrets,
presque individuels, étaient au moment de leur plus
4 . Justin, DiaL, 35 ; Orig., Contre Celse, V, 65.
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114 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
grande vogue. Les hérésies triomphaient presque
toujours par leur condamnation même. Le gnosti-
cisme en particulier était chassé de l'Église, et il élait
partout; l'Église orthodoxe^ en le frappant d'ana-
thème, s'en imprégnait. Chez les judéo-chrétiens,
ébionites, esséniens, il coulait à pleins bords.
Quand une religion commence à compter un
grand nombre de partisans, elle perd pour un temps
quelques-uns des avantages qui avaient contribué à la
fonder; car l'homme se plaît bien plus et trouve plus
de consolations dans la petite coterie que dans l'Église
nombreuse, où l'on ne se connaît pas. Comme la puis-
sance publique ne mettait pas sa force au service de
l'Église orthodoxe, la situation religieuse était celle
que présentent maintenant l'Angleterre et l'Amé-
rique. Les chapelles, si l'on peut s'exprimer ainsi, se
multipliaient de toutes parts. Les chefs de secte lut-
taient de séduction sur les fidèles, comme font de nos
jours les prédicateurs méthodistes, les innombrables
dissenters des pays libres. Les fidèles étaient une
sorte de curée que s'arrachaient d'avides sectaires,
plus semblables à des chiens affamés qu'à des pas-
teurs. Les femmes surtout étaient la proie convoitée;
quand elles étaient veuves et en possession de leurs
biens, elles ne manquaient pas d'être entourées de
jeunes et habiles directeurs, qui renchérissaient de
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[An 165] MARC-AURÈLE. 115
mollesse et de complaisance pour accaparer des cures
d'àmes fructueuses et douces à la fois.
Les docteurs gnostiques avaient, dans cette chasse
aux âmes, de grands avantages. Affectant une plus
haute culture intellectuelle et des mœurs moins ri-
gides, ils trouvaient une clientèle assurée dans les
classes riches, qui éprouvaient le désir de se distinguer
et d'échapper à la discipline commune, faite pour des
pauvres*. Les rapports avec les païens, et les per-
pétuelles contraventions de police qu'un membre de
l'Église était amené à commettre, contraventions qui
l'exposaient sans cesse au martyre, devenaient des
difficultés capitales pour un chrétien occupant une
certaine position sociale. Loin de pousser au mar-
tyre, les gnostiques fournissaient des moyens de
l'éviter. Basilide, Héracléon protestaient contre les
honneurs immodérés rendus aux martyrs ; les valen-
tiniens allaient plus loin : dans les moments de vive
persécution, ils conseillaient de renier la foi, allé-
guant que Dieu n'exige pas de ses adorateurs le
sacrifice de la vie, et qu'il importe de le confesser
moins devant les hommes que devant les éons ^
Ils n'exerçaient pas moins de séductions parmi
4. Voir VÉglise chrétienne, p. 440, 44«, 468, 393, 394, et
ci-dessus, p. 99 et suiv.
2. Tertullien, Scorpiace, 4,40.
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116 ORIGINES DU GBRISTIANISME. [An 165]
les femmes riches, & qui leur indépendance inspirait
le désir d'un rôle personnel. L'Église orthodoxe sui-
vait la règle sévère tracée par saint Paul, laquelle
interdisait toute participation de la femme aux exer-
cices de l'Église*. Dans ces petites sectes, au con-
traire, la femme baptisait, officiait, présidait à ia
liturgie, prophétisait. Aussi opposés que possible de
mœurs et d'esprit, les gnostiques et les montanistes
avaient cela de commun, que, à côté de tous leurs
docteurs, on trouve une femme prophétesse : Hé-
lène à côté de Simon, Philumène à côté d'Apelle*,
Priscille et Maximille à côté de Montan, tout un cor-
tège de femmes autour de Markos* et de Marcion*.
La fable et la calomnie s'emparèrent d'une circon-
stance qui prêtait au malentendu. Plusieurs de ces
créatures peuvent n'être que des allégories sans réa-
lité ou des inventions des orthodoxes. Mais sûrement
l'attitude modeste que l'Église catholique imposa
toujours aux femmes, et qui devint la cause de leur
ennoblissement, ne fut guère observée dans ces pe-
tites sectes, assujetties à une règle moins rigoureuse
4. TertulL, Debapl.,M.
t. Apelles lapsus in feminam. TertulIieD, De prœscr,, 30.
3. Irénée, I, xni.
4. Ex illis suis sanctioribus feminis. Tertullien, Adversus
Marcionem, V, 8.
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[An 165] MARC-AURÈLE. 117
et peu habituées, malgré leur apparente sainteté, à
pratiquer la vraie piété» qui est l'abnégation.
Les trois grands systèmes de philosophie chré-
tienne qui avaient paru sous Adrien, celui de Valen-
tin, celui de Basilide, celui de Saturnin, se dévelop-
paient sans s'améliorer beaucoup. Les chefs de ces
enseignements vivaient encore * ou avaient trouvé des
successeurs. Yalentin ', quoique trois fois chassé de
rÉglise, était fort entouré. Il quitta Rome pour re-
tourner en Orient; mais sa secte continua de fleurir
dans la capitale*. Il mourut vers Tan 160, dans l'île
de Chypre*. Ses disciples remplissaient le monde*.
On distinguait la doctrine d'Orient et celle d'Italie.
Les chefs de celle-ci étaient Ptolémée et Héracléon;
Secundus et Théodote d*abord, puis Axionicus et
Bardesane dirigèrent la branche dite orientale*.
L'école valentinienne était de beaucoup la plus sé-
4. Clém. d'Alex., Strom,, VU, 47.
2. Tertullien, In. Kaf.^4; Prœscr., 30.
3. Justin, DiaL, 35; Iréoée, III, ni, 4.
4. Irénée, I, proœm., 8; III, iv, 3; aém. d'Alex., Slrom.,
Vn, 47; Tert., Adv, Marc, 1, 49 ; Prœscr., 30; Eus. (saint Jér.),
Chron, à Tan 6 d'Ant.; Épiph., Hœr., xxxi, 7; Philastre, c. 8.
Cf. Tillemont, Mëm., Il, p. 603 et suiv.; Lipsius, Die Quellen der
œil. Keiz., p. Î56-Î58.
5. Tert., M. Fo/.^ ch. 4.
6. Irénée, I, xi, S; Tert., In. Val, 4, 49, JO; Prœscr., [49];
Plii'osoph., VI, 35, 38; VU, 34; Épiph., Hœr., xxxii, 4, 3, 4;
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118 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
rieuse et la plus chrétienne de toutes celles que com-
prenait le nom général de gnostiques. Héracléon ^ et
Ptoïémée * furent de savants exégètes des épîtres de
Paul et de FÉvangile dit de Jean. Héracléon, en
particulier, fut un vrai docteur chrétien, dont Clé-
ment d'Alexandrie et Origène profitèrent beaucoup.
Clément nous a conservé de lui une page belle et
sensée sur le martyre. Les écrits de Théodote étaient
aussi habituellement entre les mains de Clément, et
des extraits paraissent nous en être parvenus dans la
grande masse de notes que s'était faite le laborieux
Stromatiste'.
A beaucoup d'égards, les valentiniens pouvaient
passer pour des chrétiens éclairés et modérés ; mais il y
avait au fond de leur modération un principe d'orgueil.
Théodoret, Hcsr, fab,, I, ch. 8; Pseudo-Aug., //œr.^ \\,\% (Cor-
pus hœreseologicum d'CEhler, 1. 1**). Notez le titre desExcerpla,
à la suite des Œuvres de ClémeDt, Èx tmv Sio^ctcu xaI t^ç àvaToXixîic
jMiXoufiivuç îi^aaxaxîac II y a de la contradiction entre ces diffé-
rents textes sur le sens du mot « école orientale ».
4. Clément d'Alex., Strom., IV, ch. 9; Origène, In Joh,, très
souvent; Épiph., Hœr,, xxxvi. Il lisait les Cérygmes de Pierre.
Orig., In Joh.j t. Xm, p. 9S6, édit. Delarue.
2. Épiph., XXXIII ; anaceph., p. 4124; Irénée, Iproœm., 2.
3. Voir les extraits ix tûv Sic^otcu et les Éx rwv irpcçvrtxûv
ixXo-jfoi (notez, dans ce dernier ouvrage, les $$ 26, 56). Cf. Théo-
doret, HœreL fab,, 1. ï, c. 8. Sur Drosérius et les drosériens, voir
le dialogue De recla in Deum fide, dans Origène, I, Delarue,
p. $34| 840; Macarius Magnes, IV, 45, p. 484.
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[An 1051 MARG-ÂURËLE. 119
L'Église n'était, h leurs yeux, dépositaire que d'un
minimum de vérité, strictement suffisant k Thomme
ordinaire ^ Eux seuls savaient le fond des choses.
Sous prétexte qu'ils faisaient partie des psychiques
et ne pouvaient manquer d'être sauvés , ils se don-
naient des libertés inouïes*, mangeaient de tout sans
distinction, allaient aux fêtes païennes et même aux
spectacles les plus cruels, fuyaient la persécution et
parlaient contre le martyre'. C'étaient des gens du
monde, libres de mœurs et de propos, traitant de
pruderie et de bigoterie la réserve extrême des ca-
tholiques, qui craignaient jusqu'à une parole légère,
jusqu'à une pensée indiscrète *. La direction des
femmes, dans de telles conditions, offrait beaucoup de
dangers. Quelques-uns de ces pasteurs valentiniens
étaient de manifestes séducteurs; d'autres affectaient
la modestie; « mais bientôt, dit Irénée, la sœur de-
venait enceinte du frère » *• Ils s'attribuaient l'intel-
ligence supérieure et laissaient aux simples fidèles
la foi, « ce qui est bien différent »\ Leur exégèse
4. Pisiis Sophia, dans les Comptes rendus de VAcad, des
inscr,, 4872, p. 333, 334 (noie de M. Revillout).
2. Irénée, ï, vi; Origène, In Ezech., hora. «i, 4.
3. Tertullien, InVal,,c. 30; Scorp.^ c 4 et 40; Origène, /. c,
4. irénée, I, vi.
5. md,, I, VI, 3.
6. Clém. d'Alex., Strom.,Uy ch. 2, 6. Ce n'est probablement
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120 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
était savante, mais peu assurée. Quand on les pres-
sait avec des textes de l'Écriture, ils disaient que
rÉcriture avait été corronf)pue. Quand la tradition
apostolique leur était contraire, ils n'hésitaient pas
non plus à la rejeter ^ Ils avaient, paraît-il, un
Évangile qu'ils appelaient V Évangile de la vérité^. Ils
ignoraient en réalité l'Évangile du Christ. Ils sub-
stituaient au salut par la foi ou par les œuvres un
salut par la gnose, c'est-à-dire par la connaissance
d'une prétendue vérité. Si une pareille tendance avait
prévalu, le christianisme eût cessé d'être un fait
moral pour devenir une cosmogonie et une métaphy-
sique sans influence sur la marche générale de l'hu-
manité.
Ce n'est jamais impunément, d'ailleurs, qu'on fait
miroiter aux yeux du peuple des formules abstruses,
dont on se réserve le sens. Un seul livre valentinien
nous est resté, « La Fidèle sagesse ' » ; et il montre
que plus tard qu'ils eurent des vierges, comme les marcionites.
Ils arrivèrent môme, dit-on, à condamner le mariage. Jean Chrys.,
De virg,, ch. 3, 6.
1 . Irénée, I, proœm.; III, ii et xv; TertuUien, Prœscr., 38, [49];
Orig., Contre CeUe, II, 87.
2. Irénée, III, xi, 9.
3. On en a la traduction copie. Pistis (lisez Pislé ?) Sophia,
opus gnosiicum Valenlino adjudicatum vertit Schwartze,
edidit Petermann. Berlin, 4854. Cf. Journal asiat,, mai 4847, et
Comptes rendus de l* Académie des inscr,, 4872, p. 333 et suiv.
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[An 105] MARG-AURÈLE. 121
à quel degré d'extravagance en venaient des spécula-
tions, assez belles dans la pensée de leurs auteurs,
quand elles tombaient en des esprits puérils. Jésus,
après sa résurrection, est censé passer onze ans sur
la terre pour enseigner à ses disciples les plus hautes
vérités. Il leur raconte * l'histoire de Pisté Sophia,
comment celle-ci, entraînée par son désir imprudent
de saisir la lumière, qu'elle a entrevue dans le loin-
tain, était tombée dans le chaos matériel; comment
elle fut longtemps persécutée par les autres éons,
qui lui refusaient son rang; comment enfin elle
traversa une série d'épreuves et de repentances,
jusqu'à ce qu'un envoyé céleste, Jésus, descendît
pour elle de la région lumineuse. Sophia est sauvée
pour avoir cru à ce sauveur avant de l'avoir vu.
Tout cela est exprimé dans un style prolixe, avec
les procédés fatigants d'amplification et d'hyper-
bole des Évangiles apocryphes. Marie, Pierre, Ma-
deleine, Marthe, Jean Parthénos et les différents
L'ouvrage est peut-être identique aux a Petites interrogations de
Marie >, dont Épiphane parle comme d*un ouvrage gnoslique.
Voyez VÉgl. chréi., p. 528. La Pisté Sophia consiste, en effet,
pour la plus grande partie, en interrogations adressées par Uarie
à Jésus. D'autre part, les Psaumes de Valentin (Tertull., De
came Christi, 47, 20} pourraien être les psaumes ((xcvoÉveiat)
que Fauteur met dans la bouche de Pistis Sophia. (Scbwartze,
p. 35, 39, 64, etc.).
4. P. 30et suiv.
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in ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
personnages évangéliques jouent un rôle presque
ridicule *• Mais les personnes qui trouvaient de la
sécheresse dans le cercle assez restreint des Écri-
tures juives et judéo-chrétiennes, prenaient du plaisir
à ces rêves, et plusieurs avaient dû à de telles lec-
tures l'occasion de connaître Christ. Les formes mys-
térieuses de la secte, reposant avant tout sur l'ensei-
gnement oral, et ses degrés successifs d'initiation
fascinaient les imaginations et faisaient tenir extrê-
mement aux révélations qu'on avait obtenues à la
suite de tant d'épreuves*. Après Marcion, Valentin
était de beaucoup l'hérétique dont les collèges étaient
le plus fréquentés •. Bardesane, à Édesse, réussit, en
s'inspirant de lui, à créer une large et libérale école
d'enseignement chrétien, comme on n'en avait pas
encore vu. Nous parlerons plus tard * de ce phéno-
mène singulier.
Saturnin comptait toujours de nombreux dis-
ciples ^ Basilide avait pour continuateur son filslsi-
4. Les rédacteurs évangéliques y sont Matthieu, Philippe et
Thomas (p. 47 et 48 de la traduction de Schwartze).
2. Tertullien, Adv, VaL, c. 4 ; Pisté Sophia^ dans les Comptes
rendus de l'Acad,, 4872, p. 338 et suiv.
3. « Valentiniani frequentissimum plane collegîum inter hœreti-
COS. » Tertullien, l, c.
4. V. ci-après, p. 436 et suiv., 458 et suiv.
5. Justin, Dial., 35.
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[An 165] MARC-AURÈLE. 123
dore. Il s'opérait, du reste, dans ce monde de sectes,
des fasions et des séparations qui n'avaient souvent
pour mobile que la vanité des chefs *. Loin de s'épu-
rer et de se prêter aux exigences de la vie pratique,
les systèmes gnostiques devenaient chaque jour plus
creux, plus compliqués, plus chimériques. Chacun
voulait être fondateur d'école, avoir une Église avec
ses profits; pour cela, une nuée de docteurs, les
moins chrétiens des hommes, cherchaient à se sur-
passer les uns les autres, et ajoutaient quelque bi-
zarrerie aux bizarreries de leurs devanciers *.
L'école de Carpocrate offrait un incroyable mélange
d'aberrations et de fine critique. On parlait, comme
d'un miracle de savoir et d'éloquence, du fils de Car-
pocrate, nommé Épiphane ', sorte d'enfant prodige
qui mourut à dix-sept ans, après avoir étonné ceux
qui le connurent par sa science des lettres grecques
et surtout par la connaissance qu'il avait de la phi-
losophie de Platon. II paraît qu'on lui éleva un
temple et des autels à Samé, dans l'île de Cépha-
lonie ; une académie fut érigée en son nom ; on célé-
i. Ëpiph., Hœr,, xxxii, 4,3, 4.
S. Iréaée, I, ch. 45.
3. Clément d'Alex., Sirom.,\l\, t\ Philosoph.,\l,ZS\ Épiph.
Hœr.j XXXII, 3, 4; Théodoret, Hœr. fab., I, 5; Philastre, 57 ;
Pseudo-Àug., 7. Cf. Tertullien, De anima, c. 35.
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124 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
brait sa fête comme Tapothéose d*uQ dieu, par des
sacrifices, des festins, des hymnes. Son livre « Sur
la justice » fut très vanté ; ce qui nous en a été con-
servé est d'une dialectique sophistique et serrée, qui
rappelle Proudhon et les socialistes de nos jours.
Dieu, disait Épiphane, est juste et bon ; car la na-
ture est égalilaire*. La lumière est égale pour tous;
le ciel, le même pour tous; le soleil ne distingue
ni pauvres ni riches, ni mâles ni femelles, ni hommes
libres ni esclaves. Personne ne peut prendre à l'autre
sa part de soleil pour doubler la sienne ; or c'est le
soleil qui fait pousser la nourriture de tous. La na-
ture, en d'autres termes, offre à tous une égale ma-
tière de bonheur. Ce sont les lois humaines qui, vio-
lant les lois divines, ont introduit le mal, la distinc-
tion du mien et du tien, l'inégalité, l'antagonisme.
Appliquant ces principes au mariage, Épiphane en
niait la justice et la nécessité. Les désirs que nous
tenons de la nature sont nos droits, et aucune insti-
tution n'y saurait mettre des limites.
Épiphane, à vrai dire, est moins un chrétien
qu'un utopiste. L'idée de la justice absolue l'égaré.
En face du monde inférieur, il rêve un monde par-
fait, vrai monde de Dieu, un monde fondé sur la
4. Fragment dans Clément d'Alex., Slrom,, III, î.
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[An 165] MARG-AURÈLE. 135
doctrine des sages, Pylhagore, Platon, Jésus, où
régneraient l'égalité et, par conséquent, la commu-
nauté de toute chose *. Son tort fut de croire qu'mi
tel monde peut avoir sa place dans la réalité. Égaré
par la République de Platon, qu'il prenait au sérieux,
il versa dans les plus tristes sophismes, et, quoiqu'il
faille sans doute beaucoup rabattre des calomnies
banales que Ton racontait sur ces festins où, les
lumières éteintes, les convives se livraient à une
odieuse promiscuité, il est difficile de ne pas admettre
qu'il se produisit de ce côté d'étranges folies. Une
certaine Marcelline, qui vint à Rome sous Anicet,
adorait les images de Jésus-Christ, de Pythagore,
de Platon et d'Aristote, et leur offrait un culte'.
Prodicus et ses disciples, nommés aussi adamites,
prétendaient renouveler les joies du paradis terrestre
par des pratiques fort éloignées de l'innocence pri-
mitive. Leur Église s'appelait le Paradis; ils la chauf-
faient et s'y tenaient nus. Avec cela, ils s'appelaient
les continentB et avaient la prétention de vivre dans
une entière virginité '. Au nom d'une sorte de droit
4 . KcivcMvia àiravTttv (jlit* {aoiTiTO^.
2. Irénée, I, ch. xxv, 6; Pseudo-Aug., 7; Celse dans Origène,
Contre Celse, V, 62.
3, Clém. d'Alex., Sirom,, I, ch. 45; lïf, ch. 4; VII, ch.7;
Tert., Adv. Prax.jZ; Origène, De oraiime, 5; Épiphane, Hœr.^
LU ; Théodoret, H<jer. fab., I, 6; Pseudo-Aug., .34.
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126 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
naturel et divin, toutes ces sectes, prodiciens, enty-
chites, adamites, niaient la valeur des lois établies,
qu'ils qualifiaient de règles arbitraires et de préten-
dues lois ^
Les nombreuses conversions de païens qui avaient
lieu entraînaient ces sortes de scandales. On entrait
dans rÉglise, attiré par un certain parfum de pureté
morale; mais on ne devenait pas pour cela un saint.
Un peintre d'un certain talent, nommé Hermogène,
se fit ainsi chrétien, mais sans renoncer à la liberté
de ses pinceaux, ni à son goût pour les femmes, ni
à ses souvenirs de philosophie grecque, qu'il amal-
gamait tant bien que mal avec le dogme chrétien.
Il admettait une matière première, servant desubstra-
tum à toutes les œuvres de Dieu et cause des défec-
tuosités inhérentes à la création. On lui prêta des
bizarreries, et les rigoristes tels que Tertullien le trai-
tèrent avec une extrême brutalité *•
Les hérésies dont nous venons de parler étaient
toutes helléniques. C'était la philosophie grecque,
surtout celle de Platon, qui en était l'originei
2. Eusèbe, IV, xxiv, 4 ; Clém. d'Alex., Ed. ex script, proph.,
56; Tertullien, traité In Hermogenem entier; Prœ8cr.,Z0; De
manog., 46; De animaj 4,4; Théodoret, I, 49; Philastre, 63;
Pseudo-Aug., 41.
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[.^n 165] MÂRC-AURÈLE. 127
MarkosS dont les disciples s'appelaient marko-
siens*, sortit, au contraire, de l'école de Basilide. Les
formules sur la tétrade^ qu'il prétendait lui avoir été
révélées par une femme céleste, qui n'était autre que
Sigé elle-même, eussent été inoffensives s'il n'y eût
joint la magie, des prestiges de thaumaturge, des
philtres, des arts coupables pour séduire les femmes.
Il inventa des sacrements particuliers, des rites, des
onctions et surtout une sorte de messe h, son usage,
qui pouvait être assez imposante, quoiqu'il s*y mêlât
des tours de passe^passe analogues aux miracles de
saint Janvier. Il prétendait, par la vertu d'une cer-
taine formule, changer réellement l'eau en sang dans
le calice. Au moyen d'une poudre, il donnait à l'eau
une couleur rougeâtre. Il faisait faire la consécra-
tion par une femme sur un petit calice ; puis il ver-
sait l'eau du petit calice dans un plus grand qu'il
4. Saint Justin, Dial^ 35 (douteux); Canon de Muratorî,
igné 82 (douteux); Irénée, I, ch. 43 et suivants; TertuUien (ut
fertur), Prœscr., 50; Pseudo-Âug., 44; Épipb., Hœr.j xxxiv;
Tbéodoret, I, 44; Philosoph.j VI, 39 et suiv. Les archontiques
d'Êpiphane et de Théodoret sont une branche des markosiens. Le
livre des Mystères des lettres grecques, conservé en copte, parait
un traité markosien.
2. Cette dérivation îrrég:ulière vient peut-être d'une forme
sémitique markosi (comme épieurosij boëthmi, etc.)* Opposez
MopxiaYoi dans saint Justin [DiaL, 35, édit. Otto).
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128 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
tenait, en prononçant ces paroles : « Qae la gr&ce
infinie et ineffable qui est avant toute chose rem-
plisse ton être intérieur et augmente en toi sa gnose,
répandant le grain de sénevé en bonne terre. » Le
liquide se dilatait alors, sans doute par suite de
quelque réaction chimique, et débordait de la grande
coupe. La pauvre femme était stupéfaite, et tous
étaient frappés d'admiration ^
L'Église de Markos n'était pas seulement un nid
d'impostures. Elle passa aussi pour une école de dé-
bauche et de secrètes infamies. On s'exagéra peut-
être ce caractère parce que, dans le culte markosien,
les femmes pontifiaient, offraient l'Eucharistie. Plu-
sieurs dames chrétiennes, dit-on, se laissèrent sé-
duire; elles entraient sous la direction du sophiste
et n'en sortaient que baignées de larmes. Markos
flattait leur vanité, leur tenait un langage d'une mys-
ticité équivoque, triomphait de leur tionidité, leur
apprenait à prophétiser, abusait d'elles; puis, quand
elles étaient fatiguées, ruinées, elles revenaient à
rÉglise, confessaient leur faute et se vouaient à la
pénitence, pleurant et gémissant du malheur qui leur
était arrivé*. L'épidémie de Markos désolait princi-
palement les Églises d'Asie. L'espèce de courant qui
4. Philos., VI, 40.
2. Irénée, I, c. xiii. Comp. I, vi, 3.
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[An 165] MARC-ÂURÈLE. IW
existait entre TÂsie et Lyon amena cet homme dan-
gereux sur les bords du Rhône \ Nous l'y verrons
faire beaucoup de dupes; d'affreux scandales écla-
teront à son arrivée dans cette Église de saints.
Colarbase, selon certains récits, se rapprochait
beaucoup de Markos * ; mais on doute si c'est là le
nom d'un personnage réel. On l'explique par Col
arba ou Qôl arba^ expression sémitique de la tétrade
markosienne. Le secret de ces énigmes bizarres nous
échappera probablement toujours.
4. Iréoée, I, xiii, 5, 7. Voir ci-après, p. S92, note.
t. Irénée, I, ch. m; Tert. (ut ferlur), Prœscr., 50; Théo-
dorel, I, 42; Épiph., xxxv, 4; PseudcHÀug., 45; Philosoph.,
IV, 43; VI, 6, 55.
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CHAPITRE VIII.
LE STNGEÉTISMB OEIB M TAL.— LES OPHITES. — FUTURS
APPARITION DU MANICHÉISME.
Nous sortirions de notre cadre en suivant l'his-
toire de ces chimères au iii^ siècle. Dans le monde
grec et latin, le gnosticisme avait été une mode ; il
disparut comme tel assez rapidement. Les choses se
passèrent autrement en Orient. Le gnosticisme prit
une seconde vie, bien plus brillante et plus compré-
hensive que la première, par l'éclectisme de Barde-
sane, — bien plus durable, par le manichéisme. Déjà,
dès le II"" siècle, les antitactes d'Alexandrie sont de
véritables dualistes, attribuant les origines du bien et
du mal à deux dieux différents ^ Le manichéisme ira
plus loin; trois cent cinquante ans avant Mahomet,
le génie de la Perse réalise déjà ce que réalisera bien
plus puissamment le génie de l'Arabie, une religion
4. Clément d*Alex., Strom., III, ch. 4; Théodoret, HœreL
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[An 165] HARC-AURÈLE. 131
aspirant h devenir universelle et h, remplacer Tœuvre
de Jésus, présentée comme imparfaite ou comme
corrompue par ses disciples.
L'immense confusion d'idées qui régnait en Orient
amenait un syncrétisme général des plus étranges.
Des petites sectes mystiques d'Egypte, de Syrie, de
Phrygie, de Babylonie, profitant d'apparentes res-
semblances, prétendaient s'adjoindre au corps de
l'Église et parfois étaient accueillies. Toutes les re-
ligions de l'antiquité semblaient ressusciter pour
venir au-devant de Jésus et l'adopter comme un
de leurs adeptes. Les cosmogonies de l'Assyrie, de
la Phénicie, de l'Egypte, les doctrines des mystères
d'Adonis, d'Osiris, d'Isis, de la grande déesse de
Phrygie, faisaient invasion dans l'Église et conti-
nuaient ce qu'on peut appeler la branche orientale,
à peine chrétienne, du gnosticisme. Tantôt Jéhovah,
le dieu des Juifs, était identifié avec le démiurge
assyro-phénicien laldebaoth^, « le fils du chaos»*.
D'autres fois, le vieil iAÛ assyrien, qui offre avec
Jéhovah d'étranges signes de parenté, était mis en
4. Irénée, I, xxx, 5 et suiv.; Orig., Contre CeUe, VI, 31;
Ëpiph. Hc^., XXVI, 40; xxxvii, 3 et suiv.
2. ina tSv Voir Mém, sur Sanch.j dans les Mém. de l'Acad.
des inscr,, t. XXIII, deuxième partie, p. S56 et suiv., 311;
F. Lenormant, Bérose, p. 426, 427; Baudissin, Siud, zur semit.
Religionsgeschichte, I, p. 494, 495.
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132 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 105]
vogue ^ et rapproché de son quasi-homonyme d*une
façon oii le mirage n'est pas facile h discerner de la
réalité*.
Les sectes ophiolâtres, si nombreuses dans Tan-
tiquité, se prêtaient surtout à ces folles associations.
Sous le nom de nahassiens* ou d'ophites* se grou-
pèrent quelques païens adorateurs du serpent, à qui il
convint k certain jour de s'appeler chrétiens*. C'est
d* Assyrie que vint, ce semble, le germe de cette
Église bizarre • ; mais TÉgypte ^, la Phrygie*, la Phé-
nicie% les mystères orphiques** y eurent leur part.
Gomme Alexandre d' Abonotique , prôneur de son
dieu-serpent Glycon, les ophites avaient des serpents
1. Irénée, I, xxx, 5, 10; Orig., Contre Celse, Vï, 31, 32;
Épiph., Hœr,, xxvi, 40; Pisté Sophia, p. t23, 234 (trad.).
t. Voir Baudissin, Slud,, I, p. 479 et suiv.
3. Nahas, en hébreu, yeul dire « serpent ».
4. Voir surtout les Philosophum., livre V; Épiph., Hœr.^
xxxvii; Irénée, I, xxx; Théodoret, I, 4 4; Pseudo-Âug., 47;
TertuUien, Prœscr,,c. [47]; Philastre, ch. 4.
6. La plupart des sectes ophiolâlres restèrent ennemies du
christianisme. Voir Orig., Contre Celse^ III, 43; VI, 24 ; Philastre,
De hœr,, c. 4 .
6. Philos,, V, 4 et suiv.
7. Culte de Kneph ou agathodémon.
8. Actes de saint Philippe, dans Tischendorf, Acta apost
apocr,, p. 75, 77.
9. Sanchoniathon, p. 48 (Orelii).
40. L'œuf symbolique, le serpent.
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[An 165] MARG-AURÈLE. 133
apprivoisés (agathodémons) qu'ils tenaient dans des
cages; au moment de célébrer les mystères, ils ou-
vraient la porte au petit dieu et l'appelaient. Le
serpent venait, montait sur la table où étaient les
pains et s'entortillait à l'entour. L'Eucharistie parais-*
sait alors aux sectaires un sacrifice parfait. Ils rom-
paient le pain, se le distribuaient, adoraient Tagatho-
démon et offraient par lui, disaient-ils, un hymne de
louange au Père céleste. Ils identifiaient parfois leur
petit animal avec le Christ ou avec le serpent qui en-
seigna aux hommes la science du bien et du mal.
Les théories des ophites sur l'Adamas, considéré
comme unéon, et sur l'œuf du monde, rappellent les
cosmogonies de Philon de Byblos et les symboles,
communs à tous les mystères de l'Orient*. Leurs rites
avaient bien plus d'analogie avec les mystères de la
Grande Déesse de Phrygie qu'avec les pures assem-
blées des fidèles de Jésus. Ce qu'il y a de plus sin-
gulier, c'est qu'ils avaient leur littérature chrétienne,
leurs Évangiles, leurs traditions apocryphes, se rat-
tachant h Jacques. Ils se servaient principalement
de l'Évangile des Égyptiens et de celui de Thomas*.
Leur christologie était celle de tous les gnostiques.
i. Mëm, de V Académie des inscriptions, t. XXIII, V partie,
p. 244 et miv.
2. Voir l'Église chrétienne, p. 543 et 8ui\'.
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134 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
Jésus- Christ se composait pour eux de deux per-
sonnes, Jésus et Christ, — Jésus, fils de Marie, le
plus juste, le plus sage et le plus pur des hommes,
qui fut crucifié; — Christ, éon céleste, qui vint s'unir
h Jésus, le quitta avant la Passion, envoya du ciel
une vertu qui fit ressusciter Jésus avec un corps spi-
rituel, dans lequel il vécut dix-huit mois, donnant à
un petit nombre de disciples élus un enseignement
supérieur.
Sur ces confins perdus du christianisme, les
dogmes les plus divers se mêlaient. La tolérance des
gnostiques, leur prosélytisme ouvraient si larges les
portes de TÉglise que tout y passait. Des religions
qui n'avaient rien de commun avec le christianisme,
des cultes babyloniens , peut-être des rameaux du
bouddhisme, furent classés et numérotés par les
hérésiologues parmi les sectes chrétiennes. Tels fu-
rent les baptistes ou sabiens, depuis désignés sous le
nom de mendaïtes*, les pérates ', partisans d'une
4. Journ.asiat.j nov.-déc. 4853, p. 436, 437; août-sept. 4855,
p. 292-294. Voir aussi Siouffi, Relig. des Soubbas, Paris, 4880.
Se rappeler que les Soubbas ou Sabiens sont probablement des
elkasaïtes.
2. Clément d'Alex., Strom., VII, 47; Philosophumena, V,
42 et suiv.; X, 40; Théodoret, I, 47. Cf. Journal osiaL, nov.-
déc. 1853, p. 436, 437. Ce nom paraît venir de ce que la secte
naquit au delà de TEuphrate. Cf. Geo., xiv, 45 (grec}.
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(An 165] MARC-ÂURÈLE. 135
cosmogonie moitié phénicienne, moitié assyrienne,
vrai galimatias plus digne de Byblos, de Maboug ou
de Babylone que de l'Église du Christ, et surtout les
séthiens S secte en réalité assyrienne, qui fleurit aussi
en Egypte. Elle se rattachait par des calembours au
patriarche Seth, père supposé d'une vaste littérature
et par moments identifié avec Jésus-Christ lui-même.
Les séthiens combinaient arbitrairement Torphisme,
le néo-phénicisme, les anciennes cosmogonies sémi-
tiques, et retrouvaient le tout dans la Bible. Ils di-
saient que la généalogie de la Genèse renfermait des
vues sublimes, que les esprits vulgaires avaient ra-
menées à de simples récits de famille*.
Un certain Justin •, vers le môme temps, dans un
livre intitulé Baruch, transformait le judaïsme en une
mythologie et ne laissait presque aucun rôle à Jésus.
Des imaginations exubérantes, nourries d'intermi-
nables cosmogonies et mises brusquement au ré-
gime sévère de la littérature hébraïque et évangé-
lique, ne pouvaient s'accommoder de tant de
4. Voir surtout Philos., V, 19 et suiv.; Épiphane, Hcer.,
XXVI, 7; XXIX, 5; Théodoret, Pseudo-Aug., Philastre; TertulUen,
Prœscr., c. 47. Cf. Afém. de VAcad, des inscr., XXIV, !'• partie,
p. 166, FsLbricinSy Cod. pseud. vet. Test., I, 440, 443 et suiv.;
II, 47 et suiv.
%. Épiph., Hœr.j XXXIX, 9.
3. Philosoph,, V, 23 et suiv.
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136 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
simplicité. Elles gonflaient, si j*ose le dire, les récits
historiques, légendaires ou évhéméristes de la Bible,
pour les rapprocher du génie des fables grecques et
orientales, auquel elles étaient habituées.
C'était, on le voit, tout le monde mythologique
de Grèce et d'Orient qui s'introduisait subrepticement
dans la religion de Jésus. Les hommes intelligents
du monde gréco-oriental sentaient bien qu'un même
esprit animait toutes les créations religieuses de Thu^
manité : on commençait à connaître le bouddhisme,
et, quoiqu'on fût loin encore du temps où la vie de
Bouddha deviendrait une vie de saint chrétien S on ne
parlait de lui qu'avec respect*. Le manichéisme ba-
bylonien, qui représente au iip siècle une continuation
du gnosticisme, est fortement empreint de boud-
dhisme ^ Mais la tentative d'introduire toute cette
mythologie panthéiste dans le cadre d'une religion
sémitique était condamnée d'avance. Philon le juif,
4. Vie des saints Josaphat et Barlaam.
2. Cf. GiémeDl d*Âiex., Strom,, I, 45; Bardesane, De fato,
p. 16-19 (Cureton) ; Porphyre, De abstin., IV, 17.
3. Scythianu8=Çakya ; BoadasfsRodhisatva. Voir Uist, gén.
des langues sémil., 4'* édit., p. 250,254, note; Journal asiaL,
fév.-mars 4856, p. 255, 256; Mém, de PAcad. des inscr»,
t. XVI[I« 2« partie, p^ 90, 91; Lasseo, Ind. AU.j lU, p. 397 et
sniy. ; Weber, Ind. Skizzen, 63, 64, 91, 92. Les Acles de sainl
Thomas ressemblent singulièrement à un sontra bouddhique.
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[An 165] MÂRG-ÂURÈLE. 137
les Épttres aux Golossiens et aux Éphésiens, les écrits
pseudo-johanniques avaient été sous ce rapport aussi
loin que possible. Les gnostiques faussaient le droit
sens de tous les mots en se prétendant chrétiens.
L'essence de Pœuvre de Jésus, c'était l'amélioration
du cœur. Or ces spéculations creuses renfermaient
tout au monde, excepté du bon sens et de la bonne
morale. Môme en tenant pour des calomnies ce que
l'on racontait de leurs promiscuités et de leurs habi-
tudes licencieuses S on ne peut douter que les sectes
dont nous parlons n'aient eu en commun une fâcheuse
tendance èi l'indififérence morale, un quiétisme dan-
gereux, un manque de générosité qui leur faisait
proclamer l'inutilité du martyre*. Leur docétisme
obstinés leur système sur l'attribution des deux
Testaments à deux dieux différents S leur opposition
au mariage % leur négation de la résurrection et du
4. Épiph., XXVI, 3,4, 44.
5. Tertallien, Scorp,,A, 45; saint Jérôme, In VigiLj c. 3.
3. IréDée, III, xi, 3; Glém. d'Alex., Strom., III, c. 43 etsuîy. ;
VII, ch. 47; Philos,^ VIII, 1 et suiv. Orig., Contre Celse, II, 43;
Ëpiph., XXVI, 40; saint Jérôme, In lucif,, 8; Tbéodoret, Hœr.
fah,, proœm. et 1. V, c. iS; Tertallien, De came Chrùti, ch. i;
Épttres de saint Ignace.
4. Irénée, II, xxxv, t et suiv.; Épiph., xxvi, 6, 44, 45; lettre
de Ptolémée à Flora, dans Épiph., xxxiu, 3, 7.
5. OC Toû vo(Mo xaTaTp«xovTi< xat tcO ^«{mu. Glém* d'Alex*,
Slrom., IV, 48.
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138 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
jugement S fermaient également . devant eux les
portes d'une Église ob la règle des chefs fut toujours
une sorte de modération et d'opposition aux excès.
La discipline ecclésiastique, représentée par Tépi-
iscopat, fut le rocher contre lequel ces tentatives dés-
ordonnées vinrent toutes se briser.
On craindrait, en parlant plus longuement de pa-
reilles sectes, d'avoir l'air de les prendre plus au
sérieux qu'elles ne se prirent elles-mêmes. Qu'é-
taient-ce que les phibionites, les barbélonites* ou
borboriens, les stratiotiques ou militaires, les lévi-
tiques, les coddiens'? Les Pères de l'Église sont
unanimes pour verser sur toutes ces hérésies un
ridicule qu'elles méritaient sans doute et une haine
qu'elles ne méritaient peut-être pas. Il y avait en
tout cela plus de charlatanisme que de méchanceté.
Avec leurs mots hébreux souvent pris à contresens*,
leurs formules magiques, plus tard leurs amu-
4. Épiph., XXVI, 15; Philastre, c. 57.
%. Peut-être HiSh 3r3*lH3, iv rirpa^i U6i.
3. Épiph., Hœr,, xxvi, 3, 40; Philastre, c. 57; Théodoret, I,
43. C'étaient, ce semble, des ophites. Lipsius, Die Quellen der
<bIL Keiz., p. 497-499, ÎÎ3, noie. Cf. Pislis Sophia, p. «33 (trad.j;
Matter, Hist. du gnost., pi. I. F, d» 4; expl., p. 28.
4. Irénée, I, xiv, xv, xvi, xxi, xxx, 5; Philosoph., V, 8, Î6;
€else, dans Orig., Contre CelsejYl^ 31 , 3 J ; Épiph., Hœr., xxvi, 4 ;.
XXIX, 20; XXXVI ; Pseudo-Âug., 46; Pisiis Sophia, p. 223 et suiv.
<trad.). Cf. Lucien, Alex., 43; Origène, Contre Cehe, I, c. 22.
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[An 165] HâRG-âURÈLE. 130
lettes et leurs abraxasS les gnostiques de bas étage
ne méritent que le mépris. Mais ce mépris ne doit
pas rejaillir sur les grands hommes qui cherchèrent
dans ce narcotique puissant le repos ou, si Ton veut^
rétourdissement de leur pensée. Yalentin eut à sa
manière du génie. Carpocrate et son fils Épiphane
furent de brillants écrivains, gâtés par Tutopie et le
paradoxe, mais parfois étonnants de profondeur. Le
gnosticisme eut un rôle considérable dans l'œuvre
de la propagande chrétienne. Souvent il fut la transi-
tion par laquelle on passait du paganisme au christia-
nisme*. Les prosélytes ainsi gagnés devenaient
presque toujours orthodoxes; jamais ils ne retour-
naient au paganisme.
C'est surtout TÉgypte qui garda de ces rites
étranges une empreinte ineffaçable. L'Egypte n'avait
pas eu de judéo-christianisme. Un fait remarquable,
c'est la différence entre la littérature copte et les
autres littératures chrétiennes de l'Orient. Tandis
que la plupart des ouvrages judéo-chrétiens se
retrouvent en syriaque, en arabe, en éthiopien, en
arménien, le copte ne montre qu'un arrière-fonds
gnostique, sans rien au delà. L'Egypte passa ainsi
sans intermédiaire de l'illuminisme païen à l'illumi-
4. Voir ci-après, p. 44S-444.
5. Exemple d'Ambroise, Tami d'Origène : Eus., H. E,,yit 48.
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140 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 16!^
nisme chrétien. Alexandrie presque tout entière fut
convertie par les gnostiques. Clément d'Alexandrie est
ce qu'on peut appeler un gnostique tempéré; il cite
avec respect Héracléon comme un docteur faisant
autorité èi beaucoup d'égards; il emploie en bonne
part le mot de gnostique et le fait synonyme de chré-
tien*; il est loin, en tout cas, d'avoir contre les
idées nouvelles la haine d'Irénée, de Tertullien, de
l'auteur des Philosophumena. On peut dire que Clé-
ment d'Alexandrie et Origène introduisirent dans la
science chrétienne ce que la tentative trop hardie
d'Héracléon et de Basilide avait d'acceptable. Mêlée
intimement à tout le mouvement intellectuel d'Alexan-
drie, la gnose eut une influence décisive sur le tour
que prit au m* siècle la philosophie spéculative dans
cette ville, devenue alors le centre de l'esprit hu-
main. La conséquence de ces disputes sans fin fut
la constitution d'une sorte d'académie chrétienne,
d'une véritable école de saintes lettres et d'exégèse*,
qu'illustreront bientôt Pantsenus, Clément, Origène.
Alexandrie devient chaque jour de plus en plus la
capitale de la théologie chrétienne.
L'eiïet de la gnose sur l'école païenne d'Alexan-
drie ne fut pas moindre. Ammonius Saccas, né de
4. Strom., IV, ch. 4, 26, et les livres VI et VU entiers.
% Eusèbe, H. E., V, x, 4.
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(An 165] MÂRG-AURÈLE. 141
parents chrétiens S et Plotin, son disciple, en sont
tout imprégnés. Les esprits les plus ouverts, tels que
Numenius d'Apamée, entraient par cette voie dans la
connaissance des doctrines juives et chrétiennes, jus-
que-là si rare au sein du monde païen '. La philosophie
alexandrine du iii% du iv*, du r siècle est pleine de
ce qu'on peut appeler l'esprit gnostique, et elle lègue
à la philosophie arabe un germe de mysticisme, que
celle-ci développera encore*. Le judaïsme, de son
côté, subira les mêmes influences S La Cabbale n*est
pas autre chose que le gnosticisme des juifs. Les
sephiroth sont les « perfections » de Valenlin. Le
monothéisme, pour se créer une mythologie, n'a
qu'un procédé, c'est d'animer les abstractions qu'il a
coutume de ranger comme des attributs autour du
trône de l'Éternel.
Le monde, fatigué d'un polythéisme épuisé,
demandait èi l'Orient, et surtout à la Judée, des noms
divins moins usés que ceux de la mythologie cou-
4. Porphyre, dans Eus., £r. £., VI, xix, 7 (cf. 40, où 1*od
remarquera la confusion d'homonymes commise par Eusèbe).
2. Eus., Prœp. evang., IX, 7; XI, 40, 48, 2S; Proclus, in
Tim., 1. II, ch. 93.
3. Théorie des sphères (éons), dont la dernière, c'est-à-dire
la plus rapprochée de la terre, de laquelle dépend le gouverne-
ment des choses humaines, est la moins relevée.
4. Les idées des Falaschas, Juifs d'Abyssinie, sont fortement
empreintes de gnosticisme.
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m ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 16$]
rante. Ces noms orientaux avaient plus d'emphase
que les noms grecs ^ et on donnait une singulière
raison de leur supériorité théurgique : c'est que la
Divinité ayant été plus anciennement invoquée par
les Orientaux que par les Grecs, les noms de la théo-
logie orientale répondaient mieux que les noms hellé^
niques à la nature des dieux et leur plaisaient da-
vantage ^ Les noms d'Abraham, d'Isaac, de Jacob,
de Salomon passaient en Egypte pour des talismans
de première force '• Des amulettes répondant à ce
syncrétisme effréné couvraient tout le monde ^ Les
4. Gelse, dans Orig., VIII, 37; Jamblique, De mysleriis,
sect. Yii, 4 et suiv., p. 256 et suiv., édit. Parlhey.
2. Origène, Contre Celse, I, t% et suiv. Cf. IV, 33, 34; VI, .
39. Gomp. la pierre Vattier de Boarvil]e,Aet)ue arcA.^ 4848, p. 453,
280 et suiv. Pour le nom de Moïse, voir Montfaucon, AnL expL,
II, II, pi. GLViy bas. Gomp. les papyrus de Berlin, i, ligne 219; ii,
ligne 415, Parthey, dans les Mém, de l'Acad, de Berlin, 4865t
Comptes rendus de l'Acad, des inscr., 4880, p. 278.
3. Voir le papyrus Anastasi, n^ 4073, maintenant à la BiU.
nat. {Notice de Fr. Lenormant, p. 87) ; les papyrus de Leyde, i,
383, 384 : Reuvens, Lettre à M. Letronne (Leyde, 4830); Lee-
mans, Aegyptische Papyrus, Leyde, 4839, et t. II des Grieksche
papyrussen van het muséum te Leyden (cf. Anastasi, n*" 4072) ;
les papyrus de Berlin : Parthey, dans les Mém. de l'Acad. de
Berlin, 1865, p. 409 et suiv. C'est à lort que Ton désigne ces mo-
numents par le nom de gnostiques. Ils n'ont presque rien de
chrétien (apparentes exceptions dans Chabouillet, Catalogue des
camées, n^ 2469, 2476, 2220, 2222, 2223; dans Reuvens,
Lettre à M. Letronne, p. 25), et les chrétiens, môme gnostiques,
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[An 165] MARG-AURÈLE. 14»
mots lAU), AAOJNAU CABAOJO, €A(a)AI, et les for-
mules hébraïques en caractères grecs 8*y mêlaient à
des symboles égyptiens et au sacramentel ABPACAZ,
équivalent du nombre 365 ^ Tout cela est bien plus
judéo-païen* que chrétien, et le gnosticisme repré-
sentant dans le christianisme l'aversion contre Jého-
vab poussée jusqu'au blasphème, il est tout h fait
inexact de rapporter au gnosticisme ces monuments
d'ineptie. Ils étaient l'effet du tour général qu'a-
vait pris la superstition du temps, et nous croyons
qu'à l'époque où nous sommes arrivés, les chré-
tiens de toutes les sectes restaient indifférents à ces
petits talismans. C'est à partir de la conversion en
masse des païens, au iv' et au v* siècle, que les
amulettes s'introduisent dans l'Église et que des
les auraient eus en horreur. Basîlide adoptait Abrasax (Irënée,
I, XXIV, 7) comme tant d'autres mots sacramentels; mais rien
de plus faux que d'appeler basilidiennes toutes les pierres où
on lit ADPACA2. lao n'est pas non plus une invention de Valentin
(Irénée, I, iv, 4 ; comp., I, ixi, 3). Pas un texte des Pères de
rÉglise ne mentionne, chez les gnostiques, de pareils talismans.
Il faut faire exception pour les ophites, qui ne sont vraiment pas
chrétiens.
1. Voir les Recueils de Jean L'Heureux (Macarius) ou Gbifflet,
Du Molinet, Moolfaucon, Gaylus, Bellermann, Kopp, King, Matter,
Baudissin, Parthey, Frœhner, Ghabouillet. Cf. BulL de la Soc.
des ant. de Fr,, 4859, p. 4 94 et suiv.
2. Voir les classifications établies par M. de Baudissin, Slud.
zur sem. ReL, p. 489 et suiv.
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144 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
mots et des symboles décidément chrétiens com-
mencent à s'y rencontrer.
L'orthodoxie fut donc ingrate en ne reconnaissant
pas les services que lui avaient rendus ces sectes
indisciplinées. Dans le dogme^ elles ne provoquèrent
que de la réaction; mais leur rôle fut des plus con-
sidérables dans la littérature chrétienne et dans les
institutions liturgiques. On emprunte presque toujours
beaucoup à ceux que Ton anathématise. Le premier
christianisme, tout juif encore, était trop simple;
ce furent les gnostiques qui en firent une religion.
Les sacrements furent en grande partie leur créa-
tion ; leurs onctions, surtout au lit de mort des ma-
lades, produisaient une grande impression \ Le' saint
chrême, la confirmation (d'abord partie intégrante du
baptême), l'attribution d'une force surnaturelle au
signe de la croix, plusieurs autres éléments de la
mystique chrétienne viennent d'eux*. Parti jeune et
4. Irénëe, I, xxi, 3, 5, et la note de dom Massuet.
1 Celse, dansOrig., Contre CeUe, VL 39,40; ConstiL aposL,
VU, ch. 42-45; Recogn., I, 45. Voir surtout les Acla stmcti
Thomœ, § 26-Ï7; Migoe, Dict, des apocr.,col 4027-4030,4044 ;
Sioulfi, ouvr. cité, p. 80-84. Les fables sur « Thuile de la mi-
séricorde n se rattachent au même fond gnostique. Légende de
la pénitence d'Adam et de la Caverne des trésors; Éoang, de
Nicod., 2« partie, ch. 3; Apoc, de Moïse, Tisch., Apoc. apocr.,
p. XI, 5, 7. Cf. Hermas, simil. vin, Gebh. et Harn., p. 486-487;
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[\nl65] MÂRG-ÂURÈLE. 145
actif, les gnostiques écrivaient beaucoup, se lançaient
hardiment dans l'apocryphe. Leurs livres, frappés
d'abord de discrédit, finissaient par entrer dans la
famille orthodoxe. L'Église acceptait bientôt ce qu'elle
avait maudit d'abord. Une foule de croyances, de
fêtes, de symboles d'origine gnostique devinrent
ainsi des croyances, des fêtes, des symboles catho-
liques. Marie, mère de Jésus, en particuliers dont
l'Église orthodoxe se préoccupait très peu, dut à ces
novateurs les premiers développements de son rôle
presque divin. Les Évangiles apocryphes sont pour
Une bonne moitié au moins l'ouvrage des gnostiques.
Or les Évangiles apocryphes ont été la source d'un
grand nombre de fêtes et ont fourni les sujets les
plus affectionnés de Tart chrétien*. Les premières
images chrétiennes, les premiers portraits du Christ
furent gnostiques *. L'Église strictement orthodoxe
fut restée iconoclaste si l'hérésie ne Teût pénétrée,
ou plutôt n'eût exigé d'elle, pour les besoins de la
concurrence, plus d'une concession aux faiblesses
païennes.
noie de Gotelier sur Recogn,, J, 45 ; Tinscription ci-après, p. 447.
4. Voir la Pi$ii$ Sophia, à chaque page, surtout p. 49,S0, 39.
L'exagération du culte de la Vierge est un fait avant tout syrien.
Voir saint Éphrem, Carm. nisib., p. 29-30 (édit. Bickell).
5. Voir l'Églùe chrétienne, cb. xxvi.
3. Irénée, I, xxv, 6; Celse, dans Orig., VI, 30, 33, 34.
10
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146 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
Ballotté tour à tour du génie à la folie, le gnos*
ticisme défie tous les jugements absolus. Hegel et
Swedenborg, Schelling et Caglioslro s'y coudoient.
L'apparente frivolité de quelques-unes de ses théo-
ries ne doit pas nous rebuter. Toute loi qui n'est
pas l'expression pure de la science positive subit les
caprices de la mode. Telle formule de Hegel qui a
été à son heure la plus haute vue sur le monde fait
maintenant sourire. Telle phrase en laquelle nous
croyons résumer l'univers semblera un jour creuse
ou fade. A tous ceux qui naufragent dans la mer de
l'infini, il faut l'indulgence. Le bon sens, qui paraît
au premier coup d'œil inconciliable avec les chimères
des gnostiques, ne leur manqua pas autant qu'on
pourrait le croire. Ils ne combattirent pas la société
civile; ils ne recherchèrent pas le martyre et eurent
en aversion les excès de zèle. Ils eurent la suprême
sagesse, la tolérance, parfois même, qui le croirait?
le scepticisme discret. Comme toutes les formes
religieuses, le gnosticisme améliora, consola, émut
les âmes. Voici en quels termes une épilaphe valen-
tinienne, trouvées ur la voie Latine*, essaye de sonder
l'abtme de la mort :
1 . Civiltà cattolica, 4858, p. 357 et suiy.; Corpus inscr. gr,j
n» 9595 a.
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[Ad 165] MARC-A13RÈLE. 147
Désireuse de voir la lumière du Père, compagne de mon
sang, de mon lit,ô ma sage, parfumée, au bain sacré, delà
myrrhe incorruptible et pure de Ghristos, tu t'es hâtée
d'aller contempler les divins visages des éons, le grand
Ange du grand conseil, le Fils véritable, pressée que tu
étais de te coucher au lit nuptial, dans le sein paternel des
éons.
Cette morte-ci n'eut pas le sort commun des humains.
Elle est morte, et elle vit et voit réellement la lumière
incorruptible. Aux yeux des vivants, elle est vivante ; ceux
qui la croient morte sont les vrais morts. Terre, que veut
dire ton étonnement devant cette nouvelle espèce de màues?
Que veut dire ta crainte?
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CHAPITRE IX.
SUITE DU MARCIONISIIE. — APBLLB.
Excellent pour produire la consolation et l'édifi-
cation individuelles, le gnosticisme était très faible
comme Église. Il ne pouvait en sortir ni presbytérat
ni épiscopat ; des idées aussi désordonnées ne pro-
duisaient que des conciliabules de dogmatiseurs.
Marcion seul réussit à élever un édifice compact
sur ce fond fuyant. Il y eut une Église marcionite,
fortement organisée. Sûrement cette Église fut enta-
chée de quelque défaut grave, qui la fit mettre au
ban de l'Église du Christ. Ce n*est pas sans raison
que tous les fondateurs de Tépiscopat se réunissent
en un sentiment commun, l'aversion contre Marcion.
La métaphysique ne dominait pas assez ces sortes
d'esprits pour qu'il n'y eût en cela, de leur part,
qu'une simple haine théologique. Mais le temps est
un bon juge ; le marcionisme dura. Il fut, ainsi que
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[An 165] MÂRC-ÂURÈLE. i49
Tarianisme, une des grandes fractions du christia-
nisme, et non, comme tant d*autres sectes, un mé-
téore bizarre et passager.
Marcion, tout en restant fidèle à quelques prin-
cipes qui constituaient pour lui l'essence du christia-
nisme, varia plus d'une fois dans sa théologie. Il
semble qu'il n'imposait à ses disciples aucun sym-
bole bien arrêté. Après sa mort, les divisions inté-
rieures de la secte furent extrêmes*. Potitus et
Basilique restèrent fidèles au dualisme* ; Synérôs
admit trois natures, sans qu'on sache au juste com-
ment il s'exprimait ; Apelle revint décidément à la
monarchie. Il avait d'abord été personnellement dis-
ciple de Marcion; mais il était doué d'un esprit trop
indépendant pour rester disciple ; il rompit avec son
maître et quitta son Église. Ces ruptures étaient, hors
de la communion catholique, des accidents qui arri-
vaient tous les jours. Les ennemis d' Apelle essayè-
rent de faire croire qu'il avait été chassé et que la
cause de son excommunication fut une liberté de
mœurs qui contrastait avec la sévérité du maître.
On parla beaucoup d'une vierge Philumène, dont les
séductions l'auraient entraîné à tous les égarements %
1 . Rhodon, dans Eusèbe, V, xiii.
8. . Ibid,, § 3.
3. TerluUien, Prœscr., 6,|30, [54]; Adv. ifaro.^ III, i\\ De
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150 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
et qui aurait joué près de lui le rôle d'une Priscille
ou d'une Maximille. Rien n'est plus douteux. Rho«
don, son adversaire orthodoxe, qui le connut, le pré-
sente comme un vieillard vénérable par la règle
ascétique de sa vie*. Rhodon parle de Philumène
et la présente comme une vierge possédée, dont
Apelle admit réellement les inspirations comme di-
vines. Pareils accidents de crédulité arrivèrent aux
docteurs les plus austères, en particulier àTertullien*.
Le langage symbolique des doctrines gnostiques
prêtait, d'ailleurs, à de graves malentendus et donna
souvent lieu à des méprises de la part des ortho-
doxes, intéressés à calomnier de si dangereux enne-
mis. Ce ne fut pas impunément que Simon le Magicien
joua sur l'allégorie d'Hélène-Ennoia ; Marcion fut
peut-être victime d'un quiproquo du même ordre \
L'imagination philosophique un peu changeante
d' Apelle put aussi faire dire que, poursuivant une
amante volage, Philumène*, il quitta la vérité pour
came Chrisli, 6, 24; De anima, 36; Pseudo-Tert., De fuer , 49;
Philosoph,, Vn, 38; x, «0; Pseudo-Aug., 23 (CEhler); saint
Jér., Epist. ad Clesiph., adv, Pelag. (Mart., IV, ii, p. 477j.
4. ô Tinv iroXiTiiov ai{«.vuvo(itvc( xtd Tb 'fioa/ç. Dans Eus., V, xiii, 2.
Sur iroXiTtîav, voir ci-après, p. 483, note 4.
2. Tertullien, De anima, 9.
3. Voir V Église chrétienne, p. 354.
4. 4>tXcu(Aivii. C'étiiit le nom des Jeunes premières dans les
comédies grecques et latines.
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[An 165] MARG-AURÈLE. 151
courir après de périlleuses aventures. II est permis
de supposer qu'il donnait pour cadre à ses ensei-
gnements les révélations^ d'un personnage symbo-
lique, qu'il appelait Philouméné (la vérité aimée).
Il est sûr, au moins, que les paroles prêtées par
Rhodon à notre docteur sont celles d'un honnête
homme, d'un sincère ami de la vérité. Après avoir
quitté l'école de Marcion, Apelle se rendit à Alexan-
drie, essaya une sorte d'éclectisme entre les idées
incohérentes qui défilèrent devant lui et revint en-
suite à Rome^ Il ne cessa de remanier toute sa vie
la théologie de son maître S et il semble qu'il finit
par une lassitude des théories métaphysiques qui,
selon nos idées, le rapprochait de la vraie philo-
sophie.
Les deux grandes erreurs de Marcion, comme
de la plupart des premiers gnostiques, étaient le
dualisme et le docétisme. Par la première, il don-
nait d'avance la main au manichéisme, par la se-
conde à l'islam. Les docteurs marcionîtes et gnos-
tiques de la fin du u"" siècle essayent, en général,
d'atténuer ces deux erreurs. Les derniers basilidiens *
%, EdiTûAck^^'Apelles, p. 46, 47.
3. TertuIlieD, Prœscr., 6, 30, [54]; De came Chrisii, 4,6;
Adv, Marc, m, 44; IV, 47.
4. Ceux que réfute Fauteur des Philosophumena.
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im ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
en venaient à un panthéisme pur. L'auteur du roman
pseudo-clémentin, malgré sa théologie bizarre, est
un déiste. Hermogène ^ se débattait gauchement au
milieu des insolubles questions soulevées par la doc-
trine de l'incarnation. Apelle*, dont les idées se
rapprochent parfois beaucoup de celles du faux Clé-
ment, cherche de même à échapper aux subtilités de
la gnose, en maintenant avec force les principes de
ce qu'on peut appeler la théologie du bon sens.
L'unité absolue de Dieu est le dogme fondamen-
tal d'Apelle. Dieu est la bonté parfaite; le monde ne
reflétant pas suffisamment cette bonté, le monde ne
saurait être son œuvre. Le vrai monde créé par Dieu
4. Théophile d'Antioche, dans Eus., IV, xxiv, 4; Clém.
d'Alex, ou Théodote, Ecl, ex proph., 56; Tertullien, Âdv, Her-
mo^eitem entier; Philos,, S\\\y 17; Théodoret, Philastre, Pseudo-
Aug., Prœd., Isid., Paul, Honor. (OEhler, Corp. hosr., 1).
5. Rhodon, dans Eus., V, xiii; Tertullien, Prœscr., 6, 7, 40,
30, 33, 34, 37, [54] ; Adv. Marc, IIF, 4 4 ; IV, 47; De came Christi,
4, 6-9, S4; De resurr. camis, S, 5; De anima, 23, 36; Origène,
Contre Celse, V, 54; In Gen., hom. ii, 2 ; In Matth, comm. sé-
ries, 43, 46, 47; Pamph. et Ruûn, dans Delarue, append. au t. [V,
p. 22, 52; Philos,, VII, 42, 38; X, 20; Eus., V, 43; Epiph., Bcer.,
XLiv; Théodoret, 1, 25; saint Ambroise, De parad., V, 28 ; Pseudo-
Tertull., De hcer., 49; Philastre, 47; Pseudo-Aug., 23 (cf. 24,
édition OEhler); Prœdest., 22; Pseudo- Jérôme, 47; Paul, 25;
Honoré d'Autun, 27; Isid., 42 (OEhler, Corp. hcer., 1); saint
Jérôme, In Gai., i, 8 ; M Matth., proœm. ; Jean de Damas, De
hœr., c. 44; Zonaras, dans Gotelier, Eccl. gr. monum., IIF,
p. 470-474.
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(An 165] MâRC-AURÈLE. 153
est un monde supérieur, peuplé d'anges. Le principal
de ces anges est Tange glorieux, sorte de démiurge ou
de Logos créé, créateur k son tour du monde visible;
celui-ci n'est qu'une imitation manquée du monde
supérieur. Apelle évitait ainsi le dualisme de Marcion
et se plaçait dans une situation intermédiaire entre le
catholicisme et la gnose. Il corrigeait réellement le
système de Marcion et donnait à ce système une cer-
taine conséquence ; mais il tombait dans bien d'autres
difficultés. Les âmes humaines, selon Apelle, faisaient
partie de la création supérieure, dont elles étaient
déchues par la concupiscence. Pour les ramener à
lui, Dieu a envoyé son Christ dans la création infé-
rieure. Christ est venu ainsi améliorer l'œuvre man-
quée et tyrannique du démiurge. Apelle rentrait ici
dans la doctrine classique du marcionisme et du
gnosticisme, selon laquelle l'œuvre essentielle du
Christ a été de détruire le culte du démiurge, c'est-
à-dire le judaïsme. L'Ancien Testament et le Nouveau
lui paraissent deux ennemis. Le Dieu des juifs, comme
le Dieu des catholiques (aux yeux d'Apelle, ces der-
niers étaient des judaïsants), est un dieu pervers,
auteur du péché et de la chair. L'histoire juive est
l'histoire du mal ; les prophètes eux-mêmes sont des
inspirés de l'esprit mauvais. Le Dieu du bien ne s'est
pas révélé avant Jésus. Apelle accordait à Jésus un
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154 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
corps céleste élémentaire, en dehors des lois ordi-
naires de la physique, bien que doué d une pleine
réalité.
A diverses reprises, Apelle paraît avoir senti que
cette doctrine de l'opposition radicale des deux Testa-
ments avait quelque chose de trop absolu, et, comme
ce n'était pas un esprit obstiné, peu à peu il en vint à
des idées que saint Paul n'eût peut-être point repous-
sées. En certains moments, l'Ancien Testament lui
semblait plutôt incohérent et contradictoire que déci-
dément mauvais ; si bien que l'œuvre du Christ aurait
été d'y faire le discernement du bien et du mal,
conformément à ce mot si souvent cité par les gno-
stiques : « Soyez de bons trapézites*. » De même
que Marcion avait écrit ses Antithèses pour montrer
l'incompatibilité des deux Testaments, Apelle écrivit
ses Syllogismes, vaste compilation des passages faibles
du Penlateuquej destinée surtout à montrer l'incon-
stance de l'ancien législateur et son peu de philo-
sophie*. Apelle y déploya une critique très subtile,
rappelant parfois celle des incrédules du xviii* siècle.
Les difficultés que présentent les premiers chapitres
de la Genèse^ quand on s'interdit l'explication my-
4. Sur le sens qu'on y donnait à celte époque, voir Denys
d'Alexandrie, dans Eus., VII, vu, 3.
2. Saint Ambroise (De paracl.,Y^t%] en cite le tome XXXyiII<».
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[An 165] MARGAURÈLE. 135
thique, étaient relevées avec beaucoup de sagacité *•
Son livre fut considéré comme une réfutation de la
Bible et repoussé comme blasphématoire*.
Esprit trop juste pour le monde sectaire où il
s'était engagé, Âpelle était condamné à changer tou-
jours. Sur la fin de sa vie, il désespéra tout à fait
des Écritures. Môme son idée fondamentale de l'unité
divine vacilla devant lui, et il arriva, sans s'en
douter, à la parfaite sagesse, c'est-à-dire au dégoût
des systèmes et au bon sens. Rhodon, son adver-
saire, nous a raconté une conversation qu'il eut avec
lui à Rome vers 180. « Le vieil Apelle, dit-il', s'étant
abouché avec nous, nous lui montrâmes qu'il se
trompait en beaucoup de choses, si bien qu'il fut
réduit à dire qu'il ne fallait pas si fort examiner les
matières de la religion, que chacun devait demeurer
dans sa croyance, que ceux-là seraient sauvés qui
espéraient dans le crucifié, pourvu qu'ils fussent
trouvés gens de bien. Il avouait que le point le plus
obscur pour lui était ce qui concernait Dieu. Il n'ad-
mettait comme nous qu'un seul principe... « Où est
4. Saint Ambroise, l, c; Origène, M Gen,, hom. ii, 2.
«. Eusèbe, H. E., V, xiii, 9.
3. Eus., V, ch. 43. Cf. saint Jérôme, De viris ill., ch. 37;
Pseudo-Hieronymus, Indiculus de hœr., c. 47; Harnack, Apelles,
p. 46, 47.
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156 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
)t la preuve de tout cela, lui demandaî-je, et qu'est-
» ce qui le permet d'affirmer qu'il n'y a qu'un seul
» principe ? » Il m'avoua alors que les prophéties ne
peuvent nous rien apprendre de vrai, puisqu'elles se
contredisent et se renversent elles-mêmes ; que cette
assertion : « Il n'y a qu'un principe » , était plutôt
chez lui l'effet d'un instinct que d'une connaissance
positive. Lui ayant demandé par serment de dire la
vérité, il me jura qu'il parlait sincèrement, qu'il ne
savait pas comment il n'y a qu'un seul Dieu non
engendré, mais qu'il le croyait. Pour moi, je lui
reprochai en riant de se donner le titre de maître,
sans pouvoir alléguer aucune preuve en faveur de
sa doctrine. »
Pauvre Rhodon ! C'était l'hérétique Apelle qui,
ce jour-là, lui donnait une leçon de bon goût, de
tact et de vrai christianisme. L'élève de Marcion
était réellement guéri, puisqu'à une creuse Gnosis
il préférait la foi, l'instinct secret de la vérité, l'a-
mour du bien, l'espérance dans le crucifié.
Ce qui donnait une certaine force à des idées
comme celles d' Apelle, c'est qu'elles n'étaient, à beau-
coup d'égards, qu'un retour à saint Paul. Il n'est
pas douteux que saint Paul, ressuscitant à l'heure
du christianisme où nous sommes arrivés, n'eût
trouvé que le catholicisme faisait à l'Ancien Testa-
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[An 165] MARC-AURÈLE. 157
ment trop de concessions. Il eût protesté et soutenu
quon revenait au judaïsme, qu'on versait le vin
nouveau dans de vieilles outres S qu'on supprimait
la différence de l'Évangile et de la Loi.
La doctrine d'Âpelle ne sortit pas de Rome et
ne dura guère après sa mort. Tertullien, cependant,
se crut obligé de la réfutera Un certain Lucain ou
Lucien fit, comme Apelle, secte à part dans TÉglise
marcionite*. 11 semble qu'il admettait, comme Syné-
rôs, trois principes, l'un bon, l'autre mauvais, l'autre
juste. Le principe strictement juste était représenté
par le démiurge ou créateur. Dans sa haine contre ce
dernier, Lucien supprimait le mariage. Par ses blas-
phèmes contre la création, il parut à d'autres se
rapprocher de Cerdon*.
Sévère semble avoir été un gnostique attardé
plus encore qu'un marcionile*. Prépon l'Assyrien
niait la naissance du Christ et soutenait que, l'an 15
4. Epiph., Hœr,, xui, %.
t. De came Chrisii, 8. Cf. Epiph., Hcbt,, xliv.
3. Terlullien, De resurr. ca7*nùj 2. Prœscr., [54]; Origène»
Contre CeUe, II, 27; Epiphane, Hœr,, xuii, xliv, K ; Philosoph.j
Yll, 44 et 37; Philastre, 46; Pdeudo-Tert., 48.
4. Philosoph., VII, 37.
5. Epiph., Uœr,, xlv. Voir ci-après p. 468-169. C'est à tort
que l'on met Blastus parmi les marcionites et parmi les monta-
nisles.
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158 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
du règne de Tibère, Jésus descendit du ciel en la
figure d'un homme tout formé *.
Le marcionisme, ainsi que le gnosticisme, en était
à la seconde génération. Ces deux sectes n'auront
plus désormais aucun docteur illustre. Toutes les
grandes fantaisies écloses sous Adrien disparais-
saient comme des songes. Les naufragés de ces
petites Églises aventureuses s'accrochaient avide-
ment aux bords de l'Église catholique et y ren-
traient. Les écrivains ecclésiastiques avaient sur eux
l'avantage qu'ont auprès des foules ceux qui ne
cherchent pas et ne doutent pas. Irénée, Philippe de
Gortyne, Modeslus, Mélilon, Rhodon, Théophile d'An-
tioche, Bardesane, Tertullien, se donneront pour
tâche de démasquer ce qu'on appelait les ruses in-
fernales de Marcion *, et ne s'interdiront dans leur
langage aucune violence.
Bien que frappée à mort, l'Église de Marcion
resta longtemps, en effet, une communauté distincte
à côté de l'Égrise catholique. Durant des siècles, il
y eut, dans toutes les provinces de TOrient, des
communautés chrétiennes qui s'honorèrent de porter
4. Philosopha, yir, 31. Lisez xarouceXooeûy IlftKttv. Zeitschrifl
fur Kirchengesch,, l, p. 536-638.
2. Eusèbe, H. E,, IV, ch. 24, J5, 30 ; V, viii, 9 ; Iréuée, Adv,
hœr., I, XXVII, 2-3 ; xxviii, K\ III, xii, 42.
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[An 165] MARC-ÂURÈLE. 159
le nom de Marcion, et écrivirent ce nom sur le
fronton de leurs « synagogues*». Ces Églises mon-
traient des successions d'évêques comparables aux
listes dont se glorifiait TÉglise catholique'. Elles
avaient des martyrs', des vierges*, tout ce qui con-
stituait la sainteté. Les fidèles y menaient une vie
austère, afl*rontaient la mort, portaient le sac mo-
nastique, s'imposaient des jeûnes rigoureux et s'ab-
stenaient de tout ce qui avait eu vie. « Ce sont des
frelons qui imitent les ruches des abeilles », di-
saient les orthodoxes*. « Ces loups se revêtent de
4. Dialogue contre les marcioniles, publié par Wetzstein,
ou De recta in Deum fide attribué àOrigène, 0pp., t. I, p. 808-
840 (Delarue); Waddington, Inscr. de Syri^j n» 2558, Suva^w-p
(lapxtcftvcaTûv, bâtie en l'année 318, à Lebaba (aujourd'hui Deir-
Âli), à une journée au sud de Damas ; Lequien, 0 riens chri'
stianuSj II, col. \M0. Voir Zeitschrifl fur wissenschafliche
Théologie, 1876, p. 100 et suiv. Cf. Epiphane, Hœr., xliï, 1;
Théodoret, Epist,, 413.
2. Dialogue préciié, L c.
3. Clém. d'Alex., Strom,, IV, ch. 4 ; l'Anonyme contre les cata-
phryges, dans Eus., V, xvi, 21; Eus., IV, 15; VU, 12; De mari,
Palœst., c. 10. Se rappeler, en particulier, Métrodore, qui fut le
compagnon de supplice de saint Pione. Cf. les actes de ce saint.
Ruinart, Acta sincj p. 437, 450; Eus., H, E.j IV, xv, 46 (en ob-
servant Fanachronisme que commet Eusèbe).
4. Jean Chrysost., De virgin,, ch. 3-6 ; Eznig, Ré fut. des sectes,
1. IV, ch., 42-44.
5. Tert., Adv. Marc, IV, 5. « Faciunt favos et vespae, faciunt
ecclesias et marcionitse. »
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160 ORIGINES Ï)U CHRISTIANISME. [An l65J
la peau des brebis qu^ils tuent », disaient d'autres ^
Comme les montanistes, les marcionites se fabri-
quaient de faux écrits apostoliques, de faux psaumes ^
Inutile de dire que cette littérature hérétique a péri
tout entière.
Au IV* et au v* siècle, la secte, vivace encore, est
combattue avec énergie, comme un fléau actuel, par
Jean Chrysostome, saint Basile, saint Épiphane, Théo-
doret, l'Arménien Eznig, le Syrien Boud le Pério-
deute^ Mais les exagérations la perdaient. Une hor-
reur générale des œuvres du Créateur portait les
marcionites aux abstinences les plus absurdes.
C'étaient, à beaucoup d'égards, de purs encratites;
ils s'interdisaient le vin, même dans les mystères. On
leur prouvait que, pour être conséquents, ils auraient
4. Saint Éphrem, dans Âssémani, Bibl, orient,, I, p. 449.
2. Canon de Muralori, Hesse, p. 499 et suiv., 284 et suiv.,
296, 297 (douteux). Cf. Caïus, dans Eus., H. E,, VI, xx, 3. Y.
ZeiUchrift fur wiss, TheoL, 4876, p. 4 00 et suiv.
3. Chrys., In i Cor,, hom. xl; saint Basile, lettre 4'* à Am-
philoque, canon 4; Epiph., Hœr,j xlii, 4; Théodorel, Epist,,
443 ; Rel. hist,, c. 24 ; Hœr, fab,^ 1. II, proœni.; saint Ëphrem,
Hymnes polémiques, 0pp., V, p. 4:i7 et suiv.; Assém., Bibl.
Orienl.j I, p. 448 et suiv.; Pseudo-Ambroise, in app. t. II, edit.
Bened., p. 296 ; Eznig, Ré fui, des sectes, I. IV entier (cf.
Zeilschrift fur xoiss. Theol,, 4876, p. 80 et suiv,; Zeitschrifù
fur KischengeschicfUe, 1, 4876, p. 428) ; Journal asiat., février-
mars 4856, p. 251; Assémani, Bibl. or., III, 4'* partie, p. 29, 41,
43,63, 448, 470, 223,224.
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[An 165] MÂRC-AURÈLE. 161
dû se laisser mourir de faim. Ils réitéraient le bap-
tême comme moyen de justification et permettaient
aux fenmies d* officier dans les églises ^ Mal g[ardés
contre la superstition, ils tombèrent dans la magie
et l'astrologie. On les confondit peu à peu avec les
manichéens \
4. Eznig, RéfaL des sectes, IV, ch. 45 et 46.
2. Fluegel^ Mani, 459, 460, 467, 468; Masoudi, Prairies
dor, t. YllI, p. 293; t. IX, p. 337 (édit. de la Soc. asiatique);
Assémani, BibU orient., I, p. 389-390. '
il
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CHAPITRE X.
TÀTIEN BBEÉTIQUB. — LES BNGEATITBS.
Ce qui montre bien que Tordre d'idées qui en-
traîna Marcion, Apelle, Lucain, sortait de la situation
théologique par une sorte de nécessité, c'est qu'on
vit des fidèles de toute provenance verser du même
côté sans que leurs antécédents pussent le faire pré-
voir. Tel fut, en particulier, le sort qui était réservé
au disciple du tolérant Justin, à l'apologiste qui avait
vingt fois joué sa vie pour sa foi, à Tatien ^ A une
date qu'on ne peut fixer avec précision, Tatien, qui
au fond était toujours Assyrien de cœur et qui préfé-
rait beaucoup l'Orient à Rome, retourna dans son
Adiabène *, où le nombre des juifs et des chrétiens
4. Voir ci-dessus, p. 402 et suiv. Il est remarquable que
Rhodon, qui fut disciple de Tatien orthodoxe, combattit ensuite,
comme associés dans les mêmes erreurs, Marcion, Apelle, Tatien
devenu hérétique. Eusèbe, V, ch. 43.
t. Epiph., Hœr., xui, 4.
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[An 165] MÂRC-ÂURÈLE. M:
était considérable. Là, sa doctrine s*altéra de plus en-
plus. Détaché de toutes les Églises, il resta dans*
son pays ce qu'il était déjà en Italie, une sorte de
chrétien solitaire, n'appartenant à aucune secte,
bien que se rapprochant des montanistes par l'ascé-
tisme, des marcionites par la doctrine et l'exé-
gèse. Son ardeur pour le travail était prodigieuse;
sa tête ardente ne pouvait se reposer; la Bible, qu'il
lisait sans cesse, lui inspirait les idées les plus con-
tradictoires; il écrivait à ce sujet des livres sans fin.
Après avoir été, dans son apologie, l'admirateur
fanatique des Hébreux contre les Grecs, il tomba
dans l'extrême opposé. L'exagération des idées de
saint Paul, qui avait conduit Marcion à maudire la
Bible juive, amena Tatien à sacrifier entièrement
l'Ancien Testament au Nouveau. Comme Apelle et la
plupart des gnostiques, Tatien admit un Dieu créa-
teur subordonné au Dieu suprême. Dans l'acte de
la création, en prononçant des phrases comme celle-
ci : « Que la lumière soit! » le créateur, selon lui,
procéda, non par commandement, mais par voie
de prière*. La Loi fut l'œuvre du Dieu créateur;
seul, l'Évangile fut l'œuvre du Dieu suprême. Un
besoin exagéré de perfection morale faisait que,
4. Clém. d'Alex., Eclogœ ex script, proph., 38; Origène,
De oral., 24.
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IM: ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 105]
après avoir repoussé comme impure l'antiquité hel-^
lénique^Tatien repoussait de même l'antiquité biblique»'
De là une exégèse et une critique peu différentes de
celles des marcionites \ Ses Problèmes ^^ comme les^
Antithèses de Marcion et les 5y//o(jrt^mef d'Apelle,;
avaient sans doute pour objet de prouver les inconsé-,
quences de l'ancienne loi et la supériorité de la nou-
velle» Il y présentait) avec un bon sens assez lucide» .
les objections qu'on peut faire contre la Bible, en se
plaçant sur le terrain de la raison. L'exégèse rationa*
liste des temps modernes trouve ainsi ses ancêtres
dans l'école d'Apelle et de Tatien. Malgré son injustice
pour la Loi et les prophètes, cette école était certai-
nement,- en exégèse, plus sensée que les docteurs or-
thodoxes, avec leurs interprétations allégoriques et
typiques tout à fait arbitraires.
La pensée qui domina Tatien, dans la composition
de son célèbre Diatessaron^j ne pouvait non plus lui
valoir l'approbation des orthodoxes. La discordance
des Évangiles le choquait. Soucieux avant tout d'é-
carter les objections de la raison, il retrancha du
môme coup ce qui servait le plus à l'édiQcation.
4. Clém. d'Alex., EcLy$ 38 etsuiv.; Strom., III, xii, 82; Ori-
gène, De oraU^ c. 24; Harnack, Apelles, p. 89^ 90.
2. np^S^Aara. Rhodon, dafie^Btt.^ V, xiu, 8.
4. Voir l'Église chrétienne, p. 503, 504.
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{An 165] MARG-AURÈLE. - itt
Tout ce qui, dans la vie de Jésus, rapprochait trop,
selon lui, le dieu de rhomme fut sacrifié sans pitié.
Quelque commode que fut cette tentative de fusion des
Évangiles, on y renonça, et les exemplaires du Uvol^
tessaron furent violemment détruits ^ Le principal
adversaire de Tatien, dans cette dernière période de
sa vie, fut son ancien élève Rhodon^« Reprenant un
à un les Problèmes de Tatien, ce présomptueux exé-
gète se fit fort de répondre à toutes les objections
que son maître avait soulevées. Il écrivit aussi un
Commentaire sur l'œuvre de six jours*. Sans doute si
nous avions le livre que Rhodon composa sur tant
de délicates questions, nous verrions qu'il fut moins
sage qu'Apelle et que Tatien ; ceux-ci avouaient
prudemment ne pas savoir les résoudre.
La foi de Tatien variait comme son exégèse. Le
gnosticisme, à demi vaincu en Occident, florissait
encore en Orient. Combinant ensemble Valentin, Sa-
turnin, Marcion, le disciple de saint Justin, oublieux
de son maître, tomba dans les rêveries qu'il avait
4. Y. l'Église chrétienne, p. 503, 504. On croit que le Dia-
tessaron de Tatieo se retrouve en grande partie dans un com-
mentaire de saint Éphretn conservé en arménien. Mœsinger Evang.
concord. expositio, Venise (Saint-Lazare), 4876; Harnack, Zetl-
schri t fur K. G., IV (1884), p. 474 et suiv.
J. Eus., V, XIII, 4,8; saint Jér., De viris ill., 37.
3. Eus., V, xui, 8.
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106 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
probablement réfutées à Rome. Il devint héré-
siarque ^ Plein d'horreur pour la matière^ Tatien ne
pouvait souffrir Tidée que le Christ aurait eu le
moindre contact avec elle. Les rapports sexuels de
rhomme et de la femme sont un mal \ Dans le Dia^
tessaron, Jésus n'avait aucune généalogie terrestre.
Comme tel Évangile apocryphe, Tatien aurait dû
dire : « Sous le règne de Tibère , le Verbe de Dieu
naquit à Nazareth. » Il en vint même assez logique-
ment à soutenir que la chair du Christ n'avait été
qu'une apparence '. L'usage de la viande et du vin
classait à ses yeux un homme parmi les impurs.
Dans la célébration des mystères, il voulait qu'on ne
se servit que d'eau ^ Il passa ainsi pour le chef de
ces nombreuses sectes d'encratites ou abstinents, s'in-
terdisant le mariage , le vin et la viande, qui nais-
4. Irénée, I, xxviii,4; Clém. d'Alex., 5^ro»i., III, xu,86; Exe.
ex script, proph., 38; Tert. (ut fertur), Prœscr., [Bî] ; Origène,
De oraL,U; In Rom., X, 4 ; Eusèbe, IV, ch. Î8 et 29; Chron,,
à Tan 472 ; saint Jérôme, In GaL, vi (p. 34 3, Mart.) ; Adv. Jovin.^
I, 3; InAmos, ii; De viris ilL, Î9; Epiph., Hcer., xlvi (cf. in-
diculum), XLvii, xlviii, 4 ; lxi ; Théodoret, l, Hœr. fab., 80, J4 ;
Philastre, 48 et 84; Pseudo-Ang., Hœr., 84, édit. (Ehler.
2. Tatien le concluait de I Cor., vii, 5. Passage du traité De la
pureté selon le Sauveur, cité par Clém. d'Alex., Strom., III, 48.
3. Saint Jér., In Gai., vi.
4. C'était l'erreur des hydroparastates ou aquariens. Théo-
doret, Hœr. fab„ I, 80; Pseudo-Aug., Hœr., 64; Philastre, 77.
Cf. saint Cyprien, Epist. 63.
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[An 165] UARG-AURÈLE. 167
saient de toutes parts, et prétendaient en cela tirer
la conséquence rigoureuse des principes chrétiens.
De la Mésopotamie, ces idées se répandirent à An-
tioche, en Gilicie, en Pisidie, dans toute l'Asie Mi-
neure, à Rome, dans les Gaules. L'Asie Mineure,
surtout la Galalie, en restèrent le centre *. Les mêmes
tendances se produisaient sur plusieurs points à la fois.
Le paganisme n'avait-il pas, de son côté, les macéra-
tions des cyniques ' ? Un ensemble de fausses idées,
très répandues, portait à croire que, le mal venant de
la concupiscence, le retour à la vertu implique le
renoncement aux plus légitimes désirs.
La distinction des préceptes et des conseils restait
encore indécise. L'Église était conçue comme une
assemblée de saints attendant dans la prière et l'ex-
tase le renouvellement du ciel et de la terre; rien
n'était U*op parfait pour elle. L'institution de la vie
religieuse résoudra un jour toutes ces difificultés. Le
couvent réalisera la parfaite vie chrétienne, don le
monde n'est pas capable. Tatien ne fut hérétique que
pour avoir voulu faire à tous une obligation de ce
que saint Paul avait présenté comme le meilleur.
4. Philosoph., VIII, SO; Sozom., V,44 ; Macarius Magnes, III,
43, p. 454 ; cf. II, 7, p. 7; Epiph., xlvi, 4 ; lxi, S.
5. Lucien, Peregr., 47, S8; Simplicius, In Bpict.j p. 39, 40
(DUbner). Cf. Philosoph., VIU, 80.
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16S ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
Talien offre, on le voit, beaucoup de ressem-
blance avec Âpelle. Comme lui, il changea beaucoup,
et ne cessa de modifier sa règle de foi; comme lui,
il s'attaqua résolument à la Bible juive et s'en fit
le libre exégète. Il se rapproche aussi des protes-
tants du xv!"" siècle et particulièrement de Calvin. Ce
fut, en toiit cas, Tun des hommes les plus profondé-
ment chrétiens de son siècle, et, s*il tomba, ce fut,
comme TertuUien, par excès de sévérité. On peut
ranger parmi ses disciples ce Jules Cassien, qui écri-
vit plusieurs livres d'Eooegelica, soutint, par des argu-
ments analogues à ceux du Discours contre les Hel-
lèneSj que la philosophie des Hébreux fut bien plus
ancienne que celle des Grecs, poussa le docétisme
à de tels excès qu'on le regarda comme le chef de
cette hérésie, et associa au docétisme une horreur
des œuvres de la chair qui le conduisit à une sorte
de nihilisme destructeur de l'humanité. L'avènement
du royaume de Dieu lui apparaissait comme la sup-
pression des sexes et de la pudeur ^ Un certain
Sévère suivit une fantaisie plus libre encore, repous-
sant les Actes des apôtres j injuriant Paul, reprenant
les mythes vieillis du gnosticisme. De naufrage en
4. Glém. d'Alex., Strom., I, 21; III, 43 etsuiv.; Théodoret,
Hœr. fab.j I, 8.
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[An 165] MARC-AURÈLE. 169
naufrage, il alla échouer tout près des chimères des
archontiques S continuateurs des folies de Markos^
De son nom les encratites s'appelèrent sévériens.
Toutes les aberrations des ordres mendiants du
moyen âge existèrent en ces temps reculés. Il y eut,
dès les premiers siècles, des saccaphores ou frères
porte-sacs; des apostoliques, prétendant reproduire
la vie des apôtres ; des angéliques^ des cathares
ou purs, des apotactites ou renonçants, lesquels
refusaient la communion et le salut à tous ceux qui
étaient mariés et possédaient quelque chose '. N'é-
tant pas gardées par l'autorité, ces sectes tombèrent
dans la littérature apocryphe. L'Évangile des Egyp-
tiens, les Actes de saint André, de saint Jean, de
saint Thomas furent leurs livres favorisa Les ortho-
doxes prétendaient que leur chasteté n'était qu'appa-
rente, puisqu'ils attiraient les femmes à leur secte
par toute sorte de moyens, et qu'ils étaient continuel-
lement avec elles. Ils formaient des espèces de com-
munautés où les deux sexes vivaient ensemble, les
femmes servant les hommes et les suivant dans leurs
4. Easèbe, IV, xxix, 4, 5; Epiph., xlv; Théodore!, I, SI ;
Pseudo-Aug., J4. Cf. Orig., In Cels.jY, 65.
2. Epiph., XL; Théodoret, I, 44; Pseudo-Aug., SO.
3. Epiph., Hœr.,ux, lx, lxi; Pseudo-Aug., 40; saint Basile,
canon 4, 47, AdAmphil.; Gode Théod., XVI, v, lois 7, 9„ 44.
4. Epiph., XLVii, 4 ; lxi, 4 ; Clém. d'Alex., Strom., III, 9, 43.
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170 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
voyages à titre de compagnes ^ Ce genre de vie était
foin de les amollir, car ils fournirent aux luttes du
martyre des athlètes qui confondirent les bourreaux \
L'ardeur de la foi était telle, que c'était contre
l'excès de sainteté qu'il fallait prendre des mesures;
c'était des abus de zèle qu'on devait se garder* Des
mots qui n'impliquaient que l'éloge, comme ceux
d'abstinent, d'apostolique, devinrent des notes d'hé-
résie. Le christianisme avait créé un tel idéal de
détachement, qu'il reculait devant son œuvre et disait
à ses fidèles : « Ne me prenez pas si fort au sérieux,
ou vous allez me détruire! » On était effrayé de Tin-
cendie qu'on avait allumé. L'amour des deux sexes
avait été si terriblement malmené par les docteurs
les plus irréprochables, que les chrétiens qui vou-
laient aller jusqu'au bout de leurs principes devaient
le tenir pour coupable et le bannir absolument.
A force de frugalité, on en venait à blâmer la création
de Dieu et à laisser inutiles presque tous ses dons. La
persécution produisait et, jusqu'à un certain point,
excusait ces exaltations malsaines. Qu'on songe à la
dureté des temps, à cette préparation au martyre,
qui remplissait la vie du chrétien ' et en faisait
4. Epiph., XLVii, 3.
5. Sozom., V, 44.
3. Lettre des fidèles de Yienne et de Lyon, dans Eus., Y, i, 44 ,
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[An 165] MARG-AURÈLE. 171
une sorte d'entraînement analogue à celui des gla-
diateurs. Vantant Tefficacité du jeûne et de l'ascé-
tisme : « Voilà comment, dit TertuUien, on s'endurcit
à la prison, à la faim, à la soif, aux privations et
aux angoisses ; voilà comment le martyr apprend à
sortir du cachot tel qu'il y est entré, n'y rencontrant
point des douleurs inconnues, n'y trouvant que ses
macérations de chaque jour, certain de vaincre dans
le combat, parce qu'il a tué sa chair et que sur lui
les tourments n'auront point où mordre. Son épi-
derme desséché lui sera une cuirasse ; les ongles de
fer y glisseront comme sur une corne épaisse. Tel
sera celui qui, par le jeûne, a vu souvent de près la
mort et s'est déchargé de son sang, fardeau pesant
et importun pour l'âme impatiente de s'échapper *. »
28. Cf. Mëm. de VAoad. des inscr. et beltes-leUres, L XXYIII,
i^ partie, p. 53 et suivantes (Le Blant).
4. Tertullieiî, De jej,, 48,
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CHAPITRE XI.
LES GRANDS EVÂQUES DE GREGE ET d'ASIE .^MÉLITON.
A côté d*excès moraux, fruit d'un sentiment mal
réglé, et d*une exubérante production de légendes,
filles de l'imagination orientale, il y avait heureu-
sement l'épiscopat. C'était surtout dans les régions
purement grecques de l'Église que cette belle in-
stitution florissait. Opposé à toutes les aberrations,
classique en quelque sorte et moyen dans ses ten-
dances, plus préoccupé de la voie humble des simples
fidèles que des prétentions transcendantes des ascètes
et des spéculatifs, l'épiscopat devenait de plus en
plus l'Église elle-même et sauvait l'œuvre de Jésus
de l'inévitable naufrage qu'elle eût subi entre les
mains des gnostiques, des montanistes et même des
judaîsants. Ce qui doublait la force de l'épiscopat,
c'est que cette espèce d'oligarchie fédérative avait
un centre; ce centre était Rome, Anicet avait vu,
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[AnieS]: MARC-AURÈLE. 173;
pendant les dix ou douze ans de sa présidence/
presque tout le mouvement du christianisme venir se:
concentrer autour de lui. Son successeur^ Soter (pro--
bablement un juif converti, qui traduisit en grec son
nom de Jésus) ^ vit ce mouvement grandir encore. La
vaste correspondance qui s'était depuis longtemps
établie entre Rome et les Églises prit une extension
plus considérable que jamais. Un tribunal central .
des controverses tendait visiblement à s'établir.
La Grèce et l'Asie continuaient d'être, avec Rome,
le théâtre des principaux incidents de la croissance
chrétienne. Corinthe possédait en son Dionysius un
des hommes du temps les plus respectés ^ La charité
de cet évéque ne se renfermait pas dans son Église.
De toutes parts on le consultait, et ses lettres faisaient
autorité presque comme des écrits sacrés. On les
appelait a catholiques », parce qu'elles étaient écrites
non à des particuliers, mais à des Églises en corps.
Sept de ces morceaux furent recueillis et révérés à
l'égal au moins des épttres de Clément Romain. Elles
étaient adressées aux fidèles de Lacédémone, d'A-
thènes, de Nicomédie, de Cnosse, de Gortyne et des
autres Églises de Crète, d'Amastris et des autres
Églises du Pont. Soter, selon l'usage de l'Église de
4. Eusèbe, H. E., II, xxv, 8 ; IV, xxi, xxiii; saint Jérôme^
Chron., p. 473, Schœne ; De viris ilL, S7.
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174 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aiil65J
Rome^ ayant envoyé à l'Église de Corinthe des au-
mônes accompagnées d*une lettre pleine dMnstnic-
tions pieuses, Denys le remercia de cette faveur :
C'était aujourd'hui le dimanche, écrit-il» et nous avons
lu votre lettre, et nous la gardons pour la lire encore, quand
nous voudrons entendre de salutaires avertissements,
comme nous faisons pour celle que Clément nous a déjà
écrite. Par votre exhortation, vous avez resserré le lien
entre deux plantations remontant Tune et Fautre à Pierre
et Paul, je veux dire l'Église de Rome et celle de Corinthe.
Ces deux apôtres, en effet, sont aussi venus dans notre
Corinthe et nous ont enseignés en commun, puis ont fait
voile ensemble vers l'Italie, pour y enseigner de concert
et souffrir le martyre vers le même temps.
L'Église de Corinthe cédait à la tendance de
toutes les Églises; elle voulait, comme l'Église de
Rome, avoir eu pour fondateurs les deux apôtres dont
l'union passait pour la base du christianisme. Elle
prétendait que Pierre et Paul, après avoir passé à
Corinthe le moment le plus brillant de leur vie apo-
stolique, en étaient partis ensemble pour l'Italie. Le
peu d'accord qui régnait sur l'histoire des apôtres
rendait possibles de pareilles suppositions, contraires
à toute vraisemblance et à toute vérité.
Les écrits de Denys passaient pour des chefs»
d'oeuvre de talent littéraire et de zèle. Il y combattait
énergiquement Marcion. Dans une lettre à une pieuse
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[An 165] MARC-AURÈLB. 175
sœur nommée Chrysopbora, il traçait de main de
maître les devoirs de la vie consacrée à Diea. Il n'en
fut pas moins opposé aux grossières exagérations
du montanisme. Dans sa lettre aux Amaslriens, il les
instruisait au long sur le mariage et la virginité , et
leur commandait de recevoir avec douceur tous ceux
qui voudraient faire pénitence, soit qu'ils fussent
tombés dans l'hérésie, soit qu'ils eussent commis
toute autre faute. Palma, évêque d'Amastris*, ac-
cepta pleinement le droit que se donnait Denys d'en-
seigner ses fidèles. Denys ne trouva quelque résis-
tance à son goût pour les admonestations que chez
révoque de Cnosse, Pinytus, rigoriste exalté. Denys
l'engageait à considérer la faiblesse de certaines per-
sonnes et à ne pas imposer généralement aux fidèles
le fardeau trop pesant de la chasteté. Pinytus, qui
avait de l'éloquence et qui passait pour une des lu-
mières de l'Église, répondit en témoignant à Denys
beaucoup d'estime et de respect ; mais, à son tour, il
lui conseilla de donner à son peuple une nourriture
plus solide et une instruction plus forte, de peur
que, toujours entretenus avec le lait de la condes-
cendance, ils ne vinssent insensiblement à vieillir
sans être jamais sortis en esprit de la faiblesse de
4. Cf. Eas., y, xxni, 2.
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176 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
Tenfance. La. lettre dé Pinytas fut fort admirée et
tenue pour un modèle d'ardeur épiscopale. On admit
que la Vigueur du zèle, quand elle s'exprime avec
charité, a des droits égaux à ceux de la prudence et
de la douceur.
Denys était fort opposé aux spéculations des
sectes. Ami de la paix et de T uni té, il repoussait
tout ce qui divise. Les hérésies avaient en lui un
adversaire décidée Son autorité était telle que les
hérétiques, a les apôtres du diable », comme il les
appelle, falsifièrent ses lettres et y répandirent
ri vraie, ajoutant ou retranchant ce qui leur plaisait.
« Quoi de surprenant, disait Denys à ce sujet, si
certains ont eu l'audace de falsifier les Écritures du
Seigneur % puisqu'ils ont osé porter la main sur des
écritures qui n'avaient pas le même caractère sacré? »
L'Église d'Athènes, toujours caractérisée par une
sorte de légèreté frivole, était loin d'avoir une baée
aussi assurée que celle de Corinthe \ Il s'y passait
des choses qui n'arrivaient point ailleurs. L'évêque
Publius avait souffert courageusement le martyre; puis
il y avait eu une apostasie presque générale, une
sorte d'abandon de la religion. Un certain Quadratus,
4. Saint Jérôme, Episl., 84 (p. 656, Mart.}.
5. ki xupiaxsi 7pftf eu, les Évangiles.
3. Eusèbe, IV, xxiii, 2.
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[AQltôJ MARC-AURÈLE. 177
distinct sans doute de l'apologiste * , reconstitua TÉ-
glise, et il y eut comme un réveil de la foi. Denys
écrivit à celte Église volage non sans quelque amer^-
tume, essayant de la ramener à la pureté de. la
croyance et à la sévérité de la vie évangélique. L'É-
glise d'Athènes, comme celle de Corinthe, avait sa
légende. Elle s'était rattachée à ce Denys dit Aréo-
pagite, dont il est parlé dans les Actes ^^ et elle en
avait fait le premier évêque d'Athènes, tant l'épis-
copat était déjà devenu, la forme sans laquelle on
ne concevait pas l'existence d'une communauté chré-
tiemie.
La Crète, on vient de le voir, avait des. Églises
très florissantes, pieuses, bienfaisantes, généreuses.
Les hérésies gnostiques et surtout le marcionisme les
assiégeaient sans les entamer. Philippe, évêque de
Gortyne, écrivit un bel ouvrage contre Marcion, et
fut un des évêques les plus estimés du temps de
Marc-Aurèle '.
L'Asie proconsulaire continuait d'être la première
province du mouvement chrétien. La grande bataille,
les grandes persécutions, les grands martyrs étaient
4. V. V Église chrétienne, p. 40, 44, note,
2. V. Saint Paul, p. «09.
3. Eusèbe, IV,xxi; xxni, 5; xxv; saint Jérôme, Deviris iU.,
30. a.Tit., I, Betsuiv. . .
i2
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178 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 105]
là. Presque tous les évéques des villes considérables
étaient des hommes saints, éloquents^ relativement
sensés, ayant reçu une bonne éducation hellénique,
et, si l'on peut s'exprimer ainsi, de très habiles poli-
tiques religieux. Les évêchés étaient fort multipliés^;
mais quelques familles importantes avaient une sorte
de privilège sur l'épiscopat des petites villes. Poly-
crate d'Éphèse, qui, dans trente ans, défendra si
énergiquement contre l'évéque de Rome les traditions
des Églises d'Asie, fut le huitième évéque de sa fa-
mille V Les évéques des grandes villes avaient une
primauté sur les autres ' ; ils étaient les présidents
des réunions provinciales d'évêques. Varchevêque
commence à poindre, quoique le mot, si on l'eût
hasardé, eût sans doute été repoussé avec horreur^.
Méliton, évéque de Sardes *, avait, au milieu de
I. Polycrate, dans Eus., V, xxiv, 8.
J. Ibid., V, XXIV, 6.
3. Ibid,, V, xxiv, 8. Comparez le fait de Févègae d'Antioche,
Sérapion, exerçant, vers Tan 200, une juridiction sur les fidèles
de Rhossus. Eus., VJ, ch. xii.
4. Voir ci-après, p. 499 et suiv. L'évéque d'Éphèse convoque
au synode les évéques de la province d'Asie, sur Tordre du pape
Victor. Eus., V, xxiv, 8.
5. V. l'Église chrét., p. 436-437. Polycrate, dans Eus., Y,
XXIV, 5; Eus., IV, xxi, xxvi, en entier; saint Jérôme, De viris
ilL, ch, 24; Routh, Reliquiœ sacrœ, I, p. 409 et suiv.; Pitra,
Spicil. SoLj II. Tous jes fragments de Méliton qui ne viennent
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[An 165] MARG-ÂURÈLE. 179
ces pasteurs éminents, une sorte de supériorité incon-
testée ^ On lui accordait unanimement le don de pro-
phétie, et on croyait qu'il se conduisait en tout par la
lunuère du Saint-Esprit^. Ses écrits se succédaient
d'année en année au milieu de l'admiration univer-
selle. Sa critique était celle du temps ; au moins ap-
portait-il un soin extrême à ce que sa foi fût raison-
nable et conséquente avec elle-mênie. A beaucoup
d'égards, il rappelle Origène; mais il n'avait pas
pour s'instruire les facilités que présentèrent à ce
dernier les écoles d'Alexandrie, de Césarée, de Tyr.
Le médiocre souci qu'avaient les chrétiens de
saint Paul d'étudier l'Ancien Testament, et l'affaiblis-
sement du judaïsme dans les régions de l'Asie éloi-
gnées d'Éphèse ' faisaient qu'il était difficile de se
procurer en ce pays des notions certaines sur les
livres bibliques. On n'en savait exactement ni le
nombre ni l'ordre. Méliton, poussé par sa propre
curiosité et, à ce qu'il parait, par les instances d'un
certain Onésime, fit un voyage en Palestine pour
pas d'Eusèbe ou d'Or i gène sont douteux ; car il y eut à son sujet
beaucoup de confusions.
4. Polycrate, dans Eusèbe, /. c.
5. Polycrate, L c; Tertullien, dans saint Jérôme, /. o.
3. Polycrate, à Éphèse, se vante d'avoir lu toute TÉcrilure et
d'avoir conféré avec des chrétiens du monde entier. Dans Eus.,
V, XXIV, 7.
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180 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
sMnformer du véritable état du Canon. Il en rapporta
un catalogue des livres reçus universellement*; c'é-
tait purement et simplement le canon juif, composé
de vingt-deux livres*, èk l'exclusion d'Esther. Les
apocryphes, comme le livre d'Hénoch, l'apocalypse
d'Ësdras, Judith, Tobie, etc., qui n'étaient pas reçus
par les juifs, étaient également exclus de la liste de
Méliton.' Sans être hébralsant, Méliton se fit le com-
mentateur attentif de ces écrits sacrés. A la prière
d'Onésime, il réunit en six livres les passages du
Pénlateuque et des Prophètes qiii regardaient Jésus-
Christ et les autres articles de la foi chrétienne. Il
travaillait sur les versions grecques, qu'il comparait
avec le plus de diligence possible.
L'exégèse des Orientaux lui était fanSlière ; il la
discutait de point en point'. Comme l'auteur de ce
qu'on appelle l'Épitre de Barnabe, il paraît avoir eu
une tendance marquée vers les explications allégo-
riques et mystiques*, et il n'est pas impossible que
2. Cf. Jos., Contre Apian, I, S.
3. Od ne sait pas bien ce qu'il désigne par ô Ëêpalcç, 6 Xupcç.
Routh, I, p. 448, 44î; Pitra, II, p. lxiv. Voir De Wette,£ml.,
§ 44, note m, et § 64, note b. L'appartenance des fi-agrnents tirés
des Chaînes est douteuse.
4. Origène, In Psalm., m t. U, p. 5tô, Delarue; passage
syriaque, Gureton, p. 53-54; Pilra, II, p. lix-lx (authenticité
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[An 165] MARC-âCRÈLE. 181
son ouvrage perdu, intitulé la Clef, ne fût déjà un
de ces répertoires d* explications figurées par les-
quelles on cherchait à écarter les anthropomorphismes
du texte biblique et à substituer aux sens trop simples
des sens plus relevés ^
Parmi les écrits du Nouveau Testament, Méliton
ne paraît avoir commenté que T Apocalypse. Il en
aimait les sombres images ; car nous le voyons lui-
même annoncer que la conflagration finale est proche,
qu*après le déluge de vent* et le déluge d'eau,
douteuse) ; fragments Routh, T, p. 420; Pitra, ïî, p. lxiii-lxiy;
Otto, Corpus apologelarum, t. IX, p. 416 et suiv.
4. L'ouvrage latin que dom Pitra a publié (SpicU. Sot., II et
ni), comme étant la Clef de Méliton, est une compilation de pas-
sages deA Pères latins pouvant servir à Texplication allégorique
des Écritures, qui figure pour la première fois dans la Bible de
Théoduiphe. Cf. Theolog. Sludien vndKritiken, 4857, p. 584-596
(Steitz). Ce travail serait à reprendre, car ce qui concerne les ma-
nuscrits laiins y est tout à fait insuffisant. L'ouvrage fut d'abord
anonyme; puis un copiste Tidenlifia avec la Clef de Méliton. Ne
résulle-t-il pas au moins de ce dernier fait que la Clef de Méliton
était un répertoire du môme genre et qu'on en avait, dans le
monde latin, une certaine connaissance î On est porté à le croire,
quand on considère que presque tous les fragments de Méliton
conservés dans les Chaînes grecques sont pleins d'explications
symboliques (voyez note précédente, surtout Routh, I, p. 420;
Pitra, II, p. Lxui-L\iv). Mais il faut observer que Méliton a été
l'objet de diverses confusions, surtout avec Mélétius (Cureton,
p. 96-97), et qu'on lui a prêté beaucoup d'écrits apocryphes. Cf.
Otto, CorpuB apolog., t. IX, p. 401 et suiv.
t. De verilate, p. 4 8 (de l'édiU franc.). Comp. Origène, Contre
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m ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
viendra le déluge de feu, qui consumera la terre, les
idoles et les idolâtres ; les justes seuls seront sauvés
comme ils le furent jadis dans Tarche. Ces croyances
bizarres n'empêchaient pas Méliton d'être, à sa ma-
nière, un esprit cultivé. Familier avec l'étude de la
philosophie, il chercha, dans une série d'ouvrages
qui malheureusement se sont presque tous perdus, à
expliquer par la psychologie rationnelle les mystères
du dogme chrétien. 11 écrivit, de plus, quelques traités
cil la préoccupation du montanisme paratt dominer,
sans qu'il soit possible de dire s'il en était l'adversaire
ou s'il y était en partie favorable. Tels furent ses livres *
sur la Règle de vie et les prophètes, sur l'Église,
sur le Jour du dimanche, sur la Nature de l'homme
et sa formation, sur l'Obéissance que les sens doivent
à la foi, sur l'Ame et le corps ou sur l'Intelligence,
sur le Baptême, sur la Création et la naissance du
Christ, sur l'Hospitalité, sur la Prophétie, sur le
Diable et l'Apocalypse de Jean, sur Dieu incarné, ou
CelsCj IV, SO; Dillmann, Dm christL Adambuch, p. 448; la
Caverne des irésorn, citée dans GuretOD, p. 94-93.
4. Liste d*Eusèbe (IV, 26), en comparant Rufin, saint Jérôme,
la traduction syriaque (Curelon, p. 57 ; Pi ira, II, p. lxv-lxvi) et les
fragments syriaques, Cureton, p. 52 et suiv. ; Pitra, II, lvi et suiv.
Le sermon sur la Passion, cité par Anastase le SinaYte, est de
Mélétius (Cureton, p. 96-98 ; Land, Anecdola Syr,, I, p. 34). Le
sermon De cruce (Cureton, p. 52-53; Pitra, II, p. lviii) est proba-
Uement identique à cet ouvrage. Voir Otto, op. cil,, p. 377 et suiv.
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(An 165] MARC-AURÈLE. 183
sur rincarnation du Christ, contre Marcion ^ On a
pu croire qu'il eidsta aussi un livre de Prophéties
qu'il aurait composées *.
Méliton passa, en effet, pour prophète • ; mais il
n'est pas sûr que ses prophéties aient formé un ou-
vrage à part. Adnïettant la prolongation du don de
prophétie jusqu'à son époque, il put ne pas repousser
à priori les montanistes de Phrygie. Sa vie, d'ailleurs,
se rapprochait de la leur par un certain ascétisme*.
Seulement il ne reconnut pas les révélations des
saints de Pépuze ; sans quoi, certainement, l'ortho-
doxie l'aurait lui-même rejeté de son sein.
Un de ses traités, celui qu'il intitula « de la Vé-
4. nipl ivacftaarcu 6(oG (syr. : Sur Dieu revêtu d'un corps.
Car., p. 34, texte). Otto, p. 394 et suiv. C'est à tort qu*Origène
(dans Théodoret, Quœsliones in Gen,, cap. i, interr. 20) a codcIu
de ce titre que Méliton faisait Dieu corporel. Comp. Gennadius,
De dogm, eccl., c. 4. Le traité mpl axpxttai«»c x'^^xw dont parle
Anastase le Sinaïte [Hodeg., ch. xiii, p. 260, édit. Grelser) était
peut-être identique au npl ivaMpiàTcu OuG mentionné par Eusèbe.
Le traité de la Vérité (voir ci-après), qui paraît bien de Méliton,
est plein du déisme et du spiritualisme le plus pur.
8. Eus., IV, XXVI, 2, xai Xopç «uroO «ipt n^c^riixc. RuQn,
saint Jérôme et le traducteur syriaque ont traduit comme s'il y
avait ffipl irpoçDTuaç aurcS. Voir Oito, p. 377.
3. Tertullien, cité par saint Jéiô.ne, U c.
4. Pitra, Spidl. Sol., II, p. vi-vii. Sur le sens exact de woXi-
Tiix, voir Eu3., V, I, 9; xiii, 2; xxiv, 2; Clém. Alex., Strom.,
procBm.; Théodoret, Hisl. réf., titre.
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Ig4 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
rite », semble nous être parvenu ^ Les railleries du
monothéisme contre l'idolâtrie y sont pleines d'amer-
tume, et la haine des images ne s'est jamais expri-
4. C'est l'opuscule conservé en syriaque (Cureton, Spicil.
Syr., p. 41 et suiv. ; Pitra, Spicil. Sol.j II, p. xxxviii et suiv. ; ti-
rage à part, Paris, 4855; Otto, Corpus apolog., t. IX, léoa, 4872),
et où Ton crut d'abord posséder une palrtie de l'Apologie à Marc-
Âurèle. Il est bien plus probable que c'est le traité iripl àXmHiakz
(syr. j»|L^^^^). Cf. GœUing. gel, Anzeigen, 4856, p. 655-659
(Ewald); Lan(), Anecd. Syr., p. 53-55. En effet, le mot iXifitia
(syr. (»jL«^) y revient sans cesse. La suscription de la version
syriaque, oi!i ce traité est présenté comme un discours fait par
Méliton devant Marc-Aurèle, est une évidente interpolation. Il en
faut dire autant, selon moi, de la péroraison adressée à Marc-
Aurèle, où il est deux fois parlé de « ses fils i. Une telle expres-
sion peut èlre admise jusqu'en 470, date à partir de laquelle Marc^
Aurèle n'a plus qu'un fils; mais, jusqu'à la fin de 469, Marc-
Aurèle a pour collègue Lucius Yerus, qui n'aurait pas dû ôlre
omis. En outre, des passages du texte (p. 7, 40, 42, 43, surtout
44, 45, 47 du tirage à part) ne peuvent avoir été adressés à Marc-
Aurèle, ni de vive voix, ni par écrit ; co sont des critiques acerbes
de la conduite de cet empereur. Nous croyons qu'il y a eu ici une
sophistication, qu'on a mis au traité De la vérité un titre men-
songer et une péroraison apocryphe, afin de relever la valeur du
traité et peut-être avec l'intention de le faire passer pour l'Apologie
perdue. La fraude était d'autant plus facile que, dans tout le traité,
Méliton apostrophe un innommé pour le détourner de l'idolâtrie.
Eus., IV, XXVI, 4 , peut sembler dire que Méliton récita son apo-
logie devant l'empereur. Ce procédé d'arrangement n'a été que
trop familier aux Syriens. Ainsi le Logos parœneticos attribué à
Justin a reçu d'eux un en-tète fictif, destiné à lui donner un in«
térôt historique, peut-èlre en rapport avec Eusèbe, Hisl. eccl.. Y,
ch. 24.
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[An 165] MARC-AURÈLE. m
mée avec plus de force. La vérité, selon Fauteur, se
révèle d'elle-même à l'homme et, si celui-ci ne la
voit pas, c'est sa faute. Se tromper avec le grand
nombre n'est pas une excuse ; l'erreur multipliée n'en
est que plus funeste. Dieu est Tétre immuable,,
incréé ; le confondre avec tel ou tel élément est un
crime, a maintenant surtout que la révélation de la
vérité a été entendue dans toute la terre ». La Sibylle
l'avait déjà dit^ : les idoles ne sont pas autre chose
que les images de rois morts, qui se sont fait adorer.
On prendrait pour un fragment retrouvé de Philon
de Byblos, nous exposant le vieil évhérisme phé-
nicien de Sanchonialhon*, la curieuse page où Mé-
liton, puisant à pleines mains dans les fables les plus
singulières de la mythologie grecque et de la mytho-
logie syrienne, bizarrement amalgamées aux récits
bibliques, cherche à nous prouver que les dieux sont
des personnages jadis réels, qui ont été divinisés à
cause des services qu'ils ont rendus à certains pays,,
ou de la terreur qu'ils ont inspirée*. Le culte des
Césars lui paraît la continuation de cette pratique.
4. CuretOD, p. 43, 86, 87. On ne voit pas bien à quel écrit
sibyllin l'auteur fait ici allusion.
J. Voir aussi Maxime de Tyr, vni, 8; Tatien, Adv. Gr., 8.
3. Pages 8-10 de ma traduction, a. Mëm. de VAcad. des
inscr., t. XXIU, V partie, p. 349 et suiv.
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186 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
Ne voit-OQ pas encore de nos jours, dit-il, les images
des Césars et de leur famille plus respectées que celles des
anciens dieux, et ces dieux eux-mêmes payer tribut à César
oomme à un dieu plus grand qu'eux^ ; et, vraiment, si on
punit de mort les contempteurs de dieux, on dirait que
c'est parce qu'ils privent le use d'un revenu. Il y a même
des pays où les adorateurs de certains sanctuaires payent
^u Trésor une somme réglée... Le grand malheur du monde
est que ceux qui adorent des dieux inanimés, et de ce
nombre sont la plupart des sages, soit par amour du lucre,
soit par amour de la vaine gloire, soit par le goût du pou-
voir, non seulement les adorent, mais, de plus, contraignent
Jes simples d'esprit à les adorer...
Tel prince dira peut-être * : o Je ne suis pas libre de faire
le bien. Étant chef, je suis obligé de me conformer à la
"volonté du grand nombre. » Celui qui parle ainsi est vrai-
•ment digne de risée. Pourquoi le souverain n'aurait-il pas
l'initiative de tout ce qui est bien, ne pousserait-il pas le
peuple qui lui est soumis à bien faire, à connaître Dieu
selon la vérité, et n'offrirait-il pas en lui l'exemple de
Coûtes les bonnes actions? Quoi de plus convenable? Cest
•chose absurde qu'un prince qui se comporte mal, et qui
néanmoins juge, condamne ceux qui commettent des actes
pervers. Pour moi, je pense qu'un État ne saurait être
bien gouverné que quand le souverain, connaissant et crai»
^nant le Dieu véritable, juge toute chose en homme qui sait
•qull sera jugé à son tour devant Dieu, et que les sujets,
•craignant Dieu de leur côté, se font scrupule de se donner
4. Allusion à quelque redevance que le fisc prélevait sur les
èiens des temples. Cî. Théophile, Ad AuloL, 40, H; Tertullien,
AdmL, 40; Apol,t%^ 3S.
2. Cureton, p. 48 et suiv.
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{Ad 165] HARC-AURËLE. 187
des torts envers leur souverain, et les uns envers les au-
tres. Ainsi, grâce à la connaissance et à la crainte de Dieu,
tout le mal peut être supprimé de l'État.
Si le souverain, en efiet, n'agit pas injustement envers
ses sujets, et si ses sujets n'agissent pas injustement envers
lui, ni les uns envers les autres, il est clair que tout le
pays vit en paix« et il en résulte de grands biens ; car,
de la sorte, le nom de Dieu est loué edtre tous. Le premier
devoir du souverain, ce qui le rend le plus agréable à Dieu,
-est donc de délivrer de Terreur le peuple qui lui est sou-
mis. Tous les maux, en effet, viennent de l'erreur, et
Terreur capitale est de méconnaître Dieu et d'adorer à sa
place ce qui n'est pas Dieu.
On voit combien Méliton est peu éloigné des dan-
gereux principes qui domineront à la fin du iv* siècle
et feront l'empire chrétien. Le souverain érigé en
protecteur de la vérité, employant tous les moyens
pour faire triompher la vérité, voilà l'idéal que Ton
rêve. Nous retrouverons les mêmes idées dans l'Apo-
logie adressée à Marc-Aurèle *. L'intolérance dog-
matique, l'idée qu'on est coupable et désagréable èk
Dieu en ignorant certains dogmes est franchement
avouée. Méliton n'admet aucune excuse pour l'ido-
lâtrie. Et ceux qui disent que l'honneur rendu aux
idoles se rapporte à la personne qu'elles représentent,
4. C'est ici la meilleure preuve de rauthenticité du traité cod-
servé en syriaque.
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188 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
et ceux qui se contentent de dire : « Cest le culte
de nos pères » , sont également coupables.
Eh quoi 1 ceux à qui leurs pères ont laissé la pauvreté
s'interdisent-ils de s'enrichir? Ceux que leurs parents n'ont
pas instruits se condamnent-ils à ignorer ce que leurs
pères ignoraient^ ? Les Gis d'aveugles ne refusent pas de
voir, ni les fils des boiteux de marcher... Avant d'imiter
ton père, cherche s'il a été dans la bonue voie. S'il a été
dans la mauvaise, prends la bonne, pour que tes fils t'y
suivent à leur tour. Pleure sur ton père, qui est engagé
dans la voie du mal, pendant que ta tristesse peut le sau-
ver encore. Quant à (es fils, dis-leur : « Il y a un Dieu, père
de toute chose, qui n'a pas commencé, qui n'a pas été
créé, qui fait tout subsister par sa volonté. »
Nous verrons bientôt la part que prit Méliton à
la controverse de la Pâque et à l'espèce de mode qui
porta tant d'esprits distingués à présenter des écrits
apologétiques à Marc-Aurèle. Son tombeau se mon-
trait à Sardes, comme celui d'un des justes les plus
sûrs de ressusciter à l'appel du ciel *. Son nom resta
très respecté chez les catholiques, qui le tinrent pour
une des premières autorités de son siècle*. Son
éloquence surtout fut vantée, et les morceaux que
nous avons de lui sont, en effet, très brillants^. Une
4. MélitOD semble ici se souvenir de saint Justin, Apol. I, {%
2. Polycrate, dans Eus., V, xxiv, 5.
3. Eusèbe, VI, xni, 9.
4. Elegans el declamaiorium ingenium. Tertullien, dans
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[An 165] MâRG-AURÈLE. 189
théologie comme la sienne, où Jésus est à la fois
Dieu et homme, était une protestation contre Mar*
cion, et dut en même temps plaire aux adversaires
d'Artémon et de Théodote le corroyeur *. Il connais-
sait rÉvangile dit de Jean, et identifiait Christqs
avec le l^gos, le mettant au second rang derrière le
Dieu unique, antérieur et supérieur à tout *. Son
traité où le Christ était présenté comme un être créé '
dut surprendre ; mais sans doute on le lut peu, et
ce titre scandaleux fut altéré de bonne heure ^. Au
IV* siècle, quand l'orthodoxie fut devenue plus soup-
çonneuse, on cessa de copier ces écrits tant admirés
deux cents ans auparavant. Plusieurs passages sans
doute parurent peu conformes à la foi de Nicée. La
saint Jérôme, De viris ilL, 24. Voir surtout les fragments de
fÂpologie, dans Eusèbe, et les fragments syriaques, Curelon,
p. 52-54; Pitra, H, p. lvi-lx. Le morceau Gureton, p. 53-54;
Pilra, II, p. Lix-LX, est plus frappant encore; mais il n'est pas de
Méliion. Ailleurs, on le donne comme dlrénée (Pitra, I, p. 3-6),
et il n'est peut-être ni de l'un ni de l'autre. Land, Anecd. Syr.,
I, p. 34 ; Otto, IX, p. 449 et suiv.
4. Petit Labyrinthe, cité par Eus., V, xxvni, 5; passage de
Méliton cité par Anastase (Pitra, II, p. lxi ; Otto, IX, p. 446, 444
et suiv.); passage syriaque, dans Gureton, p. 52, et Pitra, II,
p. LVi-LVii ; Otto, IX, p. 449.
2. Fragment de V Apologie dans la Chronique pascale, p. 259^
édil. Du Gange.
3. ncpi xTiotMC X9il ^cv^aiwc X919TGÛ.
4. Voir Busôbe, IV, xxvi, 2, édit. de Heinichen.
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190 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
fortune de Méliton fut celle de Papias et de tant
d'autres docteurs du ii* siècle, vrais fondateurs, les
premiers des Pères en réalité, et qui n'eurent d'auti-e
tort que de ne pas avoir deviné d'avance ce qui de-
vait un jour être réglé par les conciles.
Glaudius Apollinaris, ou Apollinaire S maintenait
réclat de l'Église d'Hiérapolis, et, comme Méliton^
joignait la culture littéraire et philosophique à la
sainteté. Son style passa pour excellent, et sa doc-
trine pour la plus pure. Par son éloignement du
judéo-christianisme et son goût pour l'Évangile de
Jean, il appartenait au parti du mouvement plus qu'à
celui de la tradition. Comme ce fut le mouvement
qui triompha, ses adversaires ne furent dès lors que
des arriérés. Nous le verrons, presque en même
temps que Méliton, présenter une Apologie à Marc-
Aurèle. Il écrivit cinq livres adressés aux païens,,
deux contre les juifs, deux sur la Vérité, un sur la
Piété, sans parler de beaucoup d'autres ouvrages
qui n'arrivèrent pas à une grande publicité , mais
4. SérapîOQ d'Antioche, dans Eus., V, xix, 2; Eusèbe, lY^
XXI ; XXVI, 4; xxvii; V, v, 4; xvi, 4; xix, 4-2; Chron,, édit.
Schœne, p. 473; saint Jérôme, De viris ilLj 26; Epist., 84;
Théodoret, Hœr. fab., I, 24; III, 2; Socrale, III, 7; Nicé-
phorc, IV, 44 ; X, 44; Chron. d'Alex., p. 6 et saiv., 263 (Da
Gange) ; Photios, cod. xiv; Otto, Corpus Apol., IX, p. 478 ei
suiv.
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[An 165] MARC-AURÈLE. i9t
furent très estimés de ceux qui les lurent. Apollinaire
combattit énergiquement le montanisme et fut peut-
être révoque qui contribua le plus h sauver l'Église
du danger que lui faisaient courir ces prédîcants»
Les excès des encraliles le trouvèrent aussi fort
sévère. Un mélange étonnant de bon sens et de litté*
rature» de fanatisme et de modération caractérisait
ces hommes extraordinaires, vrais ancêtres de Té-
vêque lettré, politiques habiles, tout en ayant l'air
de n'écouter que l'inspiration du ciel, opposés aux
violents, tout en étant eux-mêmes des violents.
Grâce aux douceurs menteuses d'un langage libéral,
ces Dupanloups anticipés prouvèrent que les calculs
mondains les plus raffinés n'excluent pas l'illumi-
nisme le plus bizarre, et qu'avec une parfaite honnê-
teté, on peut réunir en sa personne toutes les appa-
rences de l'homme raisonnable et tous les entraîne-
ments de l'exalté.
Miltiade, comme Apollinaire, grand adversaire
des montanistes> fut aussi un écrivain fécond. Il com-
posa deux livres contre les païens, deux livres contre
les juifs, sans oublier une Apologie adressée aux
autorités romaines ^ Musanus combattit les encra-
4. Eusèbe, Y, ch.xyn;.Tertâ]lieD, M Val.y 5 ; saint Jérôme,
De inrw ilL, 39; Chron. d'Alex., p. 863 (Du Gange); Otlo^
Corpui apoL, t. IX, p. 364 et suiv.
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192 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 165]
tites, disciples de Tatien ^ Modeslus s'appliqua sur-
tout à dévoiler les ruses et les erreurs de Marcioo ' •
Polycrale, qui, plus tard, devait présider en quelque
sorte à l'Église d'Asie, brillait déjà par ses écrits*.
Une foule de livres se produisaient de tous les côtés*.
Jamais peut-être le christianisme n'a plus écrit
que durant le u* siècle en Asie. La culture litté-
raire était extrêmement répandue dans cette pro-
vince ; l'art d'écrire y était fort commun, et le chris-
tianisme en profitait. La littérature des Pères de
l'Église commençait. Les siècles suivants ne dé-
passèrent pas ces premiers essais de l'éloquence
•chrétienne ; mais, au point de vue de l'orthodoxie,
les livres de ces Pères du ii* siècle offraient plus
d'une pierre d'achoppement. La lecture en devint
suspecte; on les copia de moins en moins, et ainsi
presque tous ces beaux écrits disparurent, pour faire
place aux écrivains classiques, postérieurs au concile
deNicée, écrivains plus corrects comme doctrine, mais,
en général, bien moins originaux que ceux du u* siècle.
4 . Eusèbe, IV, H. E,, ch. xxi et xxvni; Chron,, édit. Schœne,
p, 177; saint Jérôme, De viris *//., 31; Théodoret, Hœr. fab.,
1,21.
2. Eusèbe, IV, ch. xxi et xxT.
3. Eusèbe, Y, xxiv ; saint Jérôme, De viris ill., 4o ; Labbe»
€onc., I, p. 600.
4. Eusèbe, IV, ch. xxi, xxv.
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[An 165] MARC-AURÈLB. i^
Un certain Papirius, dont on ignore le siège épis-
copal, était extrêmement estimé ^ Thraséas, évêque
d*Euménie, dans la région du haut Méandre, eut la
gloire la plus enviée, celle du martyre. Il souiïrit
probablement à Smyrne, puisque c'est là qu'on hono-
rait son tombeau \Sagaris% évéque de Laodicée,
sur le Lycus, eut le même honneur sous le procon-
sulat de L. Sergius Paullus vers Tannée 165. Lao-
dicée conserva précieusement ses restes*. Son nom
resta d'autant plus fixé dans le souvenir des Églises,
que sa mort fut l'occasion d'un épisode important
se rattachant à l'une des plus graves questions du
temps.
4. Polycrale, dans Eus., V, xxiv, 5.
2. Ibid,, V, XXIV, 4; Apollonius, dans Eus., V, xviii, 43.
3. Sur ce nom, en Asie Mineure, voyez Corpus inscr. gr.^
3973, 4066, et Pape, 8. h. v. Pour Papirius, n» 4070, et Pape.
4. Méliton, dans Eus., IV, xxvi, 3; Polycrale, dans Eusèbe,
V, XXIV, 5. Eusèbe écrit à tort : ^cpcutXXîcu pour Scp^^cu. Rufin
donne Servius. Voir Borghesi, Œuvres, VIIÏ, p. 503 et suiv. ;
Waddington, Fastes, p. 226 et suiv. Le proconsulat de Sergius
Paullus dut tomber en 464, 465 ou 466.
13
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CHAPITRE XII.
LA QUESTION DE LA PAQUB.
Le hasard voulut que Texécution de Sagaris
coïncidât presque avec la fête de Pâques ^ Or la fixa-
tion de cette fête donnait lieu à des difQcullés sans
fin. Privée de son pasteur, l'église de Laodicée tomba
dans des controverses insolubles. Ces controverses
tenaient à l'essence même du développement du
christianisme et ne pouvaient être évitées. A force
de charité réciproque, on avait réussi à jeter un voile
sur la profonde différence des deux christianismes,
— d'une part, le christianisme qui s'envisageait
comme une suite du judaïsme, — d'une autre part,
4. Fragments deMéliton, dans Eus., IV, xxvi, 3; fragments
d'Apollinaire, dans la Chronique pascale, p. 6 et suiv.; lettre de
Polycrate, dans Eus., V, 24; Clément d*AIex., cité par Eusèbe,
IV, XXVI, 4, et VI, XIII, et dans la Chronique pascale, p. 7;
saint Ilippolyle, cité par la Chronique pascale, p. 6. Cf. Corpus
ifiscr.gr., n« 8613; Eusèbe, V, 24; Ëpiph., l, lxx, 40; So-
crate, V, 24 .
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[An 166] MARC-AURÈLE. 195
le christianisme qui s'envisageait comme la destruc-
tion du judaïsme. Mais la réalité est moins flexible
que l'esprit. Le jour de la Pâque était entre les Églises
chrétiennes la cause d'un profond désaccord. On ne
jeûnait pas, on ne priait pas le même jour. Les uns
étaient encore dans les larmes, quand les autres chan-
taient des cantiques de triomphe. Même les Églises
que ne séparait aucune question de principes étaient
embarrassées. Le cycle pascal était si mal fixé, que
des Églises voisines, comme celles d'Alexandrie et
de Palestine, s'écrivaient au printemps pour se bien
entendre et célébrer la fête le même jour et en plein
accorda Quoi de plus choquant, en effet, que de voir
telle Église plongée dans le deuil, exténuée par le
jeune, tandis que telle autre nageait déjà dans les
joies de la résurrection ? Les jeûnes qui précédaient
la pâque, et qui ont donné origine au carême, se
pratiquaient aussi avec les plus grandes diversités*.
C'était l'Asie qui était la plus agitée de ces con-
troverses. Nous avons déjà vu la question traitée, il
y a dix ou douze ans, entre Polycarpe et Anicet \
Presque toutes les Églises chrétiennes, ayant à leur
tête l'Église de Rome, avaient déplacé la pâque, ren-
4. Lettre de Narcisse, dans Eus., V, xilv.
2. Irénée, dans Eus., Y, xxiv, 42 et 43.
3. V. l'Église chrétienne^ p. 445 et suiv.
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190 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [4n 166]
voyant celle fêle au dimanche qui venail après le
i& de nisan et ridenlifiant avec la fête de la résur-
rection. L'Asie n'avait pas suivi le mouvement; sur
ce point, elle était restée, si on peut le dire, arriérée.
La majorité des évêques d'Asie, fidèle à la tradition
des anciens Évangiles, et alléguant surtout Matthieu»
voulait que Jésus, avant de mourir, eût mangé la
pâque avec ses disciples le i/j. de nisan; ils célébraient
en conséquence celte fête le même jour que les juifs,
quelque jour de la semaine qu'elle tombât. Ils allé-
guaient, en faveur de leur opinion, V Évangile^ , l'au-
torité de leurs prédécesseurs, les prescriptions de la
Loi, le canon de la foi et surtout l'autorité des apôtres
Jean.et Philippe, qui avaient vécu parmi eux, sans
s'arrêter pour Jean à une singulière contradiction *.
Il est plus que probable, en effet, que l'apôtre Jean
célébra toute sa vie la pâque le 14 de nisan ; mais,
dans l'Évangile qu'on lui atlribuail, il semble ensei-
gner une tout autre doclrine, traite dédaigneuse-
ment l'ancienne pâque de fête juive', et fait mourir
Jésus le jour même où l'on mangeait l'agneau, comme
4. Polycr., dans Eus., V, xxiv, 6.
2. Polycrate, par exemple, qai fait de Jean un partisan de
Tusagejulf, admet cependant le quatrième Évangile (circonstance
de riwl TO OT^ÔCÇ).
3. Tb irâo^a, i icpnn tmv {cu^otttv. Jean, VI, 4. Cf. Col., u, 46.
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[An 166] MARC-AURÈLE. 197
pour indiquer ainsi la substitution d*un nouvel agneau
pascal à l'antique ^
Polycarpe, nous l'avons vu, suivait la tradition
de Jean et de Philippe. Il en était de même de Thrà-
séas, de Sagaris, de Papirius, de Méliton. Les mon-
tanistes étaient aussi, sans doute, du même avis'.
Mais l'opinion de l'Église universelle devenait chaque
jour plus impérieuse et plus embarrassante pour ces
obstinés. Apollinaire d'Hiérapolis s'était, à ce qu'il
semble, converti à la pratique romaine ^ Il repous-
sait la pâque du i& de nisan, comme un reste de
judaïsme, et alléguait, pour soutenir son opinion,
l'Évangile de Jean*. Méliton, voyant l'embarras
des fidèles de Laodicée, privés de leur pasteur,
4. C'était déjà Tavis de Paul. Cf. I Cor., v, 7; Gai., iv, 9-44;
Rom., XIV, 3.
2. Eptph., L, 4; saint Pacien, EpisL, i, 2; Zonaras, In Ca-
nones, p. 78 (Paris, 4648); Gebh. et Harn., Pair, aposl., II,
p. 469, note; Tillemont, Mém,, II, p. 447-448, 672 et suiv.
3. Au premier coup d'œil, la question semble posée, en Asie,
entre conserver la célébration de la P&qae et supprimer totale-
ment cette fêle. Nous ne croyons pas, cependant, qu'aucune fa-
mille chrétienne ait jamais voulu supprimer absolument la fête
de Pâque, pas plus que le sabbat. En Asie, comme à Rome, il
s'agissait d'une translation qui empêchât la coïncidence av^
la fête juive.
4. Il y a des doutes sur l'opinion précise d'Apollinaire ; ma's,
s'il avait_été d'accord avec Méliton et les autres évoques, son
nom figurerait dans la lettre de Polycrate (Eus., V, 24). Cota^
parez Clément d'Alexandrie ( lans Eus.^ lV,ixvi, 4; VI, xiii, 3, 9),
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198 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 166]
écrivit pour eux son ouvrage sur la Pâque, où il
maintenait la tradition du l/j. de nisan^ Apolli-
naire garda une modération qui ne fut pas toujours
mitée'. L'opinion universelle d'Asie resta fidèle à la
tradition judaïsante ; la controverse de Laodicée et
la manifestation d'Apollinaire n'eurent pas de con-
séquences immédiates*. Les parties reculées de la
Syrie, à plus forte raison les judéo-chrétiens et les
ébionites, restèrent également fidèles à l'observance
juive. Quant au reste du monde chrétien, entraîné
par l'exemple de l'église de Rome, il adopta l'usage
antijudaîque. Même les Églises d'origine asiatique
des Gaules, qui d'abord avaient sans doute célébré
la pâque le H de nisan *, se rangèrent promptement
au calendrier universel, qui était le calendrier vrai-
ment chrétien. Le souvenir de la résurrection rem-
qui, défendant Topinion contraire aux quartodécimans, semble
combaltre Méliton, non Apollinaire. Enfin l'auteur de la Chro--
nique pascale, adversaire des quartodécimans, cite en sa faveur
Apollinaire, Clément, Hippolyte, mais non Méliton.
4. Eus., IV, XXVI, 8-3; V, xxiv, 6.
5. Eusèt>e (ch. xxvii) ne parle pas d'un traité d'Apollinaire
sur la Pâque; mais la citation de la Chronique pascale prouve
que révéque d'fliéropolis avait traité la question, peut^tre dans
ses deux traités Contre les juifs,
3. En 496, Topinion quartodécimane est celle de « toutes les
Églises d'Asie ». Eus., V, xxiii, 4.
4. Irénée, dans Eus., Y, xxiv, 44.
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[An 166] MARC-ÂURÈLE. 19»
plaça tout à fait celui de la sortie d'Egypte, comme
celui de la sortie d'Egypte avait remplacé le sens
purement naturaliste de l'antique pasAA sémitique,
la fête du printemps.
Vers l'an 196, la question se représenta plus vive
que jamais S Les Églises d'Asie persistaient dans leur
vieil usage. Rome, toujours ardente pour l'unité,
voulut les réduire. Sur l'invitation du pape Victor',
on tint des réunions d'évêques; une vaste correspon-
dance fut échangée. Eusèbe eut entre les mains l'é-
pitre synodale du concile de Palestine, présidé par
Théophile de Césarée et Narcisse de Jérusalem, la
lettre du synode de Rome, contresignée par Victor, les^
lettres des évêques du Pont, que Palma présida comme-
étant le plus ancien, la lettre des Églises de Gaule,,
dont Irénée était l'évêque, enfin, celles des Égh'ses-
d'Osrhoène, sans parler des lettres particulières de
plusieurs évêques, notamment de Bacchylle de Co-
rinthe. On se trouva unanime pour la translation de
Pâques au dimanche ^ Mais les évêques d'Asie, forts-
4. Eus., H, E,, V, ch. XXIII, xxiv, xxv; saint Jérôme, Chron,^
Schœne, p. 474, 477; De viris ilL, 35, 43-45; Ânatolius, dans-
Gilles Boucher, De cycL VicL, p. 443 et suiv.; Conciles de Labbe,.
I, p. 600; Photius, cod. cxx.
5. Polycrate, dans Eus., V, xxiv, 8.
3. Eusèbe ne parle cependant pas d'Antioche. Saint Athanase
dit qu'à l'époque du concile de Nicëe, la Syrie, la Gilicîe et la
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200 ORIGINES DO GHRISTIANISHE. [Aq 166]
de la tradition de deux apôtres et de tant d* hommes
illustres, ne voulurent pas céder. Le vieux Polycrate,
évêque d'Éphèse, écrivit en leur nom une lettre assez
acerbe à Victor et à l'Église de Rome ^
C'est nous qui sommes fidèles à la tradition, sans y
rien ajouter, sans en rien retrancher. Cest en Asie que
reposent ces grands hommes bases', qui ressusciteront
au jour de Tapparition du Seigneur, en ce jour où il
viendra du ciel avec gloire pour ressusciter tous les saints:
Philippe, celui qui fit partie des douze apôtres, qui est
enterré à Hiérapolis, ainsi que ses deux filles, qui vieilli-
rent dans la virginité, sans parler de son autre fille, qui
observa dans sa vie la règle du Saint-Esprit ', et qui repose
à Éphëse ; — puis Jean, celui dont la tête s'inclina sur la
poitrine du Seigneur, lequel fut pontife portant lepètcUon^^
et martyr, et docteur ; celui-là aussi est enterré à Éphèse ;
— puis Polycarpe, celui qui fut à Smyrne évêque et martyr;
— puis Thraséas, à la fois évêque et martyr d'Eumënie,
qui est enterré à Smyrne. Pourquoi parler de Sagaris, évêque
et martyr, qui est enterré à Laodicée, — et du bienheu-
reux Papirius, — et de Méiiton, le saint eunuque^ qui ob-
Mésopotamie célébraient la fête avec les juifs. Athanase, De syn,,
p. 749; Ad Afros, p. 892, édiU Bénéd.
4. Eus., V, XXIV, % suiv.; cf. III, xxxi, 3.
2. Mi'yoéXa arotxila.
3. Cette eipression implique une vie ascétique, assujettie à
une règle. Voyez ci-dessus, p. 483, note 4.
4. V. l'Aniechrist, p. 209.
5. Voir VÉgL ehréL, p. 436. Le mot eunuque, dans le lan-
gage ecclésiastique du ii« et du ni* siècle, veut dire souvent
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[An 166] HARC-AURÈLE'. 20i
sèrva en tout la règle du Saint-Esprit, lequel repose à
Sardes, attendant Tappel céleste qui le fera ressusciter
d'entre les morts? Tous ces hommes-là célébrèrent la pàque
le quatorzième jour, selon l'Évangile, sans rien innover,
suivant la règle de la foi. Et moi aussi, j'ai fait de même,
moi Polycrate, le plus petit de vous tous, conformément à
la tradition de mes parents, dont quelques-uns ont été
mes maîtres (car il y a eu sept évêques dans ma famille ; je
suis le huitième); et tous ces parents vénérés solennisaient
le jour où le peuple commençait à s'interdire le levain. Moi
donc, mes frères, qui compte soixante-cinq ans dans le Sei-
gneur^, qui ai conversé avec les frères du monde entier,
qui ai lu d'un bout à l'autre la sainte Écriture, je ne per-
drai pas la tête, quoi que Ton fasse pour m'eiïrayer. De
plus grands que moi ont dit : « Mieux vaut obéir à Dieu
qu'aux hommes... » Je pourrais citer les évêques ici pré-
sents, que, sur votre demande, j'ai convoqués; si j'écrivais,
leurs noms, la liste serait longue. Tous étant venus me
voir, pauvre chétif que je suis, ont donné leur adhésion à
ma lettre, sachant bien que ce n'est pas pour rien que je
porte des cheveux blancs, et assurés que tout ce que je
fais, je le fais dans le Seigneur Jésus.
Ce qui prouve que la papauté était déjà née et
bien née, c'est l'incroyable dessein que les termes un
peu âpres de cette lettre inspirèrent à Victor. Il pré-
tendit excommunier, séparer de l'Église universelle
célibataire. Athénag., 33; Clém. d'Alex., Slrom,, III, 43; ConsUl.
aposL, VIII, 40; Tert., De cullu fem., II, 9. Cf. Matth., xix, 4Î.
4. Comparez uoe expreesion analogue dans la bouche de saint
Polycarpe {l* Église. chréL, p. 457), pour désigner son âge.
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202 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 166)
la province la plus illustre, parce qu'elle ne faisait
pas plier ses traditions devant la discipline romaine.
Il publia un décret en vertu duquel les Églises d'Asie
étaient mises au ban de la communion chrétienne**
Mais les autres évoques s'opposèrent à cette mesure
violente et rappelèrent Victor à la charité*. Irénée
de Lyon, en particulier, qui, par la nécessité du
monde où il se trouvait transporté, avait accepté,
pour lui et pour ses Églises des Gaules, la coutume
occidentale, ne put supporter la pensée que les
Églises mères d^Asie, auxquelles il se sentait attaché
par le fond de ses entrailles, fussent séparées du
corps de l'Église universelle. 11 dissuada énergi-
quement Victor d'excommunier des Églises qui s*en
tenaient h. la tradition de leurs pères, et lui rappela
les exemples de ses prédécesseurs plus tolérants :
Oui, les anciens qui présidèrent avant Soter à TÉglise que
tu conduis iDaintenant, nous voulons dire Plus, Hygin,Të-
lesphore, Xyste, n'observèrentpas la pâque juive et ne per-
mirent pas à leur entourage de l'observer ; mais, tout en ne
Tobservant pscs, ils n'en gardaient pas moins la paix avec
les membres des Églises qui Tobservalent, quand ceux-ci
venaient vers eux, quoique cette observance, au milieu de
gens qui n'observaient pas, rendit le contraste plus frappant.
Jamais personne ne fut repoussé pour ce motif ; au con-
4. STDXlTt6tt ^là 7pai(AU.«TC»V dbcCtYMVIQTOUÇ àvOXDpUTTttV.
s. Eusèbe eut leurs lettres entre les mains.
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[An 166] HARG-AURÈLE. 30$
traire, les anciens qui t'ont précédé; lesquels, je le répète,,
n'observaient pas, envoyaient l'eucharistie aux anciens des
Églises qui observaient*. Et, quand le bienheureux Polycarpe
vint à Rome sous Anicet, tous deux se donnèrent dès TaborJ
le baiser de paix ; ils avaient entre eux quelques petites
difficultés; quant à ce point-là^ ils n'en firent pas même
l'objet d'une discussion. Car ni Anicet n'essaya de persuader
à Polycarpe d'abandonner une pratique qu'il avait toujours
gardée et qu'il tenait de son commerce avec Jean, le dis-
ciple du Seigneur, et avec les autres apôtres; ni Polycarpe
n'essaya d'entraîner Anicet, celui-ci disant qu'il devait
garder la coutume des anciens qui l'avaient précédé. En
cet état de choses, ils communièrent l'un avec l'autre, et,,
dans réglise, Anicet céda à Polycarpe la consécration eucha-
ristique, pour lui faire honneur, et ils se séparèrent l'un*
de l'autre en pleine paix, et il fut constaté que les obser*
vants comme les non observants étaient, chacun de leur
côté, en concorde avec l'Église universelle.
Cet acte de rare bon sens, qui ouvre si glorieu-
sement les annales de l'Église gallicane, empêcha le-
schisme de l'Orient et de l'Occident de se produire
dès le n' siècle. Irénée écrivît de tous les côtés-
aux évêques, et la question demeura libre pour les
Églises d'Asie. Naturellement, Rome continua sa pro-
pagande contre la pâque du ik de nisan. Un prêtre
romain, Blastus, qui prétendit établir l'usage asia-
4. Voir la note de Valois et les raisoos qu'il donne contre Tio-
terprétation de Beatus Rhenanus, récemment soutenue par H. l'abbé
Duchesne. Revue des quesL hisL, 4«' juillet 4880, p. 42-43.
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204 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 166J
tique à Rome, fut excommunié; Irénée le combattit ^
On ne s'interdit pas l'usage de documents apocry-
phes*. La pratique romaine gagnait de jour en jour *•
La question ne fut tranchée que par le concile
de Nicée*. Dès lors, on fut hérétique pour suivre
la tradition de Jean, de Philippe, de Polycarpe, de
Méliton. Il arriva ce qui était déjà arrivé tant de fois.
Les défenseurs de l'ancienne tradition se trouvèrent
par leur fidélité même mis hors l'Église, et ne furent
plus que des hérétiques, hsquartodécimans^.
Le calendrier juif offrait des difficultés, et, dans
les pays où il n'y avait pas de juifs, on eût élé em-
barrassé pour déterminer le 44 de nisan. On con-
4. Irénée, dans Eas.^V, ch. xv etxx, 4; Tertallien (ut fertur],
Prœscr,, ch. 53.
2. Liber ponti/icaliSjkVdiTt. Pius (cf. Behm, IHrt, p. 6-8;
Gebh. et Harn., ad Hermam, p. 469, note); Ps^udo-Poiycarpe,
dans Gebh. et Harn., Patres aposL, II, p. 469-470.
3. L'auteur des Philosophumena {Ylll^ 5, 48] met les parti-
sans du 44 de nisan parmi les hérétiques, mais en les qualifiant
seulement de « gens disputeurs et ignorants ».
4. Firmilien, inter Cypr. EpisL, 75; Anatolius, dans Gilles
Bouclier, De cycL, p. 445; Athanase, L c; Eusèbe, Vita ConsU,
m, 48, 49; Epiph., lxx, 9, 40; Sozoraèoe, I, 46, 47; Labbe,
Conc, II, col. 564.
5. Epiph., l; Théodoret, Hœr. fab., III, 4; Hist. rel, 3;
Labbe, Conc., II, 954 ; Tiliemont, II, p. 447-448; III, p. 440-44t;
-Pitra, SpiciL Soi,, I, p. xii-xiv, 44-45. Le système proposé par
M. Tabbé Duchesne (mém. précité) me parait en contradiction
avec ces textes, surtout avec Epiph., l.
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[An 166] MARG-ÂURÈLB. 205
vint que le dimanche de la résurrection serait le
dimanche qui correspond ou qui succède à la première
lune devenue pleine après Téquinoxe du printemps.
Le vendredi précédent devint naturellement le jour
mémorial de la Passion ; le jeudi, celui de Tinstitution
de la Cène. La semaine sainte s'établit ainsi d'après U
tradition des anciens Évangiles, non d'après TÉvan-
gile dit de Jean. La Pentecôte, devenue la fête du
Saint-Esprit, tombait le septième dimanche après
Pâques, et le cycle des fêtes mobiles de l'année chré-
tienne se trouva fixé uniformément pour toutes les
Églises, jusqu'à la réforme grégorienne.
La procédure qu'entraîna le débat eut plus d'im*
portance que le débat lui-même. A propos de ce dif-
férend, en effet, l'Église fut amenée à une notion plus
claire de son organisation. Et, d'abord, il fut évident
que le laïque n'était plus rien. Seuls les évêques in-
terviennent dans la question, émettent un avis. Les
évêques se réunissent en synodes provinciaux, pré-
sidés par l'évêque de la capitale de la provinces
(l'archevêque de l'avenir) , quelquefois par le plus an-
cien. L'assemblée synodale aboutit à une lettre qu'on
expédie aux autres Églises. Ce fut donc comme un
rudiment d'organisation fédérative, un essai pour ré-
soudre les questions au moyen d'assemblées provin-
4. Ainsi révoque de Césarée préside révoque de Jérusalem.
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iiOe ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 166]
ciales présidées par les évêques, et correspondant
ensuite entre elles. On chercha plus tard, dans les
pièces de cette grande lutte ecclésiastique, des pré-
cédents pour les questions de présidence des synodes
et de hiérarchie des Églises. Entre toutes les Églises,
celle de Rome paraît avoir un droit particulier d*ini-
tiative. Cette initiative s*exerce surtout en vue de
ramener les Églises à l'unité, même au risque des
schismes les plus graves. L*évêque de Rome s*at-
tribue le droit exorbitant de chasser de l'Ëglise toute
fraction qui maintient ses traditions particulières. Il
s'en fallut de peu que, dès Tan 196, ce goût exa-
géré pour l'unité n'amenât les schismes qui se sont
produits plus tard. Mais un grand évoque, animé du
véritable esprit de Jésus, l'emportait alors sur le
pape. Irénée protesta, se donna une mission de paix^;
et réussit à corriger le mal qu'avait fait l'ambition
romaine. On était encore loin de croire à l'infaillibi-
lité de l'évèque de Rome ; car Eusèbe déclare avoir
lu les lettres où les évéques blâmaient énergiquement
la conduite de Victor *.
4. Éirpto€tow. Eus., V, XXIV, 18; cf. ci-après, p. 315.
2. lUiKTixMTipoy xsAairrcpivttY tc5 BUtc^oç. Eus., V, XXIV, 4(K
Cf. Socrate, V, t%.
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CHAPITRE XIII.
DERNIÈBE RBCRUDESCBNGB DE UILLÉNARISME ET DE
PROPHÉTISME. — LES MONTANISTES.
Le grand jour, malgré les affirmations de Jésus
et des prophètes inspirés de lui, refusait de venir.
Le Christ tardait à se montrer ; la piélé ardente des
premiers jours, qui avait eu pour mobile la croyance
à celte prochaine apparition, s'était refroidie chez
plusieurs. C'est sur la terre telle qu'elle est, au sein
même de cette société romaine, si corrompue, mais
si préoccupée de réforme et de progrès, qu'on son-
geait maintenant à fonder le royaume de Dieu. Les
mœurs chrétiennes, du moment qu'elles aspiraient à
devenir celles d'une société complète, devaient se
relâcher en plusieurs points de leur sévérité primi-
tive. On ne se faisait plus chrétien, comme dans les
premiers temps, sous le coup d'une forte impression
personnelle; plusieurs naissaient chrétiens. Le con-
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208 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 167]
traste devenait chaque jour moins tranché entre l'É-
glise et le monde environnant. Il était inévitable que
des rigoristes trouvassent qu'on s'enfonçait dans la
fange de la plus dangereuse mondanité, et qu'il s'éle-
vât un parti de piétîstes pour combattre la tiédeur gé-
nérale, pour continuer les dons surnaturels de l'Église
apostolique, et préparer l'humanité, par un redouble-
ment d'austérités, aux épreuves des derniers jours.
Déjà nous avons vu le pieux auteur d'Hermas
pleurer sur la décadence de son temps et appeler de
ses vœux une réforme qui fît de l'Église un couvent
de saints et de saintes. Il y avait, en effet, quelque
chose de peu conséquent dans l'espèce de quiétude
où s'endormait l'Église orthodoxe, dans cette morale
tranquille à laquelle se réduisait de plus en plus
l'œuvre de Jésus. On négligeait les prédictions si pré-
cises du fondateur sur la fin du monde présent et sur
le règne messianique qui devait venir ensuite. L'ap-
parition prochaine dans les nues était presque ou-
bliée. Le désir du martyre, le goût du célibat, suites
d'une telle croyance, s'affaiblissaient. On acceptait
des relations avec un monde impur, condamné à
bientôt finir ; on pactisait avec la persécution, et l'on
cherchait à y échapper à prix d'argent. Il était inévi*
table que les idées qui avaient formé le fond du chris-
tianisnie naissant reparussent de temps en temps, au
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[An 167] MàRC-AURÈLB. 209
milieu de cet affaissement général, avec ce qu'elles
avaient de sévère et d^effrayant. Le fanatisme, que
mitigeait le bon sens orthodoxe, faisait des espèces
d'éruptions, comme un volcan comprimé.
Le plus remarquable de ces retours fort naturels
vers Tesprit apostolique fut celui qui se produisit en
Phrygîe, sous Marc-Aurèle*. Ce fut quelque chose
de tout k fait analogue à ce que nous voyons se
passer de notre temps, en Angleterre et en Amérique,
chez les irvingiens et les saints des derniers jours.
Des esprits simples et exaltés se crurent appelés à
renouveler les prodiges de l'inspiration individuelle,
en dehors des chaînes déjà lourdes de T Église et de
4. La date de Tapparition du mcntanisme est incertaine. La
seule autorité sérieuse est celle de l'anonyme cité par Eusèbe,
{H. E,, IV, XYi, 7), qui place cet événement sous ^e proconsuiat
de Gratus. Eusèbe, dans sa Chronique, suppose que ce proconsu-
lat tomba en 474 ou 472 (p. 472-473, Schœne} ; mais Eusèbe
faisait ces supputatioBS par à peu près, et nous avons yu (à pro-
pos des martyres de Polycarpe, de Justin et de Sagaris) qu'en ^
néral il rabaissait trop les dates. Aucune donnée ne permet,
d'ailleurs, de fixer le proconsulat de Gratus (Waddington, Fastes,
p. 237). Ce qui concerne Apollinaire (Eus., IV, chap. xxyii) conduit
vers 465-470. Ce qui concerne les martyrs de Lyon (Eusèbe,
V,iii, 4 : apti Tori icpûTov....) conduirait un peu plus tard; cepen-
dant le Phrygien Alexandre, qui semble avoir apporté à Lyon les
idées montanistes, était en Gaule a depuis plusieurs années » quand
il fut martyrisé en 477 (Eus., V, i, 49). Épiphane (Hobt., xliii, 4)
nous reporterait k Tan 456-457; mais Épiphane est ici confus et
contradictoire. Voir Hœr., xlviii, 4, 2 (cf. xlvi, 4) ; li, 33.
14
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210 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 167]
répiscopat. Une doctrine depuis longtemps répandue
en Asie Mineure, celle d'un Paraclet, qui devait venir
compléter l'œuvre de Jésus*, ou, pour mieux dire,
reprendre renseignement de Jésus, le rétablir dans
sa vérité, le purger des altérations que les apôtres et
les évoques y avaient introduites*, une telle doctrine,
dis-je, ouvrait la porte à toutes les innovations. L'É-
glise des saints était conçue comme toujours progres-
sive et comme destinée à parcourir des degrés suc-
cessifs de perfection. Le prophétisme passait pour
la chose du monde la plus naturelle. Les sibyllistes,
les prophètes de toute origine couraient les rues, et,
malgré leurs grossiers artifices, trouvaient créance et
accueil'.
Quelques petites villes des plus tristes cantons
de la Phrygie Brûlée, Tymium, Pépuze, dont le site
même est inconnu*, furent le théâtre de cet en-
thousiasme tardif. La Phrygie était un des pays de
l'antiquité les plus portés aux rêveries religieuses.
Les Phrygiens passaient, en général, pour niais et
simples \ Le christianisme eut chez eux, dès l'ori-
1. Jean, xiv, xv, xvi. Voir l'ÉgL chrtH., p. 69, 70.
2. Jean, xvi, 42, 44, 45.
3. Celse, dans Orig., Vil, 9, 44.
4. Ces petites localités n*ié4ciient pas loin d'Ouschak.
5. Saint Justin, Dial., 449; Cicéron, Pro Flacco, 27.
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[An 167] MARC-AURÈLE. 211
gine, un caractère essentiellement mystique et ascé-
tique *. Déjà, dans l'épître aux Colossiens, Paul
combat des erreurs où les signes précurseurs du
gnosticisme et les excès d'un ascétisme mal entendu
semblent se mêler. Presque partout ailleurs, le chri-
stianisme fut une religion de grandes villes ; ici,
comme dans la Syrie au delà du Jourdain, ce fut une
religion de bourgades et de campagnards. Un cer-
tain Montanus*, du bourg d'Ardabav, en Mysie, sur
les confins de la Phrygie, sut donner à ces pieuses
folies un caractère contagieux qu'elles n'avaient pas
eu jusque-là*.
Sans doute l'imitation des. prophètes juifs et de
ceux qu'avait produits la loi nouvelle, au début de
l'âge apostolique, fut l'élément principal de cette re-
naissance du prophétisme. Il s'y mêla peut-être aussi
^. V. Saint Paw^chap. xiii. Cf. Êpiph., xlvii, 4.
2. Ce nom n'était pas rare dans le nord de TÂsie Mineure,
particulièrement en Phrygie. C, I. G., 3662, 3858 e^ 4187; Le
Bas, n^ 755 (\cmonie). Les doutes qu'on a élevés sur la réalité
du personnage de Montanus sont dénués de fondements sérieux.
3. Canon de Muratori, lignes 83-84 (Hosse) ; Œuvres de Ter-
tullien, en général; Clémeot d' Alex., 5(ro;7>., IV, ch. xiii; Philo-
soph., VIII, 6, 19; X, 25, 26; Eusèbe, H, E., IV, 27; V, 3, 44,
46-49 (d'après des témoignages contemporains); Ëpiph., Hcsr,,
XLviii et xLix; Origène, Contre Celse, VU, 9; Philastre, Hœr,,
XXI ; Cyrille de Jér., Catéch,, xvi, 8; Praedestinatus, hœr. 26,
27, 28, 86; Macarius Magnes, IV, 45 (p. 484).
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212 ORIGINES DO CHRISTIANISME. [An 167]
un élément orgiastiqae et corybantique, propre au
pays, et tout à fait en dehors des habitudes réglées
de la prophétie ecclésiastique, déjà assujettie à une
tradition. Tout ce monde crédule était de race phry-
gienne, parlait phrygien ^ Dans les parties les plus
orthodoxes du christianisme, d'ailleurs, le miracu-
leux passait pour une chose toute simple** La révé-
lation n'était pas close ; elle était la vie de TEglise.
Les dons spirituels, les charismes apostoliques' se
continuaient dans beaucoup de communautés; on
les alléguait en preuve de la vérité* On citait Agab,
Judas, Silas, les filles de Philippe, Anmiias de Philar-
delphie, Quadratus * . comme ayant été favorisés de
l'esprit prophétique. On admettait même en principe
que le charisme prophétique durerait dans l'Église
par une succession non interrompue jusqu'à la venue
du Christ •. La croyance au Paraclet, conçu comme
une source d'inspiration permanente pour les fidèles,
entretenait ces idées. Qui ne voit combien une telle
4. Épipbane, xlviii, 14.
2. Eas., H, E», Y, m, 4; F Anonyme conlre les cataphryges,
dans Eus., Y, xvn, 4. Cf. Justin, DiaL, 44, 30, 39, 87 ; Irénée,
II, ch. 31, 38; Y, 6; Eus., H. E., Y, 7.
3. Eusèbe, Y, m, 4; ir^fo^oÇoiroifai xvi Oiîou x«p(tf{MiTOC.
4. L'Anonyme, dans Eus., //. E,, Y, xvii, 3. Cf. Eus., III,
xxxvn, 4 .
5. L'Anonyme, dans Eus. Y, xvii, 4.
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[An IdîJ MARC-AURÈLE. 213
croyance était pleine de danger? Aussi Tesprit de
sagesse qui dirigeait TÉglise tendaitril à subordonner
de plus en plus l'exercice des dons surnaturels à
Tautorité du presbytérat. Les évêques s'attribuaient
le discernement des esprits, le droit d'approuver les
uns, d'exorciser les autres. Cette fois, c'était un pro*
phétisme tout à fait populaire qui s'élevait sans la
permission du clergé, et voulait gouverner l'Église
en dehors de la hiérarchie. La question de Tautorité
ecclésiastique et de l'inspiration individuelle, qui
remplit toute l'histoire de l'Église, surtout depuis le
xvi* siècle, se posait dès lors avec netteté. Entre le
fidèle et Dieu, y a-t-il ou n'y a-t-il pas un inter-
médiaire? Montanus répondait non, sans hésiter.
« L'homme, disait le Paraclet dans un oracle de
Montanus ^ est la lyre, et moi, je vole comme l'ar-
chet; l'homme dort, et moi, je veille. »
Montanus justifiait sans doute par quelque supé-
riorité cette prétention d'être l'élu de l'Esprit. Nous
croyons volontiers ses adversaires quand ils nous
disent que c'était un croyant de fraîche date ; nous
admettons même que le désir de primauté ne fut pas
étranger à ses singularités. Quant aux débauches et
à la fin honteuse qu'on lui attribue, ce sont là les
4. Dans Épiph., haer. xlviii, 4.
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2Ï4 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 167]
calomnies ordinaires, qui ne manquent jamais sous
la plume des écrivains orthodoxes, quand il s'agit de
noircir les dissidents*. L'admiration qu'il excita en
Phrygie fut extraordinaire. Tel de ses disciples pré-
tendait avoir plus appris dans ses livres* que dans
la Loi, les prophètes et les évangélistes réunis. On
croyait qu'il avait reçu la plénitude du Paraclet;
parfois on le prenait pour le Paraclet lui-même, c'est-
à-dire pour ce Messie, en bien des choses supérieur
à Jésus, que les Églises d'Asie Mineure croyaient
avoir été promis par Jésus lui-même'. On alla jus-
qu'à dire : « Le Paraclet a révélé de plus grandes
choses par Montanus que le Christ par l'Évangile*. »
La Loi et les prophètes furent considérés comme
4 • Saint Jérôme, Epist, ad Clesiphontem (43) ; Isid. de Péluse,
EpisL, 4 ; saint Cyrille de Jér., Caléch.j xvi. 8. Les écrits anciens
contre Montanus, qu'Eusèbe possédait dans sa bibliotbèque, ne
mentionnaient pas le bruit qu'il eût été, avant sa conversion, prêtre
de Cybèle et qu'il méritât, comme dévot d'Âttis, Tépithète de
semivir. Didyme d'Alexandrie, De Triniiale, III, 41 ; saint Jé-
rôme, Ad Marc. (27), t. IV, V part., col. 65.
2. Le passage du Canon de Muratori, lignes 83-84, prouve
bien qu'il avait composé des livres.
3. Jean, xiv, zv, xvi. La doctrine des montanistes étant sur
tout le reste en opposition avec le quatrième Évangile, il est
douteux que leur notion du Paraclet fût un emprunt fait direc-
tement à cet Évangile. Ils pouvaient très bien en subir l'influence
sur un point particulier sans en posséder le texte.
4. Pseudo-Terlullien, De prœscr.j [52].
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[An I68J MâRC-ÂURÈLB. 215
Tenfance de la religion ; 1* Évangile en fut la jeu-
nesse ; la venue du Paraclet fut censée être le signe
de sa maturité.
Montanus, comme tous les prophètes de Talr
liance nouvelle, était plein de malédictions contre le
siècle et contre l'empire romain. Même le voyant de
69 était dépassé. Jamais la haine du monde et le désir
de voir s'anéantir la société païenne n'avaient été
exprimés avec une aussi naïve furie. Le sujet unique
des prophéties phrygiennes était le prochain juge-
ment de Dieu, la punition des persécuteurs, la des-
truction du monde profane, le règne de mille ans
et ses délices. Le martyre était recommandé comme
la plus haute perfection ; mourir dans son lit pas-
sait pour indigne d'un chrétien. Les encratites, con-
damnant les rapports sexuels, en reconnaissaient au
moins l'importance au point de vue de la nature;
Montanus ne prenait même pas la peine d'interdire
un acte devenu absolument insignifiant, du moment
que l'humanité en était à son dernier soir. La porte
se trouvait ainsi ouverte à la débauche, en même
temps que fermée aux devoirs les plus doux.
A côté de Montanus paraissent deux femmes.
Tune appelée tantôt Prisca, tantôt Priscille, tantôt
Quinlille, et l'autre. Maximille. Ces deux femmes,
qui, à ce qu'il paraît, avaient dû quitter l'état de
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216 ORIGINES OU CHRISTIANISME. [An 108]
mariage pour embrasser la carrière prophétique \
entrèrent dans leur rôle avec une hardiesse extrême
et un complet mépris de la hiérarchie. Malgré les
sages interdictions de Paul contre la participation
des femmes aux exercices prophétiques et extatiques
de l'Église, Prîscille et Maximille ne reculèrent pas
devant Téclat d'un ministère public. 11 semble que
l'inspiration individuelle ait eu, cette fois comme
d'ordinaire, pour compagnes la licence et l'audace*.
Priscille a des traits qui la rapprochent de sainte
Catherine de Sienne et de Marie Alacoque. Un jour,
à Pépuze, elle s'endormit et vit le Christ venir vers
elle, vêtu d'une robe éclatante et ayant l'apparence
d'une femme. Christ s'endormit à côté d'elle, et, dans
cet embrassement mystérieux , lui inocula toute
sagesse. Il lui révéla en particulier la sainteté de
la ville de Pépuze. Ce lieu privilégié était l'endroit
où la Jérusalem céleste, en descendant du ciel, vien-
drait se poser*. Maximille prêchait dans le même
sens, annonçait d'atroces guerres, des catastrophes,
des persécutions*. Elle survécut à Priscille, et mourut
4. ApolioDius, dans Eusèbe, V, xviii, 3.
2. L'Anonyme, dans Busèbe, V, xth, t.
3. Ëpiph., haer. rux, I. Cf. Apolloniaa, dans Bas., Y, \vw^
2; saint Cyrille de Jérus., Caléch,, xvi, 8.
4. L'Anonyme, dans Eus., Y, xvi, 48, 49.
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(A11168J MARC-AURÈLH. m
en soutenant qu'après elle il n'y aurait plus d'autre
prophétie^ jusqu'à la fin des temps*
Ce n'était pas seulement la prophétie, c'étaient
toutes les fonctions du clergé que cette chrétienté bi*
zarre prétendait attribuer aux femmes. Le presbytérat,
l'épiscopat, les charges de l'Église à tous les degrés
leur étaient dévolus. Pour justifier cette prétention,
on alléguait Marie, sœur de Moïse, les quatre filles
de Philippe, et même Eve, pour laquelle on plaidait
les circonstances atténuantes et dont on faisait une
sainte^. Ce qu'il y avait de plus étrange dans le culte
de la secte était la cérémonie des pleureuses ou
vierges iampadophores, qui rappelle à beaucoup
d'égards les « réveils » protestants d'Amérique. Sept
vierges portant des flambeaux, vêtues de blanc, en-
traient dans l'église, poussant des gémissements de
pénitence, versant des torrents de larmes et déplorant
par des gestes expressifs la misère de la vie humaine.
Puis commençaient les scènes d'illuminisme. Au mi-
lieu du peuple, les vierges étaient prises d'enthou-
i»asme, prêchaient, prophétisaient, tombaient en
extase. Les assistants éclataient en sanglots et sor-
taient pénétrés de componction'.
1. Épîph., ter. xivni, 8.
2. Épiph., XLix, 2,
3. Épiph., XLIX, 2; TertuHîen, De bapt,, A , 47-, Prœser. hœr.,
41. Cf. Gonc. de Laodicée, dans Mansi, Conc., II, ool. 569.
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218 ORIGINES DU CUHlSTlAiMSME. [An 168]
L'entraînement que ces femmes exercèrent sur
les foules, et même sur une partie du clergé, fut
extraordinaire. On allait jusqu'à préférer les prophé-
tesses de Pépuze aux apôtres et même à Christ. Les
plus modérés voyaient en elles ces prophètes prédits
par Jésus comme devant achever son œuvre. Toute
l'Asie Mineure fut troublée. Des pays voisins, on
venait pour voir ces phénomènes extatiques et pour
se faire une opinion sur le prophétisme nouveau.
L'émotion fut d'autant plus grande que personne ne
rejetait à priori la possibilité de la prophétie. Il s'a-
gissait seulement de savoir si celle-ci était réelle. Les
Églises les plus lointaines, celles de Lyon, de Vienne,
écrivirent en Asie pour être informées. Plusieurs évo-
ques, en particulier iËlius Publius Julius, de Debel-
tus, et Sotas, d'Anchiale en ThraceS vinrent pour
être témoins. Toute la chrétienté fut mise en mouve-
ment par ces miracles, qui semblaient ramener le
christianisme de cent trente ans en arrière, aux jours
de sa première apparition»
La plupart des évêques, Apollinaire d'Hiérapolis,
Zotique de Comane, Julien d' A pâmée, Miltiade, le
célèbre écrivain ecclésiastique, un certain Aurélius
de Cyrène, qualifié « martyr » de son vivant, les deux
4. Ces deux villes, situées sur la mer Noire, étaient voisines
Tune de l'autre. Aujourd'hui, BurgasetÂhiali.
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(An 168] MARC-AURÈLE. 219
évoques de Thrace S refusèrent de prendre au sé-
rieux les illuminés de Pépuze. Presque tous déclarè-
rent la prophétie individuelle subversive de l'Église*
et traitèrent Priscille de possédée. Quelques évoques
orthodoxes^ en particulier Sotas d'Anchiale et Zotique
de Comane, voulurent même l'exorciser; mais les
Phrygiens les en empêchèrent'. Quelques notables,
d'ailleurs, comme Thémîson, Théodote, Alcibiade*,
Proclus, cédèrent à l'enthousiasme général et se mi-
rent à prophétiser à leur tour. Théodote, surtout, fut
comme le chef de la secte après Montanus et son prin-
cipal zélateur*. Quant aux simples gens, ils étaient
tous ravis. Les sombres oracles des prophétesses
étaient colportés au loin et commentés. Une véritable
Église se forma autour d'elles. Tous les dons de
l'âge apostolique, en particulier la glossolalie* et les
extases, se renouvelèrent* On se laissait aller trop
facilement à ce raisonnement dangereux : « Pourquoi
ce qui a eu lieu n'aurait-il pas lieu encore? La généra-
4. Eusèbe, H. E., V, xvi et suiv., surtout xix (d'après TAno-
nyroe et Sérapion).
t. V. surtout Eusèbe, H. E., V, ch. xvii.
3. Eus.^ H. E.,y, xvni, 43; xix, 3. Cf. V,xvi.
4. Sur la vraie leçon d*Eus., H, E.^V, xvi, 3, et du Canon de
Muratori, lig. 80-84 , voir les discussions de Hesse et de Nolte.
Cf. Eus., V, III, 4.
6. L'Anonyme, dans Eus., V, xvi, 44; cf. Eus., V, iii, 4.
6. AaXiTv xal (ivoçttvuv.
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220 ORIGINES OU CHRISTIANISME. (An 168]
tion actuelle n'est pas plus déshéritée que les autres.
Le Paraclet, représentant du Christ, n!est-il pas une
source éternelle de révélation^?» D'innombrables petits
livres répandaient au loin ces chimères. Les bonnes
gens qui les lisaient trouvaient cela plus beau que ia
Bible. Les nouveaux exercices leur paraissaient su-
périeurs aux charismes des apôtres, et plusieurs
osaient dire que quelque chose de plus grand que
Jésus était apparu^. Toute la Phrygie en devint folle
à la lettre; la vie ecclésiastique ordinaire en fut
comme suspendue.
Une vie de haut ascétisme était la conséquence
de celte foi brûlante en la venue prochaine de Dieu
sur la terre. Les prières des saints de Phrygie étaient
continuelles. Ils y portaient de Taffectation, un air
triste et une sorte de bigoterie. Leur habitude d'a-
voir en priant le bout de l'index appuyé contre le
nez, pour se donner un air contrit, leur valut le so-
briquet de « nez chevillés » (en phrygien, tascodru^
gites)^. Jeûnes, austérités, xérophagie rigoureuse,
abstinence de vin, réprobation absolue du mariage,
telle était la morale que devaient logiquement s*im-
4. Actes des saintes Perpétue et Félicité (la préface surtout];
traités moDtanistes de Tertullleu, presque à chaque page.
2. Philosoph., VIII, 49.
3. Êpiph., xLviii, 44. Cî. Théodorel, Hœr. fab,, I, 9 et 40;
saint Jérôme, In GaL, [1, proœm.
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(An 108J MÂRG-ÂURÈLE. 221
poser de pieuses gens en retraite dans l'espérance
du dernier jour*. Même pour la cène, ils ne se ser-
vaient, comme certains ébionites, que de pain et
d'eau, de fromage, de seP. Les disciplines austères
sont toujours contagieuses dans les foules, incapables
de haute spiritualité ; car elles rendent le salut cer-
tain à bon marché, et elles sont faciles à pratiquer
pour les simples, qui n'ont que leur bonne volonté.
De toutes parts, ces pratiques se répandirent ; elles
pénétrèrent jusque dans les Gaules avec les Asiates,
qui remontaient en nombre si considérable la vallée
du Rhône ; un des martyrs de Lyon, en 1 77, s'y mon-
trait attaché jusque dans sa prison, et il fallut le bon
sens gaulois ou, comme on crut alors, une révéla-
tion directe de Dieu pour l'y faire renoncer*.
Ce qu'il y avait de plus fâcheux, en effet, dans
les excès de zèle de ces ardents ascètes, c'est qu'ils se
montraient intraitables contre tous ceux qui ne par-
tageaient pas leurs simagrées. Ils ne parlaient que
du relâchement général. Gomme les flagellants du
moyen âge, ils trouvaient dans leurs pratiques exté-
4. Apollonius, dans Eus., V, xviif, t (Cf. m); Philosoph.,
Vm, 49; Tertuliien, De jejuniis; saint Jérôme, Epist. ad Mar-
cellam (27), et In Agg,, i (col. 65 et 4690 de Mart., t. IV).
%. Comp. Èplpb.y Hœr,, xxx, 45; Pseudo-Clém., Homél.j xiv,
4 ; Acta SS. Perp. et FeU, 4.
3. Eus., H. E.j V, ch, m.
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222 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 168]
rieures un motif de fol orgueil et de révolte contre le
clergé. Us osaient dire que, depuis Jésus, au moins
depuis les apôtres, l'Église avait perdu son temps, et
qu'il ne fallait plus attendre une heure pour sancti-
fier rhumanilé et la préparer au règne messianique.
L'Église de tout le monde, selon eux, ne valait pas
mieux que la société païenne. Il s'agissait de former
dans l'Église générale une Église spirituelle^, un
noyau de saints, dont Pépuze serait le centre. Ces
élus se montraient hautains pour les simples fidèles.
Thémison déclarait que l'Église catholique avait
perdu toute sa gloire et obéissait à Satané Une
Église de saints, voilà leur idéal, bien peu différent
de celui de pseudo-Hermas. Qui n'est pas saint n'est
pas de l'Église. « L'Église, disaient-ils, c'est la tota-
lité des saints, non le nombre des évêques. »
Rien n'était plus loin, on le voit, de l'idée de
catholicité qui tendait à prévaloir et dont l'essence
consistait à tenir les portes ouvertes à tous. Les ca-
tholiques prenaient l'Église telle qu'elle était, avec ses
imperfections; on pouvait, d'après eux, être pécheur
sans cesser d'être chrétien. Pour les montanistes, ces
deux termes étaient inconciliables. L'Église doit être
4. Voir la môme distinctioD chez les gnostiques. L*Égl. chréL,
p. 440 etsuiv.
t. Eus., V, XVI, XVIII.
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[An 169] MARG-AURÈLE. 223
aussi chaste qu'une vierge ; le pécheur en est exclu par
son péché même et perd dès lors toute espérance d'y
rentrer. L'absolution de l'Église est sans valeur. Les
choses saintes doivent être administrées par les saints* .
Les évêques n'ont aucun privilège en ce qui concerne
les dons spirituels. Seuls, les prophètes, organes de
l'Esprit, peuvent assurer que Dieu pardonne*.
Grâce aux manifestations extraordinaires d'un
piétisme extérieur et peu discret, Pépuze et Tymium
devenaient, en effet, des espèces de villes saintes.
On les appelait Jérusalem, et les sectaires voulaient
qu'elles fussent le centre du monde. On y venait de
toutes pai'ts, et plusieurs soutenaient que, confor-
mément à la prédiction de Priscille, la Sion idéale
s'y créait déjà. L'extase n'était-elle pas la réalisa-
tion provisoire du royaume de Dieu, commencé par
Jésus? Les femmes quittaient leur mari comme à la
fin de l'humanité. Chaque jour, on croyait voir les
nuées s'ouvrir et la nouvelle Jérusalem se dessiner
sur l'azur du ciel *.
Les orthodoxes, et surtout le clergé, cherchaient
naturellement à prouver que l'attrait qui attachait ces
1. Tertullien, Deexhort, cast.j 40.
2. Tertullien, De pudic, 19, 24.
3. Tertullien, Adv, Marc, lU, 24. Cf. Firmilien (EpisL S.
Cypriani, 75).
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m ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 169]
paritains aux choses éternelles ne les détachait pas
tout à fait de la terre. La secte avait une caisse cen-
trale de propagande. Des quêteurs allaient de tous
les côtés provoquer les offrandes. Les prédicateurs
touchaient un salaire ; les prophétesses, en retour des
séances qu'elles donnaient ou des audiences qu'elles
accordaient, recevaient de Targent, des habits, des
cadeaux précieux ^ On voit quelle prise cela donnait
contre les prétendus saints. Ils avaient leurs confes-
seurs et leurs martyrs % et c'étdt ce qui attristait le
plus les orthodoxes ; car ceux-ci eussent voulu que
le naartyre fût le critérium de la vraie Église. Aussi
n'épargnait-on pas les médisances pour diminuer le
mérite de ces martyrs sectaires. Thémison, ayant été
arrêté, échappa, disait-on, aux poursuites à prix d'ar-
gent. Un certain Alexandre fut aussi emprisonné; les
orthodoxes n'eurent de repos que quand ils l'eurent
présenté comme un voleur qui méritait parfaitement
son sort et avait un dossier judiciaire dans les ar-
chives de la province d'Asie'.
4. Apollonius, dans Eus., Y, xviii, 4, 44.
* %. Eusèbe, H, E,, V, ch. xn et xviu. Cf. Mansi, Concil., II,
col. 570, n» 34.
3. L'Anonyme dans Eus., H, E,, V, xvi, 4 2 etsuiv.; Apollonius,
dans Eus.. H, E., Y, xviii, 6 et suiv. Cf. CofistU. aposLj Y, 9.
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CHAPITRE XIV.
RESISTANGB DE L*EGLISB ORTHODOXE.
La lutte dura plus d'un demi-siècle; mais la vic-
toire ne fut jamais douteuse. Les phrygastes, comme
on les appelait, n'avaient qu'un tort; il était grave:
c'était de faire ce que firent les apôtres, et cela quand,
depuis cent ans, la liberté des charismes n'était plus
qu'un inconvénient* L'Église était déjà trop forte-
ment constituée pour que l'indiscipline des exaltés
de Phrygie pût l'ébranler. Tout en admirant les
saints que produisait cette grande école d'ascétisme,
l'immense majorité des fidèles refusait d'abandon-
ner ses pasteurs pour suivre des maîtres errants.
Montan, Priscille et Maximille moururent sans laisser
de successeurs ^ Ce qui assura le triomphe de l'Église
orthodoxe, ce fut le talent de ses polémistes. Apolli-
naire d'Hiérapolis ramena tout ce qui n'était pas
4. L'AnoDyme. dans Eus. . Y, xvii, 4.
15
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â2j ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 170]
aveuglé par le fanalisme^ Miltiade développa la
'thèse qu*(( un prophète ne doit pas parler en extase »,
*dans un livre qui passa pour une des bases de la
théologie chrétienne*. Sérapion d'Antioche recueillit,
"vers 195, les témoignages qui condamnaient les no-
-vateurs*. Clément d'Alexandrie se proposa de les
«réfuter*.
Le plus complet parmi les ouvrages que suscita
la controverse fut celui d'un certain Apollonius^,
inconnu d'ailleurs, qui écrivit quarante ans après
l'apparition de Mont an (c'est-à-dire entre 200 et
210). C'est par les extraits que nous en a conservés
Eusèbe que nous connaissons les origines de la secte.
Un autre évêque, dont le nom ne nous a pas été
•conservé, composa une sorte d'histoire de ce mou-
vement singulier, quinze ans après la mort de Maxi-
rmille, sous les Sévères \ A la même littérature
4. Sérapion, dans Eus., V, xix, 4, 2; Eus., IV, ch. xxyii; V,
^h. XVI, init.
2. Eus., V, XVII, 4 ; Chron. Alex., p. 263 [Du Gange} ; saint
•Jér., De virie ilLj 39 (cf. 37). Tertullien y répondit par ses livres,
tmaintenant perdus, de l'Extase.
3. Eus., V, ch. xix; Chron. Alex,, p. 263.
4. Clém. d'AIei., Slrom., IV, 43; cf. VII, 47.
5. Eusèbe, Y, 48; saint Jérôme, De vir. ilL, 40. Le Prsedes-
rtinatus, 26, en fait un évéque d'Éphèse.
6. Eusèbe, Y, ch. xvi et xvu; c*est à tort qu'on regarde TA»-
>Ceriu8 Urbftnus, cité dans Eusèbe, Y, xvi, 47, comme Fauteur de
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[An 170] MARC-AURÈLË. m
appartint peut-être i*écrit dont fit partie le fragment
connu sous le nom de Canon de Muraiori^ dirigé en
même temps» ce semble, contre le pseudo-prophé-
tisme montaniste et contre les rêves gnostiques. Les
montanistes, en effet, ne visaient pas à moins que
faire admettre les prophéties de Mon tan, de Priscille
et de Maximille dans le corps du Nouveau Testaments
La conférence qui eut lieu, vers 210, entre Proclus,
devenu le chef de la secte % et le prêtre romain Galus,
roula sur ce point \ En général, TÉglise de Rome,
jusqu'à Zéphyrin, tint très ferme contre ces innova-
tions*.
L'animosité était grande de part et d'autre ; on
s'excommuniait réciproquement. Quand les confes-
seurs des deux partis étaient rapprochés par le mar-
tyre, ils s'écartaient les uns des autres et ne voulaient
avoir rien de commun \ Les orthodoxes redoublaient
de sophismes et de calomnies pour prouver que les
l'écrit en question. Ce personnage semble plutôt avoir été monta-
niste. Saint Jérôme parait aUribuer l'ouvrage de l'Anonyme à
Rbodon (Tillemont, Mém,, III, p. 65).
4. Hesse, Dos muralorCsche Fragment, p. S97, 273 et suiv.
2. Pacien, EpisL, i, 2.
3. Eus., YI, ch. xx; cf., II, 25; III, 28, 31 ; saint Jér., De viris
ill., 59; Tertullien, Prœscr., [52]; In Valent., 5 (identité dou-
teuse) ; Théodoret, Hœr. fixb., III, 2 ; Photius, cod. xlviu,
4. Tertollien, Adv. Prax., h.
5. L'Anonyme, dans Eus., V, xvi, 22.
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2^28 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 170]
mai'lyrs montanistes (et nulle Église n'en avait davan-
tage) étaient tous des misérables ou des imposteurs ',
et surtout pour établir que les auteurs de la secte
avaient péri misérablement, par le suicide, forcenés,
hors d'eux-mêmes, devenus la dupe ou la proie du
démon*.
L*engouement de certaines villes d'Asie Mineure
pour ces pieuses folies ne connaissait point de bornes*
L'Église d'Ancyre, & un certain moment, fut tout
entière entraînée, avec ses anciens, vers les dange-
reuses nouveautés ^ Il fallut l'argumentation serrée
de révoque anonyme et de Zotique d'Otre, pour leur
ouvrir les yeux, et même la conversion ne fut pas du-
rable; Ancyre, au iv* siècle, continuait d'être le foyer
des mêmes aberrations^ L'Église de Thyatires fut
infestée d'une manière encore plus profonde. Le phry-
gisme y avait établi sa forteresse, et longtemps on
considéra cette antique Église comme perdue pour le
christianisme \ Les conciles d'Iconium et de Synhade,
4. Eus., y, cb. XVI et xviii.
%, L'Anonyme, dans Ëusèbe, V, xvi, U, 45. — Voir aussi
Prœicr,, 52, en observant que celte partie des Prescriptions
n*est pas de Tertullien.
3. L'Anonyme, dans Eus., Y, xvi, 4, 5.
4. Saint Jérôme, In GaL, Il ^ proœm. ; Piiilastre, 74, Ib]
Pseudo-Aug., 62; Labbe, Conc.j II, col. 954.
5. Épiphane, u, 33.
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[An 171] MARG-AURÈLE. 229
vers 231, constatèrent le mal sans pouvoir le guérir ^
La crédulité extrême de ces bonnes populations du
centre de l'Asie Mineure, Phrygiens, Galates, etc.,
avait été la cause des promptes conversions au
christianisme qui s'y opérèrent; maintenant, cette
crédulité les mettait à la merci de toutes les illusions.
Phrygien devint presque synonyme d'hérétique. Vers
235, une nouvelle prophétesse soulève les campagnes
de la Cappadoce, allant nu-pieds par les montagnes,
annonçant la fin du monde, administrant les sacre-
ments, et voulant entraîner ses disciples à Jéru-
salem*. Sous Dèce, les montanistes fournissent au
martyre un contingent considérable.
Nous verrons les embarras de conscience que les
sectaires de Phrygie donneront aux confesseurs de
Lyon, au plus fort de leur lutte*. Partagés entre
l'admiration pour tant de sainteté et l'étonnement
que causeront à leur droit sens tant de bizarreries,
nos héroïques et judicieux compatriotes essayeront
en vain d'éteindre la discussion. Un moment aussi
l'Église de Rome faillit être surprise. L'évoque Zé-
phyrin avait déjà presque reconnu les prophéties de
^. Firmilien, dans saint Cyprien, Epist,, 75; Eusèbe, VIÏ, 7;
Tillemont, Mém.,U, 674-672; Hefele, Conciliengesch., I, p. 82;
Migne, Pair. laL, III, col. 4454.
2. Firmilien, dans saint Cyprien, lettre 75.
3. Voir ci-après, p. 343 etsuiv.
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239 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 171)
Montai), de Priscille et de Maximille, quand un ai*-
dent Asiate, confesseur de la foi, Épigone, dit Praxéas,
qui connaissait les sectaires mieux que les anciens
de Rome, dévoila les faiblesses des prétendus pro-
phètes, et montra au pape qu*il ne pouvait approuver
ces rêveries sans démentir ses prédécesseurs, qui les
avaient condamnées ^
Le débat se compliquait de la question de la péni-
tence et de la réconciliation. Les évoques réclamaient
le droit d'absoudre et en usaient avec une largeur
qui scandalisait les puritains. Les illuminés préten-
daient qu'eux seuls pouvaient remettre Pâme en grâce
avec Dieu, et ils se montraient fort sévères. Tout
péché mortel (homicide, idolâtrie, blasphème, adul-
tère, fornication) fermait, selon eux, la voie au re-
pentir. Si ces principes outrés fussent restés confinés
dans les cantons perdus de la Gatacécaumène, le mal
eût été peu de chose. Malheureusement, la petite
secte de Phrygie servit de noyau à un parti consi-
dérable, qui offrit des dangers réels, puisqu'il fut
capable d'arracher à l'Église orthodoxe son plus il-
lustre apologiste, Tertullien. Ce parti, qui rêvait une
4. Tertullien, in Prax., 4 ; Philoêoph.^ IX, 7. Pour rideotilé
d'Épigoneet de Praxéas, voir de Rossi, BulL, 4866, p. 67 et
suiv., 8S. Le PrœdestiDatus, ch. xxvi, parle d'un écrit de Soier
contre les montanistes, ce qui n'est pas impossible; plus loin, le
Prrdestin&lus confond Soter et Zéphyrin.
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[An 171] MARC-AURÈLE, 231
Église immaculée et n'arrivait qu'à un étroit con-
ciliabule» réussit, malgré ses exagérations, ou plutôt
k cause de ses exagérations mêmes, à recruter dans
l'Église universelle tous les austères, tous les exces-
sifs. Il était si bien dans la logique du christia-
nisme! Nous avons déjà vu la même chose arriver
pour les encratites et pour Tatien. Avec ses absti-
nences contre nature, sa mésestime du mariage S s»
condamnation des secondes noces % le montanisme-
n'était autre chose qu'un millénarisme conséquent,,
et le millénarisme, c'était le christianisme lui-même.
« Qu'ont à démêler, dit Tertullien, des soucis de-
nourrissons avec le. jugement dernier? Il fera beaur
voir des seins flottants, des nausées d'accouchée, des
mioches qui braillent se mêler h l'apparition du juge
et aux sons de la trompette \ Oh ! les bonnes sages
fenmies que les bourreaux de l'Antéchrist! » Le»
exaltés se racontaient que, pendant quarante jours,,
on avait vu chaque matin, suspendue au ciel, en.
Judée, une ville qui s'évanouissait quand on appro-
chait d'elle* Ils invoquaient, pour prouver la réalité
de cette vision, le témoignage des païens, et chacuiK
4. Tertullien, Ad itxorem,}^ 5; De exhorl. ca^^, 40, 44^
n, Adv. Frax., ^0.
2. Voir Tertullien, surtout De monogamia,
3 TertullieD,D6maiio^., 46.
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232 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 171J
supputait les délices qu'il goûterait dans ce séjour
céleste, en compensation des sacrifices qu'il avait
faits ici- bas ^
L'Afrique, surtout, par son ardeur et sa rudesse*,
devait donner dans ce piège. Montanistes, novalia-
nistes, donatistes, circoncellions sont les noms divers
sous lesquels se produisit l'esprit d'indiscipline, l'ar-
deur malsaine du martyre, l'aversion pour l'épisco-
pat, les rêveries millénaires, qui eurent toujours leur
terre classique chez les races berbères. Ces rigoristes,
qui se révoltaient d'être appelés une secte, mais
qui, dans chaque Église, se donnaient comme l'élite,
comme les seuls chrétiens dignes de ce nom, ces pu-
ritains implacables pour ceux qui voulaient faire pé-
nitence, devaient être le pire fléau du christianisme.
Tertullien traitera l'Église générale de caverne d'a-
dultères et de prostituées*. Les évoques, n'ayant
ni le don de prophétie ni celui des miracles, seront,
aux yeux des enthousiastes, inférieurs aux pneuma-
tiques. C'est par ceux-ci, et non par la hiérarchie
officielle, que se font la transmission des grâces sacra-
4 . In compensalionem eorum quœ in seculo vel despeximus
vel amisimus. Tert., Adv. Marc, llf, 24.
2. Se rappeler Tertullien, surtout De fuga, 3; De mima, 9;
Dejej,, 9; les Actes de sainte Perpétue; Commodien.
3. Tertullien, De pudiciiia, 4.
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[An 171] MARC-ADRÈLE. 233
mentelles, le mouvement de l'Église et le progrès ^
Le vrai chrétien, ne vivant qu'en perspective du juge-
ment dernier et du martyre, passe sa vie dans la
contemplation. Non seulement il ne doit pas fuir la
persécution, mais il lui est ordonné de la rechercher.
On se prépare sans cesse au martyre comme à un
complément nécessaire de la vie chrétienne. La fm
naturelle du chrétien, c'est de mourir dans les tor-
tures. Une crédulité effrénée, une foi à toute épreuve
dans les charismes spirites*, achevaient de faire du
montanisme un des types de fanatisme les plus ou-
trés que nientionne l'histoire de l'humanité.
Ce qu'il eut de grave, c'est que cet effroyable
rêve séduisit l'imagination du seul homme de grand
talent littéraire que l'Église ait compté dans son sein
durant trois siècles. Un écrivain incorrect, mais
d'une sombre énergie, un ardent sophiste, maniant
tour h tour l'ironie, l'injure, la basse trivialité,
jouet d'une conviction ardente jusque dans ses plus
manifestes contradictions, Tertullien trouva moyen de
donner des chefs-d'œuvre & la langue latine à demi
morte, en appliquant & ce sauvage idéal une élo-
4. Tert., Depudic, 21.
t. Voir l'épisode de la êoror qui voyait les âmes, dans Ter-
tullien, De anima, 9. Extases d'enfants dans saint Cyprlen,
Epist., 9.
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234 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ad 171J
quence qui était toujours restée inconnue aux ascètes
bigots de Phiygie*
La victoire de Tépiscopat fut, dans cette circon-
stance, la victoire de Tindulgence et de Thumanité.
Avec un rare bon sens, l'Église générale regardâtes
abstinences exagérées comme une sorte d'anathème
partiel jeté sur la création et comme une injure &
Tœuvre de Dieu^ La question de l'admission des
femmes aux fonctions ecclésiastiques et à l'admi-
nistration des sacrements, question que certains pré-
cédents de rhistoire apostolique laissaient indécise,
fut tranchée sans retour'* La hardie prétention des
sectaires de Phrygie à insérer des prophéties nou-
velles au canon biblique amena l'Église à déclarer,
plus nettement qu'elle ne l'ayail encore fait, la nou-
velle Bible close sans retour'. Enfin la recherche
téméraire du martyre devint une sorte de délit, et, à
côté de la légende qui exaltait le vrai martyr, il y
eut la légende destinée à mQntrer ce qu'a de cou-
pable la présomption qui va au-dev^t des supplices
et enfreint sans y être forcée les lois du pays^
4. Songe d'AUale, dans Eus., V, m, i. Cf. Isidoi^, Sentent,,
II, XLIV, 9.
2. Firmilien (leUre 75 dans les Œuvres de saint Cyprien],
3. L'Anonyme, dans Eus., V, xvi, 3; le fragment de Moratori.
4. Cf. Clém. d'Alex., Strom., IV, 4. Cf. Mém. de fAcad. des
inscr., XXVIII, V parli>, p. 335 et suiv. (LeBlant).
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[An 171] MARG-ÂURÈLE. 23»
Le troupeau de$ fidèles, nécessairement de vertu
moyenne, suivit les pasteurs. La médiocrité fonda
l'autorité. Le catholicisme commence. A lui l'avenir.
Le principe d'une sorte de yoguisme chrétien ^ est
étouffé pour un temps. Ce fut ici la première victoire
de répjscopat, et la plus importante peut-être ; car
elle fut remportée sur une sincère piété. Les extases,
la prophétie, la glossolalie avaient pour eux les textes
et l'histoire. Mais ils étaient devenus un danger;
l'épiscopat y mit bon ordre ; il supprima toutes ces
manifestations de la foi individuelle. Que nous sommes
loin des temps si fort admirés par l'auteur des Actes l
Déjà au sein du christianisme existait ce parti du
bon sens moyen, qui l'a toujours emporté dans les-
luttes de l'histoire de l'Église.L'autorité hiérarchique,
à son début, fut assez forte pour dompter l'enthou-
siasme des indisciplinés^ mettre le laïque en tutelle^
faire triompher ce principe, que les évoques seuls^
s'occupent de théologie et sont juges des révélations.
C'était bien, en effet, la mort du christianisme, par
la destruction de l'épiscopat % que ces bons fous de
Phrygie préparaient. Si l'inspiration individuelle, la
doctrine de la révélation et du changement en per-
4. Clém. d'Alex., Strom-^h ^^i p. 434.
t. Non Ecclesia numerus episcoporum. Tertuliien, De pu-
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236 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 172]
manence^ l*eût emporté, le christianisme allait périr
dans de petits conventicules d*épileptiques. Ces pué-
riles macérations, qui ne pouvaient convenir au vaste
monde, eussent arrêté la propagande. Tous les fidèles
ayant le même droit au sacerdoce, aux dons spiri-
tuels % et pouvant administrer les sacrements % on
fût tombé dans une complète anarchie. Le charisme
allait anéantir le sacrement; le sacrement l'emporta,
et la pierre fondamentale du catholicisme fut irrévo-
cablement établie.
En définitive, le triomphe de la hiérarchie ecclé-
siastique fut complet. Sous Calliste (217-222), les
maximes modérées prévalurent dans TÉglise de Rome,
au grand scandale des rigoristes, qui s'en vengèrent
par d'atroces calomnies* . I^ concile d'Iconium' clôt le
débat pour l'Église, sans ramener les égarés. La secte
ne mourut que très tard ; elle se continua jusqu'au
vi« siècle, à l'état de démocratie chrétienne*, surtout
en Asie Mineure ^, sous les noms de phryges, phry-
\, SiChrislus abstuUl quod Moyses prœcepil, ... cur non et
ParacleltM abstiUerit qiwdPatUus induisit? Tert., Demanog./k.
2. Tertull., De jej, adv. psych,, 43.
3. Tertull., De exfiorl, cast., 7; De bapl.j 47.
4. Philosopha, livre IX.
5. Conc, deLabbe, I, col. 754 etsuiv.
6. Saint Jérôme, Ad Marc, epist. 27, Mart., IV, ii, p. 64-6o.
7. Ëpîph., Hœr», xlii, 4; xlyui, 44; saint Jérôme, L c. ;
Sozom., II, 3S; Gode Jast., 1. I, titre y, lois 5, 48, 24 ; saint Hi-
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|Aul72] HARC-AURÈLE. 237
gasteSf calaphryges, pépuziens, tascodrugites, quin"
lilliens, priscillieiUj artolyrites ^ . Eux-mêmes s'ap-
pelaient les purs ou les pneumatiques. Durant des
siècles, la Pbrygie et la Galatie furent dévorées par
des hérésies piétiôtes et gnostiques rêvant des nuées
d'anges et d'éons^ Pépuze fut détruite, on ne sait à
quelle époque ni dans quelles circonstances; mais
l'endroit resta sacré. Ce désert devint un lieu de
pèlerinage. Les initiés s'y réunissaient de toute TÂsie
Mineure et y célébraient des cultes secrets, sur les-
quels la rumeur populaire eut beau jeu à s'exercer.
Ils affirmaient énergiquement que c'était là le point
où allait se révéler la vision céleste. Ils y restaient
dçs jours et des nuits dans une attente mystique, et,
au bout de ce temps, ils voyaient le Christ en per-
sonne venir répondre à l'ardeur qui les brûlait'.
laire, Contre Consl., § 44; Pseado-Aug., 26; Théodoret, 111, 2;
décret de Gélase, optucula montanislarum.
4. Épiphane, xlvui, 44; xux, 4,2; Pbilastre, 74, 75 ; Pseudo-
Aug., Hœr., 62, 63; saint Jérôme, In Gai., II, proœm. Voir
aussi le Praedestinatus, hérésies 26 et suiv.; 58 et suiv.
2. Wansi, ConciL, ï, 724; II, 570; Labbe, Conc, II, col. 954.
3. Épiph., Hœr,^ xlviu, 44; XLix, 4. Quoique, en général,
assez corrects pour le dogme, les montanistes étaient de faibles
théologiens. Les sabelliens et les hérétiques qui niaient la diver-
sité des hypostases les entraînèrent par moments, ou peut-être
on confondit les deux types d'hérésie. Tert., Prœicr., [52] ; Pa-
cien, EpûL, i, 2; Théodoret, III, 2; Socrate, I, 23; Sozom.,
Il, 48; saint Uilaire, Fragm., u, col. 632 et suiv. (Migne}.
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CHAPITRE XV.
TRIOMPHE COMPLET DE l'b PISGOPAT. — CÛNSÉ QUE NC B S
DO MONTANISME.
Ainsi, grâce & répiscopat, censé le représentant
de la tradition des douze apôtres, l'Église opéra, sans
s'affaiblir, la plus difficile des transformations. Elle
passa de l'état conventuel, si j'ose le dire, à Tétat
laïque, de l'état d'une petite chapelle de visionnaires
à l'état d'église ouverte h tous et par conséquent
exposée & bien des imperfections. Ce qui semblait
destiné & n'être jamais qu'un rêve de fanatiques était
devenu une religion durable. Pour être chrétien, quoi
qu'en disent Hermas et les montanistes, il ne faudra
pas être un saint. L'obéissance à l'autorité ecclésias-
tique est maintenant ce qui fait le chrétien, bien plus
que les dons spirituels. Ces dons spirituels seront
môme désormais suspecta et exposeront fréquemment
les plus favorisés de la grâce à devenir des hérétiques.
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[An 172] MAKC-AUHÈLË. 239
Le schisme est le crime ecclésiastique par excellence.
De môme que, pour le dogme, l'Église chrétienne
possédait déjà un centre - d'orthodoxie qui taxait
d'hérésie tout ce qui sortait du type reçu, de même
elle avait une morale moyenne, qui pouvait être celle
de tout le monde et n'entraînait pas forcément,
comme celle des abstinents, la fin de l'univers. En
repoussant les gnostiques, l'Église avait repoussé les
raffinés du dogme ; en rejetant les montanistes, elle
rejetait les raffinés de sainteté. Les excès de ceux
qui rêvaient une Église spirituelle, une perfection
transcendante, venaient se briser contre le bon sens
de l'Église établie. Les masses, déjà considérables,
qui entraient dans l'Église y faisaient la majorité, et
en abaissaient la température morale au niveau du
possible.
En politique, la question se posait de la même
manière. Les exagérations des montanistes, leurs dé-
clamations furibondes contre l'empire romain, leur
haine contre la société païenne ne pouvaient être le
fait de tous. L'empire de Marc-Âurèle était bien
différent de celui de Néron. Avec celui-ci, il n'y avait
pas de réconciliation à espérer; avec celui-là, on
pouvait s'entendre. L'Église et Marc-Âurèle pour-
suivaient, à beaucoup d'égards, le même but. Il est
clair que les évêques eussent abandonné au bras
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240 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 172]
séculier tous les saints de Phrygie, si un pareil sa-
crifice avait été le prix de Talliance qui eût mis
entre leurs mains la direction spirituelle du monde.
Les charismes, enfin, et autres exercices surna-
turels, excellents pour entretenir la ferveur de petites
congrégations d*illuminés, devenaient impraticables
dans de grandes Églises. La sévérité extrême pour
les règles de la pénitence était une absurdité et un
non-sens, si l'on aspirait à être autre chose qu'un
conciliabule de soi-disant purs. Un peuple n*est ja-
mais composé d'immaculés, et le simple fidèle a
besoin d*être admis à se repentir plus d'une fois. Il
fut donc admis qu'on peut être membre de l'Église
sans être un héros ni un ascète, qu'il suffit pour cela
d'être soumis à son évêque. Les saints réclameront;
la lutte de la sainteté individuelle et de la hiérarchie
ne finira plus; mais la moyenne l'emportera; il sera
possible de pécher sans cesser d'être chrétien. La
hiérarchie préférera même le pécheur qui emploie
les moyens ordinaires de réconciliation à l'ascète or-
gueilleux qui se justifie lui-même ou qui croit n'avoir
pas besoin de justification.
Il ne sera néanmoins donné à aucun de ces deux
principes d'expulser l'autre entièrement. A côté de
l'Église de tous, il y aura l'Église des saints; à côté
du siècle, il y aura le couvent ; à côté du simple
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(An 172] MARC-ADRÈLE. 241
fidèle, il y aura le religieux. Le royaume de Dieu,
tel que Jésus Ta prêché, étant impossible dans le
monde tel quMI est, et le monde s'obstinant à ne
pas changer, que faire alors, si ce n'est de fonder
de petits royaumes de Dieu, sortes d'îlots dans un
océan irrémédiablement pervers, où l'application de
l'Évangile se fasse à la lettre, et où l'on ignore celte
distinction des préceptes et des conseils qui sert,
dans rÉglise mondaine, d'échappatoire pour esquiver
les impossibilités? La vie religieuse est en quelque
sorte de nécessité logique dans le christianisme • Un
grand organisme trouve le moyen de développer tout
ce qui existe en germe dans son sein. L'idéal de per-
fection qui fait le fond des prédications galiléennes
de Jésus, et que toujours quelques vrais disciples re-
lèveront obstinément, ne peut exister dans le monde ;
il fallait donc créer, pour que cet idéal fut réalisable,
des mondes fermés, des monastères, où la pauvreté,
l'abnégation, la surveillance et la correction réci-
proques, l'obéissance et la chasteté fussent rigoureu-
sement pratiquées. L'Évangile est, en réalité, plutôt
YEnchiridion d'un couvent qu'un code de morale; il
est la règle essentielle de tout ordre monastique ; le
parfait chrétien est un moine; le moine est un chré-
tien conséquent ; le couvent est le lieu où l'Évangile,
partout ailleurs utopie, devient réalité. Le livre qui
16
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242 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 172]
a prétendu epseigner rimitation de Jésus-Christ est
un livre de cloître. Satisfait de savoir que la morale
préchée par Jésus est pratiquée quelque part, le
laïque se consolera de ses attaches mondaines et
s'habituera facilement à croire que de si hautes
maximes de perfection ne sont pas faites pour lui. —
Le bouddhisme a résolu la question d'une autre ma-
nière. Tout le monde y est moine une partie de sa
vie. Le christianisme est content s'il y a quelque
part des lieux où la vraie vie chrétienne se pratique ;
le bouddhiste est satisfait pourvu qu'à un moment
de sa vie il ait été parfait bouddhiste.
Le montanisme fut une exagération, il devait périr.
Mais, comme toutes les exagérations, il laissa des
traces profondes. Le roman chrétien fut en partie son
ouvrage. Ses deux grands enthousiasmes, chasteté et
martyre, restèrent les deux éléments fondamentaux
de la littérature chrétienne. C'est le montanisme qui
inventa cette étrange association d'idées, créa la
Vierge martyre, et, introduisant le charme féminin
dans les plus sombres récits de supplices, inaugura
cette bizarre littérature dont l'imagination chrétienne,
à partir du iv* siècle, ne se détacha plus. Les Actes
montanistes de sainte Perpétue et des martyrs d'A-
frique, respirant la foi aux charismes, pleins d'un
rigorisme extrême et de brûlantes ardeurs, impré-
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[An 172] MARC-AURÈLE. 243
gnés d'une forte saveur d'amour captif, mêlant les
plus fines images d'une esthétique savante aux rêves
les plus fanatiques, ouvrirent la série de ces œuvres
de volupté austère. La recherche du martyre devient
une fièvre impossible à dominer *. Les circoncel-
lions, courant le pays par troupes folles pour cher-
cher la mort, forçant les gens à les martyriser,
traduisirent en actes épidémiques ces accès de
sombre hystérie *•
La chasteté dans le mariage resta une des bases
de l'intérêt des romans chrétiens. Or c'était bien là
encore une idée montaniste. Comme le faux Hermas,
les montanistes remuent sans cesse la cendre péril-
leuse qu'on peut bien laisser dormir avec ses feux
cachés, mais qu'il est imprudent d'éteindre violem-
ment. Les précautions qu'ils prennent à cet égard
témoignent d'une certaine préoccupation, plus las-
cive au fond que la liberté de l'homme du monde;
en tout cas, ces précautions sont de celles qui ag-
gravent le mal, ou du moins le décèlent, le mettent
à vif. Une tendresse excessive à la tentation se laisse
conclure de cette crainte exagérée de la beauté, de
ces interdictions contre la toilette des femmes et sur-
4. Tertullien, De fuga, 6, 9, U.
%. Mémoires de VAcad. des Inscr., t. XXYIII, 2* part., p. 343
et suiv. (Le Blani).
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244 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 172]
tout contre les artifices de iSurs cheveux, qui se
retrouvent à chaque page des écrits montanistes ^ La
femme qui, par le tour le plus innocent donné à sa
chevelure, cherche à plaire et amène cette simple
réflexion qu elle est jolie, devient, au dire de ces
âpres sectaires, aussi coupable que celle qui excite à
la débauche. Le démon des cheveux se charge de la
punir*. L'aversion du mariage venait des motifs qui
auraient dû y pousser. La prétendue chasteté des en-
cratites n'était souvent qu'une inconsciente duperie.
Un roman qui fut sûrement d'origine montaniste,
puisqu'on y trouvait des arguments pour prouver que
les femmes ont le droit d'enseigner et d'administrer
les sacrements', roule tout entier sur celte équi-
voque passablement dangereuse. Nous voulons parler
^ . TertulIieD, les deux livres De cullu feminarum, les deux
livres Ad uxorem et le livre De virginibus velandis.
2. Eclogœ ex script, proph. (dans les Œuvres de saint Clé-
ment], 39, pensée de Tatien. Les juifs du moyen âge cherchaient
à faire croire aux femmes mariées que les démons dansaient sur
leurs cheveux, quand elles en avaient; de là le précepte de les
couper. Chiarini, Théorie du judaïsme, I, 257-259.
3. TertuUien, De bapt., M\ saint Jérôme, De viris ilLj 7.
L'épisode du « lion baptisé » consistait probablement en ce que
le lion qui, dans Tamphithéâtre, refusait de dévorer Thécla, rec^
vait le baptême de celle-ci comme bon chrétien. SaintÀmbroise,
De virgiîiibuSj II, 3. L'origine montaniste de ce roman explique
que Tertuliien, qui élait de la coterie, en ait eu si vite connais-
sance.
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[An 172] MARC-AURÈLB. 245
de Thécla^. Bien autrement scabreux et irritant est
le roman des saints Nérée et Achillée*; on ne fut
jamais plus voluptueusement chaste; on ne traita
jamais du mariage avec une plus naïve impudeur.
Qu'on lise, dans Grégoire de Tours, la délicieuse lé-
gende des deux Amants d'Auvergne ' ; dans les Actes
de Jean, le piquant épisode de Drmiana^ ; dans les
Actes de Thomas, le récit des Fiancés dé Vlnde^ ; dans
saint Ambroise®, l'épisode de la vierge d'Antioche
au lupanar; on comprendra que les siècles qui se
nourrirent de tels récits purent, sans mérite, se figu-
rer avoir renoncé à l'amour profane. Un des mys-
tères le plus profondément entrevus par les fonda-
teurs du christianisme, c'est que la chasteté est une
volupté'' et que la pudeur est une des formes de
\, Voir VÉgl. chréL, p. 523. Dans le titre des Actes grecs,
Thécla porte le titre de àicoaroXoc, pris au féminin. Le lalin
porte aposlolatu defuncla. Le texte publié par Grabe et Tischen-
dorf diffère peu, ce semble, du texte primitif.
%. Cet écrit, ainsi que la Passio Peiri et Pauli de pseudo-
Lin, avec laquelle il a des liens de parenté, parait du iii« siècle.
3. Grégoire de Tours, Hist. Franc., 1, 4Î.
4. Pseudo-Abdias, 1. V, chap. 4 et suiv. (d'après Leucius).
Il y a là peut-être quelque imitation de la Matrone d'Éphèse.
Cf. Tertullien, De resurr., 8.
5. Dans Tisch., Acta apocr,, 492 et suiv. ; P^eudo-Abdias, 4.
6. De virginibus, II, 4.
7. Voir Saint Paul, p. 242 et suiv.
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246 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 172]
Tamour*. Les gens qui craignent les femmes sont,
en général, ceux qui les aiment le plus. Que de fois
on peut dire avec justesse à l'ascète : Fallit te incau-
tum pietas tua*. Dans certaines parties de la commu-
nauté chrétienne, on vit paraître, à diverses reprises,
ridée que les femmes ne doivent jamais être vues,
que la vie qui leur convient est une vie de réclusion,
selon l'usage qui a prévalu dans TOrient musulman*.
Il est facile de voir à quel point, si une telle pensée
eût prévalu, le caractère de l'église eût été altéré.
Ce qui dislingue, en eifet, l'église de la mosquée et
' même de la synagogue, c'est que la femme y entre
librement et y est sur le même pied que l'homme,
quoique séparée ou même voilée. Il s'agissait de sa-
voir si le christianisme serait, comme le fut plus tard
l'islamisme, une religion d'hommes, d'où la femme
^. Les études récemment faites ont bien montré que l'accès
hystérique donne à la femme une beauté passagère, une sorte
d'idéalisation momentanée, et que cet état maladif, inspirant une
chasteté relative, rend sans danger pour les mœurs les relations
intimes des deux sexes.
S. J'ai vu, en Orient, une jeune fille danser avec une retenue
charmante les danses les plus voluptueuses ; elle voulait se faire
religieuse. J'ai appris ensuite qu'elle devint folle la première nuit
do son mariage. Lire l'épisode d'Âthanase chez la belle vierge
d'Alexandrie, Sozomène, V, 6.
3. C'est ce qui est particulièrement sensible chez l'auteur, très
juif d'esprit, du Testament des douze patriarches. Lire Ruben
tout entier. Voir aussi Tertullien, De virginibus velandis.
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[An 172] MARC-AURÈLE. 247
est à peu près exclue. L'Église catholique n'eut
garde de commettre cette faute. La femme eut des
fonctions de diaconîe dans l'Église et y fut avec
l'homme dans des rapports subordonnés, mais fré-
quents. Le baptême, la communion eucharistique, les
œuvres de charité entraînaient de perpétuelles déro-
gations aux mœurs de l'Orient. Ici encore, l'Église
catholique trouva le milieu entre les exagérations des
sectes diverses avec une rare justesse de tact.
Ainsi s'explique ce mélange singulier de pudeur
timide et de mol abandon qui caractérise le senti-
ment moral dans les Églises primitives. Loin d'ici
les vils soupçons de débauchés vulgaires, incapables
de comprendre une telle innocence! Tout était pur
dans ces saintes libertés; mais aussi qu'il fallait être
pur pour pouvoir en jouir ! La légende nous montre
les païens jaloux du privilège qu'a le prêtre d'aper-
cevoir un moment dans sa nudité baptismale celle
qui, par l'immersion sainte, va devenir sa sœur spi-
rituelle ^ Que dire du « saint baiser »% qui fut l'am-
4 . Voir, dans les maDuscrits et les éditions xylographiques,
les miniatures représentant le baptême de Drusiana (Didot, les
ApocaL figurées^ p. 54-52). Les païens regardent par les trous de
la porte, d'une manière qui implique un soupçon ou du moins
un sentiment de jalousie contre le ministre du sacrement. Cf. les
réflexions de Sozomène, /. c.
5. Saint Paul^ p. 269, 263.
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248 ORIGINES DU CHRISTIAISISME. [An 172]
broisie de ces générations chastes, de ce baiser qui,
comme le consolamentum des cathares S était un sa-
crement de force et d'amour, et dont le souvenir,
mêlé aux plus graves impressions de l'acte eucha-
ristique, suffisait durant des jours à remplir Tâme
d'une sorte de parfum? Pourquoi l'Église était-elle si
aimée, que, pour y rentrer quand on en était sorti,
on allait au-devant de la mort? Parce qu'elle était
une école de joies infinies. Jésus était vraiment au
milieu des siens. Plus de cent ans après sa mort, il
était encore le maître des voluptés savantes, Pinitia-
teur des secrets transcendants.
1. Sclimidt, Histoire des cathares, II, p. 119 et suiv.
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CHAPITRE XVI.
MARC-AURÈLE CHEZ LES QUADES. — LE LIVRE
DES PENSÉES.
Trop peu soucieux de ce qui se passait dans le
reste du monde, le gouvernement de Marc-Aurèle
semblait n'exister que pour les progrès de l'intérieur.
Le seul grand empire organisé qui touchât aux fron-
tières romaines, celui des Parthes, cédait devant les
légions. Lucius Verus et Avîdius Cassius conquéraient
des provinces que Trajan n'avait occupées que pas-
sagèrement, l'Arménie, la Mésopotamie, TAdiabène *.
Le véritable danger était au delà du Rhin et du Da-
nube. Là vivaient, dans une menaçante obscurité,
des populations énergiques, pour la plupart germa-
niques de race, que les Romains ne connaissaient
guère que par ces beaux et fidèles gardes du corps
(les Suisses de ces temps-là), que certains empereurs
4. Tillemont, Ui$t, desemp.j II, p. 352-353.
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250 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 173]
aimèrent à se donner, ou par ces gladiateurs superbes
qui, dévoilant tout à coup dans l'amphithéâtre la
beauté de leurs formes nues, faisaient éclater l'ad-
miration de l'assistance*. Conquérir pas à pas ce
monde impénétrable, reculer lieue par lieue les li-
mites de la civilisation; pour cela, s'établir fortement
en Bohême, dans ce quadrilatère central de l'Europe,
où il devait y avoir encore un fond considérable de
Boïens celtiques ; de là, s'avancer comme les défri-
cheurs américains, détruire arbre par arbre la forêt
Hercynienne, substituer des colonies à des tribus sans
attache avec le sol, fixer et civiliser ces populations
pleines d'avenir, faire bénéficier l'empire de leurs
rares qualités, de leur solidité, de leur force corpo-
relle» de leur énergie ; porter les vraies frontières de
l'empire, d'un côté, sur l'Oder ou laVistule,de l'autre,
sur le Pruth ou le Dniester, et donner ainsi à la par-
tie latine de l'empire une prépondérance décidée, qui
eût empêché le schisme de la partie grecque et orien-
tale ; au lieu de bâtir cette funeste Constantinople,
mettre la seconde capitale à Bâle ou à Constance, et
assurer ainsi, pour le grand bien de l'empire, aux
peuples celto-germains l'hégémonie politique qu'ils
devaient conquérir plus tard sur les ruines de l'em-
4. Tacite, Germ,, tO.
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[An 173] MÂRG-AURÈLE. 251
pire, voilà quel aurait dû être le programme des
Romains éclairés, s'ils avaient été mieux renseignés
sur l'état de l'Europe et de l'Asie, sur la géographie et
l'ethnographie comparées.
L'expédition mal concertée de Varus (an 10 de
J.-G.) et le vide éternel qu'elle laissa dans les numé-
ros des légions furent comme un épouvantai! qui dé-
tourna la pensée romaine de la grande Germanie.
Tacite, seul, vit l'importance de cette région pour
l'équilibre du monde. Mais l'état de division où étaient
les tribus germaniques endormait les inquiétudes que
les esprits sagaces auraient du concevoir. Tandis que
ces peuplades, en effet, plus portées vers l'indé-
pendance locale que vers la centralisation, ne for-
maient pas d'agrégat militaire, elles donnaient peu
à craindre. Mais leurs confédérations étalent redou-
tables. On sait quelles conséquences eut celle qui se
forma, au iir siècle, sur la rive droite du Rhin, sous
le nom de Francs. Vers Tan 166, une ligue puissante
se forma en Bohême, en Moravie et dans le nord de
la Hongrie actuelle. Les noms d'une foule de peu-
plades, qui devaient plus tard remplir le monde, fu-
rent entendus pour la première fois. La grande
poussée des barbares commençait ; les Germains,
jusque-là inattaquables, attaquaient. La digue cre-
vait sur le Danube, dans la région de T Autriche
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252 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 173]
et de la Hongrie, vers Presbourg, Comorn et Gran.
Tous les peuples germains et slaves, depuis la Gaule
jusqu'au Don, Marcomans, Quades, Narisques, Her-
mundures, Suèves, Sarmates, Victovales, Roxolans,
Bastarnes, Costoboques, Alains, Peucins, Vandales,
Jazyges, semblèrent d'accord pour forcer la fron-
tière et inonder l'empire. La pression venait de plus
loin. Refoulés par des barbares septentrionaux, pro-
bablement par les Goths, toute la masse slave et
germanique semblait en mouvement ; ces barbares,
avec leurs femmes et leurs enfants, voulaient qu'on
les reçût dans l'empire, qu'on leur donnât des terres
ou de l'argent, offrant en retour leurs bras pour
n'importe quel service militaire. Ce fut un véritable
cataclysme humain. La ligne du Danube fut enfon-
cée. Les Vandales et les Marcomans s'établirent en
Pannonie; la Dacie fut piétinée par vingt peuples;
les Costoboques coururent jusqu'en Grèce ; la Rhétie
et le Norique se virent envahis; les Marcomans pas-
sèrent les Alpes Juliennes, mirent le siège devant
Aquilée, saccagèrent tout jusqu'à la Piave. Devant ce
choc épouvantable, l'armée romaine plia ; le nombre
des captifs emmenés par les barbares fut énorme * ;
l'alarme fut vive en Italie ; on déclara que, depuis
le temps des guerres puniques, Rome n'avait
4. DioD Gassius, LXXI, 45, 49.
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[An 173] MARC-AURÈLE. 253
pas eu à soutenir une attaque aussi furieuse S
C'est une vérité bien constatée que le progrès philo*
sophique des lois ne répond pas toujours à un progrès
dans la force de lÉlat. La guerre est chose brutale ;
elle veut des brutaux ; souvent il arrive ainsi que les
améliorations morales et sociales entraînent un affai-
blissement militaire. L'armée est un reste de barbarie,
que l'homme de progrès conserve comme un mal
nécessaire ; or il est rare qu'on fasse avec succès ce
qu'on fait comme un pis aller. Antonin avait déjà
une forte aversion pour l'emploi des armes * ; sous
son règne, les mœurs des camps s'amollirent beau-
coup '. On ne peut nier que l'armée romaine n'eût
perdu sous Marc-Aurèle une partie de sa discipline et
de sa vigueur*. Le recrutement se faisait difficile-
4. Jules Capîtolin, Anl. PhiLj 42 et suiv., 47, 24 et suiv. ;
Lucius Verus, 7, 8; Periinax, 2 ; Dion Cassius, LXXI, 3 et suiv.;
Pausanias, VIII, xliu, 6; X, xxxiv, 5; Hérodien, I, 3; Carm,
sib.y XJI, 494 et suiv.; Petrus Palricius, Exe, de leg,, p. 24
(Paris, 4648); Ammien Marcellin, XXIX, vi, 4; XXXI, v, 43.
Eutrope, VllI, 4 2 ; Aurelius Victor, Cœs, et Epit., 4 6 ; Orelli, n» 864 ;
la colonne Antonine et les restes de Tare de triomphe de Maro-
Âurèle, au Palais des conservateurs, à Rome ; Desvergers, Essai
sur MarC'Aurèle, p. 440 et suiv.
2. Eutrope, VUI, 8.
3. Fronton, Epist, ad Luc, Ver., II, 4; ad amicos, I, 6;
Principia hisloriœ, p. 206 et suiv. (Naber).
4. Lettre d'Avidius Cassius, dans Yulc. Gall., Vie d'Avidius^
44, et en général toute cette vie.
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254 ÔRIGliNËS DU CHRISTIANISME. [An 173]
ment ; le remplacement et l'enrôlement des barbares
avaient entièrement changé le caractère de la légion*;
sans doute le christianisme soutirait déjà le meilleur
des forces de TÉtat. Quand on songe qu'à côté de
cette décrépitude s'agitaient des bandes sans patrie,
paresseuses au travail de la terre, n'aimant qu'à
tuer, ne cherchant que bataille, fût-ce contre leurs
congénères *, il était clair qu'une grande substi-
tution de races aurait lieu. L'humanité civilisée
n'avait pas encore assez dompté le mal pour pou-
voir s'abandonner au rêve du progrès par la paix et
la moralité.
Marc-Aurèle, devant cet assaut colossal de toute
la barbarie, fut vraiment admirable. Il n'aimait pas
la guerre et ne la faisait que malgré lui ; mais, quand
il fallut , il la fit bien ; il fut grand capitaine par
devoir. Une effroyable peste se joignit à la guerre.
Ainsi éprouvée, la société romaine fit appel à toutes
ses traditions, à tous les rites ; il y eut, comme d'or-
dinaire à la suite des fléaux, une réaction en faveur
de la religion nationale. Marc-Aurèle s'y prêta. On
vit le bon empereur présider lui-même en qualité de
grand pontife aux sacrifices, prendre un fer de jave-
4. Naudet, Comptes rendus de VAc. des se. mor, ei pol.,
4875, 2« sem., p. 479 etsuiv,
2. Dion Cassius, LXXI, 44.
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[An 174] MARC-AURÈLE. 255
lot dans le temple de Mars, le plonger dans le sang,
le lancer vers le point du ciel où était l'ennemi ^ On
arma tout, esclaves, gladiateurs, bandits, diogmites
(agents de police) ; on soudoya des bandes ger-
maniques contre les Germains; on fit argent des
objets précieux du garde-meuble impérial, pour évi-
ter d'établir de nouveaux impôts.
La vie de Marc-Aurèle presque entière se passa
désormais dans la région du Danube, à Garnonte*
près de Vienne, ou à Vienne même, sur les bords
du Gran, en Hongrie, parfois à Sirmium *. Son
ennui était immense; mais il savait vaincre son
ennui. Ces insipides campagnes contre les Quades
et les Marcomans furent très bien conduites ; le dé-
goût qu'il en éprouvait ne l'empêchait pas d'y mettre
l'application la plus consciencieuse. L'armée l'aimait
et fit parfaitement son devoir. Modéré même envers
les ennemis, il préféra un plan de campagne long,
mais sûr, à des coups foudroyants ; il délivra com-
plètement la Pannonie, repoussa tous les barbares
sur la rive gauche du Danube, fit même de grandes
pointes au delà de ce fleuve, et pratiqua prudem-
4. Dion Cassius, LXXI, 33.
2. Petroneli, près de Haimburg. Pensées, \. II, fin; lettre
apocr. à la suite de VApol, I de saint Justin.
3. Philostrate, Soph., Il, i, Î6 ; Tertullien, ApoL, 25.
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256 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 174J
ment la tactique, dont on abusa plus tard, d'opposer
les barbares aux barbares.
Paternel et philosophe avec ces hordes à demi
sauvages, il s'obstinait, par respect pour lui-même, à
conserver envers elles des égards qu'elles ne compre-
naient pas, à la façon d'un gentilhomme qui, par ga-
geure de dignité personnelle, traiterait des Peaux-
Rouges comme des gens bien élevés. 11 leur prêchait
naïvement la raison et la justice, et il finit par leur
inspirer du respect*. Peut-être, sans la révolte d'A~
vidius Cassius, eut-il réussi à faire une province de
Marcomannie (Bohême), une autre de Sarmatie (Gai-
licie), et à sauver l'avenir*. Il admit sur une large
échelle le soldat germain dans les légions ; il accorda
des terres en Dacie, en Pannonie, en Mésie, dans la
Germanie romaine, à ceux qui voulaient travailler',
mais maintint très ferme la limite militaire, établit
une rigoureuse police sur le Danube, et ne laissa pas
une seule fois le prestige de l'empire souffrir des
concessions que lui arrachaient la politique et l'hu-
manité.
Ce fut dans le cours d'une de ces expéditions que,
4. Stalue équestre, maintenant au Capilole; bas-reliefs de
Tare de triomphe de MaroAurèle ; colonne Antonine; v. ci-des-
sus, p. 47.
%. Dion Cassius, LXXI, 47.
3. Capitolin, 24.
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[An 174] MÂRC-ÂURÈLE. 257
campé sur les bords du Gran, au milieu des plaines
monotones de la Hongrie*, il écrivît les plus belles
pages du livre exquis qui nous a révélé son âme
tout entière. Ce qui coûtait le plus à Marc-Aurèle
dans ces lointaines guerres, c'était d'être privé de
sa compagnie ordinaire de savants et de philosophes.
Presque tous avaient reculé devant les fatigues et
étaient restés à Rome*. Occupé tout le jour aux exer-
cices militaires, il passait les soirées dans sa tente,
seul avec lui-même. Là., il se débarrassait de la
contrainte que ses devoirs lui imposaient ; il faisait
son examen de conscience, et songeait à l'inuti-
lité de la lutte qu'il soutenait vaillanmient. Sceptique
sur la guerre, même en la faisant, il se détachait de
tout, et, se plongeant dans la contemplation de Tuni-
verselle vanité, il doutait de la légitimité de ses
propres victoires : « L'araignée est fière de prendre
une mouche, écrivait-il ; tel est fier de prendre un
levraut 1 tel, de prendre une sardine; tel, de prendre
des sangliers ; tel, des Sarmates. Au point de vue des
principes, tous brigands •. » Les Entretiens (TÉpi-
ctète, par Arrien, étaient le livre préféré de l'empe-
4. Pensées j livre I®', fin.
2. Galien, De 'prœnot%one,\\ De lihris proprx%s,t\V\i\\o%iv.^
Sophisl,, II, V, 3.
3. Pensées, X, 40.
17
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258 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 174]
reur ; il les lisait avec délices, et, sans le vouloir, il
était amené à les imiter *. Telle fut l'origine de ces
pensées détachées, formant douze cahiers, qu'on réunit
après sa mort sous ce titre Au sujet de lui-même*.
Il est probable que, de bonne heure, Marc tint
un journal intime de son état intérieur. Il y inscri-
vait, en grec, les maximes auxquelles il recourait pour
se fortifier, les réminiscences de ses auteurs favoris,
les passages des moralistes qui lui parlaient le plus,
les principes qui, dans la journée, l'avaient soutenu,
parfois les reproches que sa conscience scrupuleuse
croyait avoir à s'adresser.
On se cherche des retraites solitaires, chaumières rus-
tiques, rivages des mers, montagnes; comme les autres,
tu aimes à rêver tout cela. Quelle naïveté, puisqu'il t'est
permis, à chaque heure, de te retirer en ton âme? Nulle
part Thomme n'a de retraite plus tranquille, surtout s'il pos-
sède en lui-même de ces choses dont la contemplation suffit
pour rendre le calme. Sache donc jouir de cette retraite,
et là renouvelle tes forces. Qu'il y ait là de ces maximes
courtes, fondamentales, qui tout d'abord rendroni la séré-
nité à ton âme et te remettront en état de supporter avec
résignation le monde où tu dois revenir '.
Pendant les tristes hivers du Nord, cette conso-
i. Voir, par exemple, DisserL EpicL, III, viii, 4 et suiv.
%. Ta %U *«VTM. Cf. Themistius, Philad., p. 97, Dindorf ; Suidas,
au mot Mâpxoc
3. Pensées j IV, 3.
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[An 174] MARC-AURÈLE. 259
lation lui devint encore plus nécessaire. Il avait passé
cinquante ans; la vieillesse était chez lui prématurée.
Un soir, toutes les images de sa pieuse jeunesse
remontèrent en son souvenir, et il passa quelques
heures délicieuses à supputer ce qu'il devait à chacun
des êtres bons qui l'avaient entouré ^
Exemples de mon aïeul Verus: douceur des mœurs,
patience inaltérable.
Qualités qu^on prisait dans mon père, souvenir qu'il
m'a laissé : modestie, caractère mâle.
Souvenir de ma mère : sa piété, sa bienfaisance; pureté
d'âme qui allait jusqu'à s'abstenir, non seulement de faire
le mal, mais même d'eu concevoir la pensée; vie frugale et
qui ressemblait si peu au luxe des riches*.
Puis lui apparaissent tour à tour Diognète, qui
lui inspira le goût de la philosophie et rendit agréa-
bles à ses yeux le grabat, la couverture consistant
en une simple peau et tout l'appareil de la discipline
hellénique ; Junius Rusticus, qui lui apprit à éviter
toute affectation d'élégance dans le style et lui prêta
les Entretiens d'Épictète^; Apollonius de Chalcis,
qui réalisait l'idéal stoïcien de l'extrême fermeté et
1, Pensées, livre 1", entier.
t. Une monnaie de Nicée nous a conservé la douce et aimable
figure deDomitia Lucilla, la mère de Marc-Aurèle. De Longpérier,
Revm numism., nouv. série, t. VIII (4863).
3. Ta ÊmxT>i7iia 6.Topr,y.»Ta, les Entretiens rédigés par Arrien
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260 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 174]
de la parfaite douceur ; Sextus de Chéronée, si grave
et si bon ; Alexandre de Cotiée, qui reprenait avec
une politesse si raffinée ; Fronton, « qui lui apprit
ce qu'il y a dans un tyran d'envie, de duplicité,
d'hypocrisie, et ce qu'il peut y avoir de dureté
dans le cœur d'un patricien » ; son frère Sévérus,
« qui lui fit connaître Thraséa, Helvidius, Galon,
Brutus; qui lui donna l'idée de ce qu'est un État
libre, où la règle est l'égalité naturelle des citoyens
et l'égalité de leurs droits; d'une monarchie qui res-
pecte avant tout la liberté des citoyens » ; et, dominant
tous les autres de sa grandeur immaculée, Antonin,
son père par adoption, dont il nous trace le portrait
avec un redoublement de reconnaissance et d'amour.
Je remercie les dieux^ dit-il en terminant, de m*avoir
donné de bons aïeuls, de bons parents, une bonne sœur,
de bons maîtres, et, dans mon entourage, dans mes pro-
ches, dans mes amis, des gens presque tous remplis de
bonté.Jamaisjeneme suis laissé aller à aucun manque d'é-
gards envers eux; par ma disposition naiurelle, j'aurais
pu, dans l'occasion, commettre quelque irrévérence; mais
la bienfaisance des dieux n'a pas permis que la circon-
stance s'en soit présentée. Je dois encore aux dieux d'avoir
conservé pure la fleur de ma jeunesse ; de ne m'éire pas
fait homme avant Tâge, d'avoir même différé au delà;
d'avoir été élevé sous la loi d'un prince et d'un père qui
devait dégager mon âme de toute fumée d'orgueil, me
faire comprendre qu'il est possible, tout en vivant dans un
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[An 174] MâRC-AURÈLE. 261
palais, de se passer de gardes, d'habits resplendissants, de
torches, de statues, m'apprendre enfin qu'un prince peut
presque resserrer sa vie dans les limites de celle d'un
simple citoyen, sans montrer pour cela moins de noblesse
et moins de vigueur, quand il s'agit d*ôtre empereur et de
traiter les affaires de TÉtat. Ils m'ont donné de rencontrer
un frère dont les mœurs étaient une continuelle exhorta-
tation à veiller sur moi-même, en même temps que sa dé-
férence et son attachement devaient faire la joie de mon
cœur Si j'ai eu le bonheur d'élever ceux qui avaient
soigné mon éducation aux honneurs qu'ils semblaient dé-
sirer; si j'ai connu Apollonius, Rusticus, Maximus, si, plu-
sieurs fois, m'a été offerte, entourée de tant de lumière,
l'image d'une vie conforme à la nature (je suis resté en
deçà du but, il est vrai; mais c'est ma faute) ; si mon corps
a résisté jusqu'à cette heure à la rude vie que je mène ; si
je n'ai touché ni à Bénédicta ni à Théodote ; si, malgré mes
fréquents dépits contre Rusticius, je n'ai jamais passé les
bornes, ni rien fait dont j'aie eu à me repentir; si ma
mère, qui devait mourir jeune, a pu néanmoins passer près
de moi ses dernières années ; si, chaque fois que j'ai voulu
venir au secours de quelque personne pauvre ou affligée,
je ne me suis jamais entendu dire que l^argent me man-
quait ; si, moi-même, je n'ai eu besoin de rien recevoir de
personne ; si le sort m'a donné une femme si complaisante,
si affectueuse, si simple ; si j^ai trouvé tant de gens ca-
pables pour l'éducation de mes enfants ; si, à l'origine de
ma passion pour la philosophie, je ne suis pas devenu la
proie de quelque sophiste, c'est aux dieux que je le dois.
Oui, tant de bonheurs ne peuvent être l'effet que de l'as-
sistance des dieux et d'une heureuse fortune.
Cette divine candeur respire à chaque page.
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262 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 174]
Jamais on n*écrivit plus simplement pour soi, à seule
fin de décharger son cœur, sans autre témoin que
Dieu. Pas une ombre de système. Marc-Aurèle, à
proprement parler, n'a pas de philosophie; quoiqu'il
doive presque tout au stoïcisme transformé par l'es-
prit romain, il n'est d'aucune école. Selon notre
goût, il a trop peu de curiosité ; car il ne sait pas
tout ce que pouvait savoir un contemporain de Pto-
lémée et de Galien ; il a sur le système du monde
quelques opinions qui n'étaient pas au niveau de la
plus haute science de son temps. Mais sa pensée
morale, ainsi dégagée de tout lien avec un système,
y gagne une singulière élévation. L'auteur du livre
de y Imitation lui-même, quoique fort détaché des
querelles d'école, n'atteint pas jusque-là ; car sa ma-
nière de sentir est essentiellement chrétienne ; ôtez
les dogmes chrétiens, son livre ne garde plus qu'une
partie de son charme. Le livre de Marc-Aurèle,
n'ayant aucune base dogmatique, conservera éter-
nellement sa fraîcheur. Tous, depuis l'athée ou celui
qui se croit tel, jusqu'à l'homme le plus engagé dans
les croyances particulières de chaque culte* peuvent
y trouver des fruits d'édification. C'est le livre le
plus purement humain qu'il y ait. Il ne tranche au-
cune question controversée. En théologie, Marc-
Aurèle flotte entre le déisme pur, le polythéisme
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[An 174] MARG-ÂURÈLE 263
interprété dans un sens physique, à la façon des
stoïciens, et une sorte de panthéisme cosmique. Il
ne tient pas plus à Tune des hypothèses qu'à l'autre,
et il se sert indifféremment des trois vocabulaires,
déiste, polythéiste, panthéiste. Ses considérations
sont toujours à deux faces, selon que Dieu et Tâme
ont ou n'ont pas de réalité, u Quitter la société des
hompies n'a rien de bien terrible, s'il y a des dieux;
et, s'il n'y a pas de dieux, ou qu'ils ne s'occupent
pas des choses humaines, que m'importe de vivre
dans un monde vide de dieux ou vide de providence?
Mais certes il y a des dieux, et ils ont à cœur les
choses humaines *. »
C'est le dilemme que nous faisons à chaque heure ;
car, si c'est le matérialisme le plus complet qui a
raison, nous qui aurons cru au vrai et au bien, nous
ne serons pas plus dupés que les autres. Si l'idéa-
lisme a raison, nous aurons été les vrais sages, et
nous l'aurons été de la seule façon qui nous con-
vienne, c'est-à-dire sans nulle attente intéressée,,
sans avoir compté sur une rémunération.
Marc-Aurèle n'est donc pas un libre penseur;
c'est même à peine un philosophe, dans le sens spé-
cial du mot. Comme Jésus, il n'a pas de philosophie
4. Pensées, II, 41 ; cf. IV, 3 ; VI, 40; VII, 3t, 50; VIII, 17 i.
IX, 28, 39, 40; XII, 24.
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364 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 17i]
spéculative; sa théologie est tout à fait contradic-
toire ; il n'a aucune idée arrêtée sur l'âme et l'immor-
talité. Gomment fut-il profondément moral sans les
croyances qu'on regarde aujourd'hui comme les fon-
dements de la morale ? Comment fut-il éminemment
religieux sans avoir professé aucun des dogmes de
ce qu'on appelle la religion naturelle ? C'est ce qu'il
importe de rechercher.
Les doutes qui, au point de vue de la raison
spéculative, planent sur les vérités de la religion na-
turelle ne sont pas, comme Kant l'a admirablement
montré, des doutes accidentels, susceptibles d'être
levés, tenant, ainsi qu'on se l'imagine parfois, à cer-
tains états de l'esprit humain. Ces doutes sont inhé-
rents à la nature même de ces vérités, et l'on peut
dire sans paradoxe que, s'ils étaient levés, les vérités
auxquelles ils s'attaquent disparaîtraient du même
coup. Supposons, en effet, une preuve directe, posi-
tive, évidente pour tous, des peines et des récompenses
futures ; où sera le mérite de faire le bien ? Il n'y au-
rait que des fous qui, de gaieté de cœur, courraient à
leur damnation. Une foule d'âmes basses feraient leur
salut cartes sur table ; elles forceraient en quelque
sorte la main de la Divinité. Qui ne voit que, dans un
tel système, il n'y a plus ni morale ni religion? Dans
l'ordre moral et religieux, il est indispensable de
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[An 474] MARC-ÂURÈLE. 265
croire sans démonstration ; il ne s* agit pas de certi-
tude, il s'agit de foi. Voilà ce qu'oublie un certain
déisme, avec ses habitudes d'alTirmalion intempé-
rante. Il oublie que les croyances trop précises sur la
destinée humaine enlèveraient tout mérite moral. Pour
nous, on nous annoncerait un argument péremptoire
en ce genre, que nous ferions comme saint Louis,
quand on lui parla de l'hostie miraculeuse : nous
refuserions d'aller voir. Qu'avons-nous besoin de ces
preuves brutales, qui n'ont d'application que dans
l'ordre grossier des faits, et qui gêneraient notre li-
berté ? Nous craindrions d'être assimilés à ces spé-
culateurs de vertu ou à ces peureux vulgaires, qui
portent dans les choses de l'âme le grossier égoïsme
de la vie pratique. Dans les premiers jours qui sui-
virent l'établissement de la foi à la résurrection de
Jésus, ce sentiment se produisit de la façon la plus
touchante. Les vrais amis de cœur, les délicats ai-
mèrent mieux croire sans preuve que de voir. « Heu-
reux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru ! » devint
le mot de la situation. Mot charmant ! symbole éternel
de l'idéalisme tendre et généreux', qui a horreur de
toucher de ses mains ce qui ne doit être vu qu'avec le
cœur!
Notre bon Marc-Aurèle, sur ce point comme sur
tous les autres, devança les siècles. Jamais il ne se
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266 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 174]
soucia de se mettre d'accord avec lui-même sur Dieu
et sur l'âme. Comme s'il avait lu la Critique de la
raison pratique, il vit bien que, dès qu'il s'agit de
Tinfini, aucune formule n'est absolue, et qu'en pa-
reille matière on n'a quelque chance d'avoir aperçu
la vérité une fois en sa vie que si Ton s'est beaucoup
contredit. Il détacha hautement la beauté morale de
toute théologie arrêtée; il ne permit au devoir de
dépendre d'aucune opinion métaphysique sur la
cause première. Jamais l'union intime avec le Dieu
caché ne fut poussée à de plus inouïes délicatesses.
Offre au gouvernement du dieu qui est au dedans de
toi un être viril, mûri par Tâge, ami du bien public, un Ro-
main S un empereur, un soldat à son poste, attendant le
signal de la trompette, un homme prêt à quiiter la vie
sans regret*. — Il y a bien des grains d'encens destinés
au même autel ; Tun tombe plus tôt, Tautre plus tard dans
le feu ; mais la différence n'est rien '. — L'homme doit
vivre selon la nature pendant le peu de jours qui lui sont
donnés sur la terre, et, quand le moment de la retraite
est venu, se soumettre avec douceur, comme une olive
qui, en tombant, bénit Tarbre qui l'a produite et rend
grâces au rameau qui Ta portée^. — Tout ce qui t'arrange
m'arrange, 6 cosmos. Rien ne m'est prématuré ni tardif,
4 . Comp. Pensées, II, 5.
5. Pensées, III, 5.
3. Pensées, IV, 45.
4. Pensées, IV, 48.
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[An 174] MARC-AURÈLE. 267
de ce qui pour toi vient à l'heure. Je fais mon fruit de ce
que portent tes saisons, 6 nature I De toi vient tout; en toi
est tout; vers toi va tout.
Cité de Cécrops, toi que j'aime,
dit le poète; comment ne pas dire:
Cité de Jupiter, je t'aime * ? —
0 homme ! tu as été citoyen dans la grande cité ; que
t'importe de l'avoir été pendant cinq ou pendant trois
années? Ce qui est conforme aux lois n'est injuste pour
personne. Qu'y a-t-il donc de si fâcheux à être renvoyé de
la cité non par un tyran, non par un juge inique, mais par
la nature môme, qui t'y avait fait entrer? C'est comme si
un comédien est congédié du théâtre par le même préteur
qui Ty avait engagé. « Mais, diras-tu, je n'ai pas joué les
cinq actes ; je n'en ai joué que trois. » Tu dis bien ; mais,
dans la vie, trois actes sujEsent pour faire la pièce entière.
Celui qui marque la fin est celui qui, après avoir été la
cause de la combinaison des éléments, est maintenant la
cause de leur dissolution ; tu n'es pour rien dans l'un ni
dans l'autre de ces faits.
Pars donc content ; car celui qui te congédié est sans
colère '.
Est-ce à dire qu'il ne se révoltât pas quelquefois
contre le sort étrange qui s'est plu à laisser seuls
face à face Thomnae, avec ses éternels besoins de dé-
vouement, de sacrifice, d'héroïsme, et la nature, avec
4. Pensées, IV, 23. On ignore de quelle pièce est prise la
citation de Marc-Aurèle.
«. PemëeSjXU, 36.
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268 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 174
son immoralité transcendante, son suprême dédain
pour la vertu ? Non. Une fois du moins l'absurdité,
la colossale iniquité de la mort le frappa. Mais bien-
tôt son tempérament, complètement mortifié, reprend
le dessus, et il se calme.
Comment se fait-il que les dieux, qui ont ordonné si
bien toutes choses et avec tant d*amour pour les hommes,
aient négligé un seul point, à savoir que les hommes d'une
vertu éprouvée, qui ont eu pendant leur vie une sorte de
commerce avec la Divinité, qui se sout fait aimer d'elle
par leurs actions pieuses et leurs sacrifices, ne revivent pas
après la mort, mais soient éteints pour jamais ? Puisque la
chose est ainsi, sache bien que, si elle avait dû être autre-
ment, ils n'y eussent pas manqué ; car, si cela eût été
juste, cela était possible ; si ce^a eût été conforme à la na-
ture, la nature l'eût comporté. Par conséquent, de cela
qu'il n'en est pas ainsi, coofirme-toi en cette consi-
dération qù*ii ne fallait pas qu'il en fût ainsi. Tu vois bien
toi-même que faire une telle recherche, c'est disputer avec
Dieu sur son droit. Or nous ne disputerions pas ainsi contre
les dieux, s'ils n'étaient pas souverainement bons et sou-
verainement justes ; s'ils le sont, ils n'ont rien laissé passer
dans Tordonnance du monde qui soit contraire à la justice
et à la raison *.
Ah ! c'est trop de résignation, cher maître. S'il
en est véritablement ainsi, nous avons le droit de
nous plaindre. Dire que, si ce monde n'a pas sa
4. Pensées, Xll,^.
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[An 174] MARC-AURÈL£. 26»
contre-partie, Thomme qui s'est sacrifié pour le bien
ou le vrai doit le quitter content et absoudre les
dieux, cela est trop naïf. Non, il a le droit de les
blasphémer ! Car enfin, pourquoi avoir ainsi abusé
de sa crédulité ? Pourquoi avoir mis en lui des in-
stincts trompeurs, dont il a été la dupe honnête ?
Pourquoi cette prime accordée à Thomme frivole ou
méchant? C'est donc celui-ci qui ne se trompe
pas, qui est l'homme avisé?... Mais alors maudits
soient les dieux qui placent si mal leurs préfé-
rences ! Je veux que l'avenir soit une énigme; mais,
s'il n'y a pas d'avenir, ce monde est un affreux guet-
apens. Remarquez, en effet, que notre souhait n'est
pas celui du vulgaire grossier. Ce que nous voulons,
ce n'est pas de voir le châtiment du coupable, ni de
toucher les intérêts de notre vertu. Ce que nous vou-
lons n'a rien d'égoïste : c'est simplement d'être, de
rester en rapport avec la lumière, de continuer notre
pensée commencée, d'en savoir davantage, de jouir
un jour de cette vérité que nous cherchons avec
tant de travail, de voir le triomphe du bien que nous
avons aimé. Rien de plus légitime. Le digne empe-
reur, du reste, le sentait bien. « Quoi ! la lumière
d'une lampe brille jusqu'au moment où elle s'éteint,
et ne perd rien de son éclat ; et la vérité, la justice,
la tempérance, qui sont en toi, s'éteindraient avec
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270 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 174]
toi^ ! » Toute la vie se passa pour lui dans cette noble
hésitation. S'il pécha, ce fut par trop de piété. Moins
résigné, il eût été plus juste; car, sûrement, deman-
der qu'il y ait un spectateur intime et sympathique
des luttes que nous livrons pour le bien et le vrai, ce
n'est pas trop demander.
Il est possible aussi que, si sa philosophie eût
été moins exclusivement morale, si elle eût impliqué
une étude plus curieuse de Thisloire et de l'univers,
elle eût évité certains excès de rigueur. Comme les
ascètes chrétiens, Marc-Aurèle pousse quelquefois
le renoncement jusqu'à la sécheresse et à la subtilité.
Ce calme qui ne se dément jamais, on sent qu'il est
obtenu par un immense effort. Certes, le mal n'eut
jamais pour lui nul attrait ; il n'eut à combattre au-
cune passion : « Quoi qu'on fasse ou quoi qu'on dise,
écrit-il, il faut bien que je sois homme de bien, comme
l'émeraude peut dire : « Quoi qu'on dise ou qu'on
« fasse, il faut bien que je sois émeraude et que
« je garde ma couleur *. » Mais, pour se tenir tou-
jours sur le sommet glacé du stoïcisme, il lui fallut
faire de cruelles violences à la nature et en retran-
cher plus d'une noble partie. Cette perpétuelle répé-
tition des mêmes raisonnements, ces mille images
4. Pensées, XII, 45. Cf. XH, 44.
1. Pefisées,\lU 46.
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[Ad174J MâRG-AURÈLE. â71
SOUS lesquelles il cherche à se représenter la vanité
de toute chose*, ces preuves souvent naïves de Tuni-
verselle frivolité, témoignent des combats qu'il eut
à livrer pour éteindre en lui tout désir. Parfois
il en résulte quelque chose d'âpre et de triste ; la
lecture de Marc-Aurèle fortifie, mais ne console pas ;
elle laisse dans Tâme un vide à la fois délicieux
et cruel, qu'on n'échangerait pas contre la pleine
satisfaction. L'humilité, le renoncement, la sévérité
pour soi-même n'ont jamais été poussés plus loin.
La gloire, cette dernière illusion des grandes âmes,
est réduite à néant. Il faut faire le bien sans s'inquié-
ter si personne le saura. Il voit que l'histoire parlera
de lui ; mais de combien d'indignes ne parle-t-elle
pas * ? L'absolue mortification où il était arrivé avait
éteint en lui jusqu'à la dernière fibre de l'amour-
propre. On peut même dire que cet excès de vertu
lui a nui. Les historiens Tont- pri$ au mot. Peu de
grands règnes ont été plus maltraités par l'historio-
graphie. Marins Maximus et Dion Gassius parlèrent
de Marc avec amour, mais saqg talent; leurs ou-
vrages, d'ailleurs, ne nous sont parvenus qu'en
lambeaux, et nous ne connaissons la vie de l'illustre
\. Voir surtout PensëeSjYl, 43, et aussi VIII, 24, 37; IX, 36;
XI, 4.
2. Pensées, IX, «9.
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272 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 174]
souverain que par la médiocre biographie de Jules
Capitolin, écrite cent ans après sa mort, grâce & Tad-
miration que lui avait vouée Tempereur Dioclétien. .
Heureusement la petite cassette qui renfermait les
pensées des bords du Gran et la philosophie de Car-
nonte fut sauvée. Il en sortit ce livre incomparable, où
Épictète était surpassé, ce manuel de la vie résignée,
cet Évangile de ceux qui ne croient pas au surnaturel,
qui n'a pu être bien compris que de nos jours. Véri-
table Évangile éternel, le livre des Pensées ne vieillira
jamais ; car il n'affirme aucun dogme. L'Évangile a
vieilli en certaines parties ; la science ne permet plus
d'admettre la naïve conception du surnaturel qui en
fait la base. Le surnaturel n'est dans les Pensées
qu'une petite tache insignifiante, qui n'atteint pas la
merveilleuse beauté du fond. La science pourrait dé-
truire Dieu et l'âme, que le livre des Pensées resterait
jeune encore de vie et de vérité. La religion de Marc-
Aurèle, comme le fut par moments celle de Jésus,
est la religion absolue, celle qui résulte du simple
fait d'une haute conscience morale placée en face
de Tunivers. Elle n'est ni d'une race ni d'un pays.
Aucune révolution, aucun progrès, aucune décou-
verte ne pourront la changer.
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CHAPriRE XVII.
LA ISOIO rULMlNÀTA. ^ kPOLOQlES d'APOLLIR AIRE ,
DE MILTIADE, DE MIRLITON.
Un incident de la campagne contre les Quades
mit en quelque sorte Marc^Aurèle et les chrétiens
face à face, et causa, du moins chez ces derniers, une
vive préoccupation ^ Les Romains étaient engagés
dans rintérieur du pays'; les chaleurs de Tété
4. Pour le récit païen, voir Gapitolin, 24; Dion Gassius,
LXXI, 8-40 (en le dépouillant des additions de Xiphilin); Giau-
dien, /n VI^^ consul. Honorii, vers 340 et suiv. ; Thémistius, Dis-
cours XV à Théodose, p. 491 (édit. Petau); Golonne Ântonine, Bel-
lori et Bartoli, pi. xv. Pour la version chrétienne, voir Glaude
Apollinaire, dans Eus., V, v, 4; Tertullien, ApoL, 5, iO] Ad
Scapulam, 4 (cf. Eus., V, v, 6) ; Eusèbe, Y, cb. v, et Chron., p. 472,
473, Schœne; lettre prétendue de Marc-Aurèle, à la suite de
VApoLlde saint Justin; Xiphiliii, additions à Dion Gassius, I. c;
Orose, Vn, 45; saint Grég. de Nysse, De quadraginta mart.j or.
n, 0pp. t. ni, p. 505-506. L'auteur des livres XI-XIV des Vers
Sibyllins (m* siècle}, quoique chrétien, admet la version païenne
de Gapitolin, de Thémistius et de Glaudien (XII, 496 et suiv.}.
2. Probablement dans la région du Gran.
18
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274 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 174]
avaient succédé sans transition à un long hiver. Les
Quades trouvèrent moyen de couper aux envahis-
seurs Tapprovisionnement d'eau. L'armée était dé-
vorée par la soif, épuisée de fatigues, égarée dans
une impasse, où les barbares l*attaquèrent avec tous
les avantages. Les Romains répondaient faiblement
aux coups de Tennemi, et Ton pouvait craindre un
, désastre, quand tout à coup un terrible orage s'a-
moncela. Une pluie serrée tomba sur les Romains et
les rafraîchit. On prétendit, au contraire, que la
foudre et la grêle se tournèrent contre les Quades et
les effrayèrent, au point qu'une partie d'entre eux se
jeta éperdue dans les rangs des Romains.
Tout le monde crut à un miracle. Jupiter s'était
évidemment prononcé pour sa race latine. La plupart
attribuèrent le prodige aux prières de Marc-Aurèle.
On fit des tableaux, ou on voyait le pieux empereur
suppliant les dieux et disant : « Jupiter, j'élève vers
toi cette main qui n'a jamais fait couler le sang^ »
La colonne Antonine consacra ce souvenir. Jupiter
Pluvius s'y montre sous la figure d'un vieillard ailé,
dont les cheveux, la barbe, les bras laissent échapper
des torrents d'eau, que les Romains recueillent dans
leurs casques et leurs boucliers, tandis que les bar-
4. C'était la version officielle : Gapitolin, Qaadien, Thémis«
tius, Carm. sib., XII.
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[An 174] MARG-ADRÈLE. 275
bares sont frappés et renversés par la foudre. Quel-
ques-uns crurent à Fintervention d'un magicien
égyptien, nommé Arnouphîs, qui suivait l'armée,
et dont on supposa que les incantations avaient
fait intervenir les dieux, en particulier Hermès
aérien*.
La légion qui avait reçu cette marque de la faveur
céleste put prendre, au moins dans l'usage et pour un
temps, le nom de Fuhninala ^ Une telle épithète
n'aurait eu rien de nouveau. Tout endroit touché par
la foudre était sacré chez les Romains; la légion dont
les campements avaient été atteints par les carreaux
célestes devait être regardée comme ayant reçu une
sorte de baptême de feu ; Fulminata devenait pour
elle un titre d'honneur. Une légion, la douzième,
qui, depuis le siège de Jérusalem, auquel elle prit
part, fut fixée à Mélitène% près de l'Euphrate, dans
la Petite Arménie, porta ce titre dès le temps d'Au-
guste, sans doute par suite d'un accident physique
4. Dion Gassius, I. e.; Saidas, aux mots 'Apvcufi; et IouXiavoc
Cf. Lampride, Héliog., 9.
5. Ki^auvo^oXoç, c frappée de la fondre », fulminata (compares
jUfflEUYoe^ev, c endroit frappé de la foudre »). Cest à tort qu'es
écrit (fioa., y, y, 4} xê^wfttSokb^ fuhninalrix, au sens actif. Seloa
Apollinaire, la légion aurait reçu de l'empereur le nom de Fid»
miruUa; mais cela est difficile à croire.
3. ios., B. J., Vif, 1, 3.
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276 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 174]
qui fit substituer cette appellation au surnom d*iln-
tiqua, qu'elle avait porté jusque-là*.
Il y avait des chrétiens autour de Marc-Âurèle ;
il y en avait peut-être dans la légion engagée contre
les Quades. Ce prodige admis de tous les émut. Un
miracle bienveillant ne pouvait être Touvrage que du
vrai Dieu. Quel triomphe, quel argument pour faire
cesser la persécution, si l'on persuadait à l'empe-
reur que le miracle venait des fidèles ! Dès les jours
mêmes qui suivirent l'incident, une version circula,
d'après laquelle l'orage favorable aux Romains aurait
été le fruit des prières des chrétiens. C'est en s'age-
nouillant, selon l'usage de l'Église, que les soldats
pieux auraient obtenu du ciel cette marque de pro-
tection, laquelle flattait, h deux points de vue, les
prétentions chrétiennes : d'abord en montrant ce que
pouvait sur le ciel une poignée de croyants; puis en
témoignant chez le Dieu des chrétiens d'un certain
faible pour Tempire romain. Que l'empire cesse de
4. Dion Gassius, LV, S3; Notitia dign., duché d'Arménie
p. 96, Bœcking, I; inscriptions dans Borghesi, Œuvres eompl.,
IV, p. S3S-S34, S63; NM Desvergers, p. 94-93; Pauly, ReaUn-
cycL, IV, p. 868, 894-898 (Grolefend); Gruter, cxciii, 3; Corpus
inscr. lai., III, 30, etc. (v. index, p. 4442) ; Orelli, n^ 547; Henzen,
6497; Letronne, Awcr. de l^ Egypte, II, p. 3S8 et suiv.; Keller-
mann, Vigiles, u^ 44 et S49; Gh. Robert, les Légions des bords
du Rhin (Paris, 4867), p. 46, 47.
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[An 175] MARC-AURÈLE. S71
persécuter les saints, on verra ce que ceux-ci obtien-
dront du ciel en sa faveur. Dieu, pour devenir le pro-
tecteur de l'empire contre les barbares, n'attend
qu'une seule chose, c*est que l'empire cesse de se
montrer impitoyable envers une élite qui est dans
le monde le ferment de tout bien.
Cette manière de présenter les faits fut très vite
acceptée et fit le tour des Églises. Â chaque procès,
à chaque tracasserie, on avait cette excellente réponse
à faire aux autorités : « Nous vous avons sauvés. »
Cette réponse gagna une force nouvelle, quand, à
l'issue de la campagne, Marc-Aurèle reçut sa septième
salutation impériale ^ et que la colonne qui se voit
encore aujourd'hui debout à Rome s'éleva, par ordre
du sénat et du peuple, portant parmi ses reliefs
l'image du miracle ^ On en prit même occasion de fa-
briquer une lettre officielle dé Marc-Âurèle au sénat,
par la elle peu il défendait de poursuivre d'office les
chrétiens et punissait de mort leurs dénonciateurs ^
Non seulement le fait d'une telle lettre est inadmis-
4. Tillemont, Emp., U, p. 373; Noël Desvergers, Essai, p. 94;
Haenel, Corpus legum, p. 420 et saiv.
%. Le décret d'érection est de 474.
3. TertuIIien, ApoU, 6 (cf. Bas., V, v, 6; Chrcin., p. 47«,
473; Orose et Xiphilin, I. c). C'est probablement, pour le fond,
la fausse lettre qui se lit à la suite de VApol. I de saint Justin.
Le C&rra »aii<i6cu répond à Vei quidem tetriore de TertuIIien.
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278 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 175]
sible; mais il est très probable que Marc-Aurèle
ignora la prétention qu'élevaient les chrétiens sur le
niiracle dont il passait lui-même pour être l'auteur.
Dans certains pays, en Egypte, par exemple, la
fable chrétienne ne parait pas avoir été connue ^
Ailleurs, elle ne fit qu'ajouter à la dangereuse répu-
tation de magie qui commençait à s'attacher aux
chrétiens*.
La légion du Danube, si elle prit un moment le
nom de Fulminata, ne le garda pas oflTiciellement.
Comme la douzième légion, résidant à Mélitène, était
toujours désignée par ce titre, comme, d'ailleurs, la
légion de Mélitène brilla bientôt par son ardeur chré-
tienne, il s'opéra une confusion, et l'on supposa que
ce fut cette dernière légion qui, transportée contre
toute vraisemblance de l'Euphrate au Danube, fit le
miracle et reçut à ce propos le nom de Fulminata;
on oubliait qu'elle avait porté ce surnom deux cents
ans auparavant'.
Ce qu'il y a de sûr, en tout cas, c'est que la con-
duite de Marc-Aurèle envers les chrétiens ne fut en
4. Carm. sib.^ XII, v, 494 etsuiv. L'auteur est un chrétien
d*Égypte, écrivant vers 260.
2. Mém. de M. Le Blant, t. XXXI des Mém. de la Soc. des
untiqtuiires de France.
3. Cette confusion parait surtout avoir été le fait d'Eusèbe.
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[An 175] MARC-ADRÈLE. 279
rien modifiée ^ On a supposé que la révolte d' A vidius
Cassius, appuyée par la sympathie de la Syrie tout
entière, surtout d'Antioche, indisposa l'empereur
contre les chrétiens, nombreux en ces parages. Cela
est bien peu probable. La révolte d'Avidius eut lieu
en 172, et la recrudescence de persécutions se re-
marque surtout vers 176*. Les chrétiens se tenaient
à l'écart de toute politique*; d'ailleurs, à propos
d'Avidius, le pardon déborda du cœur aimant de
Marc-Aurèle *. Le nombre des martyrs, cepen-
dant, ne fit qu'augmenter; dans trois ou quatre ans,
la persécution atteindra le plus haut degré de fu-
reur qu'elle ait connu avant Dèce. En Afrique, Vi-
gellius Saturninus va tirer l'épée', et Dieu sait quand
elle sera remise au fourreau. La Sardaigne se rem-
plissait de déportés, qui devaient être rappelés sous
Commode, par l'influence de Marcia\ Byzance vit
des horreurs. Presque toute la communauté fut ar-
4. Terlullien, Eusèbe, Xiphilin, la Chronique pascale, ne
soutleoDent le contraire que par système.
2. Voir mes Mél. d'histoire et de voyages, p. 487-488.
3. TerinWien, Ad Scap., 2; Apol., 35.
4. Dion Cassius, LXXI, «5, 30; Capitolin, Vie de Marc, 25;
Yulcatius, Vie d'Avidius, 9.
5. Tertullien, Ad Scap., 3. Vigellius Saturninus fit mettre à
mort les Scillitains; or l'épisode des Scillitains est de Tan 480.
V. ci-après, p. 457, note o.
6. Philos., IX, 4«.
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280 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 175]
rêtée, mise à la question, conduite h la mort. Byzance
ayant été ruinée, quelques années après, par Septime
Sévère (en 196), le gouverneur Caecilius Capella
s'écria : « Quel beau jour pour les chrétiens * ! »
Ce fut plus grave encore en Asie. L'Asie était la
province où le christianisme atteignait le plus pro-
fondément Tordre social. Aussi les proconsuls d'Asie
étaient-ils, de tous les gouverneurs de province, les
plus âpres à la persécution. Sans que l'empereur eût
porté de nouveaux édits, ils alléguaient des instruc-
tions qui les obligeaient à procéder avec sévérité*.
Ils appliquaient sans merci une loi qui, selon l'in-
terprétation, pouvait être atroce ou inoffensive. Ces
supplices répétés étaient un sanglant démenti à un
siècle d'humanité. Les fanatiques, dont ces violences
confirrïiaient les sombres rêves, ne protestaient pas;
souvent ils se réjouissaient. Mais les évêques mo-
dérés rêvaient la possibilité d'obtenir de Tempereur
la fin de tant d'injustices. Marc-Aurèle accueillait
toutes les requêtes, et était censé les lire. Sa ré-
putation comme philosophe et comme helléniste
engageait ceux qui se sentaient quelque facilité pour
écrire en grec à s'adresser à lui. L'incident de la
4. Épipb., Liv, 4 ; TertuIlieD, Ad Scap,, 3; Baronius, an 496,
§ 2; Tilleinont, Mém,, II, p. 345-316.
S. Bféliton, ci-après,p. 282.
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[An 175] HARG-AURÈLE. 28i
guerre des Quades offrait un biais pour poser la
question plus nettement que ne Tavaient pu faire
Aristide, Quadratus, saint Justin.
Ainsi se produisit une série de nouvelles apolo-
gies, composées par des évoques ou des écrivains
d'Asie, qui malheureusement ne se sont pas conser-
vées. Claude Apollinaire, évoque d'Hiérapolis, brilla
au premier rang dans cette campagne. Le miracle
de Jupiter Pluvieux avait eu tant de publicité,
qu'Apollinaire osa le rappeler à l'empereur, en rap-
portant l'intervention divine aux prières des chré-
tiens ^ — Miltiade s'adressa aussi aux autorités ro-
maines, sans doute aux proconsuls d'Asie, pour
défendre « sa philosophie » contre les reproches in-
justes qu'on lui adressait*. Ceux qui purent lire son
Apologie n'eurent pas assez d'éloges pour le talent
et le savoir qu'il y déploya'.
L'ouvrage de beaucoup le plus remar(juable que
produisit ce mouvement littéraire fut l'Apologie de
Méliton*. L'auteur s'adressait à Marc-Aurèle dans la
langue qu'affectionnait l'empereur:
4. Eusèbe, IV, xxvn; V, v, 4; Chron., p. 478, 473, Schœne ,
saint Jér., De viris ill., S6.
î. Eus., V, XVII, B; saint Jér., De viris ilL, 39.
3. Saint Jérôme, Epist., 86, ad Magnum (IV, V part., p. 656).
4. Fragments dans Eusèbe, H. E., IV, xxvi, 4, 7 et suiv.
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i82 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 175]
Ce qui ne s'était jamais yu, la race des tiommes pieax
est en Asie persécutée, traquée, au nom de nouveaux édits^
D'impudeots sycophantes, avides des dépouilles d'autruî,
prenant prétexte de la législation existante *, exercent leur
brigandage à la face de tous, guettant nuit et jour, pour
les faire saisir, des gens qui n'ont fait aucun mal... Si tout
cela s'exécute par ton ordre, c'est bien ; car il ne saurait se
faire qu'un prince juste commande quelque chose d'injuste ;
volontiers alors nous acceptons une telle mort comme le
sort que nous avons mérité. Nous ne t'adressons qu'une
demande, c'est qu'après avoir examiné par toi-même l'af-
faire de ceux qu'on te présente comme des séditieux, tu
veuilles bien juger s'ils méritent la mort ou s'ils ne sont
pas plutôt dignes de vivre en paix sous la protection de la
loi. Que si ce nouvel édit et ces mesures', qu'on ne se
permettrait pas même contre des ennemis barbares, ne
viennent pas de toi, nous te supplions d'autant plus instam-
ment de ne pas nous abandonner dorénavant à un pareil
brigandage public.
Nous avons déjà vu Méliton * faire à l'empire les
plus singulières avances, pour le cas oîi il voudrait
cf., ibid., IV, XIII, 8; Chron,,p. 47i, 473, et saint Jérôme, Deviris
ilL, «7), et dans la Chron. pascale, p. 858, 259 (Du Cange). —
L'ouvrage est sûrement postérieur à la mort de Vérus, arrivée à
la fin de 469. De plus, letAcràToû irai^o; (Eus., iy,xxvi, 7] porte
à en rabattre la date après 475, ou même après 477. V.Tillemont,
Mém., II, p. 663, 664.
4. KCUVMÇ ^d'ipAOl.
3. È pouXiQ oSth ma to xcuvVv toSto ^IflÉTA-Yfta.
4. V. ci-dessus, p. 486 et suiv.
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[An 175] MARC-AURÈLE. 283
devenir le protecteur de la vérité. Dans V Apologie,
ces avances sont encore plus accentuées. Méliton
s'attache h montrer que le christianisme se contente
du droit commun et qu'il a de quoi se faire chérir
d'un vrai Romain*.
Oui, c'est vrai, notre philosophie a d'abord pris nais-
sance chez les barbares ; mais le moment où elle a com-
mencé de fleurir parmi les peuples de tes États ayant
coïncidé avec le' grand règne d'Auguste, ton ancêtre, fut
comme un heureux augure pour l'empire. C'est de ce mo-
ment, en effet, que date le développement colossal de
cette brillante puissance romaine dont tu es et seras, avec
ton fils ^, l'héritier acclamé de nos vœux, pourvu que tu
veuilles bien protéger cette philosophie qui a été en quel-
que sorte la sœur de lait de l'empire, puisqu'elle est née
avec son fondateur, et que tes ancêtres l'ont honorée à l'é-
gal des autres cultes. Et ce qui prouve bien que notre doc-
trine a été destinée à fleurir parallèlement aux progrès de
votre glorieux empire, c'est qu'à partir de son apparition,
tout vous réussit à merveille. Seuls Néron et Domitien,
trompés par quelques calomniateurs, se montrèrent mal-
veillants pour notre religion ; et ces calomnies, comme il
arrive d'ordinaire, ont été acceptées ensuite sans examen.
Mais leur erreur a été corrigée par tes pieux parents •, les-
quels, en de fréquents rescrits, ont réprimé le zèle de ceux
qui voulaient entrer dans les voies de rigueur contre nous.
4. Méliton, dans Eus., H. E., IV, xxvi, 7 et suiv.
5. Ces paroles s'adressent à Marc-Âurèle. Le fils dont il s'agit
est Commode. Ck>mp. Athénagore, Leg., 37.
3. Adrien et Antonin.
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S84 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 175]
Ainsi, Adrieo, ton aïeul, en écrivit à diverses reprises, et
en particulier au proconsul Fundanus, gouverneur d^Asie.
Et ton père, à Tépoque où tu lui étais associé dans Tad-
ministration des affaires, écrivit aux villes de ne rien inno-
ver à notre égard, spécialement aux Larisséens, aux Thessa-
Icniciens, aux Athéniens et à tous les Grecs ^ Quant à toi,
qui as pour nous les mêmes sentiments, avec un degré en-
core plus élevé de philanthropie et de philosophie, nous
sommes sûrs que tu feras ce que nous te demandons.
Le système des apologistes, si chaudement sou-
tenu par Tertullîen*, d'après lequel les bons empereurs
ont favorisé le christianisme et les mauvais empereurs
l'ont persécuté, était déjà complètement éclos. Nés
ensemble, le christianisme et Rome avaient grandi
ensemble, prospéré ensemble. Leurs intérêts, leurs
souffrances, leur fortune, leur avenir, tout était en
commun'. Les apologistes sont des avocats, et les
avocats de toutes les causes se ressemblent. On a des
arguments pour toutes les situations et pour tous les
goûts. Il s'écoulera près de cent cinquante ans avant
4. Ces pièces attribuées à Antonio étaient apocryphes. Voir
l'Église chréL, p. 301-302. Eusèbe, IV^ ch. xiii.
5. Tertullien, Apol, 5.
3. L'auteur du poème sibyllin XI-XIY énonce la môme idée.
(XIÎ, 30-36, 130-136). TeriuWien, ApoL, Î4, n'est qu'à moitié d'un
avis contraire. Le christianisme et l'empire sont pour lui deux
choses opposées; cependant les synchronismes ne laissent pas de
le frapper.
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[An 175] MARC-AURËLE. 285
que ces invitations doucereuses et médiocrement sin-
cères soient entendues. Mais le seul fait qu'elles se
présentent sous Marc-Âurèle à Tesprit d'un des chefs
les plus éclairés de l'Église est un pronostic de l'a-
venir. Le christianisme et l'empire se réconcilieront;
ils sont faits l'un pour l'autre. L'ombre de Méliton
tressaillira de joie, quand l'empire se fera chrétien
et que l'empereur prendra en main la cause « de la
vérité ».
Ainsi l'Église faisait déjà plus d'un pas vers
l'empire. Par politesse sans doute, mais aussi par
une conséquence très juste de ses principes, Méliton
n'admet pas qu'un empereur puisse donner un ordre
injuste. On était bien aise de laisser croire que cer-
tains empereurs n'avaient pas été absolument hos-
tiles au christianisme; on aimait à raconter que Ti-
bère avait proposé au sénat de mettre Jésus au rang
des dieux; c'était le sénat qui n'avait pas voulue
La préférence décidée que le christianisme témoi-
gnera pour le pouvoir, quand il en pourra espérer les
faveurs, se laisse deviner par avance. On s'efforçait
de montrer, contre toute vérité, qu'Adrien et Antonin
avaient cherché à réparer le mal causé par Néron et
Domitien ^ Tertullien et sa génération diront la même
4. Tertullien, Apol., 6.
%. Voir l'Égl. chrét., p. 43, 301-301.
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286 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 175]
chose de Marc-Aurèle*. Tertullien* doutera, il est
vrai, qu'on puisse être à la fois césar et chrétien ;
mais cette incompatibilité, un siècle après lui, ne
frappera personne, et Constantin se chargera de prou*
ver que Méliton de Sardes fut un homme très sagace
le jour oii il démêla si bien, cent trente-deux ans
d'avance, au travers des persécutions proconsulaires,
la possibilité d'un empire chrétien.
Un voyage de Grèce, d'Asie et d'Orient, que
l'empereur fit vers ce temps, ne changea rien à ses
idées. Il traversa en souriant, mais non sans quelque
ironie intérieure, ce nâonde des sophistes d'Athènes^
de Smyrne, entendit tous les professeurs célèbres,
fonda un grand nombre de nouvelles chaires h
Athènes, vit particulièrement Hérode Atticus, £iius
Aristide, Adrien de Tyr \ A Eleusis, il entra seul
dans les parties les plus reculées du sanctuaire ^ En
Palestine, les restes des populations juives et samari-
taines, plongées dans la détresse par les dernières ré-
voltes, l'accueillirent avec des acclamations bruyantes^
4 . Tertullien, ApoL, 5.
%.Apol.,tU
3. Dion Gassitts, LXXI, 34 ; Philostr., Soph., II, i, ix, x, xi.
Sur la chronologie de ce voyage, erronée dans Tillemont, comme
tout ce qui se rattache à la date de la révolte d'Avidius, voir
mes MéL cChist, et de voy., p. 186 et suiv.
4. Capitolin, S7; Philostrate, II, x, 7.
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[An 175] MARC-AURÈLE. 287
sans doute des plaintes. Une odeur fétide de misère ré-
gnait dans tout le pays. Ces fouies désordonnées et d'où
s*exhalait la puanteur mirent sa patience à l'épreuve.
Un moment, poussé à bout, il s'écria : « 0 Marco-
mans, ô Quades, 6 Sarmates, j'ai trouvé enfin des
gens plus bêtes que vous^ »
Le philosophe, chez Marc-Aurèle, avait tout
étouffé, excepté le Romain. Il avait contre la piété
juive et syrienne des préjugés instinctifs. Les chré-
tiens cependant approchaient bien près de lui. Son
neveu Ummidius Quadratus avait chez lui un eu-
nuque nommé Hyacinthe, qui était ancien de l'Église
de Rome*. A cet eunuque était confié le soin d'une
jeune fille nonmiée Marcia, d'une ravissante beauté^
dont Unmiidius fit sa concubine. Plus tard, en 183^
Ummidius ayant été mis à mort, à la suite de la
conspiration de Lucille, Commode trouva cette perle
parmi ses dépouilles. Il se l'appropria. Le cubiculaire
Eclectos suivit le sort de sa mal tresse '. En se prê-
tant aux caprices de Commode, parfois en sachant
les dominer, Marcia exerça sur lui un pouvoir sans
bornes. Il n'est pas probable qu'elle fut baptisée ;
4. Ammien Marcellin, XXII, 5»
5. Cest Texplication la plus probable de oiro^Gvn tcpio^Wp«*.
PkiloB., IX, 42.
3f Ce nom semble bien celui d^un chrétien.
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S88 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 175]
mais Teunuque Hyacinthe lui avait inspiré un senti-
ment tendre pour la foi. Il continuait d'approcher
d'elle et il en tirait les plus grandes faveurs, en par-
ticulier pour les confesseurs condamnés aux mines.
Plus tard , poussée à bout par le monstre, Marcia
fut la tête du complot qui délivra l'empire de Com-
mode. Eclectos se retrouve encore à côté d'elle en
ce moments Par une singulière coïncidence, le
christianisme fut mêlé de très près à la tragédie
finale de la maison Antonine, comme, cent ans aupa-
ravant, ce fut dans un milieu chrétien que se forma
le complot qui mit fin à la tyrannie du dernier des
Flavius.
4. Dion Gassius (ou Xiphilin], LXXII, 4; Lampride, Comm.,
44, 47; Hérodien, I, 46-47; Aurelius Victor, EpiL, 47; Philo-
sophumena, IX, 42. Cf. Greppo, Trois mém., p. S65 et suiy.;
de Rossi, £?u(/.^4866, p. Set suiv.; Aube, Aei?uearcA.^mars4879,
p. 454 et suiv.
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CHAPITRE XVIIL
LES 6N0STIQUES ET LES IIONTAIflSTBS A LYON.
11 y avait près de vingt ans que la colonie asiati-
que de Lyon et de Vienne, malgré plus d'une épreuve
intérieure, prospérait en toutes les œuvres de Christ.
Grâce à elle, la prédication évangélique rayonnait
déjà dans la vallée de la Saône. L'Église d'Autun, en
particulier, fut, à beaucoup d'égards, une fille de
l'Église gréco-asiatique de Lyon^ Le grec y fut long-
tenops la langue de la mysticité*, et y garda durant
des siècles une certaine importance liturgique ^ Puis
apparaissent, dans une sorte de pénombre matinale
et incertaine, Tournus, Chalon, Dijon, Langres, dont
les apôtres et les martyrs se rattachent à la colonie
4. Légende de saint Bénigne, etc. Tiilemont, Mém,, III, p. 38.
2. Inscription de Pectorius; voir ci-après, p. 297, 298.
3. Bulliot, Essai hist. sur l'abbaye de Saint-Marlin d'Autun,
p. 47-50; E. Montet, Ugende d'Irénée, p. 46-22. Voir VÉgl.
chrét., p. 470.
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290 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 176]
grecque de Lyon, et non à la grande évangélisation
latine de la Gaule au ni*" et au iv*' siècle ^
Ainsi, de Smyrne jusqu'aux parties inaccessibles
de la Gaule, s'étendait un sillon de forte activité
chrétienne*. La communauté lugduno-viennoise était
liée par une correspondance active avec les Églises
mères d'Asie et de Phrygie. Les facilités qu'offrait
la navigation du Rhône servaient à la prompte im-
■portation de toutes les nouveautés; tel Évangile de
récente fabrique % tel système fraîchement éclos de
la subtilité alexandrine, tel charisme mis à la mode
par les sectaires d'Asie Mineure, étaient connus à
Lyon ou à Vienne presque au lendemain de leur ap-
parition. L'imagination vive des habitants était un
véhicule plus puissant encore. Un mysticisme exallc,
une délicatesse de nerfs allant jusqu'à l'hystérie, une
chaleur de cœur capable de tous les sacrifices, mais
susceptible aussi d'amener tous les égarements,
étaient le caractère de ces chrétientés gallo-grec-
4. Légendes des saints Marcel et Valérien, de saint Bénigne,
saint Andocbe et saint Symphorien. Tillemont, Mém,, III, p. 35 et
suiv., 38 et suiv.
2. Le passage II Tim., iv, 40, peut se rapporter à de très an-
ciennes missions en Gaule. Le Codex Sinatticus porte tlç FoXXiav.
Cf. Eus., H. E., lïl, XIV, 8; Épiph., li, 44 (note de Pelau); Théo-
doret, M // Tim., iv, 40.
3. Ainsi le Protëvmgile de Jacques est déjà connu à Lyon,
oa 477. Comp. Eusèbe, V, i, 9, 40, à Proiéo., 20, 24.
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[An 176] MARC-AURÈLE. 291
ques. Le vénérable Pothin, âgé de plus de quatre-
vingt-dix ans, avait la tâche difficile de gouverner ces
âmes, plus ardentes que soumises, et qui cherchaient
dans la soumission même autre chose que le charme
austère du devoir accompli.
Irénée était devenu le bras droit de Pothin, son
coadjuteur, si Ton peut s'exprimer ainsi, son succes-
seur désignée Écrivain abondant et controversiste
exercé, il se mit, dès son arrivée à Lyon, à écrire
en grec contre toutes les tendances chrétiennes diffé-
rentes de la sienne, en particulier contre Blastus,
qui voulait revenir au judaïsme, et contre Florin, qui
admettait, avec les gnostiques, un Dieu du bien et
un Dieu du maP. Les doctrines de Valentin, par leur
largeur et leur apparence philosophique, gagnaient
beaucoup d*adeptes dans la population lyonnaise'.
Irénée se fit une sorte de spécialité de les combattre.
Aucun polémiste orthodoxe, avant lui, n'avait à ce
point compris les profondeurs de la gnose et son ca-
ractère antichrétien*.
1 . Eusèbe, H, E,^ V, cb. iv, fragment de la lettre des confes-
seurs à Ëleuthère.
2. Eusèbe, H, E., Y, cb. xv et xx. J'ai donné la traduction de
la belle lettre k Florin dans Tappendice à la suite de VAnlechrisl,
p. 564-565.
3. Voir LeBlant, Inscr. chrét,, II, n® 478.
4. Irénée, Adv, kosr,, IV, proœm.
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292 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 176]
Valentin était une sorte de bel esprit, qui ja-
mais sûrement n*eût réussi ni à remplacer TÉglise
catholique ni à en saisir la direction. Le gnosticisme
remonta le Rhône en la personne d'un docteur bien
plus dangereux, je veux dire de ce Markos ^ qui sé-
duisait les femmes par une manière étrange de célé-
brer l'Eucharistie, et par l'audace avec laquelle il leur
faisait croire qu'elles avaient le don de prophétie.
Sa façon d'administrer les sacrements entraînait les
plus dangereuses privautés. Feignant d'être le dis-
pensateur de la grâce, il persuadait aux femmes qu'il
était dans le secret de leurs anges gardiens, qu'elles
étaient destinées à un rang éminent dans son Église,
et il leur ordonnait de se préparer à. l'union mystique
avec lui. « De moi et par moi, leur disait-il, tu vas
recevoir la Grâce. Dispose-toi comme une fiancée qui
4. Voir ci-dessus, p* 427 et suiy. Si Ton s'en tenait au pas-
sage dlrénée, I, xiii, 7, on n'aurait pas le droit d'affirmer que
Markos soit venu personnellement à Lyon ; mais l'ensemble du
chapitre semble le supposer, et saint Jérôme Ta entendu ainsi.
Epist.j 53 {alias 29), ad Theodoram, t. IV de Martianay, 2« part.,
p. 584 . Seulement on ne voit pas sur quoi saint Jérôme s'appuie
pour envoyer Markos dans la région de la Garonne, dans les
Pyrénées, en Espagne, continuer ses séductions. Ces contrées
avaient, au ii* siècle, bien peu d'Églises. î\ semble, du reste,
que, dès son séjour en Asie, Markos avait été énergiquement
combattu par les matlres et les amis d'Irénée; ce docteur cite
des autorités de presbyteri qui semblent dirigées contre lui.
Gebh. et Harn., Patres aposL, I, ii, p. 405, 406, 407, 44J.
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[An 176] MARC-AURÊLE. 293
accueille son fiancé, pour que tu sois ce que je suis
et que je sois ce que tu es. Prépare ton lit à recevoir
la semence de lumière. Voici la Grâce qui descend
en toi ; ouvre ta bouche, prophétise ! — Mais je n'ai
jamais prophétisé, je ne sais pas prophétiser » , répon-
dait la pauvre femme. Il redoublait ses invocations,
effrayait, étourdissait sa victime : « Ouvre la bouche,
te dis-je, et parle; tout ce que tu diras sera pro-
phétie. » Le cœur de l'initiée battait fort ; l'attente,
l'embarras, l'idée qu'en effet peut-être elle allait pro-
phétiser, lui faisaient perdre la tête ; elle délirait au
hasard. On lui présentait ensuite ce qu'elle avait dit
comme plein de sens sublimes. La malheureuse, à
partir de ce moment, était perdue. Elle remerciait
Markos du don qu'il lui avait communiqué, deman-
dait ce qu'elle pouvait faire en retour, et, reconnais-
sant que l'abandon de tous ses biens en sa faveur
était peu de chose, elle s'offrait elle-même à lui, s'il
daignait l'accepter. C'étaient souvent les meilleures et
les plus distinguées qui étaient ainsi surprises; car
de tous les côtés déjà on parlait de pénitentes vouées
au deuil pour le reste de leur vie, qui, après avoir
reçu du séducteur la communion et l'initiation pro-
phétiques, reculaient avec horreur et venaient de-
mander à l'Église orthodoxe le pardon et l'oubli.
Un tel homme était particulièrement dangereux
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294 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 176]
à Lyon. Le caractère mystique et passionné des
Lyonnaises, leur piété un peu matérielle, leur goût
pour le bizarre et pour l'émotion sensible les expo-
saient à toutes les chutes. Ce qui se passe aujour-
d'hui dans le public féminin des villes du Midi de la
France à l'arrivée d'un prédicateur à la mode se pro-
duisit alors ^ La nouvelle façon de prêcher fut fort
goûtée. Les plus riches dames, celles qu'on distin-
guait à la belle bordure de pourpre de leurs robes,
furent les plus curieuses et les plus imprudentes*.
Les chrétiennes ainsi séduites ne tardaient pas à
être désabusées. Leur conscience les brûlait ; leur vie
désormais était fianée. Les unes confessaient leur
péché en public et rentraient dans l'église; d'autres,
par honte, n'osaient le faire et restaient dans la posi-
tion la plus fausse, ni dedans ni dehors. D'autres,
enfin, tombaient dans le désespoir, s'éloignaient de
l'église et se cachaient, « avec le fruit qu'elles avaient
tiré de leurs rapports avec les fils de la gnose », ajoute
malicieusement Irénée*.
4 . Étudier, en particulier, Fourvières et la rue montante qui
y mène, l'imagerie et les objets de religion qui y sont exposés.
Lyon, d'un autre côté, est une des villes où les aberrations spi-
rites produisent le plus de dupes et oi!i Taliénation mentale d'un
caractère mystique est le plus ordinaire.
5. Irénée^i I, xiii, 3 et suiv. ; saint Jérôme, Epist., 53 (29),
t. IV, 2« part., col. 581, Martianay.
3. Irénée, I, cb. xiii, entier, surtout § 7.
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rAnl76] HARC-AURÈLE. 295
Les ravages que ce triste séducteur fit dans les
âmes furent terribles. On parlait de philtres, de poi-
sons. Les pénitentes avouaient qu'il les avait totale-
ment épuisées, qu'elles l'avaient aimé d'un amour
surhumain, fatal, qui s'imposait à elles. On racontait
surtout Tabominable conduite de Markos envers un
diacre d'Asie, qui le reçut dans sa maison avec une
affection toute chrétienne. Le diacre avait une femme
d'une rare beauté. Elle se laissa gagner par cet hôte
dangereux et perdit la pureté de la foi en même
temps que l'honneur de son corps. Depuis ce temps,
Markos la traîna partout avec lui, au grand scandale
des Églises. Les bons frères avaient pitié d'elle et lui
parlaient avec tristesse, pour la ramener ; ils réus-
sirent, non sans peine. Elle se convertit, avoua ses
fautes et ses malheurs, passa le reste de sa vie dans
une confession et une pénitence perpétuelles, racon-
tant par humilité tout ce qu'elle avait souffert' du
magicien ^
Ce qu'il y eut de pis, c'est que Markos fit des
élèves, comme lui grands corrupteurs de femmes, se
donnant le titre de « parfaits », s'attribuant la science
transcendante, prétendant que « seuls ils avaient bu
la plénitude de la gnose de l'ineffable Vertu », et que
4. Irénée, I, xiii, 5.
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2d6 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 176]
cette science les élevait au-dessus de toute puissance,
si bien qu'ils pouvaient librement faire ce qu'ils vou-
laient. On prétendait que le mode de leur initiation
était des plus inconvenants. On dressait un cabinet
en forme de chambre nuptiale ; puis, avec un appa-
reil de mysticité douteuse et des mots cabalistiques,
on feignait de procéder à des noces spirituelles, cal-
quées sur celles des syzygies supérieures. Grâce à
leurs rites et à l'emploi de certaines invocations à
Sophia, les markosiens croyaient même obtenir une
sorte d'invisibilité, qui les faisait échapper, dans leurs
chapelles nuptiales, aux yeux du souverain juge^
Gomme tous les gnostiques, ils abusaient des onc-
tions d'huile et de baume ; ils en composaient toute
sorte de sacrements, d'apolytroses ou rédemptions,
remplaçant même le baptême®. Leur extrême-onction
sur les mourants avait quelque chose de touchant et
est seule restée en usage*.
Polhin et Irénée îrésistèrent énergiquement à ces
guides pervers. Irénée puisa dans la lutte l'idée de
son grand ouvrage Contre les hérésies ^ vaste arsenal
d'arguments contre toutes les variétés du gnosti-
cisme. Son jugement droit et modéré, la base philo-
4 . Irénée, I, xiii, 6.
2. Iréoëe, I, ch. xxi; cf. xiii, 6.
3. Irénée, I, xxi, 5.
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[An 1761 MARC-AURÈLE. 297
sophique qu'il donnait au christianisme, ses idées
claires et purement déistes sur les rapports de Dieu
et de rhommeS sa médiocrité intellectuelle elle-
même, le préservaient des aberrations sorties d'une
spéculation intempérante. La chute de ses amis,
Florinus et Blastus, lui servait d'exemple. Il ne
voyait de salut que dans la ligne moyenne repré-
sentée par rÉglise universelle. L'autorité de cette
Église, la catholicité, lui parut l'unique critérium de
vérité.
Le gnosticisme, en effet, disparut de la Gaule, et
par la violente antipathie qu'il inspira aux orthodoxes,
et par une transformation lente, qui ne laissa subsister
de ses ambitieuses théories qu'un mysticisme inof-
fensif. Un marbre du m* siècle, trouvé à Autun*, nous
a conservé un petit poème présentant, comme le hui-
tième livre des oracles sibyllins', l'acrostiche IX0T2.
Les pieux valentiniens et les orthodoxes ont pu goûter
également le style singulier de cet étrange morceau :
0 race divine de Tixeri céleste, reçois avec un cœur
plein de respect la vie immortelle parmi les mortels ; rajeu-
nis ton âme, mon très cher, dans les eaux divines, par les
4. Irénée, IV, ch. xxxvii, xxxvni, xxxix.
5. Le BlaDt, huer, chrét. de la Gaule, I, n» 4 ; Corpus inscr.
grœc,,n'^ 9890; Pohl, Da$ Ichlhy s- Monument von Autun, fierlin,
4880.
3. Voir l'Église chréL, p. 535.
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298 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]
flots éternels de la Sophie qui donne les trésors. Reçois
Taliment doux comme le miel du Sauveur des saints ; mange
à ta faim et bois à ta soif; tu tiens Tixeri: dans les paumes
de tes mains.
Le montanisme, comme le gnostîcisme, visita la
vallée du Rhône et y obtint de grands succès. Du
vivant même de Montan, de Priscille et de Maxi-
mille, on s'entretint à Lyon avec admiration de leurs
prophéties et de leurs dons surnaturels. Sortie d'un
monde tout à fait voisin du montanisme ^ l'Église de
Lyon ne pouvait rester indifférente au mouvement
qui entraînait la Phrygie et troublait toute l'Asie
Mineure. Les oracles effrayants des nouveaux pro-
phètes, les pratiques de piété des saints de Pépuze,
leurs brillants charismes, ce retour des phénomènes
surnaturels primitifs de l'âge apostolique, tant de
nouvelles qui arrivaient coup sur coup d'Asie et frap-
paient de stupeur tout le monde chrétien, ne pou-
vaient que les émouvoir singulièrement. C'était pres-
que eux-mêmes qu'ils revoyaient dans ces ascètes.
Leur Yettius Épagathus ne rappelait-il pas, par ses
austérités, les plus célèbres nazirs*? La plupart trou-
4. Notez surtout, dans Tëpltre des Églises de Lyon et de
Vienne aux Églises d'Asie, les idées sur le Paraclet (Eus., Y, i, 44),
sur les révélations personnelles, etc.
î. Voir l'Église chrét., p. 473, 476.
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[Anl77J MARC-AURÈLE. 209
vèrent donc tout simple que la source des dons de
Dieu ne fût pas tarie. Plusieurs membres distingués
de l'Église lyonnaise étaient originaires de la Phry-
gie ; un certain Alexandre, médecin de profession,
qui demeurait dans les Gaules depuis plusieurs an-
nées, venait de ce pays. Cet Alexandre, qui éton-
nait tout le monde par son amour de Dieu et par la
hardiesse de sa prédication, semblait favorisé de
tous les charismes apostoliques ^
Les Lyonnais, à distance, nous font donc l'effet
d'appartenir sous beaucoup de rapports au cercle pié-
tiste d'Asie Mineure. Ils recherchent le martyre, ils
ont des visions, pratiquent les charismes, jouissent
d'entretiens avec le Saint Esprit ou Paraclet*, con-
çoivent l'Église comme une vierge \ Un millénarisme
ardent*, une préoccupation constante de l'Antéchrist
et de la fin du monde' étaient en quelque sorte le sol
commun oh ces grands enthousiasmes puisaient leur
sève. Mais une touchante docilité, jointe à un rare bon
sens pratique, mettait la majorité des fidèles de Lyon
en suspicion contre le mauvais esprit qui se cachait
fréquemment sous ces orgueilleuses singularités.
4 . Lettre des Églises de Lyon et de Vienne, dans Eus., V, i, 49.
2. Eus., V, I, 44, 34; m, 3, 4. Voyez ci-après, p. 3<5.
3. Lettre, dans Eus., V, i, 45.
4. Se rappeler Irénée, V, cb. xxiiii.
5. Voir ci-après, p. 340.
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300 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]
Quelquefois, en effet, arrivaient de Phrygie des
produits bizarres, attestant une effervescence chré-
tienne qu'aucune raison ne dirigeait. Un certain
Alcibiade, qui vint de ce pays se fixer à Lyon, étonna
rÉglise par ses macérations exagérées. Il pratiquait
toutes les austérités des saints de Pépuze, pauvreté
absolue, abstinences excessives. C'était presque toute
la création qu'il repoussait comme impure, et on se
demandait comment il pouvait vivre en se refusant aux
besoins les plus évidents de la vie. Les pieux Lyon-
nais n'aperçurent d'abord en cela rien que de louable;
mais la façon absolue dont le Phrygien entendait les
choses les inquiétait. Alcibiade leur faisait par mo-
ments l'effet d'un égaré. Il semblait, comme Tatien et
beaucoup d'autres, condamner en principe toute une
classe des créatures de Dieu, et il scandalisait plu-
sieurs frères par la manière dont il érigeait son genre
de vie en précepte. Ce fut bien pis, quand, arrêté avec
les autres, il s'obstina à continuer ses abstinences.
Il fallut une révélation céleste pour le ramener à la
raison S comme nous le verrons bientôt.
Irénée, si ferme dans la question du marcionisme
et du gnosticisme, était, en ce qui touche le monta-
nisme, beaucoup plus indécis. La sainteté des ascètes
4. Eus., £r. £., V, ch. m.
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[An 177] MARC-AURÈLE. 301
phrygiens ne pouvait que le toucher ; mais il voyait
trop clair dans la théologie chrétienne pour ne pas
apercevoir le danger des doctrines nouvelles sur la
prophétie et le Paraclet. II ne mentionne pas les
montanistes parmi les hérétiques qu'il combat. Il
blâme énergiquement certaines prétentions subver-
sives, sans toutefois nommer leurs auteurs S et les
précautions dont il s'entoure montrent bien qu'il ne
veut pas mettre les piétistes de Phrygie sur le même
rang que les sectes schismatiques. Homme d'ordre
et de hiérarchie avant tout, il finit, ce semble, par
voir en eux de faux prophètes ; mais il hésita long-
temps avant de s'arrêter à cette opinion sévère. Tous
les Lyonnais étaient livrés aux mêmes perplexités
que lui. Dans leur embarras, ils songeaient à con-
sulter Éleuthère, qui venait, depuis peu, de succéder
à Soter sur le siège romain. Déjà Tévêque de Rome
était l'autorité à laquelle on demandait la solution
des cas difficiles, le conseiller des Églises divisées,
le centre où se faisaient l'accord et l'unité.
i. Adv. hœr., I, xiii, 3; IV, xxxiii, 6. Ailleurs, II, xxxii, 4;
m, xr, 9; V, VI, 4, Irénée parait être moins défavorable aux
nouveaux charismes prophétiques.
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CHAPITRE XIX,
LES MAETTRS DB LYON.
Lyon et Vienne comptaient entre les centres les
plus brillants de l'Église de Christ, quand un effroya-
ble orage s'abattit sur ces jeunes Églises et mit en
évidence les dons de force et de foi qu'elles contenaient
dans leur sein*.
On était en la dix-septième année du règne de
Marc-Aurèle*. L'empereur ne changeait pas; mais
l'opinion s'irritait. Les fléaux qui sévissaient, les
dangers qui menaçaient l'empire étaient considérés
comme ayant pour cause l'impiété des chrétiens. De
toutes parts, le peuple adjurait l'autorité de main-
tenir le culte national et de punir les contempteurs
4 . Lettre des Églises de Lyon et de Vienne, conservée par
fragments dans Eus., Y, i-iv. Les indices de chrétiens brûlés à
Marseille ne sont pas suffisants. Le Blant, Inscr. chréL, n? 548 A.
J. Eusèbe, Y, proœm.: Sulpice Sévère, flisL sacra, II, 31.
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[An 177] MARC-AURÈLE. 303
des dieux. Malheureusement, l*autorité cédait. Les
deux ou trois dernières années du règne de Marc-
Âurèle furent attristées par des spectacles tout à fait
indignes d'un si parfait souverains
A Lyon, la clameur populaire alla jusqu'à la
rage. Lyon était le centre de ce grand culte de
Rome et d'Auguste, qui était comme le ciment de l'u-
nité gauloise et la marque de sa communion avec
l'empire. Autour du célèbre autel situé au confluent
du Rhône et de la Saône', s'étendait une ville fédé-
rale, composée des délégués permanents des soixante
peuples delà Gaule, ville riche et puissante, fort
attachée au culte qui était sa raison d'être*. Tous
les ans, le 1" août, le grand jour des foires gau-
4. Celse, dans Orig., VII, 40; VIII, 38, B3, 58, elc.
%, L'emplacement de Tautel est fixé avec certitude sur la col-
line Saint-Sébastien, vers Tendroit où la pente de la Croix-Rousse
devient tout à fait abrupte, soit près du chevet de l'église Saint-
Polycarpe, au sommet du dos d'âne de la rue du Commerce,
plus près du Rhône actuel que de la Saône [là furent trouvées les
tables de Claude); soit, comme on incline maintenant à le croire,
à l'ancien Jardin des Plantes. Le confluent du Rhône et de la
Saône était autrefois au pied de la colline, à la place des Ter-
reaux. Voir Aug. Bernard, le Temple d'Auguste, Lyon, 4863;
Léon Renier, Martin-Daussigny, Allmer, divers mémoires; Revue
cri^v 42 juillet 4879, p. 34 ; Allmer, Revue épigr., 4878, p. 2-5^
44-43, 25-26,64-64, 89-94.
3. Rappelons que la colonie romaine avait son centre à Four-
vières. La ville sy ro-asiate et chrétienne devait être dans les lies du
•onûuent, vers Athanacum ( Ainai). Voir l'Église chrétienne, p. 475.
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304 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]
loises S- et jour anniversaire de la consécration de
l'autel, des députés de la Gaule entière s'y réunis-
saient. C'était ce qu'on appelait le Concilium Gallia-
runif réunion sans grande importance politique, mais
d'une haute importance sociale et religieuse*. On
célébrait des fêtes qui consistaient en luttes d'élo-
quence grecque et latine et en jeux sanglants \
Toutes ces institutions donnaient beaucoup de force
au culte national. Les chrétiens, qui ne pratiquaient
pas ce culte, devaient paraître des athées, des impies.
Les fables, universellement admises sur leur compte,
étaient répétées et envenimées. Ils pratiquaient, di-
sait-on, des festins de Thyeste, des incestes à la façon
d'OEdipe. On ne s'arrêtait devant aucune absurdité;
on alléguait des énormités impossibles à décrire, des
crimes qui n'ont jamais existé*. Dans tous les temps,
les sociétés secrètes affectant le mystère ont provoqué
de tels soupçons*. Ajoutons que les désordres de
4 . D'Ârbois de Jubaiaville, Comptes rendtis de l'Acad. des
se. morales etpoL, sept. 4880.
2. Âug. Bernard, le Temple d'Attg. et la Nationalité gau-
loise, précité (réserves de M. de Barthélémy, Paris, 4864).
3. StraboD, 17, m, 2; Tito-Live, Épit., cxxxvii; Suétone,
£aUg,j 20 ; Claude, 2. Des inscriptions marquaient la place des
délégués de chaque cité gauloise. Aug. Bernard, ouvrage cité.
4. Comp. Tertullien, Apol., 7, 8. Hinucius Félix, 8, 9; les
Actes de saint Épipode, de saint PoUion.
5. Les mêmes calomnies, en effet, sont exploitées en Chine
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[An 177] MARC-AURÈLE. 305
certains gnostiques, surtout des markosiens, pouvaient
y donner quelque apparence, et ce n'était pas une
des moindres raisons pour lesquelles les orthodoxes
en voulaient tant à ces sectaires, qui les compromet*
taient aux yeux de l'opinion.
Avant d'en venir aux supplices, la malveillance
s'exprima en tracasseries, en vexations de tous les
jours. On commença par mettre en quarantaine la
population maudite à laquelle on attribuait tous les
malheurs. Il fut interdit aux chrétiens de paraître
dans les bains, au forum, de se montrer en public et
même dans les maisons particulières. L'un d'eux ve-
nait-il à être aperçu, c'étaient d'atroces clameurs ;
on le battait, on le traînait, on l'assommait à coups
de pierres, on le forçait à se barricader. Seul, Vet-
tius Ëpagathus, par sa position sociale, échappait à
ces avanies; mais son crédit était insuffisant pour
préserver de la fureur populaire les coreligionnaires
qu'il s'était donnés par un choix que tous les Lyon-
nais qualifiaient d'aberration.
L'autorité n'intervint que le plus tard qu'elle put,
et en partie pour mettre fin à des désordres intolé-
rables. Un jour, presque toutes les personnes con-
contre le christiaDisme (LeBlant, dans la Reviie de Fart chrétien,
2< série, t. IV}, et l'ont été au moyen âge contre les juifs, les
vaadois, etc.
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306 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]
nues pour chrétiennes furent arrêtées, conduites au
forum* par le tribun et par les duumvîrs de la cité,
interrogées devant le peuple. Tous s'avouèrent chré-
tiens. Le légat impérial pro prœtore était absent; les
inculpés, en l'attendant, subirent les souffrances d'une
rude prison.
Le légat impérial étant arrivé, le procès com-
mença. La question préalable fut appliquée avec une
extrême cruauté. Le jeune et noble Vettius Épagathus,
qui avait échappé jusque-là aux rigueurs dont avaient
souffert ses coreligionnaires, n'y put tenir. Il se pré-
senta au tribunal et demanda à défendre les accusés,
à montrer du moins qu'ils ne méritaient pas l'accu-
sation d'athéisme et d'impiété. Un cri effroyable s'é-
leva. Que des gens des bas quartiers, des Phrygiens,
des Asiates, fussent adonnés à des superstitions per-
verses, cela paraissait tout simple ; mais qu'un homme
considérable, un habitant de la ville haute, un noble
du pays se fit l'avocat de pareilles folies, voilà ce qui
semblait tout à fait insupportable. Le légat impérial
repoussa durement la juste requête de Vettius : « Et
i. Le forum était sur le plateau de Fourvières. Les alroceâ
scènes qui vont suivre eurent lieu sans doute au palais du gou-*
vernement, qui était situé à rendroit qu'on appelle rAntiquaille,
sur la pente de Fourvières. La tradition ecclésiastique est ici
d*accord avec les indications scienti6ques.
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[An 177] MARC-AURËLE. 307
toi aussi, es-tu chrétien? » lui demanda- t-il. — « Je
le suis », répondit Yettius de sa voix la plus écla-
tante. On ne l'arrêta pas néanmoins ^ ; sans doute,
dans cette ville où la condition des personnes était
fort diverse, quelque immunité le couvrit.
L'instruction fut longue et cruelle. Ceux qui n'a-
vaient pas été arrêtés et qui continuaient dans la
ville d'être en butte aux plus mauvais traitements,
ne quittaient pas les confesseurs ; en payant, ils ob-
tenaient de les servir, de les encourager. La grande
angoisse des accusés n'était pas le supplice, c'était
la crainte que quelques-uns, moins bien préparés
que d'autres à ces luttes terribles, ne se laissassent
aller à renier le Christ. L'épreuve, en effet, se trouva
trop forte pour une dizaine de malheureux, qui re-
noncèrent de bouche à leur foi. La douleur que cau-
sèrent ces actes de faiblesse aux détenus et aux frères
qui les entouraient fut immense. Ce qui les consola,
c'est que les arrestations continuaient tous les jours ;
4 . Les mots àviX^^O» xxl olMç «t; tov xX^pov tûv piapTUpoiv (§ 4 0)
et ce qui suit veulent dire qu'Épagathus eut tout le mérite du
martyre, sans en avoir eu la réalité. H est vrai que la môme for-
mule est appliquée ($$ 26 et 48} à une arrestation réelle; mais
les mots h xxl Ion sont décisifs, et, d'ailleurs, si Vettius Épaga-
thus avait eu le sort des autres confesseurs, comment ne serait-il
pas question de lui dans la suite? Sur le sens de xXîîpoc, quand il
s'agit de combats d'athlètes, voir la note de Valois.
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308 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]
d*autres fidèles plus dignes du martyre vinrent com-
bler les vides que Tapostasie avait laissés dans les
rangs de la phalange élue. La persécution s'étendit
bientôt à l'Église de Vienne, qui d'abord, ce semble,
avait été épargnée. L'élite des deux Églises, presque
tous les fondateurs du christianisme gallo-grec, se
trouvèrent réunis dans les prisons de Lyon, prêts &
l'assaut redoutable qui allait leur être livré. Irénée
ne subit pas de détention ; il fut de ceux qui entou-
raient les confesseurs, qui virent toutes les particula-
rités de leur combat, et c'est à lui peut-être que
nous en devons le récit. Le vieux Pothin, au con-
traire, fut de bonne heure, sinon dès le commence-
ment, réuni à ses fidèles; il suivit jour par jour leurs
souffrances, et, tout mourant qu'il était, il ne cessa
de les instruire, de les encourager.
Selon l'usage dans les grandes instructions cri-
minelles S on arrêta les esclaves en même temps que
leurs maîtres ; or plusieurs de ces esclaves étaient
païens. Les tortures qu'ils voyaient infliger à leurs
maîtres les effrayèrent ; les soldats de Vofficium leur
soufflèrent ce qu'il fallait dire pour échapper à la
question. Ils déclarèrent que les infanticides, les re-
pas de chair humaine, les incestes étaient des réali-
4. Cod. Just., IX, xLi, 4; Digeste, XLVIII, xviii, 4, 8.
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[An 177] MARC-AURÈLE. 300
tés, que les monstrueux récits que Ton faisait de
l'immoralité chrétienne n'avaient rien d'exagéré*.
L'indignation du public fut alors à son comble.
Jusque-là, les fidèles qui étaient restés libres avaient
trouvé quelques égards chez leurs parents, chez leurs
proches, chez leurs amis ; maintenant tout le monde
ne leur témoigna que du mépris. On résolut de pousser
l'art du tortionnaire à ses derniers raSinements pour
obtenir des fidèles aussi l'aveu des crimes qui de-
vaient reléguer le christianisme parmi les monstruo-
sités à jamais maudites et oubliées.
Effectivement les bourreaux se surpassèrent ; mais
ils n'entamèrent pas l'héroïsme des victimes. L'exal-
tation et la joie de souffrir ensemble les mettaient
dans un état de quasi-anesthésie *• Ils s'imaginaient
qu'une eau divine sortait du flanc de Jésus pour les
rafraîchir •• La publicité les soutenait. Quelle gloire
d'affirmer devant tout un peuple son dire et sa foi!
4. Gomp. Justin, ApoL II, 4 S; Athénag., Leg., 35.
2. Ce fait n'est point rare dans Thistoire des martyrs. Voir le
récit du confesseur Théodore, dans Rufin, Hisl. eccL, I, ch. xxxvi
(comp. Théodoret, Hi$t. eccU, III, 44). Voir aussi Acta sir^
cera, p. 404 , 337, 287, etc. ; Actes de sainte Lucie, dans Surius,
43 déc., p. 348 ; Tertullien, Ad marU, t ; mêmes faiU observés
en Chine de nos jours : Le Blant, mém. cité ci-dessus, p. 305,
note.
3. Lettre, $ 32. Comparez le récit de Théodore, loe, cit.
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310 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An i77]
Cela devenait une gageure^ et très peu cédaient. Il est
prouvé que Tamour-propre suflSt souvent pour in-
spirer un héroïsme apparent, quand la publicité vient
s*y joindre* Les acteurs païens subissaient sans bron-
cher d'atroces supplices; les gladiateurs faisaient
bonne figure devant la mort évidente, pour ne pas
avouer une faiblesse sous les yeux d'une foule assem-
blée. Ce qui ailleurs était vanité, transporté au sein
d'un petit groupe d'hommes et de femmbs incarcérés
ensemble, devenait pieuse ivresse et joie sensible.
L'idée que Christ souffrait en eux ^ les remplissait
d'orgueil et, des plus faibles créatures, faisait des
espèces d'êtres surnaturels.
Le diacre Sanctus, de Vienne, brilla entre les plus
courageux. Comme les païens le savaient dépositaire
des secrets de l'Église, ils cherchaient à tirer de lui
quelque parole qui donnât une base aux accusations
infâmes intentées contre la communauté. Ils ne réus-
sirent même pas à lui faire dire son nom, ni le nom
du peuple, ni le nom de la ville dont il était origi-
naire, ni s'il était libre ou esclave. Â tout ce qu'on
lui demandait, il répondait en latin : Christianus sum.
C'étaient là son nom, sa patrie, sa race^ son tout.
Les païens ne purent tirer de sa bouche d'autre
4. § S3. Comparez Passion de sainte Perpétue, § 45 {Acla
$inc„p. 404).
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[An 1771 MARC-AURÈLE. 3it
aveu que celui-là. Cette obstination ne faisait que
redoubler la fureur du légat et des questionnaires.
Ayant épuisé tous leurs moyens sans le vaincre,
ils eurent l'idée de lui faire appliquer des lames de
cuivre chauffées à blanc sur les organes les plus
sensibles. Sanctus, pendant ce temps, restait in-
flexible, ne sortait pas de sa confession obstinée:
Christianus sum. Son corps n'était qu'une plaie,
une masse saignante, tordue, convulsionnée, con*
tractée, ne présentant plus aucune forme humaine.
Les fidèles triomphaient, disant que Christ savait
rendre les siens insensibles et se substituait à eux,
quand ils étaient dans les tortures, pour souffrir
à leur place. Ce qu'il y eut d'horrible, c'est que,
quelques jours après, on recommença la torture de
Sanctus. L'état du confesseur était tel, que, à le
toucher de la main, on le faisait bondir de douleur.
Les bourreaux reprirent les unes après les autres ses
plaies enflammées, on renouvela chacune de ses
blessures, on répéta sur chacun de ses organes les
effroyables expériences du premier jour ; on espérait
ou le vaincre ou le voir mourir dans les tourments,
ce qui eût effrayé les autres. Il n'en fut rien ; Sanc-
tus résista si bien, que ses compagnons crurent à un
miracle et prétendirent que cette seconde torture,
faisant sur lui l'effet d'une cure, avait redressé ses
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9\% ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]
membres, et rendu à son corps l'attitude humaine
qu'il avait perdue.
Maturus, qui n'était encore que néophyte, se
comporta aussi en vaillant soldat du Christ. Quant à
la servante Blandine, elle montra qu'une révolution
était accomplie. Blandine^ appartenait à une dame
chrétienne, qui sans doute l'avait initiée à la foi du
Christ. Le sentiment de sa bassesse sociale ne faisait
que l'exciter & égaler ses maîtres. La vraie émanci-
pation de l'esclave, Témancipation par ThéroTsme, fut
en grande partie son ouvrage. L'esclave païen est sup-
posé par essence méchant, immoral. Quelle meilleure
manière de le réhabiliter et de l'affranchir que de le
montrer capable des mêmes vertus et des mêmes sa-
crifices que l'homme libre ! Comment traiter avec
dédain ces femmes que l'on avait vues dans l'amphi-
théâtre plus sublimes encore que leurs mattresses?
La bonne servante lyonnaise avait entendu dire que
les jugements de Dieu sont le renversement des
apparences humaines, que Dieu se platt souvent à
choisir ce qu'il y a de plus humble, de plus laid et
de plus méprisé pour confondre ce qui paratt beau
et fort. Se pénétrant de son rôle, elle appelait les
4. Ce petit nom d'esclave, emprunté au latin, ne permet
aacane induction. Blandine a pu être Phrygienne ou Smyrniote,
aussi bien qu'AUobroge ou Ségusiave.
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[An 177] MARC-AORËLE. 313
tortures et brûlait de souffrir. Elle était petite, faible
de corps S si bien que les fidèles tremblaient qu'elle
ne pût résister aux tourments. Sa maîtresse surtout,
qui était du nombre des détenus, craignait que cet
être débile et timide ne fût pas capable d'afBrmer
hautement sa foi. Blandine fut prodigieuse d'énergie
et d'audace. Elle fatigua les brigades de bourreaux
qui se succédèrent auprès d'elle depuis le matin
jusqu'au soir ; les questionnaires vaincus avouèrent
n'avoir plus de supplices pour elle, et déclarèrent
qu'ils ne comprenaient pas comment elle pouvait
respirer encore avec un corps disloqué, transpercé ;
ils prétendaient qu'un seul des tourments qu'ils lui
avaient appliqué aurait dû suffire pour la faire mou-
rir. La bienheureuse, comme un généreux athlète,
reprenait de nouvelles forces dans l'acte de confesser
le Christ. C'était pour elle un fortifiant et un anes-
thésique * de dire : « Je suis chrétienne ; on ne fait
rien de mal parmi nous. » A peine avait-elle achevé
ces mots, qu'elle paraissait retrouver toute sa vigueur,
pour se présenter fraîche à de nouveaux combats.
Cette résistance héroïque irrita l'autorité romaine ;
aux tortures de la question, on ajouta celles du séjour
dans une prison, qu'on rendit le plus horrible pos-
1. Comp. Lettre, § 47 et § 4t.
2; ÀvoXTifiaîa.
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314 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]
sible\ On mit les confesseurs dans des cachots ob-
scurs et insupportables ; on engagea leurs pieds dans
les ceps, en les distendant jusqu'au cinquième trou ;
on ne leur épargna aucune des cruautés que les geô-
liers avaient à leur disposition pour faire souffrir leurs
victimes. Plusieurs moururent asphyxiés dans les
cachots. Ceux qui avaient été torturés résistaient
étonnamment. Leurs plaies étaient si affreuses, qu'on
ne comprenait pas comment ils survivaient. Tout
occupés à encourager les autres, ils semblaient animés
eux-mêmes par une force divine. Ils étaient comme
des athlètes émérites, endurcis à tout. Au contraire,-
les derniers arrêtés, qui n'avaient pas encore souf-
fert la question, mouraient presque tous, peu après
leur incarcération. On les comparait à des novices
mal aguerris, dont les corps, peu habitués aux tour-
ments, ne pouvaient supporter l'épreuve de la prison.
Le martyre apparaissait de plus en plus comme
une espèce de gymnastique, ou d'école de gladia-
teurs, à laquelle il fallait une longue préparation et
une sorte d'ascèse préliminaire *.
Quoique séquestrés du reste du monde, les
4 . Comparez Lucien, Toxaris, 29.
5. Notez surtout § 14 : àvsTotfMi xal à-^paorot. Voir le nié*
moire de M. Le Blant sur la préparation au martyre, dans les Mém,
(le r Académie des inscr., t. XXVIII, 4'* part., p. 53 et suiv.
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[An 177] MARC-AURLE. 345
pieux confesseurs vivaient de la vie de TÉglise uni-
verselle avec une rare intensité. Loin de se sentir
séparés de leurs frères, ils se souciaient de tout
ce qui occupait la catholicité. L'apparition du mon-
tanisme était la grande affaire du moment. On ne
parlait que des prophéties de Mon tan, de Théo-
dole, d*Âlcibiade^ Les Lyonnais s'y intéressaient
d'autant plus qu'ils partageaient beaucoup des idées
phrygiennes, et que plusieurs des leurs, tels
que Alexandre le médecin, Alcibiade l'ascète, étaient
au moins les admirateurs et en partie les sectateurs
du mouvement parti de Pépuze. Le bruit des dissen-
timents qu'excitaient ces nouveautés arriva jusqu'à
eux. Ils n'avaient pas d'autre entretien, et ils occu-
paient les intervalles de leurs tourments à discuter ces
phénomènes, que sans doute ils eussent aimé à trouver
vrais*. Forts de l'autorité que le titre de prisonnier
de Jésus-Christ donnait aux confesseurs, ils écrivi-
rent sur ce sujet délicat plusieurs lettres, pleines de
tolérance et de charité. On admettait que les détenus
de la foi avaient, à leurs derniers jours, une sorte
de mission pour pacifier les différends des Églises
et trancher les questions en suspens ; on leur attri-
4. Ne pas confondre cet Âlcibiade d'Asie avec IMcibiade
ascète, établi à Lyon.
5. Eus., y, ch. III.
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316 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177)
buait à cet égard une grâce d'état et comme un pri-
vilège particulier*.
La plupart des lettres écrites par les confesseurs
étaient adressées aux Églises d'Asie et de Phrygie,
avec lesquelles les fidèles lyonnais avaient tant de
liens spirituels ; une d'elles était adressée au pape
Éleuthère, et devait être portée par Irénée. Les mar-
tyr^ y faisaient le plus chaleureux éloge de ce jeune
prêtre.
Nous te souhaitons joie en Dieu pour toutes choses et
pour toujours, père Éleuthère. Nous avons chargé de te
porter ces lettres notre frère et compagnon Irénée, et
nous te prions de l'avoir en grande recommandation, ému-
lateur qu'il est du testament de Christ. Si nous croyions
que la position des gens est pour quoi que ce soit dans
leur mérite, nous te Taurions recommandé comme prêtre
de notre Église, titre qu'il possède réellement*.
Irénée ne partit pas sur-le-champ ; on doit même
supposer que la mort de Pothin, qui suivit de près,
l'empêcha tout à fait de partir'. Les lettres des
martyrs ne furent remises à leur adresse que plus
tard, avec l'épttre qui renfermait le récit de leurs
héroïques combats.
1. TJic T&v l»cX««t&v i{piQvi}c Ivixiv irpio€iucvTic. EuS., V, III, 4.
Cf. Terlullien, De anima, 35.
S. Eus., V, IV, 4, S; saint Jérôme, De virû ilL, 35.
3. Irénée, en effet, saccéda immédiatement à Polhin/Eus.,Y,v,8.
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{An 177] MÂRC-AURÈLE. 317
Le vieil évêque Pothin s'épuisait tous les jours;
Tâge et la prison le minaient^ ; seul, le désir du mar-
tyre semblait le soutenir. Il respirait à peine, le jour
où il dut comparaître devant le tribunal ; il eut ce-
pendant assez de souffle pour confesser dignement le
Christ, On voyait bien, aux respects dont Tentou-
raient les fidèles, qu'il était leur chef religieux ; aussi
une grande curiosité s'attachait-elle à lui. Dans le
trajet de la prison au tribunal, les autorités de la
ville le suivirent ; l'escouade de soldats qui l'entou-
rait avait peine à le tirer de la presse ; les cris les
plus divers éclataient. Comme les chrétiens étaient
appelés tantôt les disciples de Pothin, tantôt les dis-
ciples de Christos, plusieurs demandaient si c'était
ce vieux qui était Christos. Le légat lui posa la ques-
tion : « Quel est le dieu des chrétiens? — Tu le
connaîtras, si tu en es digne », répondit Pothin. On
le traîna brutalement, on le roua de coups ; sans égard
pour son grand âge, ceux qui étaient près de lui le
frappaient avec les poings et les pieds ; ceux qui
étaient éloignés lui jetaient ce qui leur tombait sous
la main ; tous se seraient crus coupables du crime
d'impiété, s'ils n'avaient fait ce qui dépendait d'eux
pour le couvrir d'outrages ; ils croyaient par là ven-
4. Il n'est pas dit clairement que Pothin ait été arrêté avec les
autres; mais cela parait le plus probable.
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318 ORIGINES DU CHRISTIANISME. -[An 177]
ger l'injure faite & leurs dieux. On ramena dans
la prison le vieillard à demi mort; au bout de deux
jours, il rendit le dernier soupir.
Ce qui faisait un étrange contraste et rendait
la situation tragique au premier chef, c'était l'atti-
tude de ceux que la force des tourments avait vaincus
et qui avaient renié le Christ. On ne les avait pas relâ-
chés pour cela; le fait qu'ils avaient été chrétiens
impliquait Paveu de crimes de droit commun, pour
lesquels on les poursuivait, même après leur aposta-
sie \ On ne les sépara pas de leurs confrères restés
fidèles, et toutes les aggravations du régime de la
prison dont souiTrirent les confesseurs leur furent
appliquées. Mais combien leur état était différent !
Non seulement les renégats se trouvaient n'avoir
tiré aucun avantage d'un acte qui leur avait été
pénible ; mais leur position était en quelque sorte
pire que celle des fidèles. Ceux-ci, en effet, n'étafient
poursuivis que pour le nom de chrétiens, sans qu'on
formulât contre eux aucun crime spécial ; les autres
étaient, par leur aveu même, sous le coup d'accu-
sations d'homicide et de monstrueuses forfaitures.
Aussi leur mine faisait-elle pitié. La joie du martyre',
4 . Souvent les choses se passaient autrement. Toir Minucius
Félix, 28.
î. È x«e« Txç p.«fTupîa;* Eus., V, I, 34.
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[An 177] MARC-AURÈLE. 319
l'espérance de la béatitude promise, l'amour du
Christ, l'esprit venant du Père*, rendaient tout léger
aux confesseurs. Les apostats, au contraire, parais-
saient déchirés de remords. C'était surtout dans les
trajets de la prison au tribunal que se voyait bien la
différence. Les confesseurs s'avançaient d'un air tran-
quille et radieux; une sorte de majesté douce et de
grâce éclatait sur leur visage. Leurs chaînes sem-
blaient la parure de fiancées ornées de tous leurs
atours ; les chrétiens croyaient sentir autour d'eux ce
qu'ils appelaient « le parfum de Christ* »; quelques-
uns prétendaient même qu'une odeur exquise s'exha-
lait de leur corps. Bien différents étaient les pauvres
renégats. Honteux et la tète basse, sans beauté, sans
dignité, ils marchaient comme des condamnés vul-
gaires ; les païens mêmes les traitaient de lâches et
d'ignobles, de meurtriers convaincus par leur propre
dire ; le beau nom de chrétien, qui rendait si fiers
ceux qui le payaient de leur vie, ne leur appartenait
plus. Cette différence d'allure faisait la plus forte
impression. Aussi voyait-on souvent les chrétiens
qu'on arrêtait faire leur possible pour confesser de
prime abord, afin de s'ôter ensuite toute possibilité
de retour.
4. Tb iniû(Aa ro irarfixov. £us., /. c. Se rappeler le moDtanisme.
5. Comp. n Cor., II, 44-16, xi^ivrw lùudift ia(av.
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320 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]
La grâce était parfois indulgente pour ces mal-
heureux, qui expiaient si chèrement un moment de
surprise. Une pauvre Syrienne, de complexion fra-
gile, originaire de Byblos, en Phénicie, avait renié
le nom de Christ. Elle fut mise de nouveau à la ques-
tion ; on espérait tirer de sa faiblesse et de sa timi-
dité un aveu des monstruosités secrètes qu'on re-
prochait aux chrétiens. Elle revint en quelque sorte
à elle-même sur le chevalet, et, comme sortant d'un
profond sommeil, elle nia énergiquement toutes les
assertions calomniatrices : « Gomment voulez-vous,
dit-elle, que des gens à qui il n'est pas permis de
manger le sang des bêtes ^ mangent des enfants ? »
A partir de ce moment, elle s'avoua chrétienne
et suivit le sort des autres martyrs.
Le jour de gloire vint enfin pour une partie de
ces combattants émérites, qui fondaient par leur foi
la foi de l'avenir. Le légat fit donner exprès une de
ces fêtes hideuses, consistant en exhibitions de sup-
plices et en combats de bêtes qui, en dépit du plus
humain des empereurs, étaient plus en vogue que
jamais*. Ces horribles spectacles revenaient à des
4. Y. Saint Paul, p. 94.
5. y. l'Antéchrist, p. 463 et suiv. ; TertuUien, Ad Scap., 4;
Lucien, Peregr., S4; Lucim, 54; Gomp. Philon, In Flaccum,
40, 44.— Plebi adpœnam donatus ett, Lampride, Comm., 7.
— Ad spect<iculufn supplicii nostri. QuinL, Declofn,, IX, 6. —
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[An 177] MARC-AURÈLE. 321
dates réglées ; mais il n*était pas rare qu*on fit des
exécutions extraordinaires, quand on avait des bêtes
h montrer au peuple et des malheureux à leur livrer ^
La fête se donna probablement dans l'amphi-
théâtre municipal de la ville de Lyon, c'est-à-dire de
la colonie qui s'étageait sur les pentes de Fourvières.
Cet amphithéâtre était, à ce qu'il semble, situé au
pied de la colline, vers la place actuelle de Saint-Jean,
devant la cathédrale; la rue Tramassac en devait
marquer h peu près le grand axe*. On a pu croire
Ad spectaculum sanclorum. Actes de saint Mammaire, dans
Mabillon, Analecta, p. 478 (nova edit.)*
4. Man, Polyc, 42; Actes des saints Taraque, Probe et An-
dronic, 40 (Ruinart, p. 444 et suiv.).
%. L'existence de cet amphitliéâtre est admise plus ou moins
expressément par le P. Menestrier, Histoire consulaire, p. 46
99, 400; Artaud, Lyon souterrain, p. 484-482 ; Chenavard, Lyou
antique restauré, p. 4 4 et pi. i; Monfalcon, Lugd, hist, monum.,
I, plan de Lyon antique. Cf. Raverat, Fourvière, Ainay et Sainl-
Sébastien (Lyon, 4880); Revue critique, 48 juillet 4 879; Journal
des Savants, juillet 4884. Quelques-uns veulent que l'amphi-
ihéâlre où souffrirent les martyrs de Tan 477 ait été situé au\
Minimes (c'est l'opinion ecclésiastique : de Marca, Dissert., trei^,
édit. Baluze, Paris, 4 669, p. 2 1 9 ; Meynis, les Grands souvenu j
de l'ÉgL de Lyon, 4872, p. 44 et suiv.; cf. J.-A.-F. Ozanan^
ÉtabL du christ, à Lyon, 4829, p. 33, 237; É. Pélagaud, dai..>
Lyon-Revue, nov. 4 880] ; mais la grande majorité des antiquaires
considère la construction d'apparence circulaire qui se voit ( ii
cet endroit comme un théâtre. Spon, p. 50; Artaud, Chenavard,
Monfalcon, L c. Quant à l'amphithéâtre qu'on a supposé avcir
existé à l'ancien Jardin des Plantes, voir ci-après, p. 33l-33â,
21
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32i ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aa 177]
qu'il avait été achevé cinq ans auparavant ^ Une
foule exaspérée couvrait les gradins et appelait les
chrétiens à grands cris. Maturus, Sanctus, Blandine
et Atlale furent choisis pour cette journée. Ils en
firent tous les frais ; il n*y eut, ce jour-là, aucun de
ces spectacles de gladiateurs dont la variété avait
tant d*attrait pour le peuple.
Maturus et Sanctus traversèrent de nouveau dans
Tamphithéâtre toute la série des supplices, comme
s*ils n'avaient auparavant rien soulTert. On les com-
parait aux athlètes qui, après avoir vaincu dans plu-
sieurs combats partiels, étaient réservés pour une der-
note. Si Ton tient à conserver quelque vérité à l'assertion de
Grégoire de Tours {De glor. mari., c. 49), plaçant le martyre à
Ainai (Aihanacum)^ on peut observer que, d*après une décou-
verte de M. Guigue [Remte crit., 1. c; Raverat, ouvr. cité, p. 47
et suiv.)) la colline de saint Irénëe s'est appelée Podium Alha-
nacense; mais il est difficile qu'un fait qui se serait passé à
l'amphithéâtre de la place Saint-Jean, dans le vieux Lugdunum,
ait été rapporté à une localité distincte de Lyon. Aux Minimes^
l'expression se justifierait; mais on peut expliquer autrement
, l'expression martyres athanacenses. V. ci-après, p. 338, note 3.
4. On rapporte, en effet, à cet amphithéâtre une inscription
donnée par Spon (p. 3S, réimpr.) et Menestrier, p. 46 (de Bois*
sieu, p. 529), qui en fixerait la dédicace aux consulats d'Orfitus et
de Maximus, en 478. Mais il n'est nullement probable que cette
inscription soit relative à l'amphithéâtre. M. Guigue (préf. à la
Monogr, de la cathédr. de Lyon, par Bégulo, p. 5-6) montre que
les matériaux de la cathédrale vinrent du forum de Trajan, sur la
hauteur de Fourvières.
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[An 177] MARCAURÈLE. m
Dière lutte, laquelle conférait la couronne définitive ^
Les instruments de ces tortures étaient comme écl»-
lonnés le long de la spina, et faisaient de l'artee
une image du Tartare^ Rien ne fut épargné aux m-
times. On débuta, selon Tusage, par une procession
hideuse % où les condamnés, défilant nus devant
Tescouade des belluaires, recevaient de chacun d*6«c
sur le dos d'affreux coups de fouet. Puis on lâcha lei
bêtes ; c'était le moment le plus émouvant de la jouiv
née. Les bêtes ne dévoraient pas tout de suite Ibb
victimes ; ils les mordaient, lea traînaient ; leiui
dents s'enfonçaient dans les chair» nues, y laisaaieiit
des traces sanglantes. A ce moment, les spectateurs
devenaient fous de plaisir. Les interpellations s'entra»
croisaient sur les gradins de l'amphithéâtre. Ce ffm
faisait, en effet, l'intérêt du spectacle antique, c'eut
que le public y intervenait. Gomme dans les coidnlB
de taureaux en Espagne, l'assistance commandait,
réglait les incidents, jugeait des coups, décidait lit
la mort ou de la vie. L'exaspération contre les jshsé-
tiens était telle, qu'on réclamait contre eux lessup^
4. Cf. Lettre, § 42 ; Lucien, Hermotime, 40; Gruter, hact.,
p. 344. Voir ci-dessus, p. 307, la note sur xX^poç.
t. LeUre, ^ 51, 54, 55, 56. SovtVAntechriti, p. 463 et suiv.
3. G*est le sens de ^nÇc^cvc, § 38 ; cf. § 43. Compirec les
Actes des martyrs d'Afrique, § 48; Lucien, Toxariê, 47; QniaS»»
llen, Deelam., ix, 6; Martial, DespecL, iv {traducta e$l gfff^.
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334 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]
plices les plus terribles. La chaise de fer rougie au
feu était peut-être ce que Tart du bourreau avait
créé de plus infernal ; Maturus et Sanctus y furent
assis. Une repoussante odeur de chair rôtie remplit
Tamphithéâtre et ne fit qu'enivrer ces furieux. La
fermeté des deux martyrs était admirable. On ne put
tirer de Sanctus qu'un seul mot, toujours le même :
tt Je suis chrétien. » Les deux martyrs semblaient ne
pouvoir mourir ; les bêles, d'un autre côté, parais-
saient les éviter; on fut obligé, pour en fmir, de leur
donner le coup de grâce, comme on faisait pour les
bestiaires et les gladiateurs.
Blandine, pendant tout ce temps, était suspendue
à un poteau et exposée aux bêtes, qu'on excitait à la
dévorer. Elle ne cessait de prier, les yeux élevés
au ciel. Aucune bête, ce jour-là, ne voulut d'elle. Ce
pauvre petit corps nu, exposé à des milliers de speo-
tatëurs, dont la curiosité n'était retenue que par
l'étroite ceinture que la loi voulait qu'on laissât aux
actrices et aux condamnées S n'excita, paraît-il, chez
les assistants aucune pitié; mais il prit pour les
autres martyrs une signification mystique. Le poteau
de Blandine leur parut la croix de Jésus ; le corps
4. Comparez les Actes de sainte Thècle (Le Blant, ddinsV An-
nuaire de P Associât, des éludes grecques, 4877, p. 263, S68,
269).
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[An 177] MARG-ÀURÈLE. 335
de leur amie, éclatant par sa blancheur à Tautre
extrémité de Tamphithéâtre, leur rappela celui du
Christ crucifié. La joie de voir ainsi l'image du doux
agneau de Dieu les rendait insensibles. Blandine, à
partir de ce moment, fut Jésus pour eux. Dans les
moments d'atroces souffrances, un regard jeté vers
leur sœur en croix les remplissait de joie et d'ardeur.
Âttale était connu de toute la ville ; aussi la foule
l'appela-t-elle à grands cris. On lui fit faire le tour
de l'amphithéâtre précédé d'une tablette sur laquelle
était écrit en latin : hic est attalds christianus. Il
marchait d'un pas ferme, avec le calme d'une con-
science assurée. Le peuple demanda pour lui les plus
cruels supplices. Mais le légat impérial, ayant appris
qu'il était citoyen romain, fit tout arrêter, et ordonna
de le ramener à la prison. Ainsi finit la journée.
Blandine, attachée à son poteau, attendait toujours
vainement la dent de quelque bête. On la détacha et
on la ramena au dépôt, pour qu'elle servît une autre
fois au divertissement du peuple.
Le cas d' Âttale n'était point isolé; le nombre
des accusés croissait chaque jour. Le légat se crut
obligé d'écrire à l'empereur, qui, vers le milieu de
l'an 177, était, ce semole, à Rome ^ Il fallut des se-
maines pour attendre la réponse. Durant cet inter-
4. Tîllemont, Emp., U, p. 390-39S.
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an ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177
filUe, les détenus surabondèrent de joies mystiques.
li^iOxemple des martyrs fut contagieux ; tous ceux qui
«Pfldent renié vinrent à résipiscence et demandèrent
ft être interrogés de nouveau. Plusieurs chrétiens
doutaient de la validité de telles conversions; mais
k» martyrs tranchèrent la question en offrant la main
MX renégats et en leur communiquant une part de
hi* grâce qui était en eux. On admit que le vif pou-
mît, en pareil cas, revivifier le mort ; que, dans la
grande communauté de PÉglise, ceux qui avaient trop
prêtaient à ceux qui n'avaient pas assez ; que celui
qui avait été rejeté du sein de TÉglise comme un
aiforton pouvait en quelque sorte y rentrer, étre^conçu
une seconde fois, se rattacher au sein virginal, se
isttnettre en communication avec les sources de la
vie. Le vrai martyr était ainsi conçu comme ayant
le pouvoir de forcer le démon à vomir de sa gueule
ceux qu'il avait déjà dévorés. Son privilège devenait
as privilège d'indulgence, de grâce et de charité.
Ce qu'il y avait d'admirable, en effet, dans les con-
fiBfseurs lyonnais, c'est que la gloire ne les éblouissait
pas. Leur humilité égalait leur courage et leur sainte
liberté. Ces héros qui avaient proclamé leur foi en
Christ à deux et trois reprises, qui avaient affronté
les bêtes, dont le corps était couvert de brûlures, de
meurtrissures, de plaies, n'osaient s'attribuer le titre
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[An 177] MARC-AURÈLE. 327
de martyrs, ne permeltaient même pas qu'on leur
donnât ce nom^ Si quelqu'un des fidèles, soit par
lettre, soit de vive voix, les appelait ainsi, ils le re-
prenaient vivement. Ils réservaient le titre de mar-
tyr, d'abord à Christ, le témoin fidèle et véritable, le
premier-né des morts, l'initiateur à la vie de Dieu,
puis à ceux qui avaient déjà obtenu de mourir en
confessant leur foi et dont le titre était en quelque
sorte scellé et entériné ; quant à eux, ils n'étaient
que de modestes et humbles confesseurs, et ils de-
mandaient à leurs frères de prier sans cesse pour
qu'ils fissent une bonne fin. Loin de se montrer fiers,
hautains, durs pour les pauvres apostats, comme
l'étaient les montanistes purs, comme le furent cer-
tains martyrs du m* siècle', ils avaient pour eux
des entrailles de mère et versaient à leur inten-
tion des larmes continuelles devant Dieu. Ils n'accu-
saient personne, priaient pour leurs bourreaux, trou-
vaient des circonstances atténuantes à toutes les
fautes, absolvaient et ne damnaient pas. Quelques
rigoristes les trouvaient trop indulgents pour les
renégats; ils répondaient, par exemple, de saint
Etienne : a S'il pria pour ceux qui le lapidaient, di-
saient-ils, n'est-il pas permis de prier pour ses frères ?»
4. Eusèbe, Y, H. E., cbap. ii.
?. Se rappeler surtout les novatiens.
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338 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [kn 177]
Les bons esprits, au contraire, virent avec justesse
que c'était la charité des détenus qui faisait leur force
et leur valait le triomphe. Leur perpétuelle recom-
mandation était la paix et la concorde ; aussi laissè-
rent-ils après eux, non comme certains confesseurs,
courageux du reste, des déchirements pour leur mère,
des discordes et des disputes pour leurs frères, mais
un souvenir exquis de joie et de parfait amours
Le bon sens des confesseurs ne fut pas moins
remarquable que leur courage et leur charité. Le mon-
tanisme, par son enthousiasme et par l'ardeur quMl
inspirait pour le martyre, ne devait pas tout à fait leur
déplaire ; mais ils en voyaient les excès. Cet Alci-
biade, qui ne vivait que de pain et d'eau, était du
nombre des détenus. Il voulut conserver ce régime
dans la prison* ; les confesseurs voyaient de mauvais
œil ces singularités. Attale, après le premier com-
bat qu'il livra dans l'amphithéâtre, eut à ce sujet
une vision. Il lui fut révélé que la voie d'Alcibiade
n'était pas bonne, qu'il avait tort d'éviter systémati-
quement de se servir des choses créées par Dieu et
de causer ainsi un scandale & ses frères. Alcibiade
se laissa persuader et mangea désormais de toutes
les nourritures sans distinction, en rendant sur elles
4. Eusèbe, V, ii, 7.
5. Gomp. Ruinart, Acta $inc., p. 226.
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[An 177] MARG-AURÈLE. 3»
grâces à Dieu. Les détenus croyaient ainsi posséder
dans leur sein un foyer permanent d'inspiration et
recevoir directement les conseils du Saint-Esprit*.
Mais ce qui, en Phrygie, ne provoquait guère que
des abus était ici un principe d'héroïsme. Monta-
nistes par l'ardeur du martyre, les Lyonnais sont
profondément catholiques par leur modération et
leur absence de tout orgueil.
La réponse impériale arriva enfin. Elle était dure
• et cruelle. Tous ceux qui persévéraient dans leur
confession devaient être mis à mort, tous les rené-
gats relâchés. La grande fête annuelle qui se célé-
brait à l'autel d'Auguste, et ou tous les peuples de la
Gaule étaient représentés, allait commencera L'af-
faire des chrétiens tombait à propos pour en relever
l'intérêt et la solennité.
Afin de frapper le peuple, on organisa une sorte
d'audience théâtrale, où tous les détenus furent pom-
peusement amenés. On leur demandait simplement
s'ils étaient chrétiens. Sur la réponse affirmative, on
tranchait la tête à ceux qui paraissaient avoir le droit
de cité romaine, on réservait les autres pour les
4. Eusèbe, V, m, 1-3.
2. Tfiç Méit wavtiyipiwç (fon ^k aÔTii ffoXuoévOpMiïoç U woEvtmv tôv
iOvûv ouvipxofit^vttv tiç aJdrkf) âpxo[A<yr,ç ouvtorocvflu, § 47. M. Hirschfeld
(Allmer, Revue épigr., p. 88-89) n'offre ici qu'un tissu de con-
fusions.
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330 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]
bêtes ; on fit aussi grâce à plusieurs ^ Gomme il fal-
lait s*y attendre, pas un confesseur ne faiblit. Les
païens espéraient au moins que ceux qui avaient an-
térieurement apostasie renouvelleraient leur déclara-
tion antichrétienne. On les interrogea séparément
pour les soustraire à l'influence de Tenthousiasme
des autres, on leur montra la mise en liberté immé-
diate comme conséquence de leur reniement. Ce fut
là en quelque sorte le moment décisif, le fort du
•combat. Le cœur des fidèles restés libres qui assis-
taient à la scène battait d'angoisse. Alexandre le Phry-
gien, que tous connaissaient comme médecin et dont
le zèle n^avait pas de bornes, se tenait aussi près que
possible du tribunal et faisait à ceux qu'on interro-
geait les signes de tête les plus énergiques pour les
porter à confesser. Les païens le prenaient pour un
possédé; les chrétiens virent dans ses contorsions
quelque chose qui leur rappela les convulsions de
l'enfantement, le fait par lequel l'apostat rentrait
dans l'Eglise leur paraissant une seconde naissance*.
Alexandre et la grâce l'emportèrent. A part un petit
nombre de malheureux que les supplices avaient
terrifiés, les apostats se rétractèrent et s'avouèrent
4. Cela résulte de Eus., V, 4, 3, où il est question do con-
fesseurs survivants.
î. Comp. Lettre, §§ 46 et 49.
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[An 177] MARC-AURÈLE. 331
chrétiens. La colère des païens fut extrême. Ils ac-
cusèrent hautement Alexandre d'être la cause de ces
rétractations coupables. On l'arrêta, on le présenta
au légat : « Qui es- tu? » lui demanda celui-ci. —
« Chrétien », répondit Alexandre. Le légat irrité le
condamna aux bêtes. L'exécution fut fixée au len-
demain.
Telle était l'exaltation de la troupe fidèle, qu'on
s'y souciait beaucoup moins de la mort épouvantable
qu'on avait devant les yeux que de la question des
apostats. L'horreur que les martyrs conçurent contre
les relaps fut extrême. On les traita de fils de perdi-
tion, de misérables qui couvraient de honte leur
Église, de gens à qui il ne restait plus une trace de
foi, ni de respect pour leur robe nuptiale, ni de
crainte de Dieu. Au contraire, ceux qui avaient ré-
paré leur première faute furent réunis à l'Église et
pleinement réconciliés.
Le 1*' août, au malin, en présence de toute la
Gaule réunie dans l'amphithéâtre S l'horrible spec-
4. Lettre, § 47. Jusqu'à ces derniers temps, la plupart des an-
tiquaires avaient cru à l'existence d'un amphithéâtre on nauma-
chie près de l'autel de Rome et d'Auguste, sur l'emplacement de
l'ancien Jardin des Plantes (Jardin de la Déserte). Spon, Ant.de
Lyon, p. 60 (réimpr.); fouilles d'Artaud (Chenavard, p. 47) et de
Martin Daussigny {Congrès de la Soc. franc. cTarch., Gaen, 4862);
Aug. Bernard, le Temple aPAug., p. 30 et suiv. M. Vermorel
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332 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]
tacle commença. Le peuple tenait beaucoup au sup-
plice d'Attale, qui paraissait, après Pothin, le vrai
chef du christianisme lyonnais. On ne voit pas com-
ment le légat, qui, une première fois, Pavait ar-
raché aux bêtes à cause de sa qualité de citoyen
romain, put le livrer cette fois ; mais le fait est cer-
tain ; il est probable que les titres d'Attale à la cité
romaine ne furent pas trouvés suffisants. Attale et
Alexandre entrèrent les premiers dans l'arène sablée
et soigneusement ratissée. Ils traversèrent en héros
tous les supplices dont les appareils étaient dressés.
Alexandre ne prononça pas un mot, ne fit pas en-
m'a montré d'anciens cadastres, qui placent à cet endroit l'image
d'un champ ovale. Si une telle hypothèse était vraie, cet amphi-
théâtre n'aurait pu être qu'une dépendance de l'autel, destinée
spécialement aux fêtes annuelles du mois d*août. Comme la se-
conde série d'exécutions de martyrs fit partie des fêtes du mois
d'août (Lettre, $ 47), il s'ensuivrait presque nécessairement que
les scènes hideuses de cette seconde série d'exécutions se pas-
sèrent dans le petit square, décoré de rocailles artificielles et de
cactus, qui borde la rue du Commerce, à mi-côte de la colline de
la Croix-Rousse. Mais la cause de cet amphithéâtre parait main-
tenant bien compromise. Yermorel, Revue crit., 4 2 juillet 4 879 ;
Hdiverat ^ Fourvières, p. Uetsuiv., 32 etsuiv.; É. Pélagaud^art.
cité, p. 284 ; Journal des Savants, juillet 4884. Il faut attendre
la publication des travaux de M. Yermorel. C'est probablement
l'autel d'Auguste et l'exèdre où étaient les sièges des soixante
peuples qui, par suite des nouvelles recherches, viendront prendre
place sur les substructions de l'ancien Jardin des Plantes, au haut
des rampes qui mènent de la place Sathonay à la rue du Commerce.
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[An 177] MARG-AURÉLE. 333
tendre un cri ; recueilli en lui-même, il s'entretenait
avec Dieu. Quand on fit asseoir Attale sur la chaise
de fer rougie et que son corps, brûlé de tous côtés,
exhala une fumée et une odeur abominables S il dit
au peuple en latin : « C'est vous qui êtes des man-
geurs d'hommes. Quant à nous, nous ne faisons rien
de mal. » On lui demanda 2 « Quel nom a Dieu ? —
Dieu, dit-il, n'a pas de nom comme un homme. »
Les deux martyrs reçurent le coup de grâce, après
avoir épuisé avec une pleine conscience tout ce que
la cruauté romaine avait pu inventer de plus atroce.
Les fêtes durèrent plusieurs jours ; chaque jour,
les combats de gladiateurs furent relevés par des sup-
plices de chrétiens. Il est probable qu'on introdui-
sait les victimes deux à deux, et que chaque jour vit
périr un ou plusieurs couples de martyrs. On plaçait
dans l'arène ceux qui étaient jeunes et supposés
faibles, pour que la vue du supplice de leurs amis
les effrayât. Blandine et un jeune homme de quinze
ans, nommé Ponticus, furent réservés pour le dernier
jour. Ils furent ainsi témoins de toutes les épreuves
des autres, et rien ne les ébranla. Chaque jour, on
tentait sur eux un effort suprême; on cherchait à
les faire jurer par les dieux : ils s'y refusaient avec
4. Ceux à qui ces monstruosités paraîtraient incroyables sont
priés de lire Quintilien, DecL, ix, 6.
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334 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]
dédain. Le peuple, extrêmement irrité, ne voulut
écouter aucun sentiment de pudeur ni de pitié. On
fit épuiser à la pauvre fille et à son jeune ami tout
le cycle hideux des supplices de l'arène ; après
chaque épreuve, on leur proposait de jurer. Blan-
dine fut sublime. Elle n'avait jamais été mère ; cet
enfant torturé à côté d'elle devint son fils, enfanté
dans les supplices. Uniquement attentive à lui, elle
le suivait h chacune de ses étapes de douleur, pour
l'encourager et l'exhorter h persévérer jusqu'à la fin.
Les spectateurs voyaient ce manège et en étaient
frappés. Ponticus expira, après avoir subi au com-
plet la série des tourments.
De toute la troupe sainte, il ne restait plus que
Blandine. Elle triomphait et ruisselait de joie. Elle
s'envisageait comme une mère qui a vu proclamer
vainqueurs tous ses fils, et les présente au Grand Roi
pour être couronnés. Cette humble servante s'était
montrée l'inspiratrice de l'héroïsme de ses compa-
gnons; sa parole ardente avait été le stimulant qui
maintint les nerfs débiles et les cœurs défaillants.
Aussi s'élança-t-elle dans l'âpre carrière de tortures
que ses frères avaient parcourue, comme s'il se fût
agi d'un festin nuptial. L'issue glorieuse et proche
de toutes ces épreuves la faisait sauter de plaisir.
D'elle-même, elle alla se placer au bout de l'arène,
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[An 177] MARC-ÂURÈLE. 33^
pour ne perdre aucune des parures que chaque sup-
plice devait graver sur sa chair. Ce fut d'abord une
flagellation cruelle, qui déchira ses épaules. Puis on
l'exposa aux bêtes, qui se contentèrent de la mordre
et de la traînera L'odieuse chaise brûlante ne lui
fut pas épargnée. Enfin on l'enferma dans un filet, et
on Texposa à un taureau furieux. Cet animal, la sai-
sissant avec ses cornes, la lança plusieurs fois en l'air
et la laissa retomber lourdement ^ Mais la bienheu-
reuse ne sentait plus rien * ; elle jouissait déjà de la
félicité suprême, perdue qu'elle était dans ses entre-
tiens intérieurs avec Christ. Il fallut l'achever, comme
les autres condamnés. La foule finit par être frappée
d'admiration. En s' écoulant, elle ne parlait que de
la pauvre esclave. « Vrai, se disaient les Gaulois,
jamais, dans nos pays, on n'avait vu une femme
tant souffrir ! »
4. Dans cette région des Gaules, il devait être difficile de se
procurer des lions. Aussi aucun des martyrs n*est-il dévoré par
les botes; ce qui ne contribua pas peu à conûrmer les chrétien»
dans leurs idées sur les supplices destructeurs du corps. Minu-
cius Félix, 44. Comparez ce qui a lieu pour Polycarpe, r Église
chrél., p. 460, et la légende de sainte Thècle.
2. Martial, S/)cc«., xxn (cf. xix): Jaclatutimposilas tmrus
in astra pilas,
3. MtM a(o6iQoiv Iti tmv ou(i6«vovTttv fx^uaa. Comparez sainte
Perpétue, Passio, § 20.
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CHAPITRE XX.
RECONSTITUTION DE l'ÉGLISE DE LYON. — IRÉNÉB.
La rage des fanatiques n'était pas satisfaite.
Elle s'assouvit sur les cadavres des martyrs. Les
corps des confesseurs qui étaient morts étouffés dans
la prison furent jetés aux chiens, et une garde fut
établie jour et nuit pour qu'aucun des fidèles ne
leur donnât la sépulture. Quant aux restes informes
qu'on avait chaque jour traînés ou ratisses de
r arène dans le spoliaire, os broyés, lan)beaux arra-
chés par la dent des bêtes, membres rôtis au feu
ou carbonisés, têtes coupées, troncs mutilés, on les
laissa également sans sépulture et comme à la voirie,
exposés aux injures de Tair, avec une garde de sol-
dats qui veilla sur eux durant six jours. Ce hideux
spectacle excitait chez les païens des réflexions di-
verses. Les uns trouvaient qu'on avait péché par
excès d'humanité, qu'on aurait dû soumettre les mar-
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[Anl77J MARG-AURÈLE. 337
tyrs à des supplices plus cruels encore ; d'autres y
mêlaient Tironie» quelquefois même une nuance de
pitié : « Oii est leur Dieu ? disaient-ils. Â quoi leur
a servi ce culte qu'ils ont préféré à la vie? » Les
chrétiens éprouvaient une vive douleur de ne pouvoir
cacher en terre les restes des corps saints. L'excès
d'endurcissement des païens leur parut la preuve
d'une malice arrivée à son comble et le signe d'un
prochain jugement de Dieu*. « Allons! se dirent-ils,
ce n'était donc pas assez. » Et ils ajoutaient, en sou-
venir de leurs apocalypses : a Eh bien, que le
méchant s'empire encore, que le bon s'améliore
encore*. » Ils tentèrent d'enlever les corps pendant
la nuit, essayèrent sur les soldats l'effet de l'argent
et des prières ; tout fut inutile; l'autorité gardait ces
misérables restes avec acharnement. Le septième jour
enfin, l'ordre vint de brûler la masse infecte et de
jeter les cendres dans le Rhône, qui coulait près de
là *f pour qu'il n'en restât aucune trace sur la terre.
Il y avait en cette manière d'agir plus d'une
4. Daniel, xii, 40; Âpoc., xxii, 44.
t. La recrudescence des idées sur l'apparition de TÂntechrist
tenait toujours à une recrudescence de persécution. Eusèbe, HisL
eccL, VI, 7. Le millénarisme de Népos d'Arsinoé parait de môme
avoir été le contre-coup de la persécution de Valérien.
3. Le confluent de la Saône et du Rhône était autrefois aux
Terreaux, si bien qu'à partir de ce point la Saône perdait son
nom. L*eau qui coulait au pied de Fourvières s'appelait le Rhône.
22
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338 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aa 177]
anière-pensée. On s'imaginait, par la disparition
complète des cadavres, enlever aux chrétiens l'espé-
rance de la résurrection. Celte espérance paraissait
aux païens l'origine de tout le mal. « C'est par la con-
fiance qu'ils ont en la résurrection, disaient-ils, qu'ils
introduisent chez nous ce nouveau culte étrange,
qu'ils méprisent les supplices les plus terribles, qu'ils
marchent à la mort avec empressement et même
avec joie. Voyons donc s'ils vont ressusciter et si
leur dieu est capable de les tirer de nos mains. »
Les chrétiens se rassuraient par la pensée qu'on ne
peut vaincre Dieu, et qu'il saurait bien retrouver les
restes de ses serviteurs ^ On supposa, en effet, plus
tard des apparitions miraculeuses qui révélèrent
les cendres des martyrs % et tout le moyen âge crut
les posséder % comme si l'autorité romaine ne les
eût pas anéanties. Le peuple se plut à désigner ces
\. Voir saint Augustin, De cura pro mortuis gerenda, 8-40.
2. Grégoire do Tours, De gloria mari,, 49; Adoo, 2 juin.
L*liomélie attribuée à saint Eucher n'en parle pas.
3. Dans l'église des Sainls-Apôlres ou de Saintr-Nizier, selon
les uns, d'Ainai selon les autres (Tiliemont, Mém., III, 25-26;
Spon, p. 487). Le nom de martyres Athanacenses, « martyrs
d'Ainaif (Grégoire de Tours, l, c.j, vient peut-être de ce qu'Ainai
fut le premier quartier chrétien. Voir FÉgL chrët.j p. 475. Ainai
s'étendait alors sur la rive droite et comprenait la colline de Saint-
Just. V. Journal des Sav.j juin 4 884 , p. 346. Gela donne une
certaine valeur au vocable des Macchabées, Voir note suivante.
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[An 177] MARG-AURÈLE. 339
innocentes victimes sous le nom de Macchabées ^
Le nombre des victimes avait été de quarantç-
huit*. Les survivants des Églises si cruellement
éprouvées se rallièrent bien vite. Vetlius Épagathus
se retrouva ce qu'il était, le bon génie, le tuteur de
l'Église de Lyon. II n'en fut pas cependant l'évoque.
Déjà la distinction de l'ecclésiastique par profession et
du laïque qui sera toujours laïque est sensible. Irénée,
disciple de Pothin, et qui avait, si on peut s'exprimer
ainsi, une éducation et des habitudes cléricales, prit
la place de ce dernier dans la direction de l'Église ^
Ce fut peut-être lui qui rédigea, au nom des com-
munautés de Lyon et de Vienne, cette admirable
lettre aux Églises d'Asie et de Phrygie, dont la plus
grande partie nous a été conservée, et qui renferme
tout le récit des combats des martyrs*. C'est un des
4 . C'est l'ancien nom de Téglise, d'abord cathédrale, de Saint-
Just. Voir Golonia, Hist. litl. de Lyon, I, p. 4 68 et suiv.
8. Grég. de Tours, De gloria f/mrt., 49; Hist., I, 87 (comp.
le martyrologe d'Adon). Bien que très inexacts, ces passages peu-
vent contenir un écho de la Lettre des Églises, laquelle, quand
elle était complète, se terminait par un catalogue et un classe-
ment des martyrs. Voir Eusèbe, V, iv, 3.
3. Eus., V, V, 8; xxiii, 3; xxiv, U.
4. L'esprit est le môme que celui d'irénée (voir surtout Eus.,
y, u, 6-7, en comp. Eus., V, xxiv, 48), opposé au gnoslicisme,
très indulgent pour le monlanisme. Rapprochez les idées sur
l'Antéchrist et sur Satan, qui remplissent la lettre, du milléna-
risme effréné d'irénée (Eus., UI, xxxix, 43]. Notez aussi l'amitié
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340 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]
morceaux les plus extraordinaires que possède au-
cune littérature. Jamais on n'a tracé un plus frap-
pant tableau du degré d'enthousiasme et de dévoue-
ment oii peut arriver la nature humaine. C'est l'idéal
du martyre, avec aussi peu d'orgueil que possible de
la part du martyr. Le narrateur lyonnais et ses héros
sont sûrement des hommes crédules ; ils croient à
l'Antéchrist qui va venir ravager le monde * ; ils
voient en tout l'action de la Bête', du démon mé-
chant auquel le Dieu bon accorde (on ne sait pour-
quoi) de triompher momentanément. Rien de plus
étrange que ce Dieu qui se fait une guirlande de
fleurs des supplices de ses serviteurs, et se plaît à
classer ses plaisirs, à désigner exprès les uns pour
les bêtes, les autres pour la décapitation, les autres
pour l'asphyxie en prison ^ Mais l'exaltation, le ton
mystique du style, l'esprit de douceur et le bon sens
relatif qui pénètrent tout le récit inaugurent une
rhétorique nouvelle et font de ce morceau la perle
de la littérature chrétienne au u* siècle.
A l'épître circulaire, les frères de Gaule joignirent
les lettres relatives au montanisme écrites par les
tendre de l'auteur pour Vettius Épagathus et l'absence de toute
mention d'Irénée lui-même. Cf. OEcumenius, In I Pétri, m.
4. Eus., y, I, 5.
2. ÔBiîp, I, 57; II, 6.
3. DansËus., V, I, 27, 36.
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[An 177] MARC-AURÈLE. 311
confesseurs danij la prison. Cette question des prophé-
ties montanistes prenait une telle importance, qu'ils
se crurent obligés de dire eux-mêmes leur avis sur ce
point. Irénée fut probablement encore ici leur inter-
prète. L'extrême réserve avec laquelle il s'explique
dans ses écrits sur le montanisme, l'amour de la paix
qu'il porta dans toutes les controverses, et qui fit dire
tant de fois que nul n'avait été mieux nommé que lui
Irénœos (pacifique) S portent à croire que son avis
était empreint d'un vif désir de conciliation*. Avec
leur jugement ordinaire, les Lyonnais se prononcèrent
sans doute contre les excès, mais en recommandant
une tolérance qui, malheureusement, ne fut pas tou-
jours assez observée en ces brûlants débats.
Irénée, fixé désormais à Lyon, mais en rapports
constants avec Rome, y donna le modèle de l'homme
ecclésiastique accompli. Son antipathie pour les
sectes (le millénarisme grossier qu'il professait, et
qu'il tenait des presbyteri d'Asie, ne lui paraissait
pas une doctrine sectaire), la vue claire qu'il avait
des dangers du gnosticisme, lui firent écrire ces
vastes livres de controverse, œuvre d'un esprit borné
4. Busèbe, V, xxiv, 48.
2. Eusèbe appelle cet avis (xfCoiv) des frôres de Gaule i&Xa6<
xoii ôptto^oCoTâTT.v. Il n'en eût pas porté ce jugement si la pièce avait
été tout à fait favorable à Montao.
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342 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]
sans doute, mais d'une conscience morale des plus
saines. Lyon, grâce à lui, fut un moment le centre
d'émission des plus importants écrits chrétiens.
Comme tous les grands docteurs de l'Église, Irénée
trouve moyen d'associer à des croyances surnatu*
relies, qui aujourd'hui nous semblent inconciliables
avec un esprit droit, le plus rare sens pratique. Très
inférieur à Justin pour l'esprit philosophique, il est
bien plus orthodoxe que lui et a laissé une plus forte
trace dans la théologie chrétienne. Â une foi exaltée,
il unit une modération qui étonne ; à une rare sim-
plicité, il joint la science profonde de l'administra-
tion ecclésiastique, du gouvernement des âmes ; enfin,
il possède la conception la plus nette qu'on eût en-
core formulée de l'Église universelle. Il a moins de
talent que Tertullien ; mais combien il lui est supé-
rieur pour la conduite et le cœur ! Seul, parmi les
polémistes chrétiens qui combattirent les hérésies,
il montre de la charité pour l'hérétique et se met
en garde contre les inductions calomnieuses de l'or-
thodoxie ^
Les relations entre les Églises du haut Rhône et
l'Asie devenant de plus en plus rares, l'influence la-
tine environnante prit peu à peu le dessus. Irénée et
les Asiates qui l'entourent suivent déjà pour la pâque
4. Adv, hœr., I, xxv, 6; Hf, xxr, 6, 7.
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[An 171] MARC-AURÈLE. 3(3
Fusage occidentale L'usage du grec se perdit; le
latin fut bientôt la langue de ces Églises, qui, au
!¥• siècle, ne se distinguent plus essentiellement de
celles du reste de la Gaule. Cependant les traces
d'origine grecque ne s'effacèrent que très lente-
ment ; plusieurs usages grecs se conservèrent dans
la liturgie à Lyon, à Vienne, à Autun, jusqu'en plein
moyen âge*. Un souvenir ineffaçable fut inscrit aux
annales de l'Église universelle ; ce petit îlot asiatique
et phrygien, perdu au milieu des ténèbres de l'Occi-
dent, avait jeté un éclat sans égal*. La solide bonté de
4 . V. ci-dessus, p. 202 et suiv.
%, Voir Charvet, HisL de la sainte Église de Vienne,^, 433;
Lebrun des Marreltes, Voyage liturgique en France, 4748, p. 27;
Godeau, Hisl. eccl,, I, p. 290; Tillemont, Mém., II, p. 343; Ma-
billon, De liturgia gallic, p. 280; Le Blant, Manuel d'épigr.
chréL, p. 93-94; ci-dessus, p. 289, et l'Égl. chréL, p. 470. In-
scription grecque à Lyon, au vi* siècle (Le Blant, fnscr. chrél.,
Vk^ 46); à Vienne en 444 (ibid,, n° 445); à Autun (voir ci-dessus,
p. 297-298). Hors de Marseille et d'Arles, l'existence d'inscriptions
grecques chrétiennes ne doit pas faire croire que l'on parlât ou
même que l'on cultivât la langue grecque dans le pays. Ces in-
scriptions viennent, en général, d'Orientaux, surtout de Syriens
(Grég. de Tours, HisL, VII, 34 ; VIIÏ, 4 ; X, 26), dont l'immigra-
tion continue jusqu'au vi* siècle, et qui avaient l'habitude de se
faire des épitaphes grecques, en mentionnant e nom de leur vil-
lage d'origine. Le Blant, Inscr, ckrét,, t. II, p. 78. A Arles et à
Marseille, le grec vécut jusqu'au vi" siècle.
3. Les légendes des saints Épipode et Alexandre (Tillemont,
Mém., III, p. 30 et suiv. ; Ruinart, Acta sine, p. 73 et suiv. ;
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344 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 177]
nos races, associée à rhérolsme brillant et à Tamour
des Orientaux pour la gloire, produisit un épisode
sublime* Blandine, en croix à Textrémité de l'amphi-
théâtre, fut comme un Christ nouveau. La douce et
pâle esclave, attachée à son poteau sur ce nouveau
calvaire, montra que la servante, quand il s'agit de
servir une cause sainte, vaut l'homme libre et le sur-
passe quelquefois. Ne disons pas de mal des canuts,
ni des droits de l'homme. Les ancêtres de cette
cause-là sont bien vieux. Après avoir été la ville du
gnosticisme et du montanisme, Lyon sera la ville des
vaudois, des Pauperes de Lugduno^ en attendant
qu'elle devienne ce grand champ de bataille oii les
principes opposés de la conscience moderne se livre-
ront la lutte la plus passionnée. Honneur à qui souffre
pour quelque chose! Le progrès amènera, j'espère,
le jour où ces grandes constructions que le catholi-
cisme moderne élève imprudemment sur les hauteurs
de Montmartre, de Fourvières, seront devenues des
temples de l'Amnistie suprême, et renfermeront une
chapelle pour toutes les causes, pour toutes les vic-
times, pour tous les martyrs.
Acia SS., t% avril), qui forment comme une suite aux Actes des
quarante-huit martyrs, n'out pas de valeur historique.
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CHAPITRE XXI.
CBL8B ET LUCIEN.
L*obstiné conservateur qui, en passant près des
cadavres mutilés des martyrs de Lyon, se disait à
lui-même : « On a été trop doux ; il faudra inventer
à Tavenir des châtiments autrement sévères ^ ! »
n*était pas plus borné que les politiques qui, dans
tous les siècles, ont cru arrêter les mouvements reli-
gieux ou sociaux par les supplices. Les mouvements
religieux et sociaux se combattent par le temps et le
progrès de la raison. Le socialisme sectaire de iS&S
a disparu en vingt ans sans lois de répression spé-
ciales. Si Marc-Âurèle, au lieu d*employer les lions
et la chaise rougie, eût employé Técole primaire et
un enseignement d'État rationaliste, il eût bien
mieux prévenu la séduction du monde par le surna-
4 . liOUre dans Eus., Y, i, 60. Z«tg9vWç tival ntpioaorcpav îx^wiioiv
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346 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
turel chrétien. Malheureusement, on ne se plaçait
pas sur le terrain véritable. Combattre les reh'gions
en maintenant, en exagérant même le principe reli-
gieux, est le plus mauvais calcul. Montrer Tinanité de
tout surnaturel, voilà la cure radicale du fanatisme.
Or presque personne n'était à ce point de vue. Le
philosophe romain Gelse, homme instruit, de grand
bon sens, qui a devancé sur plusieurs points les ré-
sultats de la critique moderne, écrivit un liv^'e contre
le christianisme, non pour prouver aux chrétiens que
leur façon de concevoir l'intervention de Dieu dans
les choses du monde était contraire à ce que nous
savons de la réalité, mais pour montrer qu'ils avaient
tort de ne pas pratiquer la religion telle qu'ils la
trouvaient établie.
Ce Celse était ami de Lucien ^ et semble, au fond,
avoir partagé le scepticisme du grand rieur de Sa-
mosate. Ce fut à sa demande que Lucien composa le
spirituel essai sur Alexandre d'Abonotique*, où la
niaiserie de croire au surnaturel est si bien exposée.
Lucien, lui parlant cœur à cœur*, le présente comme
4. L'identification du Celse d'Ori gène et du Celse de Lucien
D*e8t pas certaine; mais elle est très vraisemblable. La date
approximative se conclut d'Origène, Contre Celse j préf., 4; I, 8;
IV, 54.
5. Lucien, Alex, (traité composé après Tan 180), 4 S, 64.
3. Lucien, ihid., 64.
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[An 178] MARC-AURÈLE. 347
un admirateur sans réserve de cette grande philoso-
phie libératrice, qui a sauvé l^homme des fantômes
de la superstition, qui le préserve de toutes les vaines
croyances et de toutes les erreurs. Les deux amis,
exactement comme Lucrèce, tiennent Épicure pour
un saint, un héros, un bienfaiteur du genre humain,
un génie divin, le seul qui ait vu la vérité et osé la
dire*. Lucien, d'un autre côté, parle de son ami
comme d'un homme accompli; il vante sa sagesse,
sa justice, son amour de la vérité, la douceur de ses
mœurs, le charme de son commerce. Ses écrits lui
paraissent les plus utiles, les plus beaux du siècle,
capables de dessiller les yeux de tous ceux qui ont
quelque raison*. Celse, en effet, s'était donné pour
spécialité de rechercher les duperies auxquelles la
pauvre humanité est sujette '. Il avait une forte anti-
pathie pour les goètes et les introducteurs de faux
dieux, à la façon d'Alexandre d'Abonotique*. Quant
aux principes généraux, il paraît avoir été moins
ferme que Lucien. Il écrivit contre la magie % plutôt
pour dévoiler le charlatanisme des magiciens que
1. Lucien, Alexander, 85, 45, 47, 64. Cf. Vera hisL, IF, 18;
Icoroménippej 35.
2. Lucien, Alex,, th.
3. Origène, Contre Celse, VII, 3, 9.
4. Ibidem, VII, 36.
5. Ibidem, I, 68 ; comp. VIII, 60, etc. ; Lucien, Alexander, ti .
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348 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
pour montrer la vanité absolue de leur art ^. Sa cri-
tique, en ce qui concerne le surnaturel, est identique
à celle des épicuriens * ; mais il ne conclut pas. II met
sur le même pied Tastrologie, la musique, Thistoire
naturelle, la magie, la divination *. Il repousse la
plupart des prestiges comme des impostures ; mais
il en admet quelques-uns. Il ne croit pas aux lé-
gendes du paganisme; mais il les trouve grandes,
merveilleuses, utiles aux hommes^. Les prophètes,
en général, lui paraissent des charlatans, et pourtant
il ne traite pas de rêverie pure l'art de prédire l'ave-
nir. Il est éclectique, déiste, ou, si l'on veut, plato-
nicien. Sa religion ressemble beaucoup à celle de
Marc-Aurèle, de Maxime de Tyr, à ce que sera plus
tard celle de l'empereur Julien *.
Dieu, Tordre universel, délègue son pouvoir à des
dieux particuliers, sorte de démons ou de ministres*,
auxquels s'adresse le culte du polythéisme. Ce culte
est légitime ou du moins fort acceptable, quand on
ne le porte pas à Texcès. Il devient de devoir strict,
4. Origène, Contre CeUe, 1, 6, 68; IV, 86, 88; YI, 39, 40, 44.
5. Gomp. Origène, ibid., I, 8, 40, ti ; II, 60; III, 34, 48, 75;
IV, 54, 75; V, 3.
3. Orig., ibid., IV, 8, 6; VI, «8, 33-44 ; VII, 3.
4. Ibid., î, 67.
5. Voir, par exemple, dans Orig., IV, 6S, 63.
6. Orig., VIII, S8, 64, 55.
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[An 178] MARC-AURÈLE. 340
quand il est religion nationale, chacun ayant pour
devoir d'adorer le divin selon la forme qui lui a été
transmise par ses ancêtres. Le vrai culte, c*est de
tenir toujours sa pensée élevée vers Dieu, père
commun de tous les homme3^ La piété intérieure est
l'essentiel; les sacrifices n'en sont que le signe*.
Quant aux adorations que l'on rend aux démons, ce
sont là des obligations de peu de conséquence, aux-
quelles on satisfait avec un mouvement de la main et
qu'on est bien bon de traiter en chose sérieuse. Les
démons n*ont besoin de rien, et il ne faut pas trop
se complaire dans la magie ni les opérations ma-
giques ; mais il ne faut pas non plus être ingrat, et
d'ailleurs toute piété est salutaire. Servir les dieux
inférieurs, c'est être agréable au grand Dieu dont ils
relèvent. Les chrétiens accordent bien des honneurs
outrés à un fils de Dieu apparu récemment dans le
monde! Comme Maxime de Tyr, Celse a une philo-
sophie de la religion qui lui permet d'admettre tous
les cultes. Il admettrait le christianisme sur le même
pied que les autres croyances, si le christianisme
n'avait qu'une prétention limitée à la vérité.
La Providence, la divination, les prodiges des
temples, les oracles, l'immortalité de l'âme, les récom-
1. Orig., VIII, 63,66.
t. iHd., 24.
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350 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
penses et les peines futures paraissent à Gelse des
parties intégrantes d'une doctrine d'État *. Il faut se
rappeler que la possibilité de la magie était alors
presque un dogme. On était épicurien, athée, impie,
on courait risque de la vie, si on se permettait de la
nier *. Toutes les sectes, les épicuriens exceptés, en
enseignaient la réalité *. Gelse y croit sérieusement.
Sa raison lui montre la fausseté des croyances sur-
naturelles généralement admises ; mais l'insuffisance
de son éducation scientifique et ses préjugés poli-
tiques l'empêchent d'être conséquent ; il maintient, au
moins en principe, des croyances tout aussi peu ra-
tionnelles que celles qu'il combat. La faible connais-
sance que l'on avait alors des lois de la nature rendait
possibles toutes les crédulités. Tacite est sûrement un
esprit éclairé, et pourtant il n'ose repousser nette-
ment les prodiges les plus puérils ^ Les apparitions
4. Dans Orig., VII, 62, 68-70; VIII, 2, 44, 42, 43, 44, 45, «4,
28, 33, 35, 45, 48, 53, 55, 58, 60, 62, 63. Cf. Minucius Félix,
OctaviuSj ch. vu.
2. Lucien, Alexandre, 25; Philopseudès, 40; Apulée, ^jdo-
logiej tout entière.
3. Lucien, Philopseudès, 6, 7 et suiv. ; Vitarum aucliOy 2.
Plus tard, le christianisme poursuivit la magie, non comme vaine,
mais comme impliquant un commerce illicite entre Thommo et les
démons. Cf. Paul, Sent., V, xxiii, 9, 44, 42.
4. Tacite, Hist., II, 50. Comparez la mention des présages
dans Suétone, Dion Cassius, HérodieQ et les biographes de l'Uis-
toire Auguste.
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[An 178] MARC-ÀURÈLE. 351
des temples, les songes divins étaient tenus pour des
choses notoires* Élien va bientôt écrire ses livres pour
démontrer, par de prétendus faits, que ceux qui nient
les manifestations miraculeuses des dieux « sont plus
déraisonnables que des enfants », que ceux qui croient
aux dieux s*en trouvent bien, tandis que les plus
atroces aventures arrivent aux incrédules, aux blas-
phémateurs*.
Ce que Celse est éminemment, c'est un sujet dé-
voué de l'empereur, un patriote. On le suppose Ro-
main ou Italien ; il est certain que Lucien, tout loyal
qu'il est, n'a pas une sympathie aussi prononcée pour
l'empire. Le raisonnement fondamental de Celse est
celui-ci : La religion romaine a été un phénomène
concomitant de la grandeur romaine ; donc elle est
vraie. Comme les gnosliques, Celse croit que chaque
nation a ses dieux qui la protègent tant qu'elle les
adore ainsi qu'ils veulent être adorés. Abandonner ses
dieux est, pour une nation, l'équivalent d'un suicide.
Celse est ainsi l'inverse en tout d'un Tatien, ennemi
acharné de l'hellénisme et de la société romaine.
Tatien sacrifie entièrement la civilisation hellénique
au judaïsme et au christianisme. Celse attribue tout ce
qu'il y a de bon chez les juifs et chez les chrétiens à
4 . Fragments sur la Providence et les Apparitions, édit. de
Hercher, fragm. 40, 43, 53, 62, 89, 98, 404.
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35S ORIGINES BU CHRISTIANISME. [An 178]
des emprunts faits aux Hellènes. Platon et Épictète
sont pour lui les deux pôles de la sagesse. S'il n*a pas
connu MaroÂurèle, il Ta sûrement aimé et admiré.
D*un tel point de vue, il ne pouvait envisager le
christianisme que comme un mal ; mais il ne s'arrête
pas aux calomnies ; il reconnaît que les mœurs des
sectaires sont douces et bien réglées ^ ; ce sont les
motifs de crédibilité de la secte qu'il veut discuter.
Celse fit à ce sujet une véritable enquête, lut les
livres des chrétiens et des juifs, causa avec eux '• Le
résultat de ses recherches fut un ouvrage intitulé Dis-
cours véritable % qui, naturellement, n'est pas venu
jusqu'à nous S mais qu'il est possible de reconstituer
avec les citations et les analyses qu'en a données
OrigèneV
Il est hors de doute que Celse a connu mieux
qu'aucun autre écrivain païen le christianisme et les
livres qui lui servaient de base*. Origène, malgré sa
4. Orig., Conlre Celse, I, 27.
2. Ibid,, I, 4Î.
3. Celse parait avoir écrit sur le mAme sujet deux autres
livres, qui se sont perdus. Orig., Conlre Celse, IV, 36.
4. La loi de Théodose II (au 449 après J.-G.) aurait suffi pour
le faire détruire (God. Just., I, i, 3, § 4).
5. Voir Th. Keim, Celsus' Wahres Wori, Zurich, 4873; Aube,
la Polémique païenne, Paris, 4877, p. 458 etsuiv.
6. M. Aube a biea reconstitué la bibliothèque de Celse, op.
cit., p. 245 etsuiv.
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[An 178] MARC-AURÈLE. 353
remarquable instruction chrétienne, s'étonne d'avoir
tant de choses à apprendre de lui *. Pour l'érudi-
tion, Celse est un docteur chrétien. Ses voyages en
Palestine, en Phénicie, en Egypte* lui ont ouvert
l'esprit sur les matières d'histoire religieuse. Il a lu
attentivement les traductions grecques de la Bible,
la Genèse, l'Exode, les Prophètes, y compris Jonas,
Daniel, Hénoch, les Psaumes. Il connaît les écrits
sibyllins, et il en voit bien les fraudes ' ; la vanité
des tentatives d'exégèse allégorique ne lui échappe
pas*. Parmi les écrits du Nouveau Testament, il
connaît les quatre Évangiles canoniques et plusieurs
autres, peut-être les Actes de Pilate *. Tout en pré-
férant Matthieu, il se rend bien compte de différentes
retouches que les textes évangéliques ont subies,
surtout en vue de l'apologie*. Il est douteux qu'il ait
tenu dans ses mains les écrits de saint Paul ; comme
saint Justin, il ne le nomme jamais; cependant il rap-
pelle quelques-unes de ses maximes et n'ignore pas
ses doctrines ^ En fait de littérature ecclésiastique, il
1. Orig., V, 62; VI, 24, 27, 30, 38.
2. Ibid,, VII, 8-9. 11 connaît très bien TÉgypte.
3. Ibid., V, 61 ; VII, 53, 66.
4. /Wrf.,IV,42, 54.
5. Acla PiL, Â, 2 : & «opviîoç jvfirmrai xai ^ot»; irtvt,
6. Orig., II, 27.
7. Ibid., V, 64 (cf. Gai., vr, U); î, 9; VI, 12 (cf.I Cor., m,
33
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354 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
a lu le Dialogue de Jason et Papiscus, de nombreux
écrits gnostiques et marcionites, en particulier le Dm-
hgue céleste, écrit dont il n'est pas question ailleurs*.
Il ne semble pas avoir manié les écrits de saint Justin,
bien que la façon dont il conçoit la théologie chré-
tienne, la christologie, le canon, soit exactement
conforme à la théologie, à la christologie, au canon
de Justin ^ La légende juive de Jésus lui est familière.
La mère de Jésus a commis un adultère avec le soldat
Panthère ; elle a été chassée par son mari le char-
pentier'. Jésus a fait ses* miracles au moyen des
sciences secrètes qu'il avait apprises en Egypte*.
C'est surtout en exégèse que Celse nous étonne
par sa pénétration. Voltaire n'a pas mieux triomphé
de l'histoire biblique, des impossibilités de la Ge-
nèse, prise dans son sens naturel, de ce qu'il y a de
49); VI, 34 (cf. I Cor., xv, «6); VIII, S4 (cf. I Cor., x, 49);
VIII, 28 (cf. I Cor., X, 20); I, 66; Vllf, 44 (cf. Rom., viii, 32).
Origène suppose que Celse avait lu les écrits mêmes de saint Paul.
V, 47,64; VI, 49-24.
4. Orig,, VIII, 45.
2. É. Pélagaud, Étude surCetse, Lyon, 4878, p. 413-420.
3. Orig., I, 28, 32, 39. Cf. les Évangiles ^^. 489-190 (ajoutez:
Elisée Vartabed, p. 494, 495, Langlois) ; Talm. de Jér., Aboda
zara, ii, 2. Voir G. Rœsch, dans TheoU Stud. und Krit,, 4873,
p. 77 et suiv.
4. Justin, Dial.j 69; ApoL I, 30; Arnobe, 1,43; Celse, dans
Orig., I, 6, 28, 32, 38; Talm. de Bab., Sanhédrin, 407 b;
Schabbath, 404 6.
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[An 178] MARC-AURÈLE. 355
naïvement enfantin dans les récits de la création, du
déluge, de l'arche. Le caractère sanglant, dur, égoïste
de l'histoire juive ; la bizarrerie du choix divin, se
portant sur un tel peuple pour en faire le peuple de
DieuS sont bien mis en lumière. L'âpreté des rail-
leries juives contre les autres sectes est Vivement
relevée comme un acte d'injustice et d'orgueil*. Tout
le plan messianique de l'histoire judéo-chrétienne,
ayant pour base l'importance exagérée que leshommes,
et en particulier les luifs, s'attribuent dans l'univers,
est réfuté de main de maître •. Pourquoi Dieu descen-
drait-il ici -bas? Serait-ce pour apprendre ce qui se
passe parmi les hommes? Mais ne sait-il pas toutes
choses? Sa puissance est-elle si bornée, qu'il ne puisse
rien corriger sans venir lui-même dans le monde ou
y envoyer quelqu'un? Serait-ce pour être connu?
C'est lui prêter un mouvement de vanité tout humain.
Et puis pourquoi si tard? pourquoi plutôt à un mo-
ment qu'à un autre ? pourquoi plutôt en tel pays
qu'en tel autre ? Les théories apocalyptiques de l'em-
brasement final*, de la résurrection, sont de même
victorieusement réfutées. Bizarre prétention de rendre
4. Orîg., I, 46-20, «4; IV, 34, 33; VIT, 48.
2. /Wd., m, 49, M, 43; V, 44.
3. Ibid., m, 4, 5, 7; IV, 2, 3, 5, 6, 7, 40, 44.
4. i&irf., IV, 41;V, 44.
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356 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ao 178]
immortels le fumier, la pourriture* ! Celse triomphe,
en opposant à ce matérialisme religieux son idéalisme
pur, son Dieu absolu, qui ne se manifeste pas dans
la trame des choses finies ^
Juifs et chrétiens me font l'effet d*une troupe de chauves-
souris, ou de fourmis sortant de leur trou, ou de grenouilles
établies près d'un marais, ou de vers tenant séance dans
le coin d'un bourbier , et se disant entre eux : « G*est
à nous que Dieu révèle et annonce d'avance toute chose ;
il n'a aucun souci du reste du monde ; il laisse les cieux
et la terre rouler à leur guise pour ne s'occuper que de
nous. Nous sommes les seuls êtres avec lesquels il com-
munique par des messagers, les seuls avec lesquels il désire
lier société; car il nous a faits semblables à lui. Tout nous
est subordonné, la terre, Teau, l'air et les astres; tout a
été fait pour nous et destiné à notre service, et c'est parce
qu'il est arrivé à certains d'entre nous de pécher que Dieu
lui-même viendra ou enverra son propre fils pour brûler les
méchants et nous faire jouir avec lui de la vie éternelle '.
La discussion de la vie de Jésus est conduite exac-
tement selon la méthode de Reimarus ou de Strauss.
Les impossibilités du récit évangélique, si on le
prend comme de Thistoire, n*ont jamais mieux été
montrées^ L'apparition de Dieu en Jésus semble à
1. Orig., V, U; VII, 3î; VIII, 53.
t. /Wrf.,Vn, 36.
3. Celse, dans Orig., IV, Î3.
4. Orig., I, 64, 67, 69, 70, 74; IH, 4«, 42; VI, 73, 75, 78,
81; VII, 2, 3, 44,48.
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[An 178] MARC-AURÈLE. 357
notre philosophe messéante et inutile. Les miracles
évangéliques sont mesquins; les magiciens ambulants
en font autant, sans que pour cela on les regarde
comme fils de Dieu. La vie de lésus est celle d'un
misérable goête, haï de Dieu*. Son caractère est ir-
ritable ; sa manière de parler, tranchante, indique un
homme qui est impuissant à persuader; elle ne con-
vient pas à un dieu, pas même à un homme de sens\
Jésus aurait dû être beau, fort, majestueux, élo-
quent*. Or ses disciples avouent qu'il était petit,
laid et sans noblesse. Pourquoi, si Dieu voulait sau-
ver le genre humain, n'a-t-il dépêché son fils qu'à
un coin du monde? Il aurait dû mettre son esprit
dans plusieurs corps et mander ces envoyés célestes
de divers côtés, puisqu'il savait que l'envoyé destiné
aux juifs serait mis h mort. Pourquoi aussi deux
révélations opposées, celle de Moïse et celle de Jésus?
Jésus est, dit-on, ressuscité? On débite cela d'une
foule d'autres, Zamolxis, Pythagore, Rhampsinit*.
Il faudrait peut-être examiner d'abord si jamais homme
réellement mort est ressuscité avec le même corps. Pour*
4. Orîg., I, 68, 74. Comp. II, 49.
2. Ibid., II, 76.
3. Les dieux incarnés, selon les idées païennes, étaient tou-
jours beaux. La base du succès d'Alexandre d'Abonotique fut
qu'il était très bel homme.
4. Orig., If, 54, 55. Comp. III, 26, 34 , 32, 33, 34, 36, 44, 42, 43.
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3b8 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
quoi traiter les aventures des autres de fables sans vrai-
semblance, comme si Tissue de votre tragédie avait bien
meilleur air et était plus croyable, avec le cri que votre
Jésus jeta du haut du poteau en expirant, le tremblement
de terre et les ténèbres ? Vivant, il n'avait rien pu faire
pour lui-même ; mort, dites- vous, il ressuscita et montra
les marques de son supplice, les trous de ses mains. Mais
qui a vu tout cela? Une femme à Tesprit malade, comme
vous Tavouez vous-mêmes S ou tout autre endiablé de
la même sorte, soit que le prétendu témoin ^it rêvé ce
que lui suggérait son esprit troublé, soit que son imagi-
nation abusée ait donné un corps à ses désirs, ce qui
arrive si souvent, soit plutôt qu'il ait voulu frapper l'es-
prit des hommes par un récit merveilleux et, à l'aide de
cette imposture, fournir matière aux charlatans A son
tombeau se présentent, ceux-ci disent un ange, ceux-là
disent deux anges, pour annoncer aux femmes qu'il est
ressuscité ; car le fils de Dieu, à ce qu'il paraît, n'avait pas
la force d'ouvrir seul son tombeau ; il avait besoin que
quelqu'un vînt déplacer la pierre Si Jésus voulait faire
éclater réellement sa vertu divine, il fallait qu'il se montrât à
ses ennemis, au juge qui l'avait condamné, à tout le monde.
Car, puisqu'il était mort et de plus dieu, comme vous le
prétendez, il n'avait plus rien à craindre de personne; et
ce n'était pas apparemment pour qu'il restât caché qu'il
avait été envoyé. Au besoin même, pour mettre sa divinité
en pleine lumière, il aurait dû disparaître tout d'un coup de
dessus la croix De son vivant, il se prodigue ; mort, il
ne se fait voir en cachette qu'à une femmelette et à des
comparses. Son supplice a eu d'innombrables témoins;
4 . D«f ct9Tpoç. Comp. Marc, xvi, 9.
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[Ad 178] MARC-AURÈLE. 359
sa résurrection n'en a qu'un seul. C'est le contraire qui
aurait dû avoir lieu^
Si vous aviez si fort envie de faire du neuf, combien il
aurait mieux valu choisir pour le déifier quelqu'un de ceux
qui sont morts virilement et qui sont dignes du mythe
divin ! Si vous répugniez à prendre Héraclès, Asclépios
ou quelqu'un des anciens héros qui déjà sont honorés
d'un culte, vous aviez Orphée, homme inspiré, nul ne le
conteste, et qui périt de mort violente. Peut-être direz-
vous qu'il n'était plus à prendre. Soit; mais alors vous
aviez Anaxarque, qui, jeté un jour dans un mortier»
comme on l'y pilait cruellement, se jouait de son bour-
reau. (( Pilez, pilez, disait-il, l'étui d'Anaxarque ; car, pour
lui-même, vous ne le toucherez pas I » parole pleine d'un
esprit divin. Ici encore, dira-t-on, vous avez été pré-
venus Eh bien, alors, que ne preniez-vous Épictëte?
Comme son maître lui tordait la jambe, lui, calme et sou-
riant: (( Vous allez la casser », disait il; et la jambe en
effet s'étant brisée : « Je vous disais que vous alliez la
casser! » Qu'est-ce que votre dieu a dit de pareil dans les
tourments? Et la Sibylle, dont plusieurs parmi vous allè-
guent l'autorité, que ne l'avez-vous prise? Vous auriez eu
les meilleures raisons de l'appeler fille de Dieu. Vous vous
êtes contentés d'introduire à tort et à travers, frauduleu-
sement, nombre de blasphèmes dans ses livres, et vous
nous donnez pour dieu un personnage qui a fini par une
mort misérable une vie infâme. Tenez, vous auriez mieux
fait de choisir Jonas, qui sortit sain etsauf d'un gros poisson,
Daniel, qui échappa aux bêtes, ou tel autre dont vous
nous contez des choses plus drôles encore *.
1. Orig., II, 54, 55, 63, 67, 68, 70, 78, 73, 74, 75; V, 6-1.
i. Celse, dans Orig., YII, 53.
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360 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
Dans ses jugements sur TÉglise, telle qu'elle exis-
tait de son temps, Gelse se montre singulièrement mal-
veillant. A part quelques hommes honnêtes et doux S
rÉglise lui apparaît comme un amas de sectaires
s'injuriant les uns les autres. Il y a une nouvelle race
d'hommes, nés d'hier, sans patrie, ni traditions an-
tiques, ligués contre les institutions civiles et reli-
gieuses, poursuivis par la justice, notés d'infamie,
se faisant gloire de l'exécration commune *• Leurs
réunions sont clandestines et illicites ; ils s'y enga-
gent par serment à violer les lois et à tout souffrir
pour une doctrine barbare % qui aurait, en tout
cas, besoin d'être perfectionnée et épurée par la
raison grecque *. Doctrine secrète et dangereuse! Le
courage qu'ils mettent à la soutenir est louable ; il
est bien de mourir pour ne pas abjurer ou feindre
d'abjurer la foi qu'on a embrassée •. Mais encore
faut-il que la foi soit fondée en raison et n'ait pas
pour base unique un parti pris de ne rien examiner*.
Les chrétiens, d'ailleurs, n'ont pas inventé le mar-
tyre; chaque croyance a donné des exemples de
4. Gelse, dansOrig., I, 27.
«. Ibid., I, i.
3. 7Wrf., I, 3;m.U.
4. Jbid., I, 2.
6. Ibid., I, 8.
6. 7Wrf.,I, 9, 18.
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[An 178] HARC-AURÈLE. 301
conviction ardente >. Ils se raillent des dieux im-
puissants, qui ne savent pas venger leurs injures.
Mais le dieu suprême des chrétiens a-t-il vengé son
fils crucifié * ? Leur outrecuidance à trancher des
questions oii les plus sages hésitent est le fait de
gens qui ne visent qu'à séduire les simples •. Tout
ce qu'ils ont de bon, Platon et les philosophes l'ont
mieux dit avant eux ^. Les Écritures ne sont qu'une
traduction, en style grossier, de ce que les philoso-
phes, et particulièrement Platon, ont dit en un style
excellent •.
Celse est frappé des divisions du christianisme,
des anathèmes que les diverses Églises s'adressent
réciproquement*. Â Rome, oii, selon l'opinion la plus
vraisemblable, le livre fut écrit, toutes les sectes floris-
saient. Celse connut les marcionites^,lesgnosliques\
Il vit bien, cependant, qu'au milieu de ce dédale
de sectes, il y avait l'Église orthodoxe, « la grande
4. Celse dans Orig., VIII, 48.
2. 7Wrf., Vin,38, 4<.
3. /Wrf., VI, 6, 8, 10, 44, 48.
4. Ibid., V, 65; VI, 7; VU, 44, 4ï, 58, etc.
5. Jbid., Yl, 4.
6. Ibid., m, 9, 40, 42, 44; V, 62, 63, 64, 65.
7. 7Wrf.,V, 62; VI,29, 74;Vn, 2.
8. Ibid., V, 64, 61, 63; VI, 25, 28, 34, 33, 34, 38, 39, 40, 52;
Vn, 9, 40.
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^2 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Âo 178]
Église'», qui n'avait d'autre nom que celui de chré-
tienne. Les extravagances montanistes, les impostures
sibyllines*, ne lui inspirent naturellement que du
mépris. Certainement, s'il avait mieux connu l'épi-
scopat lettré d'Asie, des hommes comme Méliton,
par exemple, qui rêvaient des concordats entre le
-christianisme et l'empire, son jugement eût été moins
sévère. Ce qui le blesse, c'est l'extrême bassesse so-
ciale des chrétiens et le peu d'intelligence du milieu
oîi ils exercent leur propagande. Ceux qu'ils veulent
gagner sont des niais, des esclaves, des femmes, des
^enfants*. Comme les charlatans, ils évitent autant
qu'ils peuvent les honnêtes gens, qui ne se laissent
pas tromper, pour prendre dans leurs filets les igno-
rants et les sots, pâture ordinaire des fourbes ^
Quel mal y a-t-il donc à être bien élevé, à aimer les belles
•connaissances, à être sage et à passer pour tel? Est-ce là
un obstacle à la connaissance de Dieu? Ne sont-ce pas plutôt
•des secours pour atteindre la vérité? Que font les coureurs
de foire, les bateleurs? S'adressent-ils aux hommes de sens,
pour leur réciter leurs boniments? Non; mais, s'ils aper-
çoivent quelque part un groupe d'enfants, de portefaix ou
de gens grossiers, c'est là qu'ils étalent leur industrie et se
4 . Gelse dans Orig., V, 59.
ï. Jbid., V, 6Î ; VU, 9; Vm, 45.
3. Ibid., m, 44; VU, 42.
4. /6tÛ, I, 27; VI, U.
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(An 178] MAR'C-ADRÈLE. 363
font admirer. Il en est de même dans Tintérieur des familles.
Voici des cardeurs de laine, des cordonniers, des foulons,
des gens de la dernière ignorance et tout à fait dénués
d'éducation. Devant les maîtres, hommes d'expérience et
de jugement, ils n'osent ouvrir la bouche ; mais surpren-
nent-ils en particulier les enfants de la maison ou des
femmes qui n'ont pas plus de raison qu'eux-mêmes, ils
se mettent à débiter des merveilles. C'est eux seuls qu'il
faut croire; le père, les précepteurs, sont des fous qui
ignorent le vrai bien et sont incapables de l'enseigner. Ces
preneurs savent seuls comment on doit vivre ; les enfants
se trouveront bien de les suivre, et, par eux, le bonheur
viendra sur toute la famille. Si, pendant qu'ils pérorent,
survient quelque personne sérieuse, un des précepteurs
ou le père lui-même, les plus timides se taisent; les
effrontés ne laissent pas d'exciter les enfants à secouer le
joug, insinuant à mi-voix qu'ils ne veulent rien leur ap-
prendre devant leur père ou leur précepteur, pour ne pas
s'exposer à la brutalité de ces gens corrompus, qui les
feraient châtier. Ceux qui tiennent à savoir la vérité n'ont
qu'à planter là père et précepteurs, à venir avec les femmes
et la marmaille dans le gynécée, ou dans l'échoppe du
cordonnier, ou dans la boutique du foulon, afin d'y ap-
prendre l'absolu. Voilà comment ils s'y prennent pour ga-
gner des adeptes^ Quiconque est pécheur, quiconque
est sans intelligence, quiconque est faible d'esprit, en un
mot quiconque est misérable, qu'il approche, le royaume
de Dieu est pour lui «.
On conçoit combien un pareil renversement de
1. Orig., ffl,49, 50, 55.
8. Ibid., UI, 69.
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364 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
l*autorité de la famille dans Téducation devait être
odieux à un homme qui exerçait peut-être les fonc-
tions de précepteur. L'idée toute chrétienne que Dieu
a été envoyé pour sauver les pécheurs révolte Celse.
Il ne veut que la justice. Le privilège de Tenfant pro-
digue est pour lui incompréhensible.
Quel mal y a-t-ilà être exempt de péché? Que Tinjuste,
dit-on, s'abaisse dans le sentiment de sa misère, et Dieu le
recevra. Mais, si le juste, confiant en sa vertu, lève les
yeux vers Dieu, quoi I sera-t-il rejeté ? Les magistrats con-
sciencieux ne souffrent pas que les accusés se répandent
en lamentations, de peur d'être entraînés à sacriGer la jus-
tice à la pitié. Dieu, dans ses jugements, serait donc acces-
sible à la flatterie? Pourquoi une telle préférence pour les
pécheurs?... Ces théories ne viennent-elles pas du désir
d'attirer autour de soi une plus nombreuse clientèle? Dira-
t-on que Ton se propose, par cette indulgence, d'améliorer
les méchants? Quelle illusion I On ne change pas la na-
ture des gens; les mauvais ne s'amendent ni par la force,
ni par la douceur. Dieu ne serait-il pas injuste s'il se mon-
trait complaisant pour les méchants, qui savent l'art de le
toucher, et s'il délaissait les bons, qui n'ont pas ce talent^?
Celse ne veut pas de prime accordée à la fausse
humilité, à Timportunité, aux basses prières. Son
Dieu est le dieu des âmes fières et droites, non le
dieu du pardon, le consolateur des affligés, le patron
4, Orig., m, 6J, 63, 65, 70,74.
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[An 1781 HARG-AURÈLE. 305
des misérables. Il voit évidemment un grand danger
au point de vue de la politique, et aussi au point de
vue de sa profession d'homme dMnstruction publique,
à laisser dire que, pour être cher à Dieu, il est bon
d'avoir été coupable, et que les humbles, les pauvres,
les esprits sans culture, ont pour cela des avantages
spéciaux.
Écoutez leurs professeurs : « Les sages, disent-ils, re-
poussent notre enseignement, égarés et empêchés qu'ils
sont par leur sagesse. » Quel homme de jugement, en effet,
peut se laisser prendre à une doctrine aussi ridicule 7 II
suffit de regarder la foule qui l'embrasse pour la mépriser.
Leurs maîtres ne cherchent et ne trouvent pour disciples
que des hommes sans intelligence et d'un esprit épais.
Ces maîtres ressemblent assez aux empiriques qui promet-
tent de rendre la santé à un malade, à condition qu'on n'ap-
pellera pas les médecins savants, de peur que ceux-ci ne
dévoilent leur ignorance. Ils s'efforcent de rendre la science
suspecte : o Laissez-moi faire, disent-ils; je vous sauverai,
moi seul ; les médecins ordinaires tuent ceux qu'ils se
vantent de guérir. » On dirait des gens ivres, qui, entre
eux, accuseraient les hommes sobres d'être pris de vin, ou
des myopes qui voudraient persuader à des myopes comme
eux que ceux qui ont de bons yeux n'y voient goutte ^
C'est surtout comme patriote et ami de l'État que
Celse se montre l'ennemi du christianisme. L'idée
d'une religion absolue, sans distinction de nations,
I. Orig., m, 78, 77.
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366 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
lui paraît une chimère *. Toute religion est, à ses
yeux, nationale; la religion n'a de raison d'être que
comme nationale'. Il n'aime certes pas le judaïsme ;
il le trouve plein d'orgueil et de prétentions mal fon-
dées, inférieur en tout à l'hellénisme ; mais, en tant
que religion nationale des Juirs, le judaïsme a ses
droits*. Les Juifs doivent conserver les coutumes et
les croyances de leurs pères, comme font les autres
peuples, bien que les Puissances auxquelles a été
confiée la Judée soient inférieures aux dieux des Ro-
mains, qui les ont vaincues*. On est juif par nais-
sance ; on est chrétien par choix. Voilà pourquoi
Rome n'a jamais songé sérieusement à abolir le ju-
daïsme, même après les guerres atroces de Titus et
d'Adrien. Quant au christianisme, il n'est la religion
nationale de personne'; il est la religion qu'on adopte
comme protestation contre la religion nationale, par
esprit de collège et de corporation.
Refusent-ils d'observer les cérémoûies publiques et de
rendre hommage à ceux qui y président; alors qu'ils re-
noncent aussi à prendre la robe virile, à se marier, à de*
1. Orig., vm,72.
8. Ihid., V, 34, 4K
3. /6irf., V, 25, 41.
4* /6trf.,IV, 73; V, 25.
6. /6t(/., V,33.
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[An 178] MARC-AURÈLE. 367
venir pères, à remplir les foDctions de la vie; qu'ils s'en
aillent tous ensemble loin d'ici, sans laisser la moindre
semence d'eux-mêmes, et que la terre soit débarrassée de
cette engeance. Mais, s'ils veulent se marier, avoir des en*
fants, manger des fruits de la terre, participer aux choses
de la vie, à ses biens comme à ses maux, il faut qu'ils
rendent à ceux qui sont chargés de tout administrer les
honneurs qui conviennent... Nous devons continuellement,
et dans nos paroles et dans nos actions, et même quand
nous ne parlons ni n'agissons, tenir notre âme tendue vers
Dieu. Gela posé, quel mal y a-t-il à rechercher la bien-
veillance de ceux qui ont reçu de Dieu leur pouvoir, et en
particulier celle des rois et des puissants de la terre ? Ce
n'est pas, en effet, sans l'intervention d'une force divine
qu'ils ont été élevés au rang qu'ils occupent*.
En bonne logique, Celse avait tort. Il ne se
borne pas à demander aux chrétiens la confrater-
nité politique; il veut aussi la confraternité reli-
gieuse. II ne se borne pas à leur dire : « Gardez vos
croyances; servez avec nous la même patrie, laquelle
ne vous demande rien de contraire à vos principes. »
Non ; il veut que les chrétiens prennent part à des
cérémonies opposées et leurs idées. Il leur fait de
mauvais raisonnements, pour leur montrer que le
culte polythéiste ne doit pas les choquer.
Sans doute, dit-il, si l'on voulait obliger un homme pieux
à commettre quelque action impie ou à prononcer quelque
4. Celse, dausOrig., Vm, 55, 63.
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308 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
parole honteuse, il aurait raison d^endurer tous les sup*
plices plutftt que de le faire ^ ; mais il n'en est pas de
môme quand on vous commande de célébrer le Soleil ou
de chanter un bel hymne en l'honneur d'Atbéné. Ce sont
là des formes de la piété, et il ne peut y avoir trop de
piété. Vous admettez les anges; pourquoi n'admettez-vous
pas les démons ou dieux secondaires? Si les idoles ne sont
rien, quel mal y a-t-^il à prendre part aux fêtes publiques?
S'il Y a des démons, ministres dii Dieu tout-puisaant« ne
fauUl pas que les hommes pieux leur rendent hommage?
Vous paraîtrez, en. effet, d'autant plus honorer le grand
Dieu que vous aurez mieux glorifié ces divinités secon-
daires. En s'appliquant ainsi à toute chose, la piété de-
vient plus parfaite'.
A quoi les chrétiens avaient droit de répondre :
a Cela regarde notre conscience ; TÉtat n'a pas à
raisonner avec nous sur ce point. Parlez-nous de
devoirs civils et nailitaires, qui n'aient aucun carac-
tère religieux, et nous les remplirons. » En d'autres
termes, rien de ce qui tient à l'État ne doit avoir de
caractère religieux. Cette solution nous paraît très
simple ; mais comment reprocher aux politiques du
u' siècle de ne l'avoir pas mise en pratique, quand,
de nos jours, on y trouve tant de difficultés?
Plus admissible assurément est le raisonnement
4. Gomp. Orig., I, 8.
2. Celse, daos Orig., Vni, S4, 65, 66.
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[An 178] MARC-AURÈLE. 369
de notre auteur en ce qui regarde le serment au nom
de l'empereur. C'était lit une simple adhésion à Tordre
établi, ordre qui n'était lui-même que la défense de
la civilisation contre la barbarie, et sans lequel le
christianisme eût été balayé comme tout le reste*.
Mais Celse nous paraît manquer de générosité, quand
il mêlp la menace au raisonnement. « Vous ne préten-
dez pas sans doute, dit-il, que les Romains aban-
donnont, pour embrasser vos croyances, leurs tradi-
tions religieuses et civiles, qu*ils laissent là leurs
dieux pour se mettre sous la protection de votre Très-
Haut, qui n'a pas su défendre son peuple? Les Juifs
ne possèdent plus une motte de terre, et vous, traqués
de toutes parts, errants, vagabonds, réduits à un petit
nombre, on vous cherche pour en finir avec vous*. »
Ce qu'il y a de singulier, en effet, c'est que, après
avoir combattu h mort le christianisme, Celse, par
moments, s'en trouve fort rapproché. On voit qu'au
fond le polythéisme n'est pour lui qu'un embarras, et
qu'il envie à l'Église son Dieu unique. L'idée qu'un
jour le christianisme sera la religion de l'empire et
de l'empereur miroite à ses yeux comme aux yeux
de Méiiton. Mais il se détourne avec horreur d'une
telle perspective. Ce serait la pire manière de mourir.
r Orig., VIII, 68.
t. /Wrf.,Vm, 44,69.
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370 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
« Un pouvoir éclairé et plus prévoyant, leur dit-il,
vous détruira de fond en comble, plutôt que de périr
lui-même par vous ^ » Puis son patriotisme et son
bon sens lui montrent Timpossibilité d'une telle po-
litique religieuse. Le livre, qui avait commencé par
les réfutations les plus aigres, finit par des proposi-
tions de conciliation. L'Etat court les plus grands
périls; il s*agit de sauver la civilisation; les barbares
débordent de tous les côtés; on enrôle les gladiateurs,
les esclaves. Le christianisme perdra autant que la
société établie au triomphe des barbares. L'accord
est donc facile. « Soutenez l'empereur de toutes vos
forces, partagez avec lui la défense du droit; com-
battez pour lui, si les circonstances l'exigent; aidez-
le dans le commandement de ses armées. Pour cela,
cessez de vous dérober aux devoirs civils et au ser-
vice militaire; prenez votre part des fonctions pu-
bliques, s'il le faut pour le salut des lois et la cause
de la piété*. »
Cela était facile à dire. Celse oubliait que ceux
qu'il voulait rallier, il les avait tout à l'heure menacés
des plus cruels supplices. Il oubliait surtout qu'en
maintenant le culte établi, il demandait aux chré-
tiens d'admettre des absurdités plus fortes que celles
<. Orig,, Vm, 69,71.
î. 76m/., vm. 73 76.
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[Anl78J MARC-ÂURÈLE. 371
qu'il combattait chez eux. Cet appel au patriotisme ne
pouvait donc être entendu. Tertullien dira fièrement :
« Pour détruire votre empire, nous n'aurions qu'à
nous retirer. Sans nous, il n*y aurait que l'inertie et
la mort. » L'abstention a toujours été la vengeance
des conservateurs vaincus. Les conservateurs savent
qu'ils sont le sel de la terre ; que, sans eux, il n'y a
pas de société possible; que des fonctions de pre-
mière importance ne peuvent s'accomplir en dehors
d'eux. Il est donc naturel que, dans leurs moments
de dépit, ils disent simplement : « Passez-vous de
nous? » A vrai dire, personne dans le monde ro-
main, au temps dont nous parlons, n'était préparé à
la liberté. Le principe de la religion d'État était celui
de presque tous. Le plan des chrétiens est déjà de
devenir la religion de l'empire. Méliton montre à
Marc-Aurèle l'établissement du culte révélé comme
le plus bel emploi de son autorité ^
Le livre de Celse fut très peu lu au temps de son
apparition. Il s'écoula près de soixante-dix ans avant
que le christianisme s'aperçût de son existence. Ce
fut Ambroise, cet Alexandrin bibliophile et savant, le
fauteur des études d'Origène, qui découvrit le livre
impie, le lut, l'envoya à son ami et le pria de le ré-
4. V. ci-dessus, p. 485 et suiv., 282 et suir.
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372 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
futer*. L'effet du livre fut donc très peu étendu. Au
IV* siècle, Hîéroclès et Julien s'en servirent et le co-
pièrent presque ; mais il était trop tard. Celse n'en-
leva probablement pas un seul disciple à Jésus. Il
avait raison au point de vue du bon sens naturel ;
mais le simple bon sens, quand il se trouve en oppo-
sition avec les besoins du mysticisme^ est bien peu
écouté. Le sol n'avait pas été préparé par un bon
ministère de l'instruction publique. Il faut se rap-
peler que l'empereur n'était pas lui-même exempt
de toute attache au surnaturel; les meilleurs es-
prits du siècle admettaient les songes médicaux et
les guérisons miraculeuses dans les temples des
dieux. Le nombre des rationalistes purs, si considé-
rable au i" siècle, est maintenant très restreint. Les
esprits qui, comme le Csecilius de Minucius Félix,
avouent une sorte d'athéisme, n'en tiennent que plus
énergiquement pour le culte établi *. Dans la seconde
moitié du ii® siècle, nous ne voyons réellement qu'un
seul homme qui, étant supérieur à toute superstition,
eût bien le droit de sourire de toutes les folies hu-
4. Orig., Contre Celse, préf., 3, 5. Les allusions à Celse qu'on
a cru remarquer dans Minucius Félix et dans Tertullien ne
prouvent pas que ces derniers eussent lu dans l'original Técrit
même de Celse.
î. OclaviuSj 5, 7. V. ci-après, p. 393 et suiv. Cœcilius, d'ail-
leurs, admet les prédictions (§7).
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(An 178] MARC-AURÈLE. 373
maines et de les prendre également en pitié. Cet
homme, Tesprit à la fois le plus solide et le plus
charmant de son temps, c'est Lucien,
Ici plus d'équivoque. Lucien rejette absolument le
surnaturels Gelse admet toutes les religions; Lucien
les nie toutes*. Celse se croit consciencieusement
obligé d'étudier le christianisme dans ses sources ;
Lucien, qui sait d'avance à quoi s'en tenir, n'en
prend qu'une notion très superficielle. Son idéal est
Démonax % qui, à l'inverse de Celse, ne fait pas de
sacrifices, ne s'initie à aucun mystère, n'a d'autre re-
ligion qu'une gaieté et une bienveillance universelles.
Cette entière différence dans le point de départ fait
que Lucien est bien moins éloigné des chrétiens que
ne l'est Celse. Lui qui aurait mieux que personne le
droit d'être sévère pour le surnaturel des nouveaux
sectaires, car il n'admet aucun surnaturel, se montre,
au contraire, par moments, assez indulgent pour eux.
Comme les chrétiens, Lucien est un démolisseur du
paganisme, un sujet résigné, mais non affectionné
de Rome. Jamais, chez lui, une inquiétude patrio-
1. Jupiter lrag.,,tt, ^3.
â. V Assemblée des dieux et les Dialogues des dieux,
3. Démonax, surtout § 44. Lucien étant seul à parler dé ce
philosophe, on se demande si c'est là un portrait idéal ou un per-
sonnage qui a réellement existé. Comparez le Nigrinus. Il y a,
dû reste, des objections contre Taltribution du Démonax à Lucien.
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374 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
tique, un de ces soucis d'homme d'État qui dévorent
son ami Celse. Son rire est le même que celui des
Pères, son diasyrmos fait chorus avec celui d'Her-
mias*. Il parle de l'immoralité des dieux*, des con-
tradictions des philosophes ^ presque comme Tatlen.
Sa ville idéale^ ressemble singulièrement à une Église.
Les chrétiens et lui sont alliés dans la même guerre,
la guerre contre les superstitions locales, contre les
goëtes, les oracles, les thaumaturges \
Le côté chimérique et utopiste des chrétiens ne
pouvait que lui déplaire. Il semble bien qu'il a pensé
plusieurs fois à eux en traçant, dans les Fugitifs ^ cette
peinture d'un monde de bohémiens, impudents, igno-
rants, insolents, levant des tributs véritables sous
prétexte d'aumône, austères en paroles, au fond dé-
bauchés, séducteurs de femmes, ennemis des Muses,
gens au visage pâle et à la tête rasée, partisans des
orgies infâmes ^ La peinture est moins sombre, mais
I . Sur les affinités entre les chrétiens et les épicuriens, voir
l'Église chrétienne, p. 309 et suiv.
S. Ménippe, 3 et suiv.
3. Lire surtout VHermotime.
4. Hermotime, 22-24. Comparez VÉpilre à Diognête.
5. Voir surtout V Alexandre.
6. Les Fugitifs, 42, 43, 45, 46, 47, 32, 33. Nous ne parlons
pas ici du Philopatris, écrit qui se trouve parmi les œuvres de
Lucien, mais que nous rapportons au temps de l'empereur Julien.
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[An 178] MARC-AURÈLE. 375
l'allusion est peut-être plus dédaigneuse dans Père-
grinus. Certes, Lucien ne voit pas, comme Celse, un
danger pour l'État dans ces niais sectaires % qu'il
nous montre vivant en frères et animés les uns pour
les autres de la plus ardente charité. Ce n'est pas lui
qui demandera qu'on les persécute. Il y a tant de
fous dans le monde ! Ceux-ci ne sont pas, à beau-
coup près, les plus malfaisants^.
Lucien se faisait assurément une étrange idée du
« sophiste crucifié qui introduisit ces nouveaux mys-
tères et réussit à persuader à ses adeptes de n'adorer
que lui » *• Il a pitié de tant de crédulité. Comment
des malheureux qui se sont mis en tête qu'ils seront
immortels ne seraient-ils pas exposés à toutes les
aberrations? Le cynique qui se vaporise* à Olympie,
le martyr chrétien qui cherche la mort pour être avec
Christ, lui paraissent des fous du même ordre. De-
vant ces morts pompeuses, recherchées volontaire-
ment*, sa réflexion est celle d'Arrius Antoninus : « Si
vous tenez tant à vous griller, faites-le chez vous, à
4. Peregrinuê, 43. On suppose que la fin du § 44 conlenail
contre les chrétiens des détails choquants, que les copistes auront
lait disparaître. Bernays, Lucian, p. 407 et suiv.
2. Peregr.^ 44,43. Gomp. 6xat^c vcptoMoK, dans Justin, DiaL,
48. Cf. Lucien, Philopêeudêê, 46.
3. Peregrinus, § 30 (iÇotip6»).
4. iftirf., §84.
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376 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
votre aise et sans cette ostentation théâtrale. » Ce
soin de recueillir les restes du martyr, de lui élever
des autels, cette prétention d'obtenir de lui des mi-
racles de guérison, d'ériger son bûcher en un sanc-
tuaire de prophétie*, autant de folies communes à
tous les sectaires. Lucien est d*avis qu'on se con-
tente d'en rire, quand la friponnerie ne s'y mêle pas*.
Il n'en veut aux victimes que parce qu'elles provo-
quent les bourreaux.
. Il fut la première apparition de cette forme du
génie humain dont Voltaire a été la complète incar-
nation, et qui, à beaucoup d'égards, est la vérité.
L'homme étant incapable de résoudre sérieusement
aucun des problèmes métaphysiques qu'il a l'impru-
dence de soulever, que doit faire le sage au milieu
de la guerre des religions et des systèmes? S'ab-
stenir, sourire, prêcher la tolérance, l'humanité, la
bienfaisance sans prétention, la gaieté. Le mal, c'est
l'hypocrisie, le fanatisme, la superstition. Substi-
tuer une superstition à une superstition, c'est rendre
un médiocre service à la pauvre humanité. Le re-
4 • Peregrinus, § 28, 34 , 39, en notant les nombreuses res-
semblances qu'offre Peregrinuâ avec Ignace et Polycarpe.
2. Des cas comme celui de Calliste, cherchant le martyre quand
il se croit perdu {Philoê.j IX, 42), font disparaître ce qu'a d*in-
vraisemblable, au premier coup d'œil, l'épisode de Peregrinus
devenant confesseur de la foi.
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[An 178] MARC-AURÈLE. 377
mëde radical est celui d'Épicure, qui tranche du
même coup la religion, et son objet, et les maux
qu'elle entraîne. Lucien nous apparaît ainsi comme
un sage égaré dans un monde de fous. Il ne hait
rien, il rit de tout, excepté de la sérieuse vertu*.
Mais, au temps où nous arrêtons cette histoire,
les hommes de ce genre deviennent rares ; on pour-
rait les compter *. Le très spirituel Apulée de Ma-
daure est, ou du moins affecte d'être très opposé
aux esprits forts •. Il a été revêtu d'un sacerdoce*.
Il déteste les chrétiens comme impies ^ Il repousse
l'accusation de magie, non comme chimérique, mais
comme un fait non fondé ; tout est rempli, pour lui,
de dieux et de démons •. Le libre penseur était de
la sorte un être isolé, mal vu, obligé de dissimuler.
On se redisait avec terreur l'histoire d'un certain
Euphronius, épicurien endurci, qui tomba malade
et que ses parents portèrent dans un temple d'Escu-
4. Notez SOQ admiration pour Épictète, Adv. indocL, 43.
2. Lucien classe comme il suit ceux qui adhèrent fatalement à
la superstition : 4* la plupart des Grecs lettrés; t*" la totalité des
Grecs ignorants; 3"* la totalité des barbares. Jupiter Iragœdus, 53.
3. De magia (ou Apologie), ch. lvi. Videanl irreligiosi,
videant et errorem êuum recognoscanl. Mét,j Xï, cb. xv.
4. Florida, 3.
6. Métam,, IX, ch. xiv, fin.
6. Lire son Apologie et son traité De deo Socratis,
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378 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
lape. Là, un oracle divin lui signifia cette recette :
« Brûler les livres d'Épicure, en pétrir les cendres
avec de la cire humide, s'enduire le ventre avec
ce Uniment et envelopper le tout de bandages. » On
contait aussi l'histoire d'un coq de Tanagre, qui,
blessé à la patte, se mit parmi ceux qui chantaient
un hymne à Esculape, les accompagnant de son
chant et montrant au dieu sa patte malade. Une ré-
vélation s'étant faite pour amener sa guérison, « on
vit le coq battant des ailes, allongeant le pas, dressant
le cou et agitant sa crête, proclamer la Providence,
qui plane au-dessus des créatures privées de raison »^
La défaite du bon sens était accomplie. Les fines
railleries de Lucien, les justes critiques de Gelse, ne
pèseront que comme des protestations impuissantes.
Dans une génération, l'homme, en entrant dans la
vie, n'aura plus que le choix de la superstition S et
bientôt ce choix même, il ne l'aura plus.
4. iEliani fragm. 89, 98, édit. Hercher.
2. Quelques jurisconsultes font une noble exception. Voir, par
exemple, Topînion d'Ulpien sur les exorcistes. Digeste, L, xni,
loi 4 , § 3, De extraord, cogniL Paul parait plus crédule. Sent.,
V, XXI, 4; XXIII, 14, ht.
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CHAPITRE XXII.
NOUVELLES APOLOGIES. — ATHBNAGOHB, THEOPHILE
d'aNTIOGHB, MINUGIUS PELIX.
Jamais la lutte n'avait été aussi ardente qu'en ces
dernières années de Marc-Aurèle. La persécution
était à son plus haut période. Les attaques et les ré«
ponses se croisaient. Les partis s'empruntaient taur
à tour les armes de la dialectique et de l'ironie. Le
christianisme avait son Lucien dans un certain Her-
mias, qui se qualifie « philosophe ^ » et qui sembla
prendre à tâche d'ajouter à toutes les exagérations
délation' sur les méfaits de la philosophie. Son écrite
composé probablement en Syrie*, n'est pas une apo-
4. La date de cet écrit est incertaine. Il n'est cité par per-
sonne. Nous le croyons de la fin du ii* siècle.
t. L'écrit n'est, en quelque sorte, que le développement de
Tatien, Adv. Gr., $ S5.
3. Notez la géographie singulière de la première phrase.
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380 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ad 178]
logie; c'est un sermon adressé aux fidèles assemblés \
L*auteur le publia sous le titre de Diasyimos ou
« Persiflage des philosophes du dehors » • La plai-
santerie y est lourde et assez fade. Elle rappelle les
essais qui se sont produits de notre temps, dans le
sein du catholicisme, pour employer l'ironie de Vol-
taire au profit de la bonne cause, et pour faire l'apo-
logie de la religion sur le ton d'un Tertullien en
belle humeur. Les sarcasmes d'Hermias ne frappent
pas seulement les prétentions exagérées de la philo-
sophie ; elles atteignent les tentatives les plus légi-
times de la science, le désir de savoir des choses qui
sont aujourd'hui parfaitement découvertes et con-
nues*, La science, selon Tauteur, a pour origine
Tapostasie des anges ^ Ce sont ces êtres malheureux
et pervers qui ont enseigné aux hommes la philoso-
phie, avec toutes ses contradictions. La connaissance
des écoles anciennes que possède l'auteur est étendue,
mais peu profonde; quant à l'esprit philosophique^
on n'en fut jamais plus complètement dépourvu.
La clémence de l'empereur, son amour bien
4 . Les mots & à-^aimni de la première phrase doivent ôlre
mis dans la bouche de l'auteur, et non considérés comme faisant
partie de la citation de saint Paul.
t. Dioiyrmoê, 8, 9, 40.
3. Ibid., 4. Gomp. Clément d'Alex., Slrom , I, ch. xvii; VI,
ch. vm.
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[An 178] MARC-AURÈLE. 381
connu de la vérilé ^ provoquaient, d'année en année^
des requêtes nouvelles, où des avocats généreux
de la religion persécutée essayaient de montrer ce
que ces persécutions avaient de monstrueux. Com-
mode, associé à Tempire depuis la fin de Tan 176 ^,
eut sa part dans ces supplications, auxquelles, chose
étrange ! il devait plus tard faire droit mieux que
son père. « Aux empereurs Marc-Aurèle-Antonin
et Marc-Aurèle-Commode, Arméniaques, Sarmati-
ques et, ce qui est leur plus grand titre, philoso-
phes •.... » Ainsi débute une apologie, écrite dans un
fort bon style antique par un certain Athénagore,
philosophe athénien, qui semble s'être converti au
christianisme par ses propres efforts*. Il s'indigne
de la situation exceptionnelle que l'on fait aux chré-
tiens, sous un règne plein de douceur et de félicité^
qui donne à tout le monde la paix et la liberté*.
Toutes les villes jouissent d'une parfaite isonomie. Il
est permis à tous les peuples de vivre suivant leurs
lois et leur religion. Les chrétiens, bien que très
4. Tô otXofAttdi; xai 9(XccXr.6cc. Athéoag., Leg., t.
2. Tillemont, Hist. des emp.. H, p. 389 et suiv.
3. AthéDagore, Leg., 4,46. Voir Tillemont, Mëm., II, p. 324,
634 et suiv.
4. Titre. Cf. Méthodius, dans Epiph., hser., lxiv, 2i.
5. Tb irpâov &p.MV xat 'njupcv xal to irpbç iiravra ttpvvtxbv xol çiXav-
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382 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
loyaux envers l'empire, sont les seuls hommes que
Ton persécute pour leur croyance*. Et encore, si on
se contentait de leur enlever les biens et la vie! Mais
ce qu'il y a de plus insupportable, ce sont les calom-
nies officielles dont on les accable, athéisme, repas
de chair humaine, incestes.
Si les chrétiens sont coupables d'athéisme, les
philosophes sont coupables du même crime. Les
chrétiens admettent cette intelligence suprême, invi-
sible, impassible, incompréhensible, qui est le der-
nier mot de la philosophie. Pourquoi leur faire un
reproche de ce qu'on loue chez les autres ? Ce que
disent les chrétiens du Fils et de l'Esprit complète
la philosophie, ne la contredit pas. Le fils de Dieu,
c'est le Verbe de Dieu, raison éternelle de l'esprit
éternel. Les chrétiens rejettent les sacrifices, les
idoles, les fables immorales du paganisme. Qui peut
les en blâmer? Les dieux ne sont le plus souvent que
des hommes déifiés*. Les miracles de guérison qui
se font dans les temples sont l'ouvrage des démons '.
Athénagore n'a pas de peine à démontrer que les
crimes contre nature qu'on reproche aux chrétiens
n'ont aucune vraisemblance. Il affirme la pureté par-
4. Athén., Legalio, 4, 2.
2. Ibid., Î8, 29, 30.
3. Ibid,, 24-27.
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[An 178] MARC-AURÈLE. 383
faite de leurs mœurs, malgré les objections que Ton
tire du baiser de paix.
Selon la différence des âges, nous traitons les uns de
fils et de filles, tels autres de frères et de sœurs, tefs
autres de pères et de mères ; mais ces titres de parenté
n'entraînent aucune souillure. Le Verbe nous dit en effet^:
« Si quelqu'un réitère le baiser* pour se procurer une
jouissance de plaisir... »; et il ajoute : « II faut être très
scrupuleux en ce qui concerne le baiser, à plus forte raison
en ce qui concerne le proscynème, puisque, s'il était
souillé de la moindre pensée impure, il nous priverait de
la vie éternelle. » L'espérance de la vie éternelle nous fait
mépriser la vie présente et jusqu'aux plaisirs de Tâme.
Chacun de nous use de son épouse selon certaines règles
que nous avons posées ' et dans la mesure qui sert à la
génération des enfanta ; de même que le laboureur, après
avoir confié son grain à la terre, attend la moisson sans
rien semer par-dessus. Vous trouverez parmi nous plu-
sieurs personnes de Tun et de l'autre sexe qui vieillissent
dans le célibat, espérant ainsi vivre plus près de Dieu...
Notre doctrine est que chacun doit rester tel qu'il est né
ou se contenter d'un seul mariage. Les secondes noces ne
sont qu'un adultère convenablement déguisé...
Que si l'on demande à nos accusateurs s'ils ont vu ce
4. Leg., 32. L'écrit cité comme inspiré par Âlhénagore est
sans doute quelque recueil de Didascalies apostoliques.
5. Cf. Saint Paul, p. 262, et ci-après, p. 520.
3. Leg., 33, 6<p' i&(amv (édit. Otto). Dom Maran et plusieurs autres
critiques lisent &y 6(ubv; mais jamais les chrétiens ne considèrent
le mariage romain comme étant pratiqué parmi eux. t|A&y voudrait
dire Marc-Aurèle et Commode, ce qui n'est guère satisfaisant.
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384 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
qu'ils disent, ii n'y en a pas d'assez impudent pour le dire.
Nous avons des esclaves, les uns plus, les autres moins ;
nous ne songeons pas à nous cacher d'eux, et néanmoins
pas un d'entre eux n'a tenu encore ces propos mensongers
contre nous. Nous ne pouvons souffrir la vue d'un homme
que l'on fait mourir, même justement. Qui ne se porte avec
empressement aux spectacles de gladiateurs et de bêtes,
principalement quand c'est vous qui les donnez? Eh bien,
nous avons renoncé à ces spectacles, croyant qu'il n'y a
guère de différence entre regarder un meurtre et le com-
mettre ^ Nous tenons pour homicides les femmes qui
se font avorter, et nous croyons que c'est tuer un enfant
que de l'exposer*
Ce que nous demandons, c'est le droit commun, c'est
de n'être pas punis pour le nom que nous portons. Quand
un philosophe commet un délit, on le juge pour ce délit,
et on n'en rend pas la philosophie responsable. Si nous
sommes coupables des crimes dont on nous accuse, n'é-
pargnez ni âge ni sexe, exterminez avec nous nos femmes
et DOS enfants. Si ce sont des inventions, sans autre fon-
dement que l'opposition naturelle du vice et de la vertu,
c'est à vous d'examiner notre vie, notre doctrine, notre
soumission dévouée à vous, à votre maison, à l'empire, et
de nous faire la même justice que vous feriez à nos adver-
saires'.
La déférence extrême, presque Tobséquiosîté en-
vers l'empire est le caractère d'Athénagore, comme
4. Gump. Théophile, Ad AtUoL, IIl, 45.
5. Leg., 3), 33, 34, 36.
a. Ibid , S, 3.
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[An 178] MARC-ÀURÈLE. 385
de tous les apologistes. Il flatte en particulier les
idées d'hérédité et assure Marc-Aurèle que les prières
des chrétiens peuvent avoir pour effet d'assurer la
succession régulière de son fils*.
Mainienant que j'ai répondu à toutes les accusations, et
que ]'ai montré notre piété envers Dieu, aussi bien que la
pureté de nos âmes, je ne vous demande plus qu'un signe
de votre royale tète, ô princes que la nature et Téducation
ont faits si excellents, si modérés, si humains. Qui est plus
digne d'être favorablement écouté du souverain que nous
qui prions pour votre gouvernement, afin que la succession
s'établisse parmi vous de père en ûls, selon ce qui est le
plus juste, et que votre empire, recevant sans cesse de
nouveaux accroissements, s'étende à tout 1* univers ? Et, en
priant ainsi, nous prions pour nous-mêmes, puisque la
tranquillité de l'empire est la condition pour que nous
puissions, au sein d'une vie douce et tranquille, nous appli-
quer tout entiers à Tobservation des préceptes qui nous
ont été imposés.
Le dogme de la résurrection des morls était celui
qui causait le plus de difficultés aux esprits qui
avaient reçu l'éducation grecque*. Athénagore y con-
sacra une conférence spéciale', essayant de répondre
4. Voir ci-dessus, p. 484, note, et 283.
2. Voir Celse, ci-dessus, p. 355-356 ; Théophile, Ad Autol.,
I, 8, 43 ; II, 44; le traité De la réêurrectian faussement attribué
à saint Justin; Minucius Félix, 44,42; voyez ci-après p. 398-399.
3. De resurr., 23. Cf. Leg., 36.
25
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386 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An i7&]
aux objections tirées des cas oii le corps perd son
identité. L'immortalité de l'âme ne suffit pas. Des
préceptes comme ceux qui concernent l'adultère, la
fornication, ne regardent point l'âme, puisque l'âme
n'est pas susceptible de pareils méfaits. Le corps a sa
part dans la vertu; il doit avoir sa part dans la récom-
pense. L'homme n'est complet que composé de corps
et d'âme ; or tout ce qu'on dit des fins de l'homme
s'applique à l'homme complet. — Nonobstant tous
ces raisonnements, les païens s'obstinaient k dire :
« Montrez-nous un ressuscité d'entre les morts, et,
quand nous aurons vu, nous croirons^ », et ils n'a-
vaient pas tout à fait tort.
Théophile, évêque d'Antioche, vers l'an 170",
est, comme Athénagore, un converti de l'helléirisme',
qui, en se convertissant, n'a pas cru faire autre
chose que changer une philosophie pour une autre
meilleure. C'était un docteur très fécond, un cathé-
chiste doué d'un grand talent d'exposition, un polé-
miste habile selon les idées du temps. Il écrivit
contre le dualisme de Marcion et contre Hermo-
4. Théophile, Ad AutoL, I, 43.
2. Eusèbe, IV, ch. xx, xxiv; Chronigue^dHk 170; saint Jérôme,
Devins ilL, 85; Ad Algasiam, quaeât. 6, t. IV, i'* part., p. 197,
Mart.; In McUih., proœm. Voir Tillemont, Méni., lil, p. 49-53,
614-648.
3. Ad AutoL, l, a.
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[An 178] HARC-AURÈLE. 387
gène S qui niait la création et admettait une matière
éternelle. II commenta les Evangiles et en fit, dit-
on, une Concorde ou Harmonie^. Son principal ou*
vrage, qui nous a été conservé, fut un traité en trois
livres adressé à un certain Autolyque *, personnage
probablement fictif, sous le nom duquel Théophile
représente le païen instruit, retenu dans Terreur
par les préjugés répandus contre le christianisme.
Selon Théophile, on est chrétien par le cœur; ce
sont les passions et les vices qui empêchent de voir
Dieu. Dieu est immatériel et sans forme; mais ses
œuvres le révèlent. Les dieux des païens sont des
hommes qui se sont fait adorer, et les pires des
hommes*.
Théophile parle déjà de trinité; mais sa trinité n'a
que l'apparence de celle de Nicée ; elle se compose
4. Voir ci-dessas, p. 496. G*est l'HermogèDe que TertuIIieD
prend si fort à partie dans un traité spécial, In Hermogenem, et
dans ses différents écrits, Prœscr., 30, 33; De monog.y i^\ De
anima, 4. Cf. Clém. d'Alex., Exe, ex script, proph., 56 ; Tbéo-
doret, Hœr. fab,, I, 49; Philaslre, 64.
%. Saint Jérôme, qui seul parle de cette Harmonie, confond
peut-être Théophile et Tatien.
3. L'ouvrage a été écrit plusieurs années après Tan 480, puis-
que l'auteur cite Ghrysérôs, qui écrivit lui-même après l'an 480
(III, 87, 28). La persécution durait encore, quoique aflbiblie (m,
30); Irénée paraît avoir connu l'ouyrage de Théophile. Cf. Âd.
Harnack, Die Zeit des Ignaiius (Leipzig, 4878), p. 4S-44..
4. AdAutol,, I, 9; m, 3, 8.
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388 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
de trois personnes : Dieu, le Verbe, la Sagesse*. Sa
confiance en la lecture des prophètes, comme moyen
de conversion des païens, peut paraître exagérée*. Son
érudition est abondante; mais la critique lui fait
totalement défaut, et l'exégèse qu'il donne des pre-
miers chapitres de la Genèse est très faible •. Que
dire de Tassurance avec laquelle il cite aux païens,
comme une autorité décisive, la sibylle judéo-chré-
tienneS dont il admet pleinement l'authenticité?
En somme, Théophile se rapproche bien plus de
l'esprit étroit et haineux de Tatien que de l'esprit
libéral de Justin et d'Athénagore. Quelquefois il
admet que les philosophes et les poètes grecs ont
devancé la révélation, notamment en ce qui con-
cerne la conflagration finale du monde*; mais le plus
souvent il les trouve entachés d'erreurs énormes *•
Les Grecs ont pillé la Genèse en l'altérant \ La sa-
gesse grecque n'est qu'un pâle, moderne et faible
plagiat de Moïse'. De même que la mer se dessé-
cherait, si elle n'était sans cesse alimentée par les
4. Tiic rpio^oc, Ad AutoL, II J 5; Cf. I, 3, 5; II, 40, 2S.
2. AdAtaol.,1, U; II, 9.
3. Ibid., Il, 40 etsuiv.
4. JM., II, 9, 34, 36, 38.
6. Ibid., H, 37, 38.
6. Ibid., Il, 4-8; III, 4-3, 6-7, 46, 48.
7. Jbid,, II, ^t;
8. Ibid., m, 47, 20-30.
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[An 178] HARC-AURÈLE. 389
fleuves, de même le monde périrait par la méchan-
ceté des hommes, si la Loi et les prophètes n'y en-
tretenaient la vertu et la justice. L'Église catholique
est comme une île préparée par Dieu, au milieu
d'une mer d'erreurs. Mais qu'on ne s'y trompe pas :
il y a les hérésies, lies de récifs, sans eau, sans fruits,
pleines de bêtes féroces. Gare aux pirates qui vous y
attirent et vous y perdent* !.... Théophile n'est tout à
fait triomphant que quand il réduit à néant les ca-
lomnies absurdes dont on poursuivait ses coreligion-
naires*. Ailleurs, il est faible, et Autolyque n'a pas
tort, après de tels arguments, de persister dans son
incrédulité.
La perle de cette littérature apologétique des der-
nières années de Marc-Aurèle est le dialogue com-
posé par l'Africain Minucius Félix'. C'est le premier
ouvrage chrétien écrit en latin, et déjà on y sent que
4. AdAuU)L,U\, U.
2. /6trf.^lII, 4-5, 45.
3. Lactance {InsUt. div,. Y, ch. i") le met avant Tertullien.
Saint Jérôme, au contraire, De viris ilL, 58 (cf. 63 et Epist., 83
ad Magnum, col. 656, Mart.}, le met après Tertullien et avant
saint Cyprien ; mais le lien avec Fronton ne permet guère de des-
cendre au-dessous de Marc-Âurèle ou de Ck)mmode. C'est, d'ail-
leurs, Tertullien qui imite Minucius, et non Minucius qui imite
Tertullien. Voir Ebert, dans les AbhandL der phiL-hUl. Classe
der Sàchs. Ges. der Wiss., V, 349 et suiv. ; Keim, Celsus, p. 464
et suiv.; Bonwetsch, Die Sehr, TerL, p. %\ et suiv. On peut voir
des allusions aux massacres de Lyon, dans Octat>,, 29, 33, 37.
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390 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Ab:178]
la littérature chrétienne latine, théologiquement infé-
rieure, l'emportera sur la littérature chrétienne grecque,
par les nuances et la virilité du style. L'auteur, origi-
naire de CirtaS demeurait à Home et y exerçait la
profession d'avocat*. Né païen, il avait reçu l'éduca-
tion la plus distinguée et avait embrassé le christia-
nisme par réflexion'. Il connaît parfaitement ses clas-
siques, les imite, les copie quelquefois ; Gicéron, Sé-
nèque^ Salluste, sont ses auteurs favoris. Parmi ses
contemporains, personne n'écrivit en latin mieux que
lui. Le livre de son compatriote Fronton le frappa ;
il voulut répondre à l'attaque; il le fit, en calquant,
ce semble, le style un peu apprêté de l'illustre rhé-
teur et en lui faisant plus d'un emprunt*. Peut-être
aussi avait-il lu l'ouvrage de Celse et le vise-t-il
plus d'une fois sans le nommer'.
Un païen instruit, appartenant à la première fa-
mille de Cirta, Gaecilius Natalis % et deux chrétiens,
4. Octaioius, 9, 34. Girta est notre Ck)nstantiiie.
2. Ibid., t. Cf. Lactance, Inst., V, 4.
3. Oclav.,\.
4. Voir l'Égl. chrét., p. 493. 11 y a beaucoup d'analogie entre
les jolies amplifications d'OcUvius, §§ 2, 3, 4, et les lettres de
Marc-Aurèle et de Fronton. Le style du discours de GaBcilius, d'ail*
leurs, est plus frontonien que le reste de Touvrage. Minucius est
coutumier du plagiat; ainsi il copie souvent Gicéron sans le citer.
5. Keim, CelsuSj p. 456 et suiv.
6. On a trouvé à Gonstantine plusieurs iascriptioas de Tan 240
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Un 178] HARC-AURÈLE. 301
Octavius et Minucius, se promènent au bord de la
mer, près d'Ostie, pendant les vacances d'automne.
Cœcilius, apercevant une statue de Sérapis, porte la
main à sa bouche, selon Tusage. La discussion s'en-
gage. CsBcilius commence par un long discours, que
Ton peut considérer comme une reproduction à peu
près textuelle de l'argumentation de Fronton. C'est
le parfait exposé des objections qu'un Romain comme
il faut opposait au christianisme. Le ton est celui
d'un conservateur, qui ne dissimule pas bien son
incrédulité hautaine, et défend la religion sans y
croire. Sceptique sur le fond des choses, dédaigneux
de toute spéculation, Caecilius ne tient à la religion
établie que par bienséance, par habitude, et parce
que le dogmatisme des chrétiens lui déplaît. Les
écoles de philosophie n'ont produit que des disputes;
l'esprit humain ne saurait franchir l'espace qui le
sépare de la Divinité. Les plus sages y renoncent.
Que dire de l'outrecuidance de certaines gens qui,
à Fan 247, provenant d'un certain âfarcus Cœcilius Quinti F. Na-
ialis, triumvir quinquennal [Recueil deGonstaDtine,4869, p. 695;
Corptis inscr. /a/.^ VIII, 6996, 7094-7098 ; Hermès, t. XV, 4880,
p. 474-474), fonction qui ne peut avoir été exercée que par un
homme très avancé dans sa carrière. Il n'est pas impossible que ce
Cœcilius soit identique à celui que Minucius Félix met en scène.
Si l'on voit de la difficulté à cela, on peut supposer que le Gœci«
ius Nalalis de l'épigraphie est le fils du Caecilius Nalalis du Dia-
logue; les règles de l'onomastique latine ne s'y opposent pas.
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392 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
sortis des plus basses classes, sans éducation ni
science, étrangers à toute littérature, prétendent
trancher des questions devant lesquelles, depuis des
siècles, la philosophie délibère ? N'est-il pas bien
plus sage, laissant là les questions supérieures à notre
humilité, de suivre le culte établi par les ancêtres^?
Les vieux siècles, grâce à leur ignorance et à leur
simplicité, eurent des privilèges, en particulier celui
de voir les dieux de près, de les avoir pour rois*. En
pareille matière, l'antiquité est tout ; le vrai, c'est ce
que l'on croit depuis longtemps. Rome a mérité de
régner sur le monde en acceptant les rites du monde
entier. Comment songer à changer une religion si
utile'? Ce culte antique a vu les commencements de
Rome, l'a défendue contre les barbares, a bravé au
Capitole l'assaut des Gaulois. Veut-on que Rome y
renonce pour plaire à quelques factieux qui abusent
de la crédulité des femmes et des badauds?
Grâce à une rare habileté de langage, Caecilius
laisse entendre que tout est fabuleux et cependant
vrai dans ce qui touche à la divination, aux cultes,
4 . « Quanto venerabilius ac melius antistitem veritatis majo-
rum excipere doclrÎDaxn », § 6. Cf. Gelse, dans Orig., Contre
Celse.l 9; VïlT, 36, 44.
2. Oclav., S 6.
3. « Religionem tam vetustam, tam utilem, tam salubrem
{Oclav,, S 8). »
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[An 178] MARC-AURÈLE. 393
aux guérisons miraculeuses, aux songes ^ Son attî*
tude est celle de Celse. Au fond, il est épicurien; il
croit peu à la Providence et aux interventions surna-
turelles ; mais son attachement à la religion d'État le
rend cauteleux.
L'homme et les animaux naissent, s'animent, grandis-
sent par une sorte de concrétion spontanée des éléments,
qui ensuite se divise, se dissout, se dissipe. Tout revient
sur soi-môme, retourne à sa source, sans qu'un être joue
en cela le rôle de fabricateur, de juge, de créateur^. Ainsi
la réunion des éléments ignés fait éclater sans cesse des
soleils, puis des soleils encore. Ainsi les vapeurs qui s*ex-
halent de la terre s'agglomèrent en brouillards, s'élèvent
en nuages, tombent en pluie. Les vents souffleot, la grêle
crépite, le toanerre mugit au choc des nuées, les éclairs
brillent, la foudre éclate; tout cela à tort et à travers; la
foudre s'en prend aux montagnes, frappe les arbres, touche
sans choix les lieux sacrés et les lieux profanes, atteint les
hommes coupables et souvent les hommes religieux. Que
dire de ces forces aveugles, capricieuses, qui entraînent
tout sans ordre, sans examen : dans les naufrages, le sort
des bons et des méchants confondus, les mérites ex œquo;
dans les incendies, les innocents surpris par la mort aussi
bien que les malfaiteurs ; quand le ciel est infecté de virus
pestilentiels, la mort sans distinction pour tous ; au milieu
des fureurs de la guerre, les plus braves succombant ; en
temps de paix, la scélératesse non seulement égalée à la
4 . ce Etiam per quietem deos videmus, audimus, agnoscimus,
quos impie per diem negamus, noiumus, pejeramus (S 7). »
%, « Nulle artifice, necjudice, necauctore. »
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304 ORIGINES DU CHRISTIANlSliE. [An 178]
verta, mais privilégiée, si bien que le nombre est grand de
ceux pour lesquels on se demande s^il faut détester leur mé-
chanceté ou souhaiter pour soi leur fortune? Si le monde
était gouverné par une Providence supérieure et par Tau-
torité de quelque divinité, est-ce que Phalaris et Denys au-
raient mérité la couronne, Rutiliuset Camille Pexil, Socrate
le poison 7 Voici des arbres couverts de fruits, une moisson,
une vendange exubérantes; la pluie gâte tout, la grêle
casse tout ; tant il est vrai que la vérité est pour nous ca-
chée, interdite, ou plutôt que le hasard sans loi règne seul
au travers de Tinfinie et insaisissable variété des cas^
Le tableau que Caecîlius, interprète des préjugés
de la haute société romaine, fait des mœurs chré-
tiennes est des plus sombres. Ils ont raison de se ca-
cher, ces sectaires : c'est qu'ils n'oseraient se mon-
trer. Leurs réunions secrètes et nocturnes* sont des
conventicules de plaisirs infâmes. Dédaignant tout
ce qui est honorable, les sacerdoces, la pourpre, les
honneurs publics, incapables de dire un mot dans
les réunions honorables, ils se réfugient dans les
coins pour dogmatiser'. Ces gens en haillons, à demi
nus, ô comble de l'audace! méprisent les tourments
actuels par la croyance en des tourments futurs et
4 . Octaviuê, 5.
t. « Nocturnis congregationibus (§ 8). » G'éUit un délit puai
par la loi.
3. « Latebrosa etlucifaga oatio, io publicam muta, in angulis
garrula (§ 8). » Comparez Celse, ci-dessus, p. 36Ï-363.
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[An 178] MARG-ÂURÈLE. 305
incertains. Par crainte de mourir après leur mort, ils
ne craignent pas maintenant de mourir ^
Ils se connaissent à des marques, à des signes secrets ;
ils s'aiment presque avant de s'être connus. Puis la débauche
devient la religion, le lien qui les enlace. Ils s'appellent
sans distinction frïres et sœun, si bien que, par remploi
de ce nom sacré, ce qui ne serait qu'adultère ou fornica-
tion devient inceste. C'est ainsi que cette vaine et folle
superstition se glorifie de ses crimes. S*il n'y avait pas à
ces récits un fonds de vérité, il est impossible que le bruit
public, toujours sagace, répandit sur leur compte tant de
choses monstrueuses. J'entends dire qu'ils vénèrent la tête
de la plus ignoble bête', rendue sacrée à leurs yeux par la
plus inepte des persuasions ; digne religion, en vérité^ et
faite exprès pour de telles mœurs! D'autres racontent. . .
Sont-ce là des faussetés, je l'ignore ; ce sont au moins les
soupçons que provoquent naturellement des rites occultes
et nocturnes. Et, après tout, quand on leur attribue le culte
d'un homme puni du dernier supplice pour ses méfaits,
ainsi que la présence dans leurs cérémonies du bois sinistre
de la croix, on ne fait que leur prêter les autels qui leur
conviennent ; ils adorent ce qu'ils méritent.
Le tableau de l'initiation des néophytes est aussi connu
qu'abominable. Un enfant, couvert de pâte et de farine,
pour tromper ceux qui ne sont pas au courant, est placé
devant celui qui doit être initié. On l'invite à frapper ; la
croûte farineuse fait croire à tout ce qu'il y a de plusinno-
4. Oclav,,% 8.
5. L'âne. Cf. § 28. Cf. Gelse, dans Orig., VIî, 40; Tertullien,
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396 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
cent ; l'enfaot périt sous des coups occultes, aveugles. Et
alors, ô horreur! ils lèchent avidement son sang, ils s*ar-
rachent ses membres; désormais, leur fédération est scellée
par une victime; la connaissance mutuelle qu'ils ont de
leur crime est le gage de leur silence.
Personne n'ignore ce qui concerne le festin; on en parle
de tous les côtés, et le discours de notre compatriote de
Cirta^ en fait foi. Aux jours solennels, des gens de tout âge,
hommes et femmes, se réunissent pour un banquet, avec
leurs enfants, leurs sœurs, leurs mères. Après un copieux
repas, quand les convives sont échauffés et que l'ivresse a
excité en eux le feu de l'inceste, il se passe ce qui suit. Un
chien est attaché au candélabre; on l'attire, on le fait sauter
hors de l'espace où il est attaché, en lui jetant un petit gâ-
teau. Le candélabre se renverse. Alors, débarrassés de toute
lumière importune, au sein de ténèbres complaisantes pour
toutes les impudeurs, ils confondent au hasard du sort les
accouplements d'une lubricité infâme, tous incestes, sinon
de fait, au moins par complicité, puisque le vœu de tous
poursuit ce qui peut résulter de Tacte de chacun. J'en passe :
car voilà déjà bien assez d'allégations, toutes ou presque
toutes prouvées par le seul fait de l'obscurité de cette re-
ligion perverse. Pourquoi, en effet, s'efforcent-ils de cacher
l'objet de leur culte, quel qu'il soit, quand il est constaté
que le bien aime la publicité, que le crime seul cherche
le secret ? Pourquoi n'ont-ils pas d'autels, de temples,
d'images connues? Pourquoi ne parlent-ils jamais en pu-
blic? Pourquoi cette horreur pour les réunions libres, si ce
qu'ils adorent avec tant de mystère n'était ou punissable
ou honteux ? Qu'est-ce que ce dieu unique, solitaire, en
4. Fronton. Cf. § 34. V. l'Église chrétienne, p. 493.
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[Ânl7S] MÂRC-AURÈLE. 397
détresse, que ne connaît pas une nation libre, pas un
royaume, pas môme le degré inflme de la superstition
romaine? Seule, la misérable nationalité juive honora ce
dieu unique ; mais du moins elle Thonora ouvertement,
avec des temples, des autels, des victimes, des cérémo-
nies; pauvre Dieu Gni, détrôné, puisqu'il est maintenant
captif des dieux romains avec sa nation ^.. La plus grande,
la meilleure partie de vous souffre, vous l'avouez, de la
misère, du froid, de la fatigue, de la faim, et votre Dieu le
permet, le dissimule! Ou il ne veut pas, ou il ne peut pas
secourir les siens; il est impuissant ou injuste^.
Menaces, supplices, tourments, voilà votre sort; la
croix, il ne s'agit pas de l'adorer, mais d'y monter; le feu
que vous prédisez, que vous craignez, vous le subissez ac-
tuellement. Où est donc ce Dieu qui peut sauver ses servi-
teurs quand ils revivent, et ne peut rien pour eux pendant
qu'ils vivent ? Est-ce par la grâce de votre Dieu que les Ro-
mains régnent, commandent, sont vos maîtres? Et vous,
pendant ce temps, toujours en soupçon et inquiets, vous
vous abstenez des plaisirs honnêtes, vous désertez les fêtes,
les banquets publics, les spectacles sacrés. Comme si vous
redoutiez les dieux que vous niez, vous avez en horreur les
viandes dont une part a été coupée pour le sacrifice, les
boissons qui ont été prélibées. Vous n'entourez pas vos
têtes de fleurs ; vous refusez les parfums à vos corps, les
réservant pour les funérailles; vous déniez même les cou-
ronnes aux tombeaux; pâles, tremblants, dignes de pitié
Ainsi malheureux, vous ne ressuscitez pas» et, en atten-
dant, vous ne vivez pas. Si donc vous avez quelque sagesse,
4. Octav,, §§ 9 et 40. Comparez Gelse, dans Orig., V, 25, 44 ;
VIII, 69.
5. Octav., %^t.
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398 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An 178]
quelque sentiment du ridicule» cessez de vous perdre dans
les espaces célestes, de chercher avidement les destins et
les secrets de la terre. C'est assez de regarder à ses pieds,
surtout pour des gens ignorants, grossiers, sans éducation,
sans culture, à qui il n'est pas donné de comprendre les
choses humaines, à plus forte raison qui n'ont pas le droit
de disserter sur les choses divines^.
Le mérite de l'auteur de ce curieux dialogue est
de n'avoir en rien diminué la force des raisons de
ses adversaires. Gelse et Fronton n'avaient pas
exprimé avec plus d'énergie ce qu'avaient de contraire
aux plus simples idées de la science naturelle ces
perpétuelles annonces de conflagration du monde par
lesquelles on effrayait les simples. Les idées chré-
tiennes sur la résurrection ne sont pas critiquées avec
moins de vigueur. D'où vient cette horreur du bûcher
et de la crémation des cadavres, comme si la terre
ne faisait pas en quelques années ce que le bûcher fait
en quelques heures? Qu'importe au cadavre d'être
broyé par les bêtes, ou noyé dans la mer, ou recou-
vert par la terre, ou absorbé par la flarmne' ?
Octavius répond faiblement à ces objections, in-
hérentes en quelque sorte à son dogme, et que le
christianisme traînera avec lui durant tout le cours
de son existence. Dieu, dit l'avocat du christianisme,
4. Octav.,% 42.
%. Ibid., \K.
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An 178] MARC-AUBÈLE. 39»
a créé le monde ; il peut le détruire. S*il a fait
rhomme de rien, il saura bien le ressusciter. La doc-
trine de la conflagration est enseignée dans les phi-
losophes ^ Si les juifs ont été vaincus, c'est de leur
faute. Dieu ne les a pas abandonnés ; ce sont eux
qui ont abandonné Dieu^.
Octavius se montre plus subtil encore, quand il
prétend que le signe de la croix, est la base de toute
religion et en particulier de la religion romaine ; que
l'étendard romain est une croix dorée; que le tro-
phée représente un homme en croix ; que le navire
avec ses vergues, le joug d'un char, l'attitude d'un
homme en prières, sont des images de la croix •. Son
explication des augnres et des oracles par l'action
d'esprits pervers * est aussi quelque peu enfantine.
Mais il réfute éloquemment les préjugés aristocra-
tiques de Caecilius. La vérité est la même pour
tous ; tous peuvent la trouver et doivent la chercher.
Dieu est évident à l'esprit ; la Providence résulte
d'un coup d'œil jeté sur l'ordre du monde et sur la
conscience de l'homme. Cette vérité se révèle même,
quoique oblitérée, dans les traditions païennes. Au
4 . Octav.j 34, 35. Orig., Contre CeUe, IV, 20.
t. Octav., 33.
3. Ibid., Î9. Cf. TertuUien, Apol., 46.
4. Ociav., 27.
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400 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]
fond de toutes les religions et de toutes les poésies,
se trouve Tidée d'un être tout-puissant, père des dieux
et des hommes, qui voit tout, qui est la cause uni-
verselle, Octavîus prouve sa thèse par des phrases
empruntées à Cicéron. Le monothéisme est la reli-
gion naturelle de l'homme, puisque celui-ci, dans
l'émotion, dit simplement : a 0 Dieu M « La pro-
vidence de Dieu est le dernier mot de la philo-
sophie grecque et en particulier de Platon, dont la
doctrine serait divine s'il ne l'avait gâtée par trop de
complaisance pour le principe de la religion d'État.
Ce principe, Octavius l'attaque avec une extrême
vivacité. Les raisons tirées de la grandeur de Rome
le touchent peu; cette grandeur n'est à ses yeux
qu'un tissu de violences, de perfidies ou de cruautés.
Octavius excelle à montrer que les chrétiens sont
innocents des crimes dont on les accuse. On les a
mis à la torture ; pas un n'a avoué, et pourtant l'aveu
les eût sauvés. Les chrétiens n'ont ni statues, ni
temples, ni autels. Ils ont raison. Le vrai temple de
la Divinité, c'est le cœur de l'homme. Quelles vic-
times valent une conscience, un cœur innocent ? Pra-
tiquer la justice, c'est prier ; cultiver la vertu, c'est
sacrifier; sauver son frère, c'est la meilleure des
offrandes. Chez les chrétiens, le plus pieux, c'est le
4. Octav.,% 48.
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[An 178] MARC-AURÈLE. 401
plus juste. — Octavius triomphe surtout du courage
des martyrs.
Quel beau spectacle pour Dieu, quand le chrétien com-
bat avec la douleur, quand il se recueille contre les me-
naces, les supplices, les tourments, quand il se rit du bruit
sinistre de la mort et de l'horreur du bourreau, quand il
dresse sa liberté contre les rois, les princes et qu'il s'in-
cline devant Dieu seul, à qui il appartient, quand, triom-
phateur et vainqueur, il brave celui qui a prononcé sa sen-
tence de mort! Vaincre, en effet, c'est savoir atteindre son
but I... Le chrétien peut donc sembler malheureux, il ne
l'est jamais. Vous élevez au ciel des hommes comme Mucius
Scaevola, dont la mort était assurée, s'il n'eût sacrifié sa
main droite. Et combien des nôtres ont souffert sans une
plainte, non seulement que leur main droite, mais que tout
leur corpâ fût brûlé, quand il était en leur pouvoir de se
faire relâcher !.. Nos enfants, nos femmes se jouent des
croix, des tourments, des bêtes, de tout l'appareil des sup-
plices, grâce à une patience qui leur est inspirée d'en
haut*.
Que leH magistrats qui président à ces horreurs
tremblent ! Dieu ne leur laisse les honneurs et les
richesses que pour les perdre ; élevés plus haut, leur
chute sera plus lourde. Ce sont des victimes engrais-
sées et déjà couronnées pour' la mort. Escortes,
faisceaux, pourpre, noblesse du sang, quelles va-
4. Octav,,37,
20
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402 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178|
nités^ ! Tous les hommes sont égaux ; la vertu seule
fait la difTérence entre eux^
Vaincu par ces arguments, Gaecilius, sans laisser
k Minucius le temps de conclure, déclare qu'il croit
à la Providence et à la religion des chrétiens '. Octa-
vius, dans son exposition, est à peine sorti du pur
déisme. Il ne mentionne ni Jésus, ni les apôtres, ni
les Écritures. Son christianisme n'est pas la vie mo-
nacale que rêve le Pasteur : c'est un christianisme
d'hommes du monde, qui n'empêche ni la gaieté, ni
le talent, ni le goût aimable de la vie, ni la recherche
de rélégance du style*. Que nous sommes loin de
l'ébionîte ou même du juif de Galilée ! Octavius, c'est
Cicéron, ou mieux Fronton, devenu chrétien. En réa-
lité, c'est par la culture intellectuelle qu'il arrive au
déisme. Il aime la nature, il se plaît à la conversation
des gens bien élevés. Des hommes faits sur ce modèle
n'auraient créé ni l'Évangile ni l'Apocalypse ; mais,
réciproquement, sans de tels adhérents, l'Évangile,
l'Apocalypse, les épitres de Paul fussent restés les
4. a VaDus error homiDis et inanis cultus dignitatis {$ 37). v
%, « Omnes pari sorte uascimur, sola virtttte distinguimur. »
[Ibidem,]
3. C'est là probablement une fiction de l'auteur ; les inscrip-
tions de Gonslantine, en effet (v. ci-dessus, p. 390-394, note),
bous montrent Gsecilius ou son fils^rempiissant des devoirs païens
4. Octavius, les premiers paragraphes
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[An 178] MARG-AURÈLE. 403
écrits secrets d'une secte fermée, qui, comme les
esséniens ou les thérapeutes, eût finalement disparu.
Minucius Félix donne bien mieux que les apolo*
gistes grecs le ton qui prévaudra chez les défenseurs
du christianisme en tous les temps. C'est un habile
avocat, s' adressant à des gens moins versés dans la
dialectique que les Grecs d'Egypte ou d'Asie, dissi-
mulant les, trois quarts de son dogme pour enlever
l'adhésion à l'ensemble sans discussion du détail,
prenant les apparences du lettré pour convertir les
lettrés et leur persuader que le christianisme ne les
oblige pas à renoncer aux philosophes et aux écri-
vains qu'ils admirent, a Philosophes, chrétiens... mais
quoi? c'est une seule et même chose. Dogmes répu-
gnant à la raison!... Allons donc! Mais le dogme
chrétien, c'est, en propres termes, ce qu'ont dit Zenon,
Aristote, Platon, rien de plus. Vous nous traitez de
barbares; mais, aussi bien que vous, nous cultivons
les bons auteurs.» Des croyances particulières à la re-
ligion que l'on prêche, pas un mot; pour inculquer le
christianisme, on évite de prononcer le nom de Christ.
Minucius Félix, c'est le prédicateur de Notre-Dame,
parlant à des gens du monde faciles à contenter, se
faisant tout à tous, étudiant les faiblesses, les manies
des personnes qu'il veut convaincre, affectant, sous
sa chape de plomb, les allures de l'homme dégagé,
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404 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178J
faussant son symbole pour le rendre acceptable.
Faites-vous chrétien sur la foi de ce pieux sophiste,
rien de mieux ; mais souvenez- vous que tout cela est un
leurre. Le lendemain, ce qui était présenté comme ac-
cessoire deviendra le principal ; l'écorce amère qu'on
a voulu vous faire avaler sous un petit volume et ré-
duite à sa plus simple expression retrouvera toute
son amertume. On vous avait dit quQ le galant
homme, pour être chrétien, n'avait presque rien à
changer à ses maximes ; maintenant que le tour est
joué, on vous apporte à payer par surcroît une note
énorme. Cette religion qui n'était, disait-on, que la
morale naturelle, implique, par-dessus le marché,
une physique impossible, une métaphysique bizarre,
une histoire chimérique, une théorie des choses
divines et humaines qui est en tout le contraire de
la raison.
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CHAPITRE XXIIl.
PROGRÈS d'organisation.
\\x milieu de circonstances en apparence si diffi-
cilesy Torganisalion de l'Église se complétait avec
une surprenante rapidité. A l'heure où nous sommes
arrivés, TÉglise de Jésus est quelque chose de so-
lide et de consistant. Le grand danger du gnosti-
cisme, qui était de diviser le christianisme en sectes
sans nombre, est conjuré. Le mot d' « Église catho-
lique ))^ éclate de toutes parts, comme le nom de ce
grand corps qui va désormais traverser les siècles
sans se briser. Et on voit bien déjà quel est le ca-
ractère de cette catholicité. Les montanistes sont
tenus pour des sectaires ; les marcionites sont con-
4 . ÉxxXvioia xadoXtxin/^ËpUre des Smyrniotes sur le martyre de
Polycarpe, titre, §§ 8, 46 {-cHz <v l^^r^ xaAokaâîç UxXimoiç)^ 49;
Épltres pseudo-ign., ad Smym., 8. Comp. Actes de saint Pione,
§ 49. Dans Celse (Orig., V, 59), iq {At-foXn txxXvioia. Cf. fragm. de
Huralori, lignes 55-57, 64-62, 66, 69.
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406 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 179J
vaincus de fausser la doctrine apostolique ; les diffé-
rentes écoles gnostiques sont de plus en plus repous-
sées du sein de l'Église générale. Il y a donc quelque
chose qui n'est ni le montanisme, ni le marcionisme,
ni le gnosticisme, qui est le christianisme non sec-
taire, le christianisme de la majorité des évoques,
résistant aux hérésies et les usant toutes, n'ayant, si
l'on veut, que des caractères négatifs, mais préservé
par ces caractères négatifs des aberrations piétistes
et du dissolvant rationaliste. Le christianisme, comme
tous les partis qui veulent vivre, se discipline lui-
même, retranche ses propres excès. II joint à l'exal-
tation mystique un fonds de bon sens et de modéra-
tion, qui tuera le millénarisme, les charismes, la
glossolalie, tous les phénomènes spirites primitifs.
Une poignée d'exaltés, comme les montanistes, cou-
rant au martyre, décourageant la pénitence, condam-
nant le mariage, n'est pas l'Église. Le juste milieu
triomphe ; il ne sera donné aux radicaux d'aucune
sorte de détruire l'œuvre de Jésus. L'Église est tou-
jours d'opinion moyenne; elle est la chose de tout le
monde, non le privilège d'une aristocratie. L'aristo-
cratie pîétîste des sectes phrygiennes et l'aristocratie
spéculative des gnostiques sont également déboutées
de leurs prétentions. 11 y a dans l'Église les parfaits
et les imparfaits ; tous peuvent en faire partie. Le
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[An 179] MARC>AURÈLE. 407
martyre, le jeûne, le célibat sont choses excellentes ;
mais on peut sans héroïsme être chrétien et bon
chrétien.
Ce fut répiscopat qui, sans nulle intervention du
pouvoir civil, sans nul appui des gendarmes ni des
tribunaux, établit ainsi l'ordre au-dessus de la liberté
dans une société fondée d'abord sur l'inspiration indi-
viduelle. Voilà pourquoi les ébionites de Syrie, qui
n'ont pas l'épiscopat, n'ont pas non plus l'idée de
catholicité. Au premier coup d'œil, l'œuvre de Jésus
n'était pas née viable ; c'était un chaos. Fondée sur
une croyance à la fin du monde, que les années, en
s' écoulant, devaient convaincre d'erreur, la congré-
gation galiléenne semblait ne pouvoir que se dis-
soudre dans l'anarchie. La libre prophétie, les cha-
rismes, la glossolalie, l'inspiration individuelle, c'était
plus qu'il n'en fallait pour tout ramener aux propor-
tions d'une chapelle éphémère, comme on en voit
tant en Amérique et en Angleterre. L'inspiration in-
dividuelle crée, mais détruit tout de suite ce qu'elle
a créé. Après la liberté, il faut la règle. L'œuvre de
Jésus put être considérée comme sauvée, le jour où
il fut admis que l'Église a un pouvoir direct, un
pouvoir représentant celui de Jésus*. L'Église dès
4. Malth,, XVIII, 17-20.
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408 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 179]
lors domine l'individu, le chasse au besoin de son
sein. Bientôt FÉglise, corps instable et changeant,
se personnifie dans les anciens ; les pouvoirs de
rÉglise deviennent les pouvoirs d'un clergé dispen-
sateur de toutes les grâces, intermédiaire entre Dieu
et le fidèle. L'inspiration passe de l'individu à la
communauté. L'Église est devenue tout dans le chri-
stianisme; un pas de plus, l'évêque devient tout
dans l'Église. L'obéissance k l'Église, puis à l'é-
vêque, est envisagée comme le premier des devoirs;
l'innovation est la marque du faux ; le schisme sera
désormais pour le chrétien le pire des crimes *.
Ainsi l'Église primitive eut à la fois l'ordre et
l'excessive liberté. Le pédantisme de la scolastique
était encore inconnu. L'Église catholique acceptait
vite les idées fécondes qui. naissaient chez les héré-
tiques, en retranchant ce qu'elles avaient de trop sec-
taire. La spontanéité de la théologie dépassait tout
ce qui s'est vu plus tard. Sans parler des gnostiques,
qui poussent la fantaisie aux dernières limites, saint
4. Irénée, III, iv; xxiv, 4. Voir surtout saint Cyprien, ^pi'tre;^
a, 3, 4, 43, 45, 48, 56, 57, 59, 63, 65, 66, 67, 7î, 73, Notez iwÉvra
|iovoc aÙTo; âv dans le Peregrinus de Lucien, § 44. Le mot Xomoc
se trouve pour la première fois dans Tépltre de Clément, ch. xl;
puis dans Pépttre pseudo-clémentine à Jacques, § 5. Cf. Glém.
d'Alex., Slrom., HT, 42 (p. 499); V, 6 (p. 840), etc. Quant au
mot xx^po;, il a le sens d' « ordre », et il a été opposé à Xawoç,
comme ordo (sous-entendu nobilissimus) a été opposé à plebs.
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[An 179] MARC-AURÈLE. 409
Justin, Fauteur des Reconnaissances, pseudo-Hermas,
Marcion, ces innombrables maîtres apparaissant de
toutes parts, taillent en plein drap, si l'on peut s'ex-
primer ainsi ; chacun se fait une christologie à sa
guise. Mais, au milieu de l'énorme variété d'opinions
qui remplit le premier âge chrétien, se constitue un
point fixe, l'opinion de la catholicité. Pour convaincre
l'hérétique, il n'est pas nécessaire de raisonner avec
lui. Il suffit de lui montrer qu'il n^est pas en com-
munion avec l'Église catholique, avec les grandes
Églises qui font remonter leur succession d'évêques
jusqu'aux apôtres ^ Quod semper, quod ubique devient
la règle absolue de vérité. L'argument de prescription,
auquel Tertullien donnera une forme si éloquente,
résume toute la controverse catholique. Prouver à.
quelqu'un qu'il est un novateur, un tard venu dans
la théologie, c'est lui prouver qu'il a tort. Règle in-
suffisante, puisque, par une singulière ironie du sort,
le docteur même qui a développé celte méthode de
réfutation d'une façon si impérieuse est mort héré-
tique !
La correspondance entre les Églises fut de bonne
heure une habitude '. Les lettres circulaires des
4. Irénée, III, iv, 4 ; Tertullien, /Vœ«cr.^ 36.
2. Se rappeler Taffaîre du montanisme et de la pâque. Voir
surtout Eusèbe, H. E,, V, cb. xxv.
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410 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 179]
chefs des grandes Églises, lues le dimanche à la
réunion des fidèles, étaient une continuation de la
littérature apostolique *. L'église, comme la syna-
gogue et la mosquée, est une chose essentiellement
citadine. Le christianisme (on en peut dire autant du
judaïsme et de l'islamisme) sera une religion de villes,
non une religion de campagnards. Le campagnard, le
paganuSj sera la dernière résistance que rencontrera
le christianisme. Les chrétiens campagnards, très peu
nombreux, venaient à l'église de la ville voisine *.
Le municipe romain devint ainsi le berceau de
l'Église. Comme les campagnes et les petites villes
reçurent TÉvangile des grandes villes, elles en re-
çurent aussi leur clergé, toujours soumis à. l'évoque
de la grande ville. Entre les villes, la civitas a
seule une véritable Église, avec un épiscopos ; la
petite ville est dans la dépendance ecclésiastique de
la grande*. Cette primatie des grandes villes fut un
fait capital. La grande ville une fois convertie, la
petite ville et la campagne suivirent le mouvement.
Le diocèse* fut ainsi l'unité originelle du conglo-
mérat chrétien.
4. Denys de Corinthe et Soter, ci-dessus, p. 473 et suiv.
2. Justin, ApoL /, 67.
3. Concile d'Ancyre (315), canon 43.
4. Le mot icàpouux, d'où est venu « paroisse », fut d'abord
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[An 170] MARC-AURÈLE. 411
Quant à la province ecclésiastique, impliquant la
préséance des grandes Églises sur les petites S elle
répondit en général à la province romaine. Le fon-
dateur des cadres du christianisme fut Auguste. Les
divisions du culte de Rome et d'Auguste furent la
loi secrète qui régla tout. Les villes qui avaient un
flamine ou archiéreus sont celles qui, plus tard, eurent
un archevêque; le flamen civitatis devint l'évêque.
A partir du m* siècle, le flamine duumvir occupe
dans la cité le rang qui, cent ou cent cinquante ans
après, fut celui de Tévéque dans le diocèse *. Julien
essaya plus tard d'opposer ces flamines aux évoques
chrétiens et de faire des curés avec les augus-
à peu près synonyme d'Église ou diocèse. Titre de la lettre des
Smyrniotes sur le martyre de saint Polycarpe ; Irénée dans Eus.,
V, XXIV, § 44; comp. § 9 et I, i, 4 ; III, xxvui, 3 ; IV, xv, 8;
V, v, 8; XXIII, 2; Yl, xi, 1. nopcixia impliquait le sens de colonie
étrangère, TÉglise, à la manière des Juifs, se considérant comme
étrangère ou exilée partout où elle était (comp. DU\I7in, ^Xifi<ria
ffapaxcuïflt I,a6pvav,elc.; Epist, Polyc, titre; Clém. Rom. I, titre;
I Pelrl, 1, 47, ii,44 ; AcL, xiii, 47; Ps. xxxix, 43; ÉpUre à Dio-
gnéte, 5; Constil. aposi., YIII, 40).
4. Voir ci-dessus, p. 478, 205.
2. Allmer, Revue épigr,, n<* 4, p. 62; n^ 40, p. 454 et saiv.;
Eusèbe, H, E,, VIII, xiv, 9 ; IX, iv, 2, et les notes de Valois.
Dans les Actes des martyrs, c'est souvent le flamine qui pour-
suit. cc*,Seditio coorta est pontificum. » Ruinart, p. 72. Cf. ibid.,
p. 440. Voir aussi Acta SS,, 24 févr., p. 463; 24 août, p. 749,
sans oublier Lactance, De mort, persec, 36; saint Optât, p.'255,
262, édit. Du Pin.
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412 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 179]
talesK C'est ainsi que la géographie ecclésiastique
d'un pays est^ à très peu de chose près, la géographie
de ce même pays à l'époque romaine. Le tableau des
évêchés et des archevêchés est celui des civilates
antiques, selon leurs liens de subordination >. L'em-
pire fut comme le moule où la religion nouvelle se
coagula. La charpente intérieure, les divisions hié-
rarchiques furent celles de l'empire. Les anciens
rôles de l'administration romaine et les registres de
l'Église au moyen âge et même de nos jours ne
diffèrent presque pas.
Rome était le point où s'élaborait cette grande
idée de catholicité. Son Église avait une primauté
incontestée. Elle la devait en partie à sa sainteté et
à son excellente réputation '. Tout le monde recon-
naissait maintenant que cette Église avait été fondée
par les apôtres Pierre et Paul, que ces deux apôtres
avaient souffert le martyre à Rome, que Jean même
y avait été plongé dans l'huile bouillante *. On mon-
4. Lettre à Arsace, archiéreus de Galatie, p. 429 et suiv.
Spanb. (p. 65S et suiv., Hertiein). D*uii évoque converti au pa-
ganisme, Julien fait un Uptû;. Lettre sur Pégase : Hermès de
Berlin, t. IX (4875), p. 259 (p. 603 et suiv., Hertiein).
2. Ainsi Césarée a la préséance sur iElia Capitolina. Voir ci-
dessus, p. 205.
3. Rom., I, 8; Ign., ad Rom,,, suscr.; lettre de Denys de
Cor., dans £us., IV, 23.
4. Voir l'Antéchrist, p. 497-199.
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|Ân 179] MARC-AURÈLE. 413
trait les lieux sanctifiés par ces Actes apostoliques,
en partie vrais, en partie faux *. Tout cela entourait
rÉglise de Rome d'une auréole sans pareille ^ Les
questions douteuses étaient portées à Rome pour re-
cevoir un arbitrage, sinon une solution'. On faisait
ce raisonnement que, puisque Christ avait fait de
Céphas la pierre angulaire de son Église, ce privi-
lège devait s'étendre à ses successeurs. L'évêque de
Rome devenait l'évêque des évêques, celui qui avertit
Jes autres. Le pape Victor (189-199) pousse cette
prétention à des excès que réprime le sage Irénée ;
mais le coup est porté; Rome a proclamé son droit
(droit dangereux!) d'excommunier ceux qui ne mar-
chent pas en tout avec elle. Les pauvres artémonites
(sorte d'ariens anticipés) ont beau se plaindre de l'in-
justice du sort, qui fait d'eux des hérétiques, tandis
que, jusqu'à Victor, toute l'Église de Rome pensait
conmie eux^. L'Église de Rome se mettait dès lors
au-dessus de l'histoire. L'esprit qui, en 1870, fera
4. Voir l'Antechrish ?• <9< et suiv.
%. Irénée, III, m ; Tertallien, Prœscr., 24, 36 ; saint Gyprien,
Epist., 52, 55 (ecclesiam principalem unde unitas sacerdotalis
exorta est), 67, 74, 75 (Firmilien).
3. Voir, ci-dessus, ce qui concerne le montanisrae et la ques-
tion de la pàque. Il en fut de môme au m* siècle, dans la question
des lapsi et du baptême des hérétiques, ainsi que dans Taffaire
d*Origène.
4. Euâèbe, H. E.^ Y, xxviii, 3.
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414 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 179J
proclamer Tinfaillibilité du pape se reconnaît, dès la
fin du II* siècle, à des signes déjà certains. L'ouvrage
dont fit partie le fragment connu sous le nom de Canon
de Muralori, écrit à Rome vers 180, nous montre déjà
Rome réglant le Canon des Églises, donnant pour
base à la catholicité la Passion de Pierre, repoussant
également le montanisme et le gnosticisme ^ . Les
essais de symboles de foi commencent aussi, dans
l'Église romaine, vers ce temps*, Irénée réfute toutes
les hérésies par la foi de cette Église, « la plus grande,
la plus ancienne, la plus illustre; qui possède, par une
succession continue, la vraie tradition des apôtres
Pierre et Paul; à laquelle, à cause de sa primauté*,
doit recourir le reste de l'Église ». Toute Église cen-
sée fondée par un apôtre avait un privilège; que
dire de l'Église que l'on croyait avoir été fondée par
les deux plus grands apôtres à la fois?
Cette préséance de l'Église de Rbme ne fit que
grandir au m* siècle. Les évoques de Rome montrè-
4. Lignes 36 etsuiv., 70etsuiv.; 73 et suiv.; 80 et suiv. Voir
Gredoèr (Volkmar), Gesch. des neut. Kanon, p. 344 et suiv. ;
Hesse, Das muralori'scké Fragment (Giessen, 4873); Harnack,
dans le Zeitsckrift fur K. G., III (4872), p. 358 et suiv.
2. Caspari, Qttellen zur Gesch. des Taufsymbols und der
Glaubensregel, quatre parties (Christiania, 4866-4879); Gebb. et
Harn., Paires aposL, I, ii, édit. ait., p. 445 et suiv.
3. a Propler potiorem principalitatem », Irénée, III, m, 2.
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[An 179] MARC-AUHÈLE. 415
rent une rare habileté, évitant les questions théo-
logiques, mais toujours au premier rang dans les
questions d'organisation et d'administration. Le pape
Corneille conduit tout dans l'affaire du novatianisme;
on l'y voit, en particulier, destituer les évêques d'Italie
et leur donner des successeurs ^ Rome était aussi
l'autorité centrale des Églises d'Afrique*. Aurélien,
en 272, juge que le véritable évêque d'Antioche
est celui qui est en correspondance avec l'évêque
de Rome '. Quand est-ce que cette supériorité de
l'Église de Rome souffre une éclipse? Quand Rome
cesse d'être en réalité la capitale unique de l'empire,
à la fin du m* siècle ; quand le centre des grandes
affaires se transporte à Nicée, à Nicomédie, et sur-
tout quand l'empereur Constantin crée une nouvelle
Rome sur le Bosphore. L'Église de Rome, depuis
Constantin jusqu'à Gharlemagne, est en réalité dé-
chue de ce qu'elle était au ii® et au m'' siècle. Elle se
relève plus puissante que jamais quand, par son
alliance avec la maison carlovingienne, [elle devient,
pour huit siècles, le centre de toutes les grandes
affaires de l'Occident.
4. Lettre de Corneille dans Eus., H. E,, VI, xliii, 8, 40.
2. Tertullien, Presser., i\ ; saint Cyprien, Epist., 52, B5, 74,
75 (Firmilien).
3. Affaire de Paul Samosate. Eus., H. E., VII, 30.
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416 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 170]
On peut dire que Torganisation des Eglises a
connu cinq degrés d'avancement, dont quatre Ont été
traversés dans la période embrassée par cet ouvrage.
D*abord, Veccksia primitive, oîi tous les membres
sont également inspirés de l'Esprit. — Puis les an-
ciens ou presbyteri prennent dans Vecclesia un droit
de police considérable et absorbent Vecclesia. — Puis
le président des anciens, Vepiscopos^ absorbe à peu
près les pouvoirs des anciens et par conséquent ceux
tie Vecclesia. — Puis les episcopi des différentes
Églises, correspondant entre eux, forment l'Église
catholique. — Entre les episcopi^ il y en a un, celui
de Rome, qui est évidemment destiné à un grand
-avenir. Le pape, l'Église de Jésus transformée en
monarchie, avec Rome pour capitale, s'aperçoivent
dans un lointain obscur; mais le principe de cette
•dernière transformation est encore faible à la fin
du ii< siècle. Ajoutons que cette transformation n'a
pas eu, comme les autres, le caractère universel.
L'Église latine seule s'y est prêtée, et même, dans le
sein de cette Église, la tentative de la papauté a fini
par amener la révolte et la protestation.
Ainsi les grands organismes qui forment encore
une part si essentielle de la vie morale et politique
des peuples européens ont tous été créés par ces
hommes naïfs et sincères, dont la foi est devenue in-
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[An 179] MARC-AURÈLE. 417
séparable de la culture morale de Thumanité, A la
fin du II* siècle, Tépiscopat est entièrement mûr, la
papauté existe en germe. Les conciles œcuméniques
étaient impossibles; l'empire chrétien pouvait seul
permettre ces grandes assemblées; mais le synode
provincial fut pratiqué dans les affaires des monta-
nisles et de la pâque ; la présidence de l'évêque de
la capitale de la province fut admise sans contesta-
tion \ Un commerce épistolaire extrêmement actif
était, comme aux temps apostoliques, Tâme et la
condition de tout le mouvement '. Dans l'affaire du
novatianisme, vers 252, les diverses réunions provin-
ciales, communiquant entre elles, constituent un véri-
table concile par correspondance, ayant le pape Cor-
neille pour présidente Dans le procès contre Privatus,
évêque de Lambèse, et dans la question du baptême
des hérétiques, les choses se passent d'une manière
toute semblable*.
Un écrit qui montre bien les progrès rapides de
ce mouvement intérieur des Eglises vers la consti-
tution, disons mieux, vers l'exagération de l'auto-
rité hiérarchique, c'est la correspondance supposée
1. Voir ci-dessus, p. 475, 478, 205.
2. Cf. Eusèbe, H, E., IV, xxiii; VI, xx, 1.
3. Eusèbe, H, E., VI, ch. xliii.
4. Saiat Cyprien, Epist,, 30, 55.
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418 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 179]
d'Ignace*, dont la lettre censée de Polycarpe* est
peut-être une annexe. On peut supposer que ces
écrits parurent vers le tenops où nous sommes ar-
rivés*. Qui mieux que ces deux grands évêques mar-
tyrs, dont la mémoire était partout révérée*, pou-
vait conseiller aux fidèles la soumission et Tordre?
Obéissez à Tévêque comme Jésus-Christ obéit au Père,
«t au corps presbytéral comme aux apôtres ; révérez les
•diacres comme le commandement même de Dieu. Que rien
de ce qui concerne l'Église ne se fasse en dehors de l'é-
voque. ËQ fait d'eucharistie, celle-là doit être tenue pour
bonne qui est administrée par Tévêque ou par celui à
qui il en a confié le soin. Là où Tévêque est visible, que là
soit le peuple, de même que, là où est le Christ Jésus,
là est PÉglise catholique. Il n'est permis ni de baptiser,
-ni de faire Tagape en dehors de Tévêque ; l'approbation
4. Voir les Évangiles, p. xvii et suiv. On ne diminue pas les
-objections contre Tauthenticité de ces Épttres en rabaissant le mar-
tyre d'Ignace au temps d'Adrien ou d'Antonin (Harnack, Die Zeil
des Ignatius, Leipzig, 4878). C'est dans leur style môme et leur
tour que les épttres ignatiennes portent le caractère de l'apo-
cryphe.
2. L'Église chrétienne, p. 442 et suiv.
3. La façon vague dont Irénée (Y, xxviii, 4) parle d'Ignace,
TIC Tttv 4(itWpMv, semble indiquer que l'écrit d'où la citation est
tirée était récent.
4. Comparez At^aoxaXta ou ^i^«xiî KXi^imç, IpatCou, noXuxap-
1C0U, dans les Canons d'Anastase leSinaïte et deNicépbore, Credner,
^. S44, 2U.
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[An 179J MARC-ADRÈLE. 4W
épiscopale est la marque de ce qui platt à Dieu, la règle
ferme et sûre à suivre dans la pratique ^..
Il convient donc que vous abondiez dans le sens de
révêque, comme vous faites. Car votre vénérable corps
presbytéral, digne de Dieu, est avec Tévéque dans le même
rapport harmonique que les cordes avec là cithare. C'est
par l'effet de votre union et de votre affectueuse concorde
que Jésus-Christ est chanté. Que chacun de vous soit donc
un chœur, afin que, pleinement d'accord et unanimes,
recevant la chromatique de Dieu en parfaite unité, vous
chantiez d'une seule voix par Jésus-Christ au Père, pour
qu'il vous entende et qu'il vous reconnaisse, à vos bonnes
actions, pour des membres de son fils '.
Déjà on s'était servi du nom de Paul et de ses
relations avec Tile elTimothée pour donner à l'Église
une espèce de petit code canonique sur les devoirs
des fidèles et des clercs. On fit de même sous le nom
d'Ignace*. Une piété tout ecclésiastique prit la place
de l'ardeur que, pendant plus de cent ans, entretint
le souvenir de Jésus. L'orthodoxie est maintenant le
souverain bien ; la docilité, voilà ce qui sauve ; le
vieillard doit s'incliner devant l'évêque même jeune *.
L'évéque doit s'occuper de tout, savoir le nom de
4 . Ad Smym., § 8. Cf. ad Philad., § 4 .
2. AdEph,,i.
3. Voir surtout répttre censée d'Ignace à Polycarpe, et TépUre
de Polycarpe.
4. Ad Eph., 3, 5; ad Magti., 3-7, 43; ad TralL, 2, 3, 42;
ad Philad., 4-4, 7, 8; ad Smym., 8-9; ad Polyc, 6.
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420 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (An 179]
tous ses subordonnés*. Ainsi, à force de pousser à
outrance les principes de Paul, on arrivait à des idées
qui eussent révolté Paul. Lui qui ne voulait pas qu'on
fût sauvé par les œuvres, eût-il admis davantage
qu'on fût sauvé par la simple soumission à des supé-
rieurs? Par d'autres côtés, pseudo- Ignace est un
disciple bien authentique du grand apôtre. A égale
distance du judaïsme et du gnosticisme S il est un
de ceux qui parlent de la manière la plus exaltée de
la divinité de Jésus-Christ ^ Le christianisme*^ est
pour lui, comme pour l'auteur de l'épître à Diognète,
une religion entièrement séparée du mosaïsme.
Toutes les distinctions primitives avaient, du reste,
disparu devant la tendance dominante qui entraînait
les partis les plus opposés vers l'unité. Pseudo-Ignace
donnait la main au judéo-chrétien pseudo-Clément *,
pour prêcher l'obéissance et le respect de l'autorité®.
Un exemple bien frappant de cette abdication
i. AdPolyc, 4.
2. Ad Magn., 8,-10; ad TralL, 6, 7, 44 ; arf Philad., 6, 9 ;
ad Smyrfi,, 2-7 ; Epistola Polyc, ad PhiL, 7.
3. Ad Eph.jT.
4. Ad Magn,, \{S\ ad Rom,, 3 ; ad Philad., 6. Le mot xpi^ria-
via|xoç est déjà dans Gelse (Orig., III, 75).
5. Voir ci-dessus, p. 90-9i.
6. La syDODymie d'episcopos et de presbyleros durait tou-
jours. Episl.PoIyc, litre; Irénée à Victor, dans Eus., V. ch. xxiv.
Cf. Clm. Rom. 1, 42.
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[Anl79j MARG-AUUÈLE. 421
des dissidences qui^ avaient rempli pendant plus
de cent ans l'Église du Christ fut celui que donna
Hégésippe*. Sorti de Tébionisme, mais accueilli plei-
nement par l'Église orthodoxe, ce respectable vieil-
lard achevait à Rome ses cinq livres de Mémoires,
base première de l'histoire ecclésiastique *. L'ou-
vrage commençait à la mort de Jésus-Christ. 11 est
douteux cependant qu'il fut conduit selon un ordre
chronologique ^ A beaucoup d'égards, c'était un livre
de polémique contre les hérésies * et contre les révé-
lations apocryphes écrites par les gnostiques et les
marcionites. Hégésippe montrait que beaucoup de
ces apocryphes venaient d'être composés tout ré-
cemment \
Les Mémoires d' Hégésippe auraient pour nous un
prix infini, et leur perte n'est pas moins regrettable
que celle des écrits de Papias. C'était tout le trésor
des traditions ébionites, rendues acceptables aux
catholiques, et présentées dans un esprit de vive
opposition à la gnose. Ce qui concerne les sectes
4. Voir ci-dessus, p. 74-73.
2. Easèbe, IV, ch. viii, 2i; saint Jér., De vir, ilL, 22; Sozom.,
I, 4 ; le Syncelle, p. 337 et suiv.^ 345 (Paris).
3. Le récit de la mort de Jacques, frère du Seigaeur, faisait
partie du cinquième livre,
4. Eus., IV, VII, 45.
o. Jbid.j IV, XXII, 8.
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422 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 179J
juives et la famille de Jésus était très développé,
évidemment d'après des renseignements particuliers.
Hégésippe, dont la langue maternelle était l'hébreu,
et qui ne reçut pas d'éducation hellénique, avait la
crédulité d'un talmudiste. Il ne reculait devant au-
cune bizarrerie. Son style paraissait aux Grecs simple
et plat, sans doute parce qu'il était calqué sur
l'hébreu, comme celui des Actes des' Apôtres. Nous
en avons un curieux spécimen dans ce récit de la
mort de Jacques*, morceau d'un ton si singulier
qu'on est tenté de croire qu'il a été emprunté à un
ouvrage ébionite écrit en hébreu rythmé.
Rien ne ressemblait moins cependant à un sec-
taire que le pieux Hégésippe. L'idée de catholicité
tient dans son esprit autant de place que chez l'au-
teur des épîtres pseudo-ignatîennes. Son but est
de prouver aux hérétiques la vérité de la doctrine
chrétienne, en leur montrant qu'elle s'enseigne uni-
formément dans toutes les Églises, et qu'elle y a tou-
jours été enseignée de la même manière depuis les
apôtres. L'hérésie, à partir de celle de Thébuthis (?),
est venue d'orgueil ou d'ambition '. L'Église ro-
i. Eus., II, ch. XXIII. La circonstance xai fn airou i orihi ^ÀiU
ita^k TM vaû (§ 48) semble provenir d'un document écrit ayant
Tan 70.
%. Dans Eus., lY, xxii, 5.
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[An 179] MARC-AURÈLE. 423^
maine, en particulier, a remplacé pour l^autorité la
vieille discipline juive, et créé en Occident un centre
d'unité comme celui que constitua tout d*abord en
Orient Tépiscopat des parents de Jésus, issus comme
lui de la race de David *.
On voit que le vieil Ébion était bien adouci. Après
Hégésippe, on ne connaît plus cette variété du chris-
tianisme, si ce n'est au fond de la Syrie. Là, Jules
Africain, vers 215, trouve encore des Nazaréens pri-
mitifs et reçoit d'eux des traditions fort analogues h
celles dont vécut Hégésippe*. Ce dernier souffrit des-
progrès ou, pour mieux dire, du rétrécissement de
l'orthodoxie. On le lut peu, on le copia moins encore.
Origène, saint Hippolyte ignorent son existence. Seuls,
les curieux d'histoire comme Eusèbe le connurent, et,
de ces pages précieuses, celles-là furent sauvées que
les chronographes plus modernes insérèrent dans
leurs récits *•
Un autre signe de maturité est l'épître adressée
1. Êvfixnç T^ç ixxXuoioç. Hégés., dans Eus., IV, xxii, 5.
2. Voyez les ÉvangileSj p. 74-75.
3. Eusèbe, i/. ^.,11,23; III, H,i6, 20, 3Î; IV, 8, 44, 21, 22;
le Syncelle, /. c. C'est à tort qu*on a conclu d'une note trouvée à
Patmos par M. Sakkélion que THégésippe complet a dû exister au
XVI* siècle (Zeiischrift fur K. G„ II, p. 288-294). Cette note est
une liste de desiderata, c'est-à-dire d'écrits perdus en grec, et-
non un catalogue d'ouvrages encore existants.
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42i ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 179]
à un <îertain Diognèle, personnage fictif sans doute *,
par un anonyme éloquent et assez bon écrivain*, qui
rappelle par moments Celse et Lucien '. L'auteur
suppose son Diognète animé du désir de connaître
(( la nouvelle religion* ». Les chrétiens, répond l'apo-
logiste, sont à égale distance et de l'idolâtrie grecque
et de la superstition, de l'esprit inquiet, de la vanité
des juifs *. Tout le travail de la philosophie grecque
n'est qu'un amas d'absurdités et de duperies charla-
tanesques ®. Les juifs, d'un autre côté, ont le tort
4 . Diognète, le maître de Marc-Aurèle, n'eul pas assez de cé-
lébrité pour qu'on puisse admettre qu'il s'agit de lui.
2. Epistola ad Diogn., Gebh. et Harn., Patrum aposL Op.,
I, r fascic. (Lips., 4878) ou dans le Sai?it Justin d'Otto (3'édit.,
4879). On a cru voir une allusion à Marc-Âurèle et Commode
dans le ch.vii. Ce qui est dit de la persécution (ch. v, vu, x) répond
bien aux dernières années de Marc-Àurèle. Les chapitres xi et xii
sont, de l'aveu de tous, interpolés. L'écrit peut à la rigueur être du
iii« siècle ; mais nous nous refusons absolument à y voir une
fiction plus moderne. L'attribution à saint Justin n'est soutenable
en aucune façon. Le livre n'est pas cité dans l'antiquité ecclésias-
tique ; mais il en est de môme d'Hermias, et très peu s'en est fallu
qu'il n'en fût de môme d'Âthénagore.
3. Comparez le tableau de la république chrétienne (ci-après,
p. 425->427) à la description de la cité idéale de Lucien, Hermo-
lime, 28-24.
4. Ch. I, 9.
5. Tr«v tou^aittv ^itai^aip.oviay icoXuirpaTpbOO^vDv , dDcaCoviéav*
Ch. 1, III, IV.
6. EpisU ad Diogn., 8, 9.
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[An 179] MARC-AURÈLE. 425
d'honorer le Dieu unique de la-même manière que
les polythéistes adorent leurs dieux, c'est-à-dire par
des sacrifices, comme si cela pouvait lui être agréable*.
Leurs précautions méticuleuses sur la nourriture,
leur superstition du sabbat S leur jactance à propos
de la circoncision, leur préoccupation mesquine des
jeûnes et des néoménies, sont ridicules. Il n'est pas
permis à l'homme de distinguer entre les choses que
Dieu a créées, d'admettre les unes comme pures et
de rejeter les autres comme inutiles et superflues.
Prétendre que Dieu défend de faire le jour du sab-
bat une action qui n'a rien de déshonnête, quoi de
plus impie? Présenter la mutilation de la chair comme
un signe d'élection, et s'imaginer que, pour cela, on
est aimé de Dieu, quoi de plus grotesque?
Quant au mystère du culte chrétien, n'espère l'ap-
prendre de personne. Les chrétiens, en effet, ne se distin-
guent des autres hommes ni par le pays, ni par la langue,
ni par les mœurs; ils n'habitent pas des villes qui leur
soient propres, ne se servent pas d'un dialecte à part ;
leur vie ne se fait remarquer par aucun ascétisme particu-
lier; ils n'adoptent pas à la légère les imaginations et les
1. L'auteur parle ici de la loi juive telle qu'elle est écrite. On
a eu bien tort de conclure de ce passage que récrit était antérieur
à 70. Comparez TÉpltre de Barnabe, 2, 4, 9, 43, 44, 4 6; Prœd.
Pelri et Pauli, p. 58-59, Hilg.; Glém. d'Alex., Slrom., VI, 5.
%, Ttiv iript rà oa€CaTa ^iioi^oupLoviav. Ch. IV.
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426 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 179]
rêves d'esprits agités ; ils ne s'attachent pas, comme tant
d'autres, à des sectes portant le nom de tel ou tel; mais,
demeurant dans les villes grecques et barbares, selon que
le sort les y a placés, se conformant aux coutumes locales
pour les habits, le régime et le reste de la vie, ils étonnent
tout le monde par l'organisation vraiment admirable de
leur république. Ils habitent des patries particulières, mais
à la façon de gens qui n'y sont que domiciliés; ils par-
ticipent aux devoirs des citoyens, et ils supportent les
charges des étrangers. Toute terre étrangère leur est une
patrie, et toute patrie leur est une terre étrangère. Ils se
marient comme tout le monde, ils ont des enfants ; mais
jamais ils n'abandonnent leurs nouveau-nés. Ils mangent
en commun, mais leur table pour cela n'est pas commune ^
Ils sont engagés dans la chair, mais ne vivent pas selon la
chair. Ils demeurent sur la terre, mais sont citoyens du
ciel. Ils obéissent aux lois établies, et, par leurs principes
de vie, ils s'élèvent au-dessus des lois. Ils aiment tout le
monde, et ils sont persécutés par tout le monde, mé-
connus, condamnés. On les met à mort, et, par là, on
leur assure la vie. Ils sont pauvres et ils enrichissent les
autres ^ ils manquent de tout et surabondent. Ils sont
accablés d'avanies, et, par l'avanie, ils arrivent à la gloire.
On les calomnie, et, l'instant d'après, on proclame leur
justice; injuriés, ils bénissent'; ils répondent à l'insulte
par le respect ; ne faisant que le bien, ils sont punis
comme malfaiteurs; punis, ils se réjouissent comme si on
les gratifiait de la vie. Les Juifs leur font la guerre comme
4. C'est-à-dire qu'on n'y mange pas indifféremment de toutes
choses. Voir Otto, p. 478-479 (S* édit.).
2. Cr. IlCor., VI, 40.
3. Cf. IGor., IV, 42.
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[An 170J MARC-AURÈLE. 427
à des gentils^ ; ils sont persécutés par les Grecs, et ceux
qui les haïssent ne sauraient dire pourquoi.
Bref, ce qu'est l'âme dans le corps, les chrétiens le sont
dans le monde. L'âme est répandue entre tous les membres
du corps, et les chrétiens sont répandus entre toutes les
villes du monde. L'âme habite dans le corps, et pourtant
elle n'est pas du corps; de même les chrétiens habitent dans
le monde sans être du monde'. L'âme invisible est retenue
prisonnière dans le corps visible; de même la présence des
chrétiens dans le monde est'de notoriété publique; mais leur
culte est invisible. La chair hait l'âme et lui fait la guerre»
sans que celle-ci ait d'autre tort envers elle que de l'empê-
cher de jouir; le monde hait aussi les chrétiens, sans que
les chrétiens aient d'autre tort que de faire de l'opposition
au plaisir. L'âme aime la chair, qui la hait ; de même les
chrétiens aiment ceux qui les détestent. L'âme est empri-
sonnée dans le corps, et pourtant elle est le lien qui con--
serve le corps; de même les chrétiens sont détenus dans
la prison du monde, et ce sont eux qui maintiennent le
monde. L'âme immortelle habite une demeure mortelle ;
de même les chrétiens sont provisoirement domiciliés dans
des habitations corruptibles, attendant l'incorruptibilité du
ciel. L'âme est améliorée par les souffrances de la faim, de
la soif; les chrétiens, suppliciés chaque jour, se multiplient
de plus en plus. Dieu leur a assigné un poste qu'il ne leur
est pas permis de déserter '.
Le spirituel apologiste nous met lui-même le doigt
4. tizh icu^outtv &c dXXofuXot iroXtf&oGvrot. Ch. V. Cf. Justîn, cité
dans rÉgl. chréL, p. 277.
2. Jean, XVII, 44, 44, 46.
3. Ad Diogn., 5, 6.
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428 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aa 179J
sur l'explication du phénomène qu'il veut présenter
comme surnaturel. Le christianisme et l'empire sô
regardaient l'un l'autre comme deux animaux qui vont
se dévorer, sans se rendre compte des causes de leur
hostilité. Quand une société d'hommes prend une telle
attitude au sein de la grande société, quand elle de-
vient dans l'État une république* à part, fût-elle
composée d'anges, elle est un fléau. Ce n'est pas
sans raison qu'on les détestait, ces hommes en appa-
rence si doux et si bienfaisants. Ils démolissaient
vraiment l'empire romain. Ils buvaient sa force ; ils
enlevaient à ses fonctions, à l'armée surtout, les
sujets d'élite. Rien ne sert de dire qu'on est un bon
citoyen, parce qu'on paye ses contributions, qu'on
est aumônieux, rangé, quand on est en réalité ci-
toyen du ciel et qu'on ne tient la patrie terrestre que
pour une prison oii l'on est enchaîné côte à côte avec
des misérables. La patrie est chose terrestre ; qui
veut faire l'ange est toujours un pauvre patriote.
L'exaltation religieuse est mauvaise pour l'État. Le
martyr a beau soutenir qu'il ne se révolte pas, qu'il
est le plus soumis des sujets ; le fait d'aller au-devant
des supplices *, de mettre l'État dans lalternative de
persécuter ou de subir la loi de la théocratie est plus
4. noXtTiia. Ad Diogn,, 5.
2. Ad Diogn.y 10, etc.
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|Anl79J MARC-AURÈLE. 429
préjudiciable à l'État que la pire des révoltes. Ce
n'est jamais sans quelque raison qu'on est l'objet de
la haine de tous ' ; les nations ont, à cet égard, un
instinct qui ne les trompe pas. L'empire romain
sentait, au fond, que cette république secrète le
tuerait. Hâtons-nous d'ajouter qu'en la persécutant
violemment, il se laissait aller à la plus mauvaise
des politiques et qu'il accélérait le résultat en vou-
lant l'empêcher.
1. Ad Diogn,y endroits cités et ch ii.
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CHAPITRE XXIY.
ÉCOLES D*ALEXANDRIE, d'ÉDESSE.
Beaucoup de choses finissaient; d*aulres com-
mençaient ; l'école et les livres remplaçaient la trar
dition. Personne n'a plus la prétention d'avoir vu
ni les apôtres ni leurs disciples immédiats. Des rai-
sonnements comme celui que faisait Papias, il y a
quarante ans S ce dédain du livre et cette préférence
avouée pour les gens qui savent d'original, ne sont
plus de mise. Hégésippe sera le dernier qui aura fait
des voyages pour étudier sur place la doctrine des
Églises. Irénée trouve ces inquisitions inutiles*.
L'Eglise est un vaste dépôt de vérité, où il n'y a
qu'à puiser. Si l'on excepte les barbares qui ne
savent pas écrire, personne n'a plus besoin de con-
sulter la tradition orale.
4. Voir V Église chrétienne, p. 125 et suiv.
î. Irénée, m, IV, 4, 2.
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[An 179] MARC-AURELE. 431
On se met donc résolument à écrire; le docteur,
récrivain ecclésiastique remplacent le traditioniste ;
l'époque créatrice des origines est finie; l'histoire
ecclésiastique commence. Nous disons ecclésiastique
et non pas cléricale. Le docteur, en effet, à l'époque
où nous sommes, est très souvent laïque. Justin,
Tatien, Âthénagore, la plupart des apologistes ne
sont ni évêques ni diacres. Les docteurs de l'école
d'Alexandrie ont une place distincte en dehors de la
hiérarchie cléricale. L'institution du catéchuménat
servit au développement de cette institution. Des
postulants, souvent gens instruits, préparés hors de
l'Église à l'acceptation du baptême, réclamaient un
enseignement h. part, plus précis que celui des fidèles.
Origène est catéchiste et prédicateur avec la permis-
sion de révêque de Césarée, sans avoir de rang défini
dans le clergé. Saint Jérôme gardera une situation
analogue qui, déjà de son temps, est pleine de diffi-
cultés. Il était naturel, en effet, que peu à peu l'Église
absorbât l'enseignement ecclésiastique et que le
docteur devînt membre du clergé, subordonné à l'é-
véque.
Nous avons vu qu'Alexandrie, par suite des dis-
putes du gnosticisme et peut-être à l'imitation du
MuséCj eut une école catéchétique de lettres sacrées,
distincte de l'Église, et des docteurs ecclésiastiques
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432 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 179]
pour commenter rationnellement les Écritures ^ Cette
école, espèce d'université chrétienne, s'apprêtait à
devenir le centre du mouvement de toute la théologie.
Un jeune Sicilien converti, nommé Pantaenus % en
était le chef et allait porter dans l'enseignement sacré
une largeur d'idées qu'aucune chaire chrétienne
n'avait connue jusque-là. Tout lui plaisait, les philo-
sophies, les hérésies, les religions les plus étranges.
De tout, il faisait son miel, gnostique dans le meilleur
sens, mais éloigné des chimères que le gnosticisme
impliquait presque toujours. Dès lors se groupaient
autour de lui quelques adolescents à la fois lettrés et
chrétiens, en particulier le jeune converti Clément,
âgé d'environ vingt ans, et Alexandre, futur évêque
de Jérusalem, qui eut, dans la première moitié du
III® siècle, un rôle si considérable. La vocation de
Pantaenus était surtout l'enseignement oral ; sa parole
avait un charme extrême; il laissa chez ses disciples,
plus célèbres que lui, un sentiment profond. Non
moins favorable que Justin à la philosophie, il conce-
vait le christianisme comme le culte de tout ce qui est
beau. Heureux génie, brillant, lumineux, bienveillant
4. Eusèbe, V, ch. 40, 14 ; VI, 6, 14, 19; saint Jér., De vins
ilLy 36; ÉpUreSj 83 (Mart., IV, r part., col. 656); Clém. d'Alex.,
Strom., I, I, p. 118.
t, PantdBnus pouvait avoir vingt-cinq ans. à l'époque où nous
sommes arrivés.
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[An 179] MARC-AURÈLE. 433
pour tout, il fut à son heure l'esprit le plus libéral et
le plus ouvert que l'Église eût possédé jusque-là, et.
il marqua l'aurore d'un remarquable mouvement in-
tellectuel, supérieur peut-être à tous les essais de
rationalisme qui se sont jamais produits au sein du
christianisme. Origène, à la date où nous nous arrê-
tons, n'est pas né encore ; mais son père Léonide
nourrit en son cœur cet ardent idéalisme qui fera de
lui un martyr et le premier maître du fils dont il
baisera la poitrine pendant son sommeil, comme le
temple du Saint-Esprit.
L'Orient païen n'inspirait pas toujours aux chré-
tiens la même antipathie que la Grèce. Le polythéisme
égyptien, par exemple, était traité par eux avec moins
de sévérité que le polythéisme hellénique. Le poète
sibyllin du ii* siècle annonce à Isis et à Sérapis la
fin de leur règne avec plus de tristesse que d'insulte.
Son imagination est frappée de la conversion d'un
prêtre égyptien, qui, à son tour, convertira ses com-
patriotes. Il parle en termes énigmatiques d'un grand
temple élevé au vrai Dieu, qui fera de l'Egypte une
sorte de terre sainte et ne sera détruit qu'à la fin des
temps*.
L'Orient, de son côté, toujours porté au syncré-
tisme, et d'avance sympathique à tout ce qui porte
4. Carm. sib,, V, 483 et suiv.
28
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434 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 119]
le caractère de la spéculation désintéressée, rendait
.au christianisme cette large tolérance. Que Ton com-
pare au patriotisme étroit d'un Gelse, d'un Fronton,
l'esprit ouvert d'un penseur tel que Numénius d'Âpa*
mée; quelle différence ! Sans être précisément chré-
tien ni juif, Numénius admire Moïse et Pbilon. Il égale
Philon à Platon; il appelle ce dernier un Moïse at-
tique^ il connaît jusqu'aux compositions apocryphes
sur Jamnès et Mambré^. A l'étude de Platon et de
Pythagore, le philosophe doit, selon lui, unir la con-
naissance des institutions des brahmanes, des juifs,
des mages, des Égyptiens ^ Le résultat de l'enquête,
on peut en être sûr d'avance, sera que tous ces peu-
ples sont d'accord avec Platon, Comme Philon allégo-
i-ise l'Ancien Testament, Numénius explique symbo-
liquement certains faits de là vie de Jésus-Christ^. Il
admet que la philosophie grecque est originaire de
l'Orient, et doit la vraie notion de Dieu aux Égyp-
tiens, aux Hébreux '^; il proclame cette philosophie
A. Mtt»u«iic aTTtxiCtov. Porphyre, De anlronymph., 40; Clément
d'Alexandrie, Strom., I, ch. xxii,mot répété par un grand nombre
de Pères.
t. Eusèbe, Prap. evang,, IX, 8.
3. Dans Eusèbe, Prœp. evang,, IX, 7, 8.
4. Origène, Contre CeUe, I, 15; IV, 51 ; V, 57.
5. Théodoret, De cur, Grœc. ajf.y sermo i, p. 466-467; sermo ii,
p. 499; sermo v, p. 547 (Paris, 4642).
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(An 179] MARG-AURÈLE. 4$5
insuffisante, même en ses maîtres les plus vénérés*
Justin et Tauteur de l'Épitre à Diognète n'en disaient
guère davantage. Numénius n'appartint pas cepen-
dant à rÉglise ; la sympatliie et l'admiration pour
une doctrine n'entraînent pas chez un éclectique l'ad-
hésion formelle à cette doctrine. Numénius est un des
précurseurs du néoplatonisme; c'est par lui que l'in-
fluence de Philon et une certaine connaissance du
christianisme pénètrent dans l'école d'Alexandrie.
Ammonius Saccas, à l'heure où nous finissons cette
histoire, fréquente peut-être encore l'église, d'où la
philosophie ne tardera pas à le faire sortir. Clément,
Ammonius, Origène, Plotin ! Quel siècle va s'ouvrir
pour la ville qui nourrit tous ces grands hommes, et
devient de plus en plus la capitale intellectuelle de
l'Orient!
La Syrie comptait beaucoup de ces esprits indé-
pendants, qui se montraient favorables au christia-
nisme, sans pour cela l'embrasser. Tel fut ce Mara,
fils de Sérapion S qui considérait Jésus comme un lé-
i. Lettre de Mara, fils de Sérapion, dansGureton, Spicil syr.,
p. 73-74. Comparez Justin, IHa/.,46. Voir l'Antéchrist, p. 65; les
Évangiles, p. 40, note 3; Land, Anecdota syr., p. 30. Ce singu-
lier ouvrage cite l'oracle sibyllin sur Samos, et parle de la disper-
sion des Juifs comme ayant été la conséquence immédiate de lu
mort de Jésus. II est donc d'une époque où Tintervaile de 33 à 70
faisait l'effet de 0, et où la dispersion des Juifs était devenue ur)
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436 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 179]
gislateur excellent, et admettait que la destruction de
la nationalité des Juifs était venue de ce qu'ils avaient
mis à mort « leur sage roi* ». Tel fut aussi Longin ou
l'auteur quel qu'il soit du traité Du sublime, lequel a
lu avec admiration les premières pages de la Genèse
et place le verset « Que la lumière soit, et la lumière
fut » parmi les plus beaux traits qu'il connaisse ^
Le plus original parmi ces esprits mobiles et sin-
cères que la loi chrétienne charma, mais non d'une
façon assez exclusive pour les détacher de tout le
reste et faire d'eux de simples membres de l'Église,
fut Bardesane d'Édesse*. C'était, si l'on peut s'ex-
fait établi depuis assez longtemps. Cette façon de traiter Jésus en
législateur rappelle Lucien, Peregrinus, 43, et suppose un état
des textes évangéliques et des institutions chrétien oes qui ne con-
vient qu'à la fin du II* siècle. Ce qui est dit des Romains (Cureton,
p. xiu-xv) peut se rapporter à la campagne de Lucius Verus
(162-165).
4 . Le passage Carm. sib,, XU, 111, semble exprimer la môme
idée; mais M. Alexandre corrige le texte avec bonheur.
%, De subi., sect. ix. Ce passage, interpolé ou non, a été écrit
sûrement à la fin du w siècle ou au iii« siècle, par un païen qui
avait eu des relations avec des juifs ou des chrétiens, plutôt qu'il
n'avait lu le Pentateuque (notez la forte inexactitude ^modoi ^;
comp. Jos., Anl,, proœm., 3; Galien, De usu, part., xi, 44). Cela
convient bien à Longin ; mais on sait les difficultés qui s'opposent
par ailleurs à ce que le ministre de Zénobie soit l'auteur de IIipl
3 Le jour de sa naissance est marqué dans la Chronique
d'Édesse au 41 de tammuz de Tan 465 des Grecs = 453 de J.-C.
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[An 179] HARG-AURÈLE. 437
primer ainsi S un homme du monde, riche, ai-
(Assémani, Bibl. or,, I,. p. 389 ; cf. Chron. eccl. de Barhebrseus,
édit. Abbeloos el Lamy, p. 4 45 et suiv.). Eusèbe, saint Ëpiphane,
Théodoret le font fleurir sous Marc-Aurèle. Un passage du dia-
logue De faio (Eusèbe, Prœp,, VI, ch. x, p. Î79 ; Cureton, SpiciL
syr,, p. 30) présente la conquête de TArabie par les Romains
comme un fait récent (x^t'c). Or il s'agit là de la campagne
de Lucius Yerus, 462-165 (cf. Chron. d'Édesse, p. 390), à moins
qu'il ne s'agisse de la campagne qui valut à Septime Sévère le
titre d'Arabique vers l'an 200. Une grande partie des conquêtes
de Lucius Yerus, par exemple Hatra, pouvait s'appeler Arabie.
La Chronique d'Édesse (p. 390, 393) place la chute de Marcion
en 437, la naissance de Bardesane en 453, la naissance de Manôs
en 239. A peu près d'accord avec cette Chronique, le Kiiab et-
fihrist met Bardesane trente ans après Marcion et soixante-dix
ans avant Manès (Fluegel, Mani, p. 85, 450-454; cf. Masoudi,
t. IX, p. 337; Land, Anecd, syr,, I, p. 18; Aboulferadj, Dyn.,
p. 79, Poe.). Il ne faut pas nier cependant que d'autres autorités
feraient de Bardesane un contemporain d'Héracléon el de saint
Hippolyte. Voir Philosophum., VI, 35; VII, 34, en comparant
Tert., Adv, VaL, 4. Porphyre et Moïse de Khorène (supposé qu'ils
parlent du même personnage) le font vivre sous Héiiogabale. Eu-
sèbe el Ëpiphane ont pu confondre Marc-Aurèle avec Caracalla
ou Héiiogabale, dont le titre impérial était Marcus Aurelius Anto-
ninus. Ajoutons que l'Abgar chrétien avec lequel Bardesane fut
en rapport paraît avoir été Abgar VIII bar Manou, qui régna de
202 à 217. Cf. Eusèbe, Chron., Schœne, p. 478-479.
4. Philosoph,, VI, 35; VU, 31 ; Origène (?), Dial, de reciain
Deumfide, sect. iv ; Eus., H. E., IV, ch. xxx ; PrcB/?.,VI, ch. ix, x ;
Épiphane, lvi; Théodoret, Hœr. fah,, I, 22; HisL eccl,, IV, 26;
saint Jérôme, De viris ilL, 33; Chron,, an 42 de Marc-Aurèle;
In Osée, 40; Pseudo-Aug., hser., 35; Sozom., III, ch. xvi; saint
Éphrem, Hymnes contre les fiérésies, 0pp., t. II de la partie sy-
riaque, p. 438 et suiv., 554 et suiv. (Rome, 4740); Moïse de Kho-
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43S ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 179)
mable% iibéral, instruit, bien posé à la cour, versé à
la fois dans la science chaldéenne et dans la culture
hellénique, une sorte de Numénius, au courant de
toutes les philosopbies, de toutes les religions, de
toutes les sectes. Il fut sincèrement chrétien ; ce fut
même un prédicateur ardent du christianisme, presque
un missionnaire'; mais toutes les écoles chrétiennes
qu*il traversa laissèrent quelque chose dans son es-
prit ; aucune ne le retint. Seul, Marcion, avec son
austère ascétisme, lui déplut tout à fait\ Le valen-
tinianisme, au contraire, dans sa forme orientale^ fut
la doctrine à laquelle il revint toujours. Il se complut
aux syzygies des éons et nia la résurrection de la
chair. Il préférait à cette conception matérielle les
vues du spiritualisme grec sur la préexistence et la
survivance de l'âme*. L'âme, selon lui, ne naissait ni
ne mourait ; le corps n'était que son instrument pas-
rène, HisLj n, 66; Photius, cod. ccxxni; Phrioxènê de lfd!)ong,
dans Curelon, Spic.j p. v-vi.
4. Saint Êphrem, Hymnes, p. 438 r; Pfatloxène de Haboug,
dans Curelon, Spicil, syr,, p. v, en observant pourtant qtte l'as-
sertion de Phiïoxène n'a probablement pour base que les Dia-
logues, où Bardesane s'explique en effet avec beaucoup d'aménité.
%. Ettsèbe, IV, xxx, 1 ; Moïse de Khorène, H, 66.
3. Eusèbe, H. E., IV, xxx, 4; Philos., Vil, Z^; Moïse do
Khorène, HisL, If, 66.
4. IHalogue, p. 43, Cureton. Harmonius alla plus loin e&eore
dans ce sens. Sozom., III, 46.
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[4a 179] MARC-AURÈLE. 439
sager» Jésus n'a pas eu de corps véritable ; il s'est
uni à un fantôme. Il semble que, vers la fin de sa
vie, Bardesane se rapprocha des catholiques ; mais,
en définitive, l'orthodoxie le repoussa*. Après avoir
enchanté sa génération par une prédication brillante,
par son ardent idéalisme et par son charme person-
nel, il fut accablé d*anathèmes; on le classa parmi les
gnostiques*, lui qui n'avait jamais voulu être classé.
Un seul des traités de Bardesane trouva grâce
auprès des lecteurs orthodoxes : ce fut un dialogue
dans lequel il combattait la pire erreur de l'Orient,
l'erreur chaldéenne, le fatalisme astrologique. La
forme des entretiens socratiques plaisait à Bardesane.
Il aimait à poser pour le public environné de ses
amis et discutant avec eux les plus hauts problèmes
de la philosophie*. Un des disciples nommé Philippe
rédigeait ou était censé rédiger l'entretient Dans le
dialogue sur la fatalité, l'interlocuteur principal de
4. Eusèbe, H. E., IV, 30, parait avoir mieux saiâi qu'Épi-
pbane {L c) la vraie marche de Fespril de Bardesane.
2. Voir surtonl les ardentes réfutations de saint Ëpbrem
{Hymnes, i, u, m, lu, un, ly, lvi), entachées sans doute du
môme défaut que celles de saint Épiphane, c'est-à-dire d'une ten-
dance à faire rentrer la doctrine en question dans les cadres géné-
raux des erreurs gnostiques.
3. Eusèbe, Prœp., VI, 9, fin.
4. Cureton, p. m; Land, Anecdota syr,, I, p. 30, 5t-S3.
Bardesane n'en était pas moins considéré comme auteur, de môme
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440 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 179]
Bardesane est un certain Aoueid*, entiché des er-
reurs de l'astrologie. L auteur oppose à ces erreurs
un raisonnement vraiment scientifique : « Si Thomme
est dominé par les milieux et les circonstances, com-
ment se fait-il que le même pays voie se produire des
développements humains tout à fait différents? Si
rhomme est dominé par la race, comment se fait-il
qu'une nation» changeant de religion, par exemple
se faisant chrétienne, devient toute différente de ce
qu'elle était? » Les détails intéressants que l'auteur
donne sur les mœurs de pays inconnus piquèrent la
curiosité. Le dernier rédacteur du roman des Recon-
naissances*, puis Eusèbe, puis saint Césaire en firent
leur profit'. Il est singulier qu'étant en possession
que les Entretiens d'Epictète, recueillis par Àirien, sont cités
comme un ouvrage d'Ëpiclète. D'autres fois, pourtant, on consi-
dérait les Dialogues comme des c livres de ses disciples». Cf. Phi-
loxène de Maboug, dans Gureton, p. v.
4. Pour ce nom arabe, voir Wetzstein, Inschr, in Trach, und
Hauran, au mot Àoutî^oç ; Acta 5. Barsimœi, init., Moesinger.
t. L'hypothèse inverse est impossible. Des traits d'actualité
précise, comme ce qui est relatif à la conquête romaine et à la
conversion du Manou au christianisme (p. 30, 34, 32, Gureton},
manquent dans les Reconnaissances,
3. Outre ces citations, nous possédons le texte complet de
Touvrage en syriaque (Gureton, SpidL syr.j p. \ et suiv.). On
ne saurait affirmer que ce syriaque soit Toriginal de Bardesane ;
c'est peut-être une traduction refaite sur le grec. Le titre, Livre
des lois des pays, que porte l'ouvrage dans le manuscrit du Mu-
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[Anl79J MARC-AURÈLE. 441
d'un pareil écrit, nous devions encore nous demander
ce que Bardesane pensa sur la question de l'influence
des astres dans les actes de Thomme et dans les évé-
nements de l'histoire. Le dialogue s'exprime sur ce
point avec toute la netteté que l'on peut désirer*.
Cependant saint Éphrem*, Diodore d'Antioche',
combattent Bardesane comme ayant versé dans l'er-
reur de ses maîtres de Chaldée. Par moments, son
école apparaît comme une école profane d'astronomie
autant que de théologie. On y prétendait fixer par
des calculs la durée du monde à six mille ans^ On
sée britannique, est peut-être une précaution pour dissimuler le
nom mal famé de Bardesane. Cest à tort qu'Eusôbe dit que
l'ouvrage était adressé irpo; ÀvTttvîvov, ce dont saint Jérôme a fait
Marco Àntonino, Le texte conservé de Touvrage ne porte rien de
semblable. Épiphane a icpbc 'A6ii9àv th àgr^vofAcv, ce qui est exact.
AirPONOMON a pu devenir ANTON€lNON, par des confusions de
lettres, il est peu vraisemblable qu'un dialogue écrit en syriaque
ait été adressé à un empereur romain. L'hypothèse de Avida =
Avitm (nom d'Héliogabale) est absolument inadmissible.
\, Ck)mparez la doctrine du Dialogue à celle de saint Ëphrem,
Hymnes, iv, p. 445-447; v, p. 449 a; vi, p. 453 F; viii, p. 458 a;
IX entier.
2. Hymnes, vi, p. 452 p; viii, p. 457 f.
3. Photius, cod. ccxxiii. Il parait que l'ouvrage de Diodore
existe complet en syriaque. W. Smith, Dici, ofgreek and roman
biography,!, p. 4015.
4. Gureton, p. 40 ; saint Éphrem, Hymnes, i, 439 e ; u, p. 550 c,
d; lui, 553 f; Journ. asiat., avril 4852, p. 298-299; Land, Anecd.
syr., p. 32; Hiigenfeld, Bardesanes, p. 54 et suiv.
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442 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 179)
admettait l'existence d'esprits sidéraux résidant dans
les sept planètes, surtout dans le soleil et la lune,
dont l'union mensuelle conserve le monde en lui don-
nant de nouvelles forces ^
Ce que Bardesane fut sans contestation, c'est le
créateur de la littérature syriaque chrétienne. Le
syriaque était sa langue ; quoiqu'il sût le grec, il n'é-
crivait pas en cet idiome. Le travail nécessaire pour
assouplir l'idiome araméen à l'expression d'idées phi-
losophiques lui appartient tout entier. Ses ouvrages,
du reste, étaient traduits en grec par ses disciples
sous ses yeux. Lié avec la famille royale d'Édesse,
ayant été, à ce qu'il semble, élevé en la compagnie
d'Âbgar YIII bar Manou, qui fut un fervent chrétien,
il contribua puissamment à extirper les coutumes
païennes, et eut un rôle social et littéraire des plus
importants. La poésie avait toujours manqué à la
Syrie ; les anciens idiomes araméens n'avaient connu
que le vieux parallélisme sémitique et n'en avaient
pas su tirer grand'cbose. Bardesane composa, à l'imi-
tation de Valentin*, cent cinquante hymnes, dont le
rythme cadencé, en partie imité de la Grèce, ravit
4. Saint Éphrem, Œuvres, 11, Hymnes, un, p. 553 f; lv,
p. 558 B, F.
5. TertQlIien, De came Christi, W ; cf. Canon de Haratori^
lignes 82 et shîv.
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[An 179] MARC-AURÈLE. 443
tout le monde, surtout les jeunes gens*. Cétait à la
fois philosophique, poétique, chrétien. La strophe se
composait de onze ou douze vers de cinq syllabes,
scandés d'après Taccent*. On chantait les hymnes
en chœur, au son de la cithare, sur des airs grecs.
LMnfluence civih'satrice de celte belle musique fut
considérable. Presque toute TOsrhoène se fit chré-
tienne. Malheureusement Abgar IX, fils d^Abgar VIII,
fut détrôné en 216 par Caracalla ; ce phénomène
éphémère d'une petite principauté fondée sur les
principes d'un christianisme libéral disparut ; le chri-
stianisme continua de faire des progrès en Syrie,
mais dans la direction orthodoxe et en s'écartant
chaque jour davantage des libertés spéculatives qu'il
s'était d'abord permises.
Les rapports de Bardesane avec Tempire romain
sont obscurs'. Selon certaines apparences, la perse-
4. Saint Éphrem» Hymnes, i, p. 439 d ; un, p. 553-554.
2. Zingerle, dans Zeiischr. der d, m. G,, 4848, €6 et soiv.;
4856, 446 otsaiv., etc. Ce rythme avait beaucoup d'analogie avec
celai de l'hymne au Christ, dans Clément d'Alexandrie, Pœdag.,
m, 42, adcalcem.
3. Nous ne croyons pas que Bardesane de Babylone, auteur
d'un ouvrage sur Tlnde, fait d'après les récits des ambassadeurs
indiens qui vinrent trouver Héliogabale, vers %%0 (Porphyre,
De abslinentia, lY, 47; Stobée, Ed., I, m, 56; cf. saint Jérôme^
In Jov., Il, 44, p. 206, Mart.), soit identique à notre Bardesane.
VoirLassen, Ind, Alterth., III, p. 62, 348 et suiv., 361, 367 et
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444 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Âa i79J
cation des dernières années de Marc-Aurèle lui au-
rait donné l'idée d'adresser une apologie à cet em-
pereur*. Peut-être fut-il en rapport avec Caracalla
ou Héliogabale, qu'il est très facile de confondre
dans les textes avec Marc-Aurèle \ Il semble qu'il
composa un dialogue entre lui-même et un certain
Apollonius, censé ami de l'empereur*, où celui-ci
l'engageait à renier le nom de chrétien. Bardesane
répondait courageusement, comme Démétrius le Cy-
nique : u L'obéissance aux ordres de l'empereur ne
me débarrasserait pas de la nécessité de mourir^. »
Bardesane laissa un fils, nommé Harmonius, qu'il
envoya faire ses études à Athènes, et qui continua
l'école, en la faisant pencher encore davantage du côté
suiv., 416 ; Joum. of the R. As, Soc, t. XIX (486Î), p. 280 el
suiv. Ce que notre Bardesane dit de Tlnde dans le De falo n'est
pas assez caractérisé pour qu'on suppose qu'il a puisé à des ren-
seignements originaux. Le Bardesane historien syrien d'Arménie,
dont parle Moïse de Khorène (II, 66), me parait aussi un autre
personnage (peut-être identique au Bardesane de Babylone), que
Moïse, avec son manque de critique habituel, aura pris pour
l'hérésiarque. Le nom de Bardesane était très commun à Ëdesse,
à cause de la rivière Daïsan, qui entoure la ville. On connaît en-
core un personnage de ce nom (Kioroî de Jules Africain, dans les
Vet. Mathem,, Paris, 4693, p. 300).
4. Eusèbe, IV.xxx, 2. Gomp. Moïse de Khorène, II, 66.
2. Voir ci-dessus, p. 440-444 , note 3.
3. Apollonius de Ghalcis (?).
4. Ëpiph., Lvi, 4.
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[An 170] MARC-AURÈLE. 445
de rhellénisme. Â Timitation de son père, il exprima
les idées les plus élevées de la philosophie grecque en
hymnes syriaques*. Il résultait de tout cela une dis-
cipline trop distinguée eu égard à la moyenne que
comportait le christianisme. Il fallait, pour être
membre d'une telle Église, de Fesprit, de l'instruc-
tion. Les bons Syriens en furent effrayés. Le sort de
Bardesane ressembla fort à celui de Paul de Samo^
sate. On le traita de charmeur dangereux, de femme
séductrice, irrésistible dans le secret. Ses hymnes,
comme la Thalie d*Arius, furent traitées d'œuvre de
magie*. Plus tard, saint Éphrem ne trouva d'autre
moyen pour détrôner ces rythmes et soustraire les
enfants à leur charme, que de composer des hymnes
orthodoxes sur le même air^. Désormais, quand il se
produisit dans l'Église de Syrie quelque sujet dis-
tingué, ayant de Tindépçndance d'esprit et une
grande connaissance des Écritures, on se disait avec
terreur : « Ce sera un Bardesane*. »
On n'oublia pas cependant son talent et les ser-
4. SozomèDe, III, 46; Théodoret, Hisi. eccles,, IV, 26.
2. Saint Éphrem, Ilymfies, i, p. 439 d, e.
3. Actes de saint Éphrem, dans Assémani, Bibl. orient., I,
p. 47 et suiv., 448 et suiv. ; saint Éphrem, 0pp. (partie syriaque),
t. H, Hymnes contre les hérésies; t. III, Hymnes polémiqties,
p. 428; Sozomène, 111, 46; Théodoret, Hist, eccl.^lY, 26.
4. Gennadius, 7//. vir, calai., ch. iv.
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446 ORIGINES DU CHRISTIANISME. (Aa 179]
vices qu*il avait rendus. Le jour de sa naissance fut
marqué, dans la Chronique d'Édesse, parmi les
grands anniversaires de la cité. Son école dura pen-
dant tout le ui* siècle, mais ne produisit aucun homme
bien célèbre ^ Plus tard, le germe de dualisme qui
était dans la doctrine du maître rapprocha Técole du
manichéisme. Les chroniqueurs byzantins et leurs
disciples les polygraphes arabes constituèrent une
sorte de trinité du mal, composée de Marcion, Ibn-
Dalsan, Manès. Le nom de daïsanites devint syno-
nyme d^athée, de zendik ; ces daïsanites comptèrent,
pour les musulmans, parmi les sectes secrètes affiliées
au parsisme, tronc maudit de toutes les hérésies \
4. Origène (?], Dial. de recta fuie, Delarue, I, 834, 840.
5. FlUgel, Mani,^. 40S, 461-462, 165, 356, 361; Schahrîs-
tani, lÀvre des sectes, trad. Haarbriicker, I, p. 285 et suiy., 293
et suiv. ; texte arabe de Gureton, I, p. 4 94 et suiv. ; Masoudi, VIII,
p. 293; IX, p. 337; Aboul-faradj, Dyn., p. 77, 79, 82, édit. Po-
cocke. Cette association se trouve déjà dans Macarius Hagoes,
lY, 45, p. 484, et même dans la Chronique d'Édesae, p. 389 et 393;
dans Aphraate [Aphraates Homilien, (rad. Bickell, p. 59), el dans
saint Ëphrem (Hymnes contre les hérésies, Œuvr., partie syr.,
t. II). Voir Hilgenfeld, Bardesanes, p. 36, 49-50, 70-72; Assé-
mani, BibL or., I, p. 428, 445; Journal de Galland (édit. Schefer),
tl, p. 276,285-286.
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CHAPITRE XXV.
STATISTIQUE ET EXTENSION GÉOGRAPHIQUE
DU CHRISTIANISME.
En cent cinquante ans, la prophétie de Jésus
s'était accomplie. Le grain de sénevé était devenu
un arbre qui commençait à couvrir le monde. Dans
le langage hyperbolique qui est d'usage en pareille
matière, le christianisme était répandu « partout »*.
Saint Justin affirmait déjà, vers 150, qu'il n'y avait
pas un coin de terre, même chez les peuples bar-
bares, où l'on ne priât au nom de Jésus crucifié*.
Saint Irénée s'exprime de la même manière *. —
« Ils poussent et se répandent comme la mauvaise
herbe ; leurs lieux de réunion se multiplient de toutes
4. Pasteur d'Hermas, sim. ix, 47 ; Épttre à ùiognèle, ch. vi;
voir ci-dessus, p. 425 et suiv.
2. IHal., 447; cC 440, 424 ; ApoL I, 63. Cf. Orig., Adv.
CeU.,l,%^\ m, 8.
3. Irénée, I, x, 4,2; lU, m, 4; iv, 2 ; xi ; V, xx, 4.
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448 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aa 180]
parts * », disaient les malveillants. — TertuUien, d'un
autre côté, écrira dans vingt ans : « Nous sommes
d'hier, et déjà nous remplissons tous vos cadres, vos
cités, vos places fortes, vos conseils, vos camps, vos
tribus, vos décuries, le palais, le sénat, le forum ;
nous ne vous laissons que vos temples. Sans recourir
aux armes, auxquelles nous sommes peu propres,
nous pourrions vous combattre en nous séparant de
vous; vous seriez effrayés de votre solitude', d'un
silence qui paraîtrait la stupeur d'un monde mort. »
Jusqu'au temps d'Adrien, la connaissance du
christianisme est le fait des gens qui sont dans les
secrets de la police et d'un petit nombre de curieux*.
Maintenant la religion nouvelle jouit de la plus
grande publicité. Dans la partie orientale de l'em-
pire, nul n'ignore son existence ; les lettrés en par-
4. Minucius Félix, 9 ; Celse, voyez ci dessus, p. 369 et suiv.
Celse se cootredit, selon les besoins de sa polémique, tanlôt pré-
sentant les chrétiens comme réduits par les exécutions à un petit
nombre de fugitifs, tantôt les adjurant de ne pas persister dans
leur abstention, qui tue la patrie et la livre aux barbares.
«. Apol.j 4, 21, 37, 41, 42. Cf. Ad nal.j I, 7; Ad ScapiUam,
2, 3, 4, 5; Adv, Jadœos, 43. Cf. Àrnobe, 1, 24. Corrigez ces
exagérations par Origène, In Malth. comm, séries, p. 857, 2* col., F,
Delarue.
3. Voir ci-dessus, p. 54, 56, 440, les opinions de Marc-Aurèle,
d'Ëpictète, de Galien, d'Aristide, d'Apulée. Pour Phlégon, voir
Origène, Contre Celse, II, 44, 33.
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[Au 180] MARC-AURÈLE. 449
lent, la discutent, y font des emprunts ^ Loin d'être
renfermée dans le cercle juif, la religion nouvelle
recueille dans le monde païen le plus grand nombre
de ses convertis*, et, du moins à Rome, surpasse
en nombre l'Église juive, d'où elle est sortie *. Elle
n*est ni le judaïsme ni le paganisme ; c'est une troi-
sième religion détinitiveS destinée à remplacer tout
ce qui a précédé.
Les chiffres sont, en pareille matière, impossibles
à préciser, et certainement ils différaient beaucoup
selon les provinces. L'Asie Mineure continuait d'être
la province oii la population chrétienne était le plus
dense. Elle était aussi le foyer de la piété. Le mon-
tanisme semblait le ferment de l'universelle ardeur
qui brûlait le corps spirituel de l'Eglise. Même, en
le combattant, on s'animait de ce qu'il y avait en
lui de flamme sacrée. Â Hiérapolis et dans plusieurs
4. Épictète [DisserL^ H, ix, SO et suiv.], Dion Cassius (LXYll,
4 4) confondent cependant encore les juifs et les chrétiens. Notez
même, dans Lucien, Peregr., 46, ce qui est dit des nourritures
défendues. Voir aussi Lampride, Csarac, \ , Les absurdités de Plu-
tarque sur les juifs {QuœH. conv., iy,qudest. vi} nous surprennent
2. Justin, ApoL I, 53»
3. II Glem., ii, 3»
4. TpiTov Y^voç, genus tertium. Pelri et Pauli Prœd,, Hîlg.,
p. 58-59; Terlullien, Scorp., 40; Ad nat., I, 8-9; EpUt an
Diogn.^ 2, 3, 4, 8-9. Voir ci-dessus, p. 424 et suiv. Cf. Constit.
aposL,Sl 24, 25.
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450 ORIGINEIS DU CHRISTIANISME. [An 180J
villes de Phrygie*, les chrétiens devaient former la
majorité de la population. Depuis le règne de Sep-
time Sévère, Apamée de Phrygie prend sur ses mon-
naies un emblème biblique, l'arche de Noé, par allu-
sion à son nom de Kibotos \ Dans le Pont, on vit,
dès le milieu du m'' siècle, des villes détruire leurs
anciens temples et se convertir en masse'. Toute la
région voisine de la Propontide participait au mou-
vement. La Grèce proprement dite, au contraire,
s'attardait à ses vieux cultes, qu'elle ne devait aban-
donner qiTen plein moyen âge et presque à contre-
cœur *.
En Syrie, vers 240, Origène trouve que, par
rapport à l'ensemble de la population, les chrétiens
sont « très peu nombreux » % à peu près ce qu'on
dirait des protestants ou des israélites à Paris. Quand
4 . Voir Saint Paulj ch. xiii. Notez rioscription eiû éoiM x%i
^ucaîtt, 8ttt &4^9Tiii, dans Mcuattcv t^c %ÙQCf[. ^X^^?» 4880, p. 461 , 469
(Smyrne).
2. Eckhel, 4'< part., vol. III, p. 430 et suiv. L'explication
d'Eckhel a définitivement prévalu et est tenue aujourd'hui pour
certaine. Voir De Witle, Ch. Lenormant, dans les Mélanges des
PP. Cahier et Martin, t. III, p. 469 et suiv., 499 et suiv.
3. Grég. de Nysse, Vie de Grég. ThaumaL, dans le t. lU de
ses Œuvres, Paris, 4638.
4. Sathas, Docum. relat. à VhiiU de la Gr, (m moyen âge,
4 '• série, t. I, p. xi et suiv.
5. nàvu axi-yei.. Orig., Adv. Ce**., VIII, 69. Ailleurs, Adv. Ceh„
I, 96, il dit c^ iXifw.
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[An 180] MARG-AURÈLE. 451
Tertullien nous dit : Fiunt non nascuntur christiani ^,
il nous indique par cela même que la génération chré-
tienne antérieure avait compté peu d'âmes. L'Église
de Rome, en 251, possède quarante-six prêtres, sept
diacres, sept sous-diacres, quarante-deux acolytes,
cinquante-deux exorcistes, lecteurs et portiers; elle
nourrit plus de quinze cents veuves ou indigents*,
ce qui ferait supposer environ trente ou quarante
mille fidèles*. A Carthage, vers Tan 212, les chré-
tiens sont le dixième de la population*. Toute la
partie grecque de l'empire comptait des chrétientés
florissantes ; il n'y avait pas une ville quelque peu
importante qui n'eût son Église et son évêque. En
Italie, il y avait plus de soixante évêques; même
des petites villes presque inconnues en avaient *.
4. ApoL, 48.
2. Lettre du pape Corneille à Fabius d'Antioche, dans Eusèbe,
VI, XLiii, 44-42.
3. Mtrà {u^ioTou xat àvaptO{iiirrou Xaoû. Saint Corneille, /• c. Saint
Jean Chrysostome (/n Matth., homil. lxvi (al. lxvii), t. VII,
p. 658, Montf.) dit que l'Église d*Antioche nourrissait plus de
trois mille veuves ou vierges, sans compter toutes les autres per-
sonnes qui avaient besoin d'être assistées. La population chré-
tienne d'Antioche était alors la moitié de la population totale de la
ville {Adv. Jud,, i, 5), c'est-à-dire d'environ cent mille âmes
(voir les Apôtres, p. S45-246). Les rapprochements tirés des
statistiques de nos jours ont ici peu de valeur.
4. Tertullien, Ad Scap., 5.
6. Eusèbe, VI, xuii, § 2 ; Corneille, ibid., § 8. « Évêque », en
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452 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 180]
La Dalmatie était évangélisée \ Lyon, Vienne avaient
des colonies chrétiennes composées d'Asiates et de
Syriens, se servant du grec, mais exerçant leur apo-
stolat sur les populations voisines qui parlaient latin
ou gaulois ^ Le monde gallo-romain et hispano-
romain, néanmoins, était, en réalité, à peine entamé.
Un polythéisme local très superstitieux devait offrir
dans ces vastes continents une masse bien difficile à
percer.
La Bretagne avait sans doute déjà vu des mis-
sionnaires de Jésus. Ses prétentions à cet égard sont
fondées beaucoup moins sur les fables dont l'île des
Saints, comme toutes les grandes chrétientés, en-
toura le berceau de sa foi', que sur un fait capital,
savoir l'observance de la pâque selon le rite quarto-
déciman, c'est-à-dire à l'ancienne façon de l'Asie Mi-
neure^. Il est possible que les premières Églises de
Bretagne aient dû leur origine à des Phrygiens, à
des Asiates, comme ceux qui fondèrent les Églises de
pareil cas, est synooyme de « curé » ; toute paroisse avait un
évèque.
4.ÏITim., 4, 9. Cf. TiU, m, 18.
2. Ce sont là ces barbares qui croient en Christ, « ayant le
salut écrit dans leur cœur par le ministère de FEsprit, sans papier
ni encre », dont parle Irénée, III, iv, t.
3. Gildas, ch. vi, vu ; Bède, 1. 1, ch. iv.
4. Voir ci-dessus, p. S04; Bède, 1. Il, ch. ii et suiv.
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[AniSO] MARC-AURÈLE. 453
Lyon, de Vienne. Origène dit que la vertu du nom
de Jésus-Christ a passé les mers pour aller chercher
les Bretons dans un autre mondée
La condition des croyants était, en général, fort
humble *. A part quelques exceptions, toutes sujettes
au doute, on ne vit aucune grande famille romaine
passer au christianisme, avec ses esclaves et sa
clientèle, avant Commode '• Un homme du monde, un
chevalier, un fonctionnaire se heurtaient dans TÉglise
à des impossibilités. Les riches y étaient comme
hors de leur élément. La vie en commun avec des
gens qui n'avaient ni leur fortune ni leur rang so-
cial était pleine de difficultés, et les relations de
société se trouvaient pour eux à peu près interdites*.
Les mariages surtout présentaient d'énormes diffi-
cultés ; beaucoup de chrétiennes épousaient des
païens plutôt que de se résigner à un mari pauvre '•
De ce que Ton trouve dans les cimetières chrétiens
de l'époque de Marc-Aurèle et des Sévères les noms
des Corneliiy des Pomponii^ des Cœcilii^j il est
4. In Lacam, homel. vi, p. 939, édit. Delarae (t. III).
t. Origène, Contre Celse, III, 48-50.
3. Eusèbe, H. E., V, xxi, 1.
4. Voir VÉglise chréliennej p. 393 et suiv., et ci-dessus,
p. 99 et suiv.
5. TertuUien, Ad ux., II, 8. Cf. Philos., IX, 44.
6. De Rossi, BulL, 4 866, p. «4. Voir, Le Blanl, Inscr. chr.
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45t ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 180]
hasardeux de conclure qu'il y eût des fidèles portant
ces grands noms par le droit du sang. La clientèle
et la servilité étaient Torigine de ces ambitieux agno-
mina. — De même, Tétiage intellectuel fut d'abord
assez bas S Cette haute culture de la raison que la
Grèce avait inaugurée fit généralement défaut dans
les deux premières générations. Avec Justin, Minu-
cius Félix, l'auteur deTÉpîlre à Diognète, la moyenne
s'élève; bientôt avec Clément d'Alexandrie et Ori-
gène, elle s'élèvera encore ; à partir du m* siècle, le
christianisme possédera des hommes ayant avec les
hommes éclairés du siècle une commune mesure.
Le grec est encore essentiellement la langue chré-
tienne. Les plus anciennes catacombes sont toutes
grecques. Au milieu du iir siècle, les sépultures des
papes ont des épitaphes en grec \ Le pape Corneille
écrit aux Églises en grec '. La liturgie romaine est
en langue hellénique ; même quand le latin a prê-
che la Gaule j I, p. 448 et suiv.; Revue arch., avril 4880, p. 322 et
suiv. « de ultima faece ». Mio. Fel., 8 (cf. 36} ; Celse, voir ci-
dessus, p. 362 et suiv.; saint Jérôme, In Gai., III, proL; Acles des
martyrs. Le Blant, Revue arch., 1. c.
4. Justin, Apol. If, 40; Athénag., 44. Facilité à se laisser
duper : Lucien, Peregr., 43.
2. Gatacombe de saint Cailiste : de Rossi, Rotna $olL, II, p. 27
et suiv. La première épitaphe latine est celle de saiot Corneille,
mort en 252.
3. Eusèbe, H. £., YI, xmi, 3 et suiv.
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[An 180] MâRC-AURÈLE. 455
valu, on l'écrit souvent en caractères grecs; des
mots grecs prononcés à la façon iotacîste, qui était
celle du peuple en Orient*, restent comme des mar-
ques d'origine *. Un seul pays avait réellement une
Église parlant latin, c'était l'Afrique ^ Nous avons
vu Minucius Félix ouvrir la liltérature latine chré-
tienne par un chef-d'œuvre*. Terlullien, dans vingt
ans S après avoir hésité entre la langue grecque
et la langue latine pour la composition de ses
4. Kyrie eleison imas, ischyros, athanatos, eic, office du
vendredi saint.
2. Voir Caspari, Quellen zut Gesch, des Taufsymhols und
der Glaubensregel, t. III (Christiania, 4875), p. 267-466.
3. Dans les écoles de Garthage, on enseignai surtout le grec.
Apulée, né à Madaure, et qui avait fait ses études à Carthage et à
Athènes, ne savait pas encore le latin quand il vint à Rome.
Mëlam.j 1. I, ch. i. Voir aussi son Apologie, 92
4. Selon certains, Técrit dont nous possédons un fragment
connu sous le nom de Canon de âfuralori aurait été écrit primi-
tivement en lalin. Il nous paraît probable que l'original était grec.
En effet, cet original fut essentiellement un ouvrage romain, écrit
à Rome vers 480. Or, à Rome, a cette époque, les chrétiens écri-
vaient en grec. Les africanismes du texte, s'il y en a, s'explique-
raient par la supposition que le morceau fut traduit en Afrique,
peu après sa composition.
5. L* Apologétique, le premier ouvrage de Tertuliien, est de
Tan 497, 498 ou 499. Voir Bonwelsch, Die Schriften Terlul-
lians, nach der Zeii ihrer Abfassung (Bonn. 4878); cf. Zeit-
sckrift fur K. G., II (4878), f. 572 et suiv.: Keim, Aus dem
Urchristenthum, p. 494-498 (Zurich, 4878); Âubé, Revue hisL,
t. XI (4879), p. 272 et suiv.
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456 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 180]
écrits S préférera heureusement la seconde, et pré-
sentera le phénomène littéraire le plus étrange :
un mélange inouï de talent, de fausseté d'esprit,
d'éloquence et de mauvais goût ; grand écrivain, si
Ton admet que sacrifier toute grammaire et toute
correction à l'effet soit bien écrire. Enfin l'Afrique
donnera au monde un livre fondamental, la Bible
latine. Une au moins des premières traductions la-
tines de l'Ancien et du Nouveau Testament a été faite
en Afrique* ; le texte latin de la messe, des parties
capitales de la liturgie, paraissent également d'ori-
gine africaine. La lingua volgata d'Afrique' con-
tribua ainsi dans une large part à la formation de
h. langue ecclésiastique de l'Occident, et ainsi elle
exerça une influence décisive sur nos langues mo-
4 . De corona, 6 ; De virgin, veL, \ ; De bapL, 4 5. Je crois que
rorigioal des Actes des martyrs scillitains, qui sont de Tan 480,
était en grec. {Acyllinus eu certains manuscrits pour Aquilinus.
Lœlantius pour KouXianvcç, xat ayant été pria pour la copule.)
Usener, Acla mart. Scylit. grœce, Bonn, 4884 ; Aube, Étude sur
un nouveau texte des Actes des martyrs scillitains, Paris, 4884.
â. Voir les éditions et travaux de YercelloDe, Rœnsch, Reusch,
Ziegler, E. Ranke, surtout Ziegler, Die latein. Bibelubersetz . vor
nieronymus, Munich, 4879. Le Codex Lugdunefisis, récemment
publié par M. Ulysse Robert (Paris, 4884), contient une version
qui parait africaine. Voir p. cxxv et suiv., cxli et suiv.
3. Se rappeler certaines inscriptions (par exemple Guérin,
Voy. en Tttn,, I, p. 289, 343 et suiv.); les rapprocher de Corn-
modien et du Canon de Muratori.
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(Anl80J HâRC-AURÈLE. 457
dernes. Mais il résulta de là une autre conséquence;
c'est que les textes fondamentaux de la littérature
latine chrétienne furent écrits dans une langue que
les lettrés d'Italie trouvèrent barbare et corrompue,
ce qui plus tard donna occasion de la part des
rhéteurs à des objections et à des épigrammes sans
fin*.
De Garthage, le christianisme rayonna puissam-
ment en Numidie et en Mauritanie*. Cirta produisait
les adversaires et les défenseurs les plus ardents de
la foi en Jésus '• Une ville perdue au fond de la pro-
vince d'Afrique, Scillium *, à cinquante lieues de
Garthage, fournit, quelques mois après la mort de
Marc-Aurèle*, un groupe de douze martyrs, con-
duits par un certain Speratus, qui montra une fer-
meté inébranlable, tint tête au proconsul et ouvrit
glorieusement la série des martyrs africains ^
4. Arnobe, Adv. génies, I, 45, 58, 59.
2. Origène, In Luc, boni, vi, p. 939, Deiarae.
3. Voir VÉgl. chréL, p. 493, et ci-dessus, p..390 et suiv.
4. Voir Guérin, Voy, en Tunisie, ï, p. 308 et suiv. Notez,
dans l'inscription p. 302, le nom de Speratœ.
5. M. Usener {op. cit.) a démontré ce qu'avait déjà bien en-
trevu M. Léon Renier (Œuvres de Borghesi, t. VIII, p. 615),
savoir que les Actes des martyrs scillitains sont de l'an 480. Rui-
narr, Acta sine,, p. 84 et suiv.; Tillemonti Mém,, III, p. 431 et
suiv , 638 et suiv. Le texte grec, publié par M. Usener^ me paraît
roriginal. Voir page prccédente, note 1.
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458 ORIGINES DU CBRISTIANISME. [An 180)
Édesse devenait de jour en jour un centre chré-
tien d'importance majeure. Placée jusque-là dans le
vasselage des Parthes, TOsrhoène était soumise aux
Romains depuis la campagne de Lucius Yerus (165) ;
mais elle garda sa dynastie d'Abgars et de Manous
jusque vers le milieu du iii« siècle *. Celte dynastie,
qui se rat^chait aux Izates juifs de TAdiabène, se
montra extrêmement favorable au christianisme*.
En 202, à Édesse, une église est détruite par une
inondation '. L*Osrhoène possédait de nombreuses
communautés chrétiennes à la fin du ii* siècle^. Un
certain Palut, évoque d'Édesse, ordonné par Séra-
pion d*Antioche (190-210), resta célèbre par ses
luttes contre les hérésies \ Enfin, Abgar VIII bar
Manou (1 76-213) • embrassa définitivement le chris-
4. Tillemont, Hist. des emp,j II, p. 352-354; III, p. 444-
445. Cf. Lucien, Quom. hist, conscr,, 22, 24.
2. C'est par erreur cependant qu'on a cru voir la croix dans
Tornement de perles que présente, sur certaines monnaies d'Édesse,
la tiare de TAbgar [de Longpérier].
3. Chron. d'Édesse, dans Assem., BibL or., I, 394.
4. £us., //. E., V, xxiii, 3.
5. Bickell, Conspeclus rei Syr* lit.j p. 46-47; Cureton, ^4»-
cienl syr. doc, p. 48, 43, 74; Mœsinger, Acla SS. mari, edes-
senorum (Inspruck, 4874), p. 97, 103-404; Zahn, GœtL gel. Anz.,
4877, p. 480 et suiv. Cf. V Antéchrist, p. 64-65, note.
6. De Gutschmid, dans le Rhein. Mus., V série, t. XIX (1864],
474 et suiv.; Lipsius, Die edessenische Abgar-Sage (Brunswick,
4880), p. 8 et suiv.
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[An 180J MARG-ÂURÈLE. 459
tianisme du temps de Bardesane, et, d'accord avec
ce grand homme*, fit une rude guerre aux coutumes
païennes, surtout à la pratique de Témasculation,
vice profondément enraciné dans les cultes syriens.
Ceux qui continuèrent à honorer Targatha de cette
étrange manière eurent la main coupée ^ Bardesane,
pour combattre la théorie des climats, fait remarquer
que les chrétiens répandus en Parthie, en Médîe, à
Hatra et dans les pays les plus reculés, ne se confor-
ment nullement aux lois de ces pays'. Le premier
exemple d'un royaume chrétien, avec une dynastie
chrétienne, fut donné par Édesse. Cet état de choses,
qui fit beaucoup de mécontents, surtout parmi les
grands, fut renversé en 216 par Caracalla^; mais la
foi chrétienne n'en souffrit guère. Dès lors, furent
probablement composées les pièces apocryphes des-
tinées à prouver la sainteté de la ville d'Édesse, et
4 . Cet Âbgar Hanou parait aussi avoir été en rapports avec
Jules Africain. Fragments des Ke<iToC dans Thévenot, Mathem.
veL, p. 300-304 ; Gutschmid, l. c.
2. De fato^ûans Eus., Prœp., VI, ch. x, p. 279, plus expli-
cite dans Cureten, p. 34-32 ; Eus. (d'après Jules Africain), Chron.,
année de Macrin ; Épiphane, hœr. lvi, 4 •
3. Dans Eus., l. c.^p. 279-280; Cureton, p. 32-33. L'énumé-
ration diffère dans le syriaque, dans Eusèbe et dans le latin dd
Recogniliones ; il est clair, du reste, qu'il ne faut pas la prendre
trop à la rigueur.
4. Dion Cassius, LXXVII, 5,42; Spartien, Çarac,, 7.
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460 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 180]
surtout cette leitre prétendue de Jésus-Christ à Abgar,
dont Édesse devait être si fière plus tard ^
Âînsî fut fondée, à côté de la littérature latine des
Églises d'Afrique, une nouvelle branche de littéra-
ture chrétienne : la littérature syriaque. Deux causes
la créèrent, le génie de Bardesane et le besoin de pos-
séder une version araméenne des livres saints. L'écri-
ture araméenne était depuis longtemps employée
dans ces contrées, mais n'avait pas encore servi à
fixer un vrai travail littéraire. Des judéo-chrétiens
posèrent la base d'une littérature araméenne en tra-
duisant l'Ancien Testament en syriaque *. Puis vint la
traduction des écrits du Nouveau; puis on composa
des récits apocryphes. Cette Église syrienne, destinée
plus tard à un vaste développement, paraît avoir
4. y. l'Antéchrist, p. 64-63. Ajoutez G. Phillips, the Doc-
Irine of Addau Londres, 4876 (voy. Revue crit., 6 janv. 1877,
p. 5-7; 6 déc. 1880, p. 447-449; Zeilschrift fur K. G., H,
p. 9S-94, 494-195); Lipsius, ouvrage cité. Gomp. la Ai^axin 'A^-
^atcu dans Lagarde, Rel. jur. eccl. ant., p. 89 et suîv.; Tischon-
dorf, Actaapost. apocr.,p.%%\ et suiv.; saint Ëphrem, Cartnina
Nisibena, p. 438 (trad. Bickell). La légende de Bérénîee (la Véro-
nique ; comparez la ncTpovîxv) des fables édessiennes, et Nicéphore,
II, 7] est aussi rapportée à Édesse (Macarius Magnes, dans Pitra,
Spic. Soi., I, p. 33Î-333), et il y a peut-être un rapport entre
la statue de Thémorrhoïsse et le portrait du Christ que prétendait
posséder la ville sainte de Syrie.
a. L'Église chrétienne, p. 287-288 ; Nœldeke, Litt. Central^
blatt,tO noY. 4875.
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[An 180] MARC-AURÈLE. 461
renfermé, à cette époque, les plus grandes variétés,
depuis le judéo-chrétien jusqu'au philosophe comme
Bardesane et Harmonius.
Les progrès de TÉglise hors de l'empire romain
étaient beaucoup moins rapides. L'importante Église
de Bosra ^ avait peut-être des Églises suffragantes
parmi les Arabes indépendants. Palmyre comptait
déjà sans doute des chrétiens ^. Les nombreuses po-
pulations araméennes soumises aux Parthes embras-
saient le christianisme avec l'empressement que la
race syrienne montra toujours pour le culte de Jésus'.
L'Arménie reçut, vers le môme temps, les premiers
germes de christianisme, auxquels il est possible que
Bardesane n'ait pas été étranger^. On parle de mar-
tyrs dans l'Arménie perse dès le m« siècle *.
Des traditions fabuleuses, avidement accueillies à
4. Eusèbe, VI, cb. xx, xzxui, xxxvu.
2. Zénobie et Wahballath paraissent avoir été juifs. Mommsen»
Zeitschrifi fur Numisînalik de Sallet, V, p. 229-234; Derenbourg,
Journal asiat , mars-avril 4869, p. 373 et suiv.
3. Bardesane, Dialogue, p. 3i-33, Careton. Notez le passage
des KeoTct déjà cité (p. 444, note) : Ba^^wé^nç i nd^.
4. Moïse de Khorène, II, 66. Notez dans les PMloBophumena,
VU, 34 , Bap^notiwiç i *Appivte(,
5. Moïse de Khorène, II, ch. lxxv. L'esprit de rivalité des Sy-^
riens et des Arméniens a porté ensuite ces derniers à exagérer
rancienneté de leurs origines et à s'attribuer Abgar comme un
compatriote.
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462 ORIGINES DU CHRISTIANISME. {An 180]
partir du iv^ siècle, attribuèrent au christianisjne
des conquêtes bien plus lointaines. Chaque apôtre fut
censé avoir choisi sa part du monde pour la convertir.
L'Inde surtout, par Findécision géographique du
nom qu'elle porte et l'analogie du bouddhisme avec
le christianisme, fit de singulières illusions. On pré-
tendit que saint Barthélémy y avait porté le chris-
tianisme et y avait laissé un exemplaire en hébreu
de rÉvangile de saint Matthieu. Le célèbre docteur
alexandrin Pantsenus y serait retourné sur les traces
de l'apôtre et y aurait retrouvé ledit Évangile ^ Tout
cela est douteux. L'emploi du mot Inde était extrê-
mement vague ; quiconque s'était embarqué à Glysma
et avait fait la navigation de la mer Rouge était censé
avoir été. dans l'Inde. L'Iémen était souvent désigné
par ce nom ^ En tout cas, il ne résulta certainement
des voyages de Pantsenus aucune Église durable.
Tout ce que les manichéens racontèrent des missions
de saint Thomas dans l'Inde est fabuleux % et c'est
4. Eus., H. E., Y, X, s, 3. Saint Jérôme, De viris ilL, 3C,
traduit très inexactement Eusèbe. Comp. Nicéphore, IV, 32.
2. *Iv^6t ol xaXou{x<vu iù^ai(Aovt(. Cf. Letroone, Mém. de l'Acad,
des inscr,, nouv. série, t. IX, p. 458 et suiv. ; t. X, p. 235 et
suiv.; Joum. des Sav., 4842, p. 665 et suiv.; nonobstant Rei-
naud, Joum. asiat., mai-juin 4863, p. 343 et suiv.
3. Actes de saint Thomas, dans Tischendorf, Acta apost.
apocr.ji^. 490 et suiv. (Le nom du roi reuv^ocçcpcç a seul de Tau-
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[An 180] MARC-AURÈLE. 463
artificiellement que Ton rattacha plus tard à celte
légende les chrétientés syriennes qui s'établirent, au
moyen âge, sur la côte de Malabar, Peut-être se
mêla-t-il à ce tissu de fables quelque confusion de
Thomas et de Gotama. La question de Tiniluence que
le christianisme put exercer sur Tlnde brahmanique
et en particulier dans le culte de Krichna^ est en
dehors des limites où nous devons nous arrêter.
thenticité, Reinaud, Mém. de VAcad. des inscr,,U XVIH, 2« par-
lie, p. 95-96 ; de Gutschmid , Bhein, Mus., V série, t. XIX,
4864, p. 461 et suiv., 482). Avant la rédaction des Actes ma-
nichéens, c'est en Parthie qu'on faisait voyager saint Thomas.
Origône, dans Eusèbe, H, E,, \\\, 4 , Recognit,, IX, 29. Saint
Jérôme et Socrate suivent cette version, par suite de laquelle on
plaça le tombeau de Tapôtre à Édesse. Saint Éphrem, Carm.
nisib.y p. 4 63 (trad. Bickell, Leipzig, 4866); Germann, DieKirche
der Thomaschrisien, Gutersioh, 4877; Lassen, Ind. Ali,, II,
p. 4449 et suiv., 2* édit.
4. A. Weber, Ind. Skizzen, p. 28-29, 37-38, 92 et suiv., et
autres travaux de M. Weber. Cf. fiartb. Les religions de VInde,
p. 434 et suiv.
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CHAPITRE XXVI.
LE MARTYRE INTERIEUR DE MARG-AURELE .
SA PRÉPARATION A LA UORT.
Pendant que ces étranges révolutions morales
s'accomplissaient, Texcellent Marc-Aurèle, jetant sur
chaque chose un regard aimant et calme, portait
partout son visage pâle, sa douce figure résignée et
sa maladie de cœur. Il ne parlait plus qu'à voix
basse, et il marchait à petits pas*. Ses forces dimi-
nuaient sensiblement ; sa vue baissait. Un jour qu'il
dut déposer par fatigue le livre qu'il tenait à la main;
« Il ne t'est plus permis de lire, écrivit-il; mais il
t'est toujours permis de repousser de ton cœur la
violence ; il t'est toujours permis de mépriser le
plaisir et la peine; il t'est toujours permis d'être su-
périeur à la vaine gloire; il t'est toujours permis de
ne pas t'emporler contre les sots et les ingrats; bien
plus, il t*est permis de continuer à leur faire du bien\»
4. Hérodien, V, ii, 3-4.
2. Pensées, Vm, 8.
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|Anl80] MARC-ÂURÈLE. 465
Portant la vie sans plaisir comme sans révolte,
résigné au sort que la nature lui avait dévolu, il Tai-^
sait son devoir de tous les jour^, en ayant sans cesse
il l'esprit la pensée de la mort. Sa sagesse était ab-
solue, c'est-à-dire que son ennui était sans .bornes..
La guerre, la cour, le théâtre le fatiguent également,
et pourtant il fait bien tout ce qu'il fait; car il le fait
par devoir. Au point où il est arrivé, le plaisir et la
douleur, l'amour des hommes et leur haine sont une
seule et même chose. La gloire est la dernière des
illusions; combien pourtant elle est vaine! Le souve-
nir du plus grand homme disparaît si vite ! Les plus
brillantes cours comme celle d'Adrien, ces grandes
parades à la façon d'Alexandre, que sont-elles, si ce
n'est un décor qui passe et qu^on jette au rebut. Les
acteurs changent; l'inanité du jeu est la môme *.
Quand des chrétiens exaltés arriveront à com-
prendre qu'on ne peut plus espérer voir se réaliser le
royaume de Dieu si ce n'est en fuyant au désert, les
Ammonius, les Nil et les Pacôme proclameront le
renoncement et le dégoût des choses comme la loi
suprême de la vie. Ces maîtres de la Thébaïde n'éga-
leront pas en parfait détachement leur confrère cou-
ronné. Il s'était fait des procédés d'ascète, des recettes
4. Pensées, X, 27.
30
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4Bft ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 180]
comine celles des Pères de la vie spirituelle, afin de
se couvatncrey par des déductions invincibles, de
runiveraelle vanité. .
Four mépriser le chant« la danse» le pancrace, il suffit
de les diviser en leurs éléments. Pour la musique, par
eiemplet si tu divises chacun des accords en sons, et que
tu te demandes pour chaque son : a Est-ce là ce qui te
charme?» il n'y a plus de charme. De même, pour la
danse, divise le mouvement en attitudes. De même pour
le pancrace. En un mot, pour tout ce qui n'est pas la vertu,
réduis Tobjet à ce qui le compose en dernière analyse»
et, par cette division, tu arriveras à le mépriser. Applique
ce procédé à toute la vie *.
Ses prières étaient d'une humilité, d'une résigna*
lion toute chrétienne * :
Seras-tu donc enfin un jour, 6 mon âme, bonne, simple,
parfaitement une, nue, plus diaphane que le corps maté-
riel qui t'enveloppe? Quand pourras-tu goûter pleluement
la joie d'aimer toute chose? Quand seras-tu satisfaite, in-
dépendante, sans aucun désir, sans la moindre nécessité
d'un être vivant ou inanimé pour tes jouissances ? Quand
n'auras-tu besoin ni du temps pour prolonger tes plaisirs,
ni de l'espace, ni du lieu, ni de la sérénité des doux
climats, ni même de la concorde des humains? Quand
seras-tu heureuse de ta condition actuelle, contente des
biens présents, persuadée que tu as tout ce que tu dois
âvoîr, que tout est bien en ce qui te concerne, que tout te
4. Pensées, XI, t.
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[An 180] MARC-AURÈLE. 467
\ieDt des dieux, que dans l'avenir tout sera également bien,
je yeux dire tout ce quHls décideront pour la conservation
de Tètre vivant S parfait, bon, Juste, beau, qui a tout pro-
duit, renferme tout, enserre et comprend toutes les choses
particulières, lesquelles ne se dissolvent que pour en for-
mer de nouvelles pareilles aux premières ? Quand seras-tu
donc telle, ô mon àme, que tu puisses vivre enûn dans la
cité des dieux et des hommes, de manière à ne leur jamais
adresser une plainte et à n'avoir jamais non plus besoin de
leur pardon?
Cette résignation devenait de jour en jour plus
nécessaire; car le mai, qu'on avait pu croire un moment
maîtrisé par le gouvernement des philosophes, re-
levait la tête de toutes parts. Au fond, les progrès
opérés par les règnes d'Antonin et de Marc-Aurèle
n'avaient été que superficiels. Tout s'était borné à un
vernis d'hypocrisie, à des mines extérieures qu'on
avait prises pour se mettre à l'unisson des deux sages
empereurs. La masse était grossière; l'armée s'affai-
blissait; les lois seules avaient été améliorées. Ce qui
régnait partout, c'était une profonde tristesse. Marc-
Aurèle avait en un sens trop bien réussi. Le monde
antique prenait le capuchon du moine, comme ces
descendants de la noblesse de Versailles qui se font
aujourd'hui trappistes ou chartreux. Malheur aux
vieilles aristocraties qui, après les excès d'une folle
I. Toû.ttXtÎM» (mou.
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Qoogk
468 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 180]
jeunesse, deviennent tout à coup vertueuses, hu-
maines et rangées! C'est là un symptôme qu'elles
vont mourir.
La sainteté de l'empereur avait obtenu, en ce
qui touchait l'opinion, un résultat supérieur à celui
qu'on devait attendre : elle l'avait, en quelque sorte,
sacré aux yeux du peuple. C'est ici un fait hono-
rable pour la nature humaine, et que l'histoire ne
doit pas plus omettre que tant d'autres faits at-
tristants. Marc-Aurèle fut extrêmement aimé; la
popularité, si sujette à se méprendre sur la valeur
des hommes, une fois au moins a été juste. Le meil*
leur des souverains a été le mieux apprécié. Mais la
méchanceté du siècle reprenait par d'autres côtés sa
revanche. Trois ou quatre fois, la bonté de Marc-
Aurèle faillit le perdre. Le grand inconvénient de
la vie réelle et ce qui la rend insupportable à
rhommé supérieur, c'est que, si l'on y transporte les
principes de l'idéal, les qualités deviennent des dé-
fauts , si bien que fort souvent l'homme accompli y
réussit moins bien que celui qui a pour mobiles l'é-
goïsme ou la routine vulgaire. L'honnêteté conscien-
cieuse de l'empereur lui avait fait commettre une pre-
mière faute en lui persuadant d'associer à l'empire
Lucius Verus, envers qui il n'avait aucune obligation.
Verus était un homme frivole et sans valeur. Il fallut
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[An 180] MARC-AURÈLE. 469
des prodiges de bonté et de délicatesse pour l'empê-
cher de faire des folies désastreuses. Le sage empe-
reur, sérieux et appliqué, traînait avec lui dans sa
litière le sot collègue qu'il s'était donné. Il le prit
toujours obstinément au sérieux ; il ne se révolta pas
une fois contre cet assommant compagnonnage.
Comme les gens qui ont été très bien élevés, Marc-
Âurèle se gênait sans cesse; ses façons venaient d'un
parti pris général de ténue et de dignité. Les âmes
de cette sorte, soit pour ne pas faire de la peine aux
autres, soit par respect pour la nature humaine, ne
se résignent pas à avouer qu'elles voient le mal. Leur
vie est une perpétuelle dissimulation.
Faustine fut, dans la vie du pieux empereur, une
bien autre source de tristesse. La Providence qui veille
à l'éducation des grandes âmes et travaille sans cesse
il leur perfection lui prépara la plus pénible des
épreuves, une femme qui ne le comprit pas. Elle
commença, ce semble, par l'aimer; peut-être même
trouva-t-elle d'abord quelque bonheur dans celle
villa de Lorium ou dans cette belle retraite de Lanu-
vium, sur les dernières pentes des monts Albains,
que Marc-Aurèle décrit h Fronton comme un séjour
plein des joies les plus pures ^ Puis elle se fatigua de
4. FroDtODÎs EpisL, p. 4S4, 4S5, 433, 435, 436, 444, 44S,
464, 45«, 453, 459, édit. Maï, 48S3 (Naber, p. 80 et suiv.jv
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470 ORIGINES DU CHBISTIANISME. [An 180]
tant de sagesse. Disons tout : les belles sentences de
Marc-Aurèle, sa vertu austère, sa perpétuelle mélan-
colie, son aversion pour tout ce qui ressemblait à une
cour S purent sembler ennuyeuses à une femme
jeune, capricieuse, d'un tempérament ardent et d'une
merveilleuse beauté. Des recherches attentives ont
réduit à peu de chose les faits que la calomnie s^est
plu à relever contre l'épouse de Marc-Aurèle*. Ce
qui reste à sa charge est grave encore; elle n'aima
pas les amis de son mari ; elle n'entra pas dans sa
vie; elle eut des goûts hors de lui.
Le bon empereur le comprit, en souflKt et se
tut. Son principe absolu de voir les choses telles
qu'elles doivent être et non telles qu'elles sont ne se
démentit pas. En vain on osa le désigner sur la scène
comme un mari trompé ; les comédiens eurent beau
nommer au public les amants de Faustine; il ne eon-
sentit à rien entendre. Il ne sortit pas de son im-
placable douceur. Faustine resta toujours « sa très^
bonne et très fidèle épouse »• On ne réussit jamais»
même après qu'elle fût morte, à lui faire abandon*
ner ce pieux mensonge. Dans un bas-relief qui se
voit encore aujourd'hui à Rome, au musée du Oapn
4. PenséesAi 47; X, S7.
i. J'ai discuté ce point ob détail dans mas Mékntg^ éfkis^
loire, p. 469 et saiv.
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[Ad 180] MARC-AURÈLE. «7t
tole, pendant que Faustîne est enlevée an del par
une Renommée, l'excellent empereur la sari de i&rre
avec un regard plein d'amour. Ce qu'il y a de pluB
extraordinaire, c'est que, dans sa belle prière in-
time aux dieux, qu'il écrivît sur les bords du Gran^
il les remercie de lui avoir donné « une femme fii
complaisante, si affectueuse et si simple ^ s>, 11 était
arrivé, dans les derniers temps, à se faine ithiBion it
lui-même et à tout oublier. Hais quelle ItiHe il dut
traverser pour en arriver là! Durant de fougues an-
nées, une maladie intérieure le consuma leolemeint*
L'effort désespéré qui fait l'essence de sa phîbsopbie,
cette frénésie de renoncement, poussée parfois jus^
qu'au sophisme, dissimulent au fond une wraoDBe
blessure. Qu'il faut avoir dit adieu au bonheur poor
arriver à de tels excès ! On ne comprendra jamais
tout ce que souffrit ce pauvre cœur flétri, œ <<pi'il
y eut d'amertume dissimulée par ce front {lâle, ton^
jours calme et presque souriant. Il est vrai «que i'adîeii
. au bonheur est le commencement de la sugesn et te
moyen le plus sûr pour trouver le bonhev. Il n^ a
rien de doux comme le retour de joie qui suit le r^
noncement à la joie; rien de vif, de frafoad, lie
charmant comme Tenchantement du désenchanté.
i. Pemées, 1, 47,
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173 ORIGINES DU CHRISTIANISME. \kh i90\
Un martyre bien plus dur fut infligé à Marc-
Aurèle en la personne de son fils Commode. La na^
ture, par un jeu crueU avait donné pour fils au meil^
leur des hommes une sorte d'athlète stupide, unique-
ment propre aux exercices du corps, un superbs
garçon boucher, féroce, n'aimant qu'à tuer. Sa nul-
lité d'esprit lui inspira la haine du monde intelli-
gent qui entourait son père; il tomba entre les mains
de goujats de bas étage qui firent de lui un des
inonstres les plus odieux qui aient jamais existé.
M arc-Aurèle voyait mieux que personne l'impossibi-
Jité de tirer quelque chose de cet être borné, et néan-
-moins il ne négligea rien pour le bien élever. Les
meilleurs philosophes dissertaient devant l'adoles-
cent*. Lui, il écoutait, à peu près comme ferait un
jeune lion qu'on doctrinerait et qui laisserait dire, en
bâillant et en montrant de longues dents à ses maîtres.
Marc- Aurèle fut égaré dans cette affaire par son
manque de finesse pratique. Il ne sortit pas de ses
phrases habituelles sur la bienveillance qu'il faut
porter dans les jugements et sur les égards qu'on doit
à ceux qui sont moins bons que nous*. Les neuf
«nolifs d'indulgence qu'il se fait valoir à lui-même
4. Lampride, Commode, 4.
5. yo\TPemée$j IX, SS, surtout XII, 46, une des pensées où
4a bonié est exagérée jusqu'à la fausseté.
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[An 180] MARC-AURÈLE. 473
>nous montrent sa charmante bonhomie ^ « Quel mal
pourrait te faire le plus méchant des hommes, si tu
restais obstînémeirt doux pour lui, si, à l'occasion, tu
l'exhortais paisiblement, et lui donnais sans colère,
alors qu'il s'efforce de te nuire, des leçons comme
celle-ci : « Non, mon enfant, nous sommes nés pour
« autre chose. Ce n'est pas moi qui éprouverai le
P mal, c'est toi qui t'en feras à toi-même, mon en-
« fanl! » Montre-lui adroitement, par une considéra-
tion générale, que telle est la règle, que ni les abeilles
n'agissent comme lui, ni aucun des animaux qui
vivent naturellement en troupes. N'y mets ni mo-
querie ni insulte ; que tout soit dit sur le ton d'une
affection véritable, comme sortant d'un cœur que
n'aigrit point la colère; ne lui parle point comme on
fait à l'école, ni en vue d'obtenir l'admiration des
assistants ; mais parle-lui avec le même abandon que
si vous étiez tous deux seuls. » Commode (si c'est de
lui qu'il s'agit) fut sans doute peu sensible à cette
bonne rhétorique paternelle. Il n'y avait évidemment
qu'un moyen de prévenir les affreux malheurs qui
menaçaient le monde : c'était, en vertu du droit
d'adoption, de substituer un sujet plus digne à celui
que le hasard de la naissance avait désigné. Julien
4. Pensées, Xf, 48.
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474 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aa IHO]
particalarise davantage et croit que Marc-Aurèle
aurait dft associer à Tempire son gendre Pompéien,
qui aurait continué à gouverner dans les mêmes prin-
cipes que lui ^*
Ce sont là des choses qu*il est très facile de
dire quand les obstacles ne sont plus là et qu'on
raisonne loin des fsûts. On oublie d'abord que les
empereurs, depuis Nerva, qui firent de l'adoption un
système politique si fécond, n'avaient pas de fils.
L'adoption, avec exhérédation du fils ou du petit-fils,
se voit au i" siècle de l'empire, mais n'a pas de bons
résultats. Marc-Âurèle, par principes, était pour
l'hérédité directe» à laquelle il voyait l'avantage de
prévenir les compétitions '• Dès que Commode fut
né, en 161, il le présenta seul aux légions, quoiqu'il
eût un jumeau; souvent il le prenait tout petit entre
ses bras et renouvelait cet acte, qui était une sorte
de proclamation. Marc était excellent père : « J*ai
vu ta petite couvée, lui écrivait Fronton, et rien
ne m'a jamais fait, tant de plaisir. Ils te ressemblent
à un tel degré, qu'on ne vit jamais au monde pa-
reille ressemblance. Je te voyais doublé, pour ainsi
dire; à droite, à gauche» c'était toi que je croyais
f» Cœsares, p. 404, ëdit. HertleÎD.
S. Noliez raltentioD des apologistes chrétiens à flatter cette
idée. V. ci-dessus, p. S83, 385.
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[An 180] MARG-AUR&LB. 475
voir. Ils ont, gr&ce aux dieux, la couleur de la santé
et une bonne façon de crier. L'un d'eux tenait un mor-^
ceau de pain bien blanc, comme un enfant royal;
Tautre, un morceau de pain de ménage, en vrai fils
de philosophe. Leur petite voix m'a paru si douce et
si gentille, que j'ai cru reconnaître dans leur babil le
son clair et charmant de ta parole ^ » Ces sentiments
étaient alors ceux de tout le monde. En 166, c'est
Luoius Verus lui-même qui demande que les deux fils
de Marc, Commode et Annius Yerus, soient faits:
césars. En 172, Commode partage avec son père le
titre de Germanique. Après la répression de la ré-
volte d'Avidius, le sénat, pour reconnaître en quelque
sorte le désintéressement de famille qu'avait montré
Marc^Aurèle, demande par acclamation Tempire
et la puissance tribunitienne pour Commode*. Déjà
le mauvais naturel de ce dernier s'était trahi par
plus d'un indice, connu de ses pédagogues ^ mais:
comment préjuger sur quelques mauvaises notos'
Tavenir d'un enfant de douze ans? En 176^177, bm
K Front, et M.-Aur., EpùUd^, p. 454-I5S (Ma'O. Comp.
%bid.j, p. 436, où Fronton revient sur la ressemblance des enianU
avec leur père.
f. Yàlcatiut, Vie d'Àvid., 43 : c Gemmodo iaperinm jostaoi!
rogamuB. Progeniem tuam robora. Fac securi sînt liberi aoatri.
Commodo Aotonino tribunitiam poleelatem rogani». »
Z. Lampride, Commode^ 4«
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476 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 180]
père le fit imperaior, consul, auguste. Ce fut sûre-
ment une imprudence; mais on était lié par les actes
antérieurs; Commode, d'ailleurs, se contenait encore.
Vers la fin de la vie de Marc-Aurèle, le mal se dé-
cela tout à fait ; à chaque page des derniers livres
des Pensées, nous voyons la trace des souffrances
intérieures du père excellent, de l'empereur accompli,
qui voit un monstre grandir à côté de lui, prêt à lui
succéder, et décidé à prendre en toute chose par
antipathie le contre-pied de ce qu'il avait vu faire
aux gens de bien.
La pensée de déshériter Commode dut sans doute
venir alors plus d'une fois à Marc-Aurèle. Mais il
était trop tard. Après l'avoir associé à l'empire, après
l'avoir proclamé tant de fois parfait et accompli de-
vant les légions, venir à la face du monde le déclarer
indigne était un scandale. Marc-Aurèle fut pris par
ses propres phrases, par ce style d'une bienveillance
convenue qui lui était trop habituel. Et, après tout,
Commode avait dix-sept ans; qui pouvait être sûr
qu'il ne s'améliorerait pas ^ ?. Même après la mort de
Marc-Aurèle, on put l'espérer. Commode montra
d'abord l'intention de suivre les conseils des per-
sonnes de mérite dont son père l'avait entouré ^
4. Dion Cassius, LXXIl, I.
t. Hérodien, 1, ch. v, vi.
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[An 180] MARG-AURËLE. 477
N'étàit-il pas évident, d'ailleurs, que, si Pompéien
ou Pertinax succédait à Marc-Aurèle, Commode de-
venait sur-le-champ le chef du parti militaire, conti-
nuation de celui d'Avidius, qui avait en horreur les
philosophes et les amis du sage empereur ?
Nous croyons donc qu'il faut se garder de juger
légèrement la conduite de Marc-Aurèle en cette cir-
constance. 11 eut moralement raison; mais les faits
lui donnèrent tort. A la vue de ce misérable, per-
dant l'empire par sa vie crapuleuse, traînant hon-
teusement parmi les valets du cirque et de l'amphi-
théâtre un nom consacré par la vertu, on maudissait
la bonté de Marc ; on regrettait que l'optimisme exa-
géré qui l'avait amené à prendre Yerus pour col-
lègue, et qui peut-être ne lui permit jamais de voir
tous les torts de Faustine, lui eût fait commettre une
faute beaucoup plus grave. Selon la voix publique, il
pouvait d'autant mieux déshériter Commode qu'une
légende se formait d'après laquelle Marc aurait été
déchargé envers ce dernier de tout devoir paternel.
Par un sentiment de pieuse indignation, on ne voulait
pas admettre que Conunode fût le fils de Marc-Aurèle.
Pour absoudre la Providence d'une telle absurdité,
on calomnia la mère. Quand on voyait l'indigne fils
du meilleur des hommes combattre dans l'amphi-
théâtre et se comporter en histrion de bas étage :
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47t ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An tW]
Il Ce n*est pas un prince, disait-on, c*est un gladia-
teur ^ Non, ce n*est pas là le fils de Man>Âurèle« n
Bientôt on découvrit dans la troupe des gladiateurs
quelque individu avec qui on lui trouva de la re»-
semblance, et Ton affirma que c'était là le vrai père
de Commode. Le fait est que tous les momiments
attestent la ressemblance de Commode avec Marc%
' et confirment pleinement à cet égard le témoignage
tie Fronton.
Sans reprocher à Marc-Aurèle de n'avoir pas des-
hérité Commode, on peut donc regretter qu'il ne l'ait
pas fait. La perfection de l'homme nuisit à l'inflexibi-
lité du souverain. Capable d'une dureté, il eût peut-
être sauvé le monde, et il n'eût porté en rien la res-
ponsabilité de l'affreuse décadence qui suivit. Son tort
fut d'avoir un fils. 11 oublia que le -césar n'est pas un
homme comme un autre, que son premier devoir est
d'entrer en arrangement avec le destin, de savoir
deviner celui que le temps a marqué d'un signe. L'hé-
rédité des dynasties féodales est, dans le césarisme
de nulle application. Ce régime est de tous celui qui
produit les fruits les meilleurs ou les plus mauvais.
4. Làmprlde^Cotnmode, 4, S, 8, 4 S, 43, 48, 4 9<
5. Noël Desyergers, Essai sur Marc-Aurèle, p. 74, 75; mes
Mélanges d'histoire, p. 492. Voir surtout le buste de Ck>mmode
au Musée du Gapitole, à Rome.
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An 180] MARG-AURÈLE. 470
Quand il n*est pas excellent, il est exécrable. Atroce
au i" siècle de notre ère, tandis qu'on poursuit
une loi de demi-hérédité, le césarisme devint splen*
dide au ii^, quand le principe de Tadoption l'eut dé*,
finitivement emporté. La décadence commença le
jour où, par une faiblesse pardonnable puisqu'elle
était inévitable, le meilleur des princes que l'adoption
eût portés à l'empire ne suivit pas un usage qui avait
donné pour chefs à l'humanité la plus belle séria de
bons et grands souverains qu'elle ait jamais eue. Pour
comble de malheur, il ne réussit pas à fonder l'hé-
rédité. Pendant tout le m* siècle, l'empire fut aux
enchères de l'intrigue et de la violence. Le monde
antique y succomba.
Pendant des années, Marc^Aurèle supporta ce sup-
plice, le plus cruel que le sort ait infligé à un homme
de cœur. Ses amis d'enfance et de jeunesse n'étaient
plus. Tout ce monde excellent, formé par Antonin,
cette société sérieuse et distinguée qui croyait si pro-
fondément à la vertu, était descendue dans la tombe.
Resté seul au milieu d'une génération qui ne le com-
prenait plus et désirait même être débarrassée de
lui S à côté d'un ûls qui l'abreuvait de douleur, il
n'avait devant lui que l'horrible perspective d'être
4. PenséeSjlX, 3;X, 36.
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480 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 180J
le père d'un Néron, d'un Galigula, d'un Domitien ^
Ne maudis pas la mort; mais fais-lui bon accueil, puis-
qu'elle est du nombre de ces phénomènes que veut la
nature. La dissolution de notre être est un fait aussi na-
turel que la jeunesse, la vieillesse, la croissance, la pleine
maturité... Que si tu as besoin d'une réflexion toute spé-
ciale, qui te rende bienveillant envers la mort, tu n*as
qu'à considérer ce dont elle va te séparer, et le milieu
moral auquel ton &me ne sera plus mêlée. Ce n*est pas
qu'U faille te brouiller avec eux>; loin de là, tu dois les
aimer, les supporter avec douceur. Seulement il faut bien
te dire que ce ne sont pas des gens partageant tes senti-
ments que tu vas quitter; le seul motif qui pourrait nous
attacher à la vie et nous y retenir, ce serait d'avoir le
bonheur de nous trouver avec des hommes qui auraient les
mêmes opinions que nous. Mais, à cette heure, tu vois
quels déchirements dans ton intérieur, à ce point que tu
t'écries : u 0 morti ne tarde plus à venir, de peur que je
« n'en arrive, moi aussi, à m'oublier '. »
— « C'était un honnête homme, c'était un sage », se
dira-tK)n; ce qui n'empêchera pas tel autre de se dire en
lui-même : « Nous voilà donc enfin délivrés de ce péda-
gogue; respirons I Certes il n'était méchant pour per-
sonne d'entre nous; mais je sentais qu'au fond il nous
désapprouvait I » Qu*au Ut de mort, cette réflexion te
fasse quitter la vie plus aisément : u Je sors de cette vie,
4. Gapitolin, 2S, dit qu*il allait jusqu'à désirer la mort de son
fils. Cela est en contradiction avec les Pensées, 1. c.
5. Maro-Aurèle ne désigne que d'une manière vague ceux
qa'il a en vue. H parait bien que Commode était du nombre.
3. Pensées, IX, 3.
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[An 180] MARC-AURÈLE. 481
OÙ même mes compagnons de route, pour qui j'ai tant
lutté, fait tant de vœux, pris tant de peine, désirent que
je m'en aille, espérant que ma mort les mettra plus à
Taise. » Quel motif pourrait donc nous faire souhaiter de
demeurer plus longtemps ici ?
Ne va pas, toutefois, en partant, montrer moins de bien-
veillance pour eux; conserve à leur égard ton caractère ha-
bituel; reste affectueux, indulgent, doux, et ne prends pas
Tair d'un homme qui se fait tirer pour sortir C'est la
nature qui avait formé ton lien avec eux. Voici qu'elle le
rompt. Eh bien, adieu, amis, je m*en vais sans qiril soit
besoin d'employer la force pour m'arracher du milieu de
vous; car cette séparation même n'a rien que de conforme
à la nature ^
Les derniers livres des Pensées se rapportent à
cette époque, où Marc-Aurèle, resté seul avec sa
philosophie, que personne ne partage plus, n'a qu'une
pensée, celle de sortir tout doucement du monde.
C'est la même mélancolie que dans la philosophie de
Carnonte*; mais l'heure de la vie du penseur est bien
autre. A Carnonte et sur les bords du Gran, Marc-
Aurèle médite pour se rendre fort dans la vie. Main-
tenant, toute sa pensée n'est plus qu'une préparation
à la mort % un exercice spirituel pour arriver paré
comme il faut à l'autel. Tous les motifs par lesquels
on peut chercher à se persuader que la mort n'est
4. Pensées, X, 36.
2. Ibid., livre H.
3. /ôtrf.^XII, 4.
31
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482 ORIGINES DO CHRISTIANISME. (An 180|
pas une souveraine injustice pour T homme vertueux,
il se les donne; il va jusqu'au sophisme afin d'ab-
soudre la Providence et de prouver que l'homme, en
mourant, doit être satisfait •
Le temps que dure la vie de l'homme n'est qu'un
point; son être est dans un flux perpétuel; ses sensations
sont obscures ^ Son corps, composé d'éléments divers, tend
de lui-même à la corruption; son àme est un tourbillon;
son destin est une énigme insoluble ; la gloire est une in-
déterminée. En un mot, tout ce qui regarde le corps est un
fleuve qui s'écoule ; tout ce qui regarde l'àme n'est que
songe et fumée; la. vie est un combat, un séjour en pays
étranger; la renommée posthume, c'est l'oubli. Qui peut
donc nous servir de guide? Une chose, une seule chose,
c'est la philosophie. Et la philosophie, c'est de faire en
sorte que le génie qui est nous reste pur de toute souil-
lure, plus fort que les plaisirs ou les souffrances,., accep-
tant les événements et le sort comme des émanations de la
source d'où il vient lui-même, enfm attendant d'une hu-
meur sereine la mort, qu'il prend pour la simple dissolution
des éléments dont tout être vivant est composé. Si, pour
les éléments eux-mêmes, ce n'est point un mal que de
subir de perpétuelles métamorphoses, pourquoi regarder
avec tristesse le changement et la dissolution de toutes
choses? Ce changement est conforme aux lois de la nature,
et rien n'est mal de ce qui est conforme à la nature.
Ainsi, à force d'analyser la vie, il la dissout, il la
rend peu différente de la mort. II arrive à la parfaite
4. Pensées, II, 17. Comp. IV, 3, G.
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[An 180] MARC-AURÈLE. 483
bonté, à l'absolue indulgence, à Tindifférence tem-
pérée par la pitié et le dédain. « Passer sa vie résigné
au milieu des hommes menteurs et injustes^ », voilà le
programme du sage. Et il avait raison. La plus solide
bonté est celle qui se fonde sur le parfait ennui, sur
la vue claire de ce fait que tout en ce monde est fri-
vole et sans fond réel. Dans cette ruine absolue de
toute chose, que reste-t-il? La méchanceté? Oh ! cela
n'en vaut pas la peine. La méchanceté suppose une
certaine foi au sérieux de la vie, la foi du moins au
plaisir, la foi à la vengeance, la foi à l'ambition»
Néron croyait à l'art; Commode croyait au cirque,
et cela les rendait cruels. Mais le désabusé qui sait
que tout objet de désir est frivole, pourquoi se don-
nerait-t-il la peine d'un sentiment désagréable? La
bonté du sceptique est la plus assurée, et le pieux
empereur était plus que sceptique; le mouvement de
la vie dans cette âme était presque aussi doux que les
petits bruits de l'atmosphère intime d'un cercueil. II
avait atteint le nirvana bouddhique, la paix du Christ»
Comme Jésus, Çakya-Mouni, Socrate, François d'As-
sise, et trois ou quatre autres sages, il avait totale-
ment vaincu la mort. Il pouvait sourire d'elle, car
vraiment elle n'avait plus de sens pour lui.
4. Pensées, VI, 47.
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CHAPITRE XXVII.
MORT DE MARC-AURÈLE. — LA FIN DU MONDE
ANTIQUE.
Le 5 août 178, le saint empereur quitta Rome*
pour retourner, avec Commode, à ces interminables
guerres du Danube, qu'il voulait couronner par la for-
mation de provinces frontières solidement constituées.
Les succès furent éclatants. On semblait toucher au
terme tant désiré, et qui n'avait été retardé que par
la révolte d'Avidius. Quelques mois encore, et l'en-
treprise militaire la plus importante du ii* siècle allait
être terminée. Malheureusement, l'empereur était
très faible. II avait l'estomac si ruiné, qu'il vivait sou-
vent un jour entier de quelques prises de thériaque *.
11 ne mangeait que quand il avait à haranguer les
4. Ce que dit Yulcatius Gallicanos [Avid. Cass., 3} d'une
sorte de cours philosophique que Maro-Aurôle aurail fait avant de
partir est bien peu yraisemblable.
t. Dion Cassius, LXXI, 6; Galien, De ther., %.
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[An 180] MARC-AURÈLE. 485
soldats. Vienne sur le Danube était, à ce qu'il semble,
le quartier général de Tarmée^. Une maladie conta-
gieuse régnait dans le pays, depuis plusieurs années',
et décimait les légions.
Le 10 mars J80, l'empereur tomba malade SU
salua sur-le-champ la mort comme la bienvenue,
s'abstint de toute nourriture et de toute boisson, ne
parla et n'agit plus désormais que comme du bord
de la tombe. Ayant fait venir Commode, il le supplia
d'achever la guerre pour ne point paraître trahir
l'État par un départ précipité. Le sixième jour de sa
maladie, il appela ses amis et leur parla sur le ton
qui lui était habituel, c'est-à-dire avec une légère
ironie, de l'absolue vanité des choses et du peu de
cas qu'il faut faire de la mort. Ils versaient d'abon-
dantes larmes : « Pourquoi pleurer sur moi? leur
dit-il. Songez à sauver l'armée. Je ne fais que vous
précéder; adieu! » On voulut savoir à qui il re-
commandait son fils : « A vous, dit-il, s'il en est
1. Selon Terlullien (ApoL, Î5), Marc-Aurèle mourut à Sir-
mium. Philostrate, Soph., II, 4, 26, l'appuierait; mais Aurelius
Victor {Cœs,^ 46; Epit.j 46) remporte.
S. Orelli-Henzen, n<» 5489.
3. Gapitolin, 28; Dion Gassius, LXXI, 33, 34; Hérodien, I, ii,
3 et suiv.; Aurelius Viclor, l. c; Tertullien, ApoL, 25; Théo-
phile d'Antioche, III, 27, 28. Malgré Tassertion positive de Dioo,
il n'est pas probable que Commode ait en rien contribué à la mort
de son père.
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486 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aa 180J
digne, et aux dieux immortels. » L'armée était incon-
solable ; car elle adorait Marc-Aurèle, et elle voyait
trop bien dans quel abîme de maux on allait tomber
après lui. L'empereur eut encore la force de présen-
ter Commode aux soldats. Son art de conserver la
tranquillité au milieu des plus grandes douleurs lui
faisait garder, en ce moment cruel, un visage calme.
Le septième jour, il sentit sa fin approcher. Il ne
reçut plus que son fils, et il le congédia au bout de
quelques instants, de peur de le voir contracter le mal
dont il était atteint; peut-être ne fut-ce là qu'un
prétexte pour se délivrer de son odieuse présence.
Puis il se couvrit la tête comme pour dormir. La nuit
suivante, il rendit l'âme.
On rapporta son corps à Rome et on l'enterra dans
le mausolée d'Adrien. L'effusion de la piété popu-
laire fut touchante. Telle était l'affection qu'on avait
pour lui, qu'on ne le désignait jamais par son nom
ou ses titres. Chacun selon son âge l'appelait « Marc
mon père, Marc mon frère, Marc mon fils ». Le jour
de ses obsèques, on ne versa presque point de larmes,
tous étant certains qu'il n'avait fait que retourner aux
dieux, qui l'avaient prêté un moment à la terre. Du-
rant la cérémonie même des funérailles, on le pro-
clama « dieu propice » avec une spontanéité sans
exemple. On déclara sacrilège quiconque n'aurait pas,
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[An 180] MARC-AURËLE. 487
si ses moyens le lui permettaient, son image dans sa
maison. Et il n'en fut pas de ce culte comme de
tant d'autres apothéoses éphémères. Cent ans après,
la statue de Marc-Antonin se voyait dans un grand
nombre de laraires, entre les dieux pénates. L'em-
pereur Dioclétien avait pour lui un culte à parl^ Le
nom d'Antonin désormais fut sacré. Il devint, comme
celui de César et d'Augustej une sorte d'attribut de
l'empire, un signe de la souveraineté humaine et ci-
vile*. Le numen Antoninum^ fut comme l'astre bien-
faisant de cet empire dont le programme admirable
resta, pour le siècle qui suivit, un reproche, une
espérance, un regret. On vit des âmes aussi peu poé-
tiques que celle de Septime-Sévère en rêver comme
d'un ciel perdu \ Môme Constantin s'inclina devant
cette divinité clémente et voulut que la statue d'or
des Antonins comptât parmi celles des ancêtres et
des tuteurs de son pouvoir*, fondé pourtant sous de
tout autres auspices.
Jamais culte ne fut plus légitime, et c'est le nôtre
\. Jules Gapitolin, Anl, Phil., 48, 49.
2. Capitolin, Macrin, 3, 7, 40; Spartien, Sept, Sev,, 49; Ca-
racalla, 9; Géta, 2; Lampride, Diadumène,h, 2, 3, 6; Héliog.,
4, 2, 3, 47, 48, 34; Alex. Sev., 5-4 2 ; Capitolin, les Gordiens, 4.
3. Lampride, Héliog., 3.
4. Spartien, Sév.,tO, 2î.
5. Lampride, Héliog., 2.
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488 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 180]
encore aujourd'hui. Oui, tous tant que nous sommes,
nous portons au cœur le deuil deMarc-Aurèle, comme
s'il était mort d'hier. Avec lui, la philosophie a
régné. Un moment, grâce à lui, le monde a été gou-
verné par l'homme le meilleur et le plus grand de
son siècle. Il est important que cette expérience ait
été faite. Le sera-t-elle une seconde fois? La philo-
sophie moderne, comme la philosophie antique, arri-
vera-t-elle à régner à son tour? Aura-t-elle son
Marc-Aurèle, entouré de Frontons et de Junius Rus-
ticus? Le gouvernement des choses humaines appar-
tiendra-t-il encore une fois aux plus sages? Qu'im-
porte, puisque ce règne serait d'un jour, et que le
règne des fous y succéderait sans doute une fois de
plus? Habituée à contempler d'un œil souriant l'éter-
nel mirage des illusions humaines, la philosophie
moderne sait la loi des entraînements passagers de
l'opinion. Mais il serait curieux de rechercher ce qui
sortirait de tels principes, si jamais ils arrivaient au
pouvoir. Il y aurait plaisir à construire à priori le
Marc-Aurèle des temps modernes, à voir quel mélange
de force et de faiblesse créerait, dans une âme d'élite
appelée à l'action la plus large, le genre de réflexion
particulier à notre âge. On aimerait à voir comment la
critique saurait s'allier à la plus haute vertu et à l'ar-
deur la plus vive pour le bien, quelle attitude garderait
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(An 180] MARC-AURÈLE. 489
un penseur de cette école devant les problèmes sociaux
du xn^ siècle, par quel art il parviendrait à les tour-
ner, à les endormir, à les éluder ou à les résoudre. Ce
qu'il y a de sûr, c'est que l'homme appelé à gouverner
ses semblables devra toujours méditer sur le modèle
exquis de souverain que Rome offrit en ses meilleurs
jours'. S'il est vrai qu'il soit possible de le dépasser
en certaines parties de la science du gouvernement^
qui n'ont été connues que dans les temps modernes»
le fils d'Ânnius Yerus restera toujours inimitable par
sa force d'âme, sa résignation, sa noblesse accom-
plie et la perfection de sa bonté.
Le jour de la mort de Marc-Aurèle peut être pris
comme le moment décisif où la ruine de la vieille ci-
vilisation fut décidée. En philosophie, le grand em-
pereur avait placé si haut l'idéal de la vertu, que
personne ne devait se soucier de le suivre ; en po-
litique, faute d'avoir séparé assez profondément les
devoirs du père de ceux du césar, il rouvrit, sans le
vouloir, l'ère des tyrans et celle de l'anarchie. En
religion, pour avoir été trop attaché à une religion
d'État, dont il voyait bien la faiblesse, il prépara le
triomphe violent du culte non officiel, et il laissa pla-
ner sur sa mémoire un reproche, injuste, il est vrai,
mais dont l'ombre même ne devrait pas se rencontrer
dans une vie si pure. En tout, excepté dans les lois.
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190 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 180J
Taffaiblissement était^sensible. Vingt ans de bonlé
avaient refâché l'administration et favorisé les abus.
Une certaine réaction dans le sens des idées d'Avi-
dius Gassius était nécessaire; au lieu de cela, on eut
un total effondrement. Horrible déception pour les
gens de bien ! Tant de vertu, tant d'amour n'aboutis-
sant qu'à mettre le monde entre les mains d'un équar-
risseur de bêtes, d'un gladiateur ! Après cette belle
apparition d'un monde élyséen sur la terre, retomber
dans l'enfer des Césars, qu'on croyait fermé pour
toujours! La foi dans le bien fut alors perdue. Après
Caligula, après Néron, après Domitien, on avait pu
espérer encore. Les expériences n'avaient pas été dé-
cisives. Maintenant, c^est après le plus grand effort
de rationalisme gouvernemental, après quatre-vingt-
quatre ans d'un régime excellent, après Nerva, Tra-
jan, Adrien, Antonin, Marc-Aurèle, que le règne du
mal recommence, pire que jamais. Adieu, vertu;
adieu, raison. Puisque Marc-Aurèle n'a pas pu sau-
ver le monde, qui le sauvera? Maintenant, vivent les
fous! vive l'absurde! vivent le Syrien et ses dieux
équivoques! Les médecins sérieux n'ont rien pu
faire. Le malade est plus mal que jamais. Faites
venir les empiriques; ils savent souvent mieux que
les praticiens honorables ce qu'il faut au peuple.
Ce qu'il y a de triste, en effet, c'est que le jour
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[An 180] MARG-AURÈLE. 491
de la mort de Marc-Aurèle, si lugubre pour la phi-
losophie et la civilisation , fut pour le christianisme
un beau jour. Commode, ayant pris à tâche de faire
en tout le contraire de ce qu'il avait vu, se montra
bien moins défavorable au christianisme que son il-
lustre père. Marc-Aurèle est le Romain accompli,
avec ses traditions et ses préjugés. Commode n'a
pas de race. Il aimait les cultes égyptiens ; lui-
même, la tête rasée, présidait aux processions, por-
tait l'Anubis, accomplissait toutes les cérémonies oii
se plaisaient les femmelettes. Il se fit représenter en
cette attitude dans les mosaïques des portiques cir-
culaires de ses jardins ^ Il avait des chrétiens dans
sa domesticité. Sa maîtresse Marcia était presque
chrétienne et se servit du crédit que lui donnait
Tamour pour soulager le sort des confesseurs con-
damnés aux mines en Sardaigne*. Le martyre des
Scillitains qui eut lieu le 17 juillet 180, quatre mois
par conséquent après l'avènement de Commode ',
fut sans doute la conséquence d'ordres donnés avant
la mort de Marc et que le nouveau gouvernement
n'avait pas encore eu le temps de retirer. Le nombre
des victimes sous Commode paraît avoir été moins
\. Spartien, Pescennius Niger, 6.
2. Voir ci-dessus, p. 55, note î; SI87-Î88.
3. Voir ci-dessus, p. 457.
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492 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [Aq 180]
s
considérable que sous Antonin et Marc-Aurèle^ Tant
il est vrai qu'entre les maximes romaines et le chris-
tianisme la guerre était à mort. Dèce, Valérien, Auré-
lien, Dioclétien, qui essayeront de relever les maximes
de l'empire, seront amenés à être d'ardents persécu-
teurs, tandis que les empereurs étrangers au patrio-
tisme romain, tels qu'Alexandre-Sévère, Philippe
l'Arabe, les césars de Palmyre, se montreront tolé-
rants*.
Avec un principe moins désastreux que celui
d'un despotisme militaire sans frein, l'empire, môme
après la ruine du principe romain par la mort de
Marc-Aurèle, aurait pu vivre encore, donner la
paix au christianisme un siècle plus tôt qu'il ne le
fit, éviter les flots de sang que versèrent en pure
perte Dèce et Dioclélien. Le rôle de Paristocratie ro-
maine était fini; après avoir usé la folie au i" siècle,
elle avait usé la vertu au deuxième. Mais les forces
cachées de la grande confédération méditerranéenne
n'étaient pas épuisées. De même que, après l'écrou-
lement de l'édifice politique bâti sur le titre de la
famille d'Auguste, il se trouva une dynastie provin-
ciale, les Flavius, pour relever l'empire; de même,
après l'écroulement de l'édifice bâti par les adop-
1. Eusèbe, V, ch. xxi.
2. Voir les Évangiles, p. 392 et suiv., 399, 404.
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[An 180] MARC-AURËLE. 493
lions de la haute noblesse romaine, il se trouva des
provinciaux, des Orientaux, des Syriens, pour relever
la grande association où tous trouvaient paix et pro-
fit. Septime-Sévère refît sans élévation morale, mais
non sans gloire, ce qu'avait fait Vespasien.
Certes, les hommes de cette dynastie nouvelle ne
sont pas comparables aux grands empereurs du
II* siècle. Môme Alexandre -Sévère, qui égale Antonin
et Marc en bonté, leur est bien inférieur en intelli-
gence, en noblesse. Le principe du gouvernement
est détestable ; c'est la surenchère de complaisance
envers les légions, la révolte mise à prix ; on ne
s'adresse au soldat que la bourse au poing. Le des-
potisme militaire ne revêtit jamais de forma plus
éhontée; mais le despotisme militaire peut avoir la
vie longue. A côté de spectacles hideux, sous ces
empereurs syriens qu'on dédaigne, que de réformes!
Quel progrès dans la législation ! Quel jour que celui
(sous Caracalla) où tout homme libre, habitant de
l'empire, arrive à l'égalité des droits * ! Il ne faut pas
s'exagérer les avantages qu'oifrait alors cette égalité ;
les mots, cependant, ne sont jamais tout à fait vides
en politique. On héritait de choses excellentes. Les
philosophes de l'école de Marc-Aurèle avaient dis-
4. Dion Casjius, LXXVII, 9; saint Aug., De civ. Dei, V, 47 ;
Ulpien, Digeste, I, v, 47.
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404 ORIGINES D[] CHRISTIANISME. [An 180]
paru; mais les jurisconsultes les remplaçaient. Pa-
pinien, Ulpien, Paul, Gaîus, Modestin, Florentinus,
Marcien S pendant des années exécrables, font des
chefs-d'œuvre et créent véritablement le droit de
l'avenir*. Très inférieurs à Trajan et aux Antonins
pour les traditions politiques, les empereurs syriens,
par cela même qu'ils ne sont pas Romains et n'ont
rien des préjugés romains, font souvent preuve d'une
ouverture d'esprit que ne pouvaient avoir les grands
empereurs du ii* siècle, tous si profondément conser-
vateurs. Ils permettent, encouragent même les col-
lèges ou syndicats'. Se laissant aller en cet ordre
jusqu'à l'excès, ils voudraient des corps de métiers
organisés en castes, avec des costumes à part^
Ils ouvrent à deux battants les portes de Tempire.
L'un d'eux, le fils de Mammée, ce bon et touchant
Alexandre-Sévère, égale presque, par sa bonté plé-
béienne^ les vertus patriciennes des beaux siècles;
les plu3 hautes pensées pâlissent auprès des droites
effusions de son cœur.
C'est surtout en religion que les empereurs dits
t. Sans parler de plusieurs autres célébrités des Paodecles,
qui paraissent se rattacher au temps d'Alexandre-Sévère.
S. God. Théod., I, iv, De responsis prudentum.
3. Lampride, Alex.^év., 33.
4. Lampride, Héliog., 4; Alexandre-Sévère, VI*
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[An 180] MARC-AURÈLË. 495
syriens inaugurent une largeur dMdées et une tolé-
rance inconnues jusque-là. Ces Syriennes d'Émèse,
belles, intelligentes, téméraires jusqu'à l'utopie, Julia
Domna, Julia Maesa, Julia Mammasa, Julia Soémie,
ne sont retenues par aucune tradition ni convenance
sociale. Elles osent ce .que jamais Romaine n'avait
osé ; elles entrent au sénat, y délibèrent, gouvernent
effectivement l'empire, rêvent de Sémiramis et de
Nitocris*. Voilà ce que n'eût pas fait une Faustine,
malgré sa légèreté; elle eût été arrêtée par le tact,
par le sentiment du ridicule, par les règles de la
bonne société romaine. Les Syriennes ne reculent
devant rieiî. Elles ont un sénat de femmes, qui édicle
toutes les extravagances'. Le culte romain leur parait
froid et insignifiant. N'y étant attachées par aucune
raison de famille, et leur imagination se trouvant plus
en harmonie avec le christianisme qu'avec le paga-
nisme italien, ces femmes se complaisent en des récits
de voyages de dieux sur la terre ; Philostrate les en-
chante avec son Apollonius; peut-être eurent-elles
avec le christianisme une secrète affiliation. Pendant
ce temps, les dernières dames respectables de l'an-
cienne société, comme cette vieille fille de Marc-
4. DiOD GassiuS) LXXVIII, S3; Hérodien, Y, 3 et suiv.; VI,
4 et suiv. ; Lampride, Héliog,, %, 4, 44.
2. Lampride, Héliog., 4; Vopiscus, ilur^/i^^ 49.
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496 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 180]
Aurèle, honorée de tous, que Caracalla fit tuer^
assistaient obscures à une orgie qui formait avec
leurs souvenirs de jeunesse un si étrange contraste.
Les provinces et surtout les provinces d'Orient,
bien plus actives et plus éveillées que celles de TOc-
cident, prenaient définitivement le dessus. Certes
Héliogabale était un insensé ; et cependant sa chi-
mère d'un culte monothéiste central, établi à Rome
et absorbant tous les autres cultes*, montrait que le
cercle étroit des idées antonines était bien brisé.
Mammée et Alexandre-Sévère iront plus loin ; pen-
dant que les jurisconsultes continuent de transcrire
avec la quiétude de la routine leurs vieilles et féroces
maximes contre la liberté de conscience \ l'empe-
reur syrien et sa mère s'instruiront du christianisme,
lui témoigneront de la sympathie^. Non content
4. Hôrodien, IV, 6.
2. c Ne quis Uomae deus nisi Heliogabalus coleretur; dicebat
prseterea Judsorum et Samaritanorum religiones et chrisliaDam
devotionem illuc transferendam, ut omnium cullurarum secretnm
Heliogabali sacerdotium teneret. • Lampride, Uëliog., 3, 6, 7, 8.
Cf. Dion Cassius, LXXIX, 44, M\ flérodieo, V, y, 7 et suiv.;
VI, 3 et suiv.
3. Paul, Sentent., V, xxi, % : • Qui novas et usu vel ratione
incognitas religiones inducunt, ex quibus animi hominum mo-
veantur, honesliores deportantar, humiliores capiie puniuntur. »
Le De officio proconsulis d'Ulpien contenait tout l'ancien arsenal
contre les chrétiens. Cf. Laclance, Instit,, V, ch. xi et xii.
4. Eusèbe, VI, xxi, 3, 4; cf. salut Jér., De viris ilL, 54. Eusèbe
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[An 180] UARC-AURÈLE. 497
d'accorder la sécurité aux chrétiens, Alexandre in-
troduit Jésus dans son laraire, par un éclectisme
touchant. La paix semble faite, non comme sous
Constantin, par l'abaissement d*un des partis, mais
par une large réconciliation ^
Il y avait certes, dans tout cela, une auda-
cieuse tentative de réforme, rationnellement inférieure
à celle des Antonins, mais plus capable de réussir;
car elle était bien plus populaire, elle tenait plus de
compte de la province et de FOrient. En une telle
œuvre démocratique, des gens sans ancêtres comme
ces Africains et ces Syriens avaient plus de chances
de succès que des gens raides et d'une tenue irré-
prochable, tels que les empereurs aristocrates. Mais
le vice profond du système impérial se révéla pour
la dixième fois. Alexandre-Sévère fut assassiné par
ne dit pas que Mammée se soit faite chrétienne. Orose, Gedrenus,
le Syncelle, Vincent de Lérins, Aboulfaradj ne savent rien de plus
qu'Eusèbe ; mais ils fausseot son texle et l'exagèrent. Les mon-
naies au type de Mammée sont toutes païennes. De Witte, Du
chrisl. de quelques imp,, p. 7.
4. Lampride, Alex.-Sev,, 22, 28, 29; Eusèbe, H. E., YI,
ch. xxYiii. Voir la série des bustes d'empereurs au Musée du Gapi-
tôle. Notez Tairdoux et borné d'Alexandre-Sévère etdes Julies; une
première impression du christiapisme est déjà sensible. Sur Tor-
pacion et les chrétiens de l'entourage des Sévères, voir Tert., Ad
Scap,, 4, et les faits groupés par M. de Geuleneer, Mémoires cou*
rannés de TAcad. de Bruxelles, t. XLill (4880), p. 201 et suiv.
32
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498 ORIGINEL DU CHRISTIANISME. [An 180]
les soldats le 19 mars 235. Il fut clair que Tar-
mée ne pouvait plus souffrir que des tyrans. L'empire
était tombé successivement de la haute noblesse ro-
maine aux officiers de province; maintenant, il passe
aux sous-ofTiciers et aux soldats assassins. Tandis
que, jusqu'à Commode, les empereurs tués sont des
monstres intolérables, à présent, c'est le bon empe-
reur, celui qui veut ramener quelque discipline, celui
qui réprime les crimes de l'armée, qui est sûrement
désigné pour la mort.
Alors s'ouvre cet enfer d'un demi-siècle (235-
28/i), où sombre toute philosophie, toute civilité, toute
délicatesse. Le pouvoir à l'encan, la soldatesque maî-
tresse de tout, par moments dix tyrans à la fois, le
barbare pénétrant par toutes les fissures d'un monde
lézardé, Athènes démolissant ses monuments anciens
pour s'entourer de mauvais murs contre la terreur des
Golhs. Si quelque chose prouve combien l'empire
romain était nécessaire par raison intrinsèque, c'est
qu'il ne se soit pas totalement disloqué dans cette anar-
chie, c'est qu'il ait gai'dé assez de souffle pour revivre
sous la puissante action de Dioclétien et fournir en-
core une course de deux siècles. Dans tous les ordres,
la décadehce est effroyable. En cinquante ans, on a
oublié de sculpter ^ La littérature latine cesse corn-
J. Voir les séries de bustes d'empereurs. Les bustes d*Â-
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[An 180] MARC-AURËLË. 409
plètement. Il semble qu'un mauvais génie couve sur
cette société, boit son sang et sa vie. Le christianisme
prend pour lui ce qu'il y a de bon et appauvrit d'au-
tant l'ordre civil. L'armée se meurt faute d'un bon
recrutement d'officiers; l'Église attire tout. Les élé-
ments religieux et moraux d'un État ont une manière
bien simple de punir l'État qui ne leur fait pas la
place à laquelle ils croient avoir droit : c'est de se
retirer sous leur tente; car un État ne peut se passer
d'eux. La société civile n'a dès lors que le rebut des
âmes. La religion absorbe tout ce qu'il y a de meil-
leur. On se détache d'une patrie qui ne représente
plus qu'un principe de force matérielle. On choisit sa
patrie dans l'idéal, ou plutôt dans l'institution qui
tient lieu de la cité et de la patrie écroulées. L'Église
devient exclusivement le lien des âmes, et, comme
elle grandit par les malheurs mêmes de la société
civile, on se console aisément de ces malheurs, où
il est facile de montrer une vengeance du Christ et
de ses saints.
« S'il nous était permis de rendre le mal pour le
mal, dit Tertullien, une seule nuit et quelques fa-
lexandre-Sévère sont déjà tout à fait maa^ais. Voir aassi la répa-
gnaDte mosaïque de Garacalla, au Musée de Latram. Déjà Tare de
Septime- Sévère, qui n'est postérieur que de trente ans à celui
de Marc-Âurèle, et le petit arc des Changeurs, au Vélabre, sont
des ouvrages grossiers.
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500 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 180]
lots, c'en serait assez pour notre vengeance*. » On
4tait patient, car on était sûr de l'avenir*. Mainle-
Aant, le monde tue les saints ; mais demain les saints
jugeront le monde. « Regardez -nous bien tous au
visage, pour nous reconnaître au jugement dernier »,
disait aux païens l'un des martyrs de Garthage'.
« Notre patience, disaient les plus modérés, nous
vient de la certitude d'être vengés ; elte amasse des
charbons ardents sur la tête de nos ennemis. Quel
jour que celui où le Très-Haut comptera ses fidèles,
enverra les coupables à la géhenne et fera flamber
nos persécuteurs au brasier des feux éternels ! Quel
spectacle immense, quels seront mes transports, mon
admiration et mon rire ! Que je trépignerai en voyant
gémir au fond des ténèbres, avec Jupiter et leurs
propres adorateurs, tant de princes que l'on disait
reçus au ciel après leur mort ! Quelle joie de voir les
magistrats persécuteurs du nom du Seigneur consu-
més par des flammes plus dévorantes que celles des
bûchers allumés pour les chrétiens* ! »
s. Saint CyprieD, De bano palientiœ, entier.
3. AclaS. Perp., §47.
4. Saint Gyprien, Episi., 56, ad Thit>aritanos ; liber ad De-
melrianum, la fin surtout; Tertu^ien, De specl., 30; De fuga,
\t; Ad Scap.j t.
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CHAPITRE XXVIII.
LE CHRISTIANISME A LA Fllf DU 11* SIECLE.
LE DOGUE.
Dans l'espace de temps qui s'est écoulé de ï»
mort d'Auguste à la mort de Marc-Aurèle, une reli-
gion nouvelle s'est produite dans le monde; elles'ap*-
pelle le christianisme. L'essence de cette religion^
consiste à croire qu'une grande manifestation câeste
s'est faite en la personne de Jésus de Nazareth, être
divin qui, après une vie toule surnaturelle, a été mis-
à mort par les Juifs, ses compatriotes, et est ressus-
cité le troisième jour. Ainsi, vainqueur de la mort^.
il attend, à la droite de Dieu, son père, l'heure pro-
pice pour reparaître dans les nues, présider à. la
résurrection générale, dont la sienne n'a été que le
prélude, et inaugurer^ sur une terre purifiée, le
royaume de Dieu, c'est-à-dire le règne des saints res-
suscites. En attendant, la réunion des fidèles, l'Église,
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502 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
représente une espèce de cité des saints actuellement
vivants, toujours gouvernée par Jésus. Il était reçu, en
effet, que Jésus avait délégué ses pouvoirs à des apôtres,
lesquels établirent les évêques et toute la hiérarchie
ecclésiastique. UÉglise renouvelle sa communion avec
Jésus au moyen de la fraction du pain et du mystère
de la coupe, rite établi par Jésus lui-même, et en vertu
duquel Jésus devient momentanément, mais réelle-
ment, présent au milieu des siens. Gomme consola-
tion, dans leur attente, au milieu des persécutions
d'un monde pervers, les fidèles ont les dons surna-
turels de r Esprit de Dieu, cet Esprit qui anima au-
trefois les prophètes et qui n'est pas éteint. Ils ont
surtout la lecture des livres révélés par l'Esprit, c'est-
à-dire la Bible, les Évangiles, les lettres des apôtres
et ceux des écrits des nouveaux prophètes que l'Église
a adoptés pour la lecture dans les réunions publiques.
La vie des fidèles doit être une vie de prière, d'ascé-
tisme, de renoncement, de séparation du monde,
puisque le monde actuel est gouverné par le prince
du mal, Satan, et que l'idolâtrie n'est autre chose
que le culte des démons.
Une telle religion apparaît tout d'abord comme
étant sortie du judaïsme. Le messianisme juif en est
le berceau. Le premier titre de Jésus, titre devenu
inséparable de son nom, est CkristoSf traduction
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MARC-AURÈLE. 503
grecque du mot hébreu Mesih. Le grand livre sacré
du culte nouveau, c'est la Bible juive ; ses fêles, au
moins quant au nom, sont les fêtes juives; son pro-
phétisme est la continuation du prophétisme jdif.
Mais la séparation entre la mère et Tenfant s'est
faite complètement ^ Les juifs et les chrétiens, em
général, àe détestent; la religion nouvelle tend à ou-
blier de plus en plus son origine et ce qu'elle doit au
peuple hébreu. Le christianisme est envisagé par la
plupart de ses adhérents comme une religion entiè-
rement nouvelle, sans lien avec ce qui a précédé.
Si nous comparons maintenant le christianisme,
tel qu'il existait vers l'an 180, au christianisme du
IV* et du V* siècle, au christianisme du moyen âge,
au christianisme de nos jours, nous trouvons qu'en
réalité il s'est augmenté de très peu de chose dans
les siècles qui ont suivi. En 180, le Nouveau Testa-
ment est clos; il ne s'y ajoutera plus un seul livre
nouveau. Lentement, les Épltres de Paul ont conquis
leur place à la suite des Évangiles, dans le code
sacré et dans la liturgie ' . Quant aux dogmes, rien
4 . Les mots iou^ett9{A^, yu^ivntKn^^Qç sont opposés les uns aux
aut.es dans les épttres pseudo-îgnatiennes, ad Magn., 8-40; cui
Phil., 6. On s'étonne de trouver encore les juifs et les chrétiens
confondus dans JSlius Aristide, 0pp., II, p. 40S et suiy., Dindorf.
%. Actes des martyrs scillitains, 7* réponse de Spérat; cf. l'É-
glise chrétienne, p. 353-354.
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504 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
n'est fixé; mais le germe de tout existe; presque
aucune idée n'apparaîtra qui |ne puisse faire valoir
des autorités du r' et du ii* siècle. Il y a du trop,
il y a des contradictions; le travail théologique con-
sistera bien plus à émonder, à écarter des super-
fluités qu'à inventer du nouveau. L'Église laissera
tomber une foule de choses mal commencées, elle
sortira de bien des impasses. Elle a encore deux
cœurs, pour ainsi dire; elle a plusieurs têtes; ces
anomalies tomberont; mais aucun dogme vraiment
original ne se formera plus.
La Trinité des docteurs de l'an 180, par exemple,
est indécise. Logos, Paraclet, Saint-Esprit, Christ,
Fils, sont des mots employés confusément pour dé-
signer l'entité divine incamée en Jésus ^ Les trois
personnes ne sont pas comptées, numérotées, si l'on
peut s'exprimer de la sorte; mais le Père, le Fils,
TEsprit, sont bien déjà désignés pour les trois termes
qu'il faudra maintenir distincts, sans diviser pourtant
l'indivisible Jéhovah. Le Fils grandira immensément.
Cette espèce de vicaire que le monothéisme, à partir
d'une certaine époque, s'est plu à donner à l'Être
suprême offusquera singulièrement le Père. Les bi-
4. Voir, notamment, Justin, ApoL I, 6, et surtout Pseudo>
Hermas (VÉgl, chréL, ch. xh). Pour les montanistes, voir ci-
dessus, p. 21 S et suiv.
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HARC-AURÈLE. 505
zarres formules de Nicée établiront des égalités contre
nature; le Christ, seule personne active de la Trinité,
se chargera de toute Tœuvre de la création et de la
Providence, deviendra Dieu lui-même. Mais Tépître
aux Colossiens n'est qu'à un pas d'une telle doctrine;
pour arriver à ces exagérations, il n'a fallu qu'un
peu de logique. Marie, mère de Jésus, est elle-même
destinée à grandir colossalement; elle deviendra en
fait une personne de la Trinité. Déjà les gnostiques
ont deviné cet avenir et inauguré un culte appelé à
une importance démesurée.
Le dogme de la divinité de Jésus-Christ existe
complètement ; seulement, on n'est pas d'accord sur
les formules qui servent à l'exprimer; la christologîe
du judéo-chrétien de Syrie et celle de l'auteur d'^er-
mas ou des Reconnaissances diffèrent considérable-
ment; le travail de la théologie sera de choisir, non
de créer. Le millénarisme des premiers chrétiens de-
venait de plus en plus antipathique aux Hellènes
qui embrassaient le christianisme. La philosophie
grecque exerçait une sorte de poussée violente pour
substituer son dogme de l'immortalité de l'âme aux
vieilles idées juives (ou si l'on veut persanes) de
résurrection et de .paradis sur terre. Les deux for-
mules pourtant coexistaient encore. Irénée dépasse
tous les millénaristes en matérialisme grossier, quand
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506 ORIGINES DD CHRISTIANISME.
déjà, depuis cinquante ans, le quatrième Évangile, si
purement spiritualiste, proclame que le royaume de
Dieu commence ici-bas, qu'on le porte en soi-même.
Caïus, Clément d'Alexandrie, Origène, Denys d'A-
lexandrie, vont bientôt condamner le rêve des pre-
miers chrétiens et envelopper l'Apocalypse dans leur
antipathie. Mais il est trop tard pour supprimer
quelque chose d'important. Le christianisme subor-
donnera l'apparition du Christ dans les nues et la
résurrection des corps à l'immortalité de l'âme; si
bien que le vieux dogme primitif du christianisme
sera presque oublié et relégué, comme une pièce de
théâtre démodée, aux arrière-plans d'un jugement
dernier qui n'a plus beaucoup de sens, puisque le
sort de chacun est fixé au moment de sa mort. Beau-
coup admettent que les peines des damnés ne finiront
pas, et que ces peines seront un condiment de la joie
des justes^; d'autres croient qu'elles finiront ou se-
ront mitigées*.
Dans la théorie de la constitution de l'Église, l'idée
que la succession apostolique est la base du pouvoir
de i'évêque, lequel est ainsi envisagé non comme un
délégué de la communauté, mais comme le continua-
teur des apôtres et le dépositaire de leur autorité,
1. TertullieD, De spect.,20,
2. De iramiiu B. M. V,, ch. vi (Enger).
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MARC-AURÈLE. 507
prend de plus en plus le dessus. Cependant plusieurs
chrétiens s'en tiennent encore à la conception beau-
coup plus simple de VEcclesia de Matthieu, oîi tous
les membres sont égaux. — Dans la fixation des
livres canoniques, l'accord règne sur les grands
textes fondamentaux; mais une liste exacte des écrits
de la Bible nouvelle n'existe pas, et les bords, si l'on
peut s'exprimer ainsi, de cette nouvelle littérature
sacrée sont tout à fait indécis-
La doctrine chrétienne est donc déjà un tout si
compact, que rien d'essentiel ne s'y joindra plus,
et qu'aucun retranchement considérable ne sera plus
possible. Jusqu'à Mahomet, et même après lui, il y
aura en Syrie des judéo-chrétiens, des elkasaïtes, des
ébionites. Outre ces minim ou nazaréens de Syrie, que
lesérudits d'entre les Pères* furent seuls à connaître,
et qui ne cessaient pas encore au iv*' siècle de maudire
saint Paul* en leurs synagogues' et de traiter les
chrétiens ordinaires de faux juifs*, l'Orient n'a jamais
4 . Saint Jérôme et saint Épiphane. Notez surtout la discussion
de saint Jérôme et de saint Augustin. Martianay, t. IV, %* part.,
col. 602 et suiv.; Vallarsi, t. I, col. 7S3 et suiv. Saint Augustin,
biea moins versé que saint Jérôme dans Thisloire de FÉglise,
ignore l'existence de ces chrétientés judéo-chrétiennes d'Orient.
2. Saint Jérôme, In Matth,, xii, init.
3. Épiph., XXX, 48; saint. Jér. EpisL, lxxiv, col. 623, lY,
2* part., Mart. (cxii, 13, 1. 1, coi. 740, Vallarsi).
4. Cavm, sib., VU, 132 et suiv.
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508 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
cessé de compter des familles chrétiennes observant
le sabbat et pratiquant la circoncision. Les chrétiens
de Sait et de Eérak paraissent être, de nos jours,
des espèces d'ébionites. Les Abyssins sont de vrais
judéo-chrétiens, pratiquant tous les préceptes juifs,
souvent avec plus de rigueur que les juifs eux-
mêmes. Le Coran et l'islamisme ne sont qu'un pro-
longement de cette vieille forme du christianisme,
dont l'essence était la croyçince en la réapparition du
Christ, le docétisme, la suppression de la croix ^
D'un autre côté, en plein xix* siècle, les sectes com-
munistes et apocalyptiques de l'Amérique font da
millénarisme et d'un prochain jugement dernier la
base de leur croyance, comme aux premiers jours
de la première génération chrétienne.
Ainsi, dans cette Église chrétienne de la fin du
ir siècle, tout a déjà été dit. Pas une opinion, pas
une direction d'idées, pas une fable qui n'ait eu son
défenseur. L'arianisme était en germe dans les opi-
nions des monarchiens*, des artémonites, de Praxéas,
de Théodote de Byzance, et ceux-ci faisaient remar-
quer avec raison, que leur croyance avait été celle de
4. Monnaies de Moavia et d'Àbd-el-Mélik (La voix, Arts mu^
sulmans, p. 40). Voir les Évangiles, p. 421-422, 460-462; V Église-
chrétienne, p. 285-286.
2. Voir, ci-dessus, p. 85 et suiv.
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MARC-AURÊLE. S09
la majorité de l'Eglise de Rome jusqu'au papeZéphy-
rin (vers l'an 200). Ce qui manque en cet âge de
liberté sans frein, c'est ce qu'apporteront plus tard
les conciles et les docteurs : savoir, la discipline, la
règle, l'élimination des contradictoires. Jésus est déjà
Dieu, et cependant plusieurs répugnent à l'appeler
de ce nom. La séparation d'avec le judaïsme est ac-
complie, et pourtant beaucoup de chrétiens prati-
quent encore tout le judaïsme S Le dimanche a rem-
placé le samedi * , ce qui n'empêche pas que certains
fidèles observent le sabbat. La pâque chrétienne est
distinguée de la pâque juive; et cependant des Églises
entières suivent toujours l'ancien usage. Dans la cène,
la plupart se servent de pain ordinaire; plusieurs,
néanmoins, surtout en Asie Mineure, n'emploient que
l'azyme. La Bible et les écrits du Nouveau Testament
sont la base de l'enseignement ecclésiastique, et, en
même temps, une foule d'autres livres sont adoptés
par les uns, rejelés par les autres*. Les quatre Évan-
4. Ebert, sur Goinmoiien, dans les AbhandL der Sachs. Ges.
der Wi8$„y, phil.-hist. Classe, p. 393,444,415; ConstU. aposL,
V, 42; Jean Chrysost., Adv. judœos, i, 4, 3, 5, 7; ii, 4, 2; m,
4, 3; IV, 4; vu, 6.
2. Pseudo-Ign., Ad Magn.j 8, 9.
3. Comp. Tertullien, IréDée, le Canon dît de Muralori, en ce
qui touche le Pasteur, les épttres de Clément, les épltres de
Pierre, TApocalypse de Pierre.
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MO ORIGINES DU CHRISTIANISME.
giles sont fixés % et pourtant beaucoup d*autres textes
évangéliques circulent et obtiennent faveur. La plu-
part des fidèles, loin d'être des ennemis de Tempire
romain, n'attendent que le jour de la réconciliation
et admettent déjà la pensée d'un [empire chrétien ;
d'autres continuent à vomir contre la capitale du
monde païen les plus sombres prédictions apocalyp-
tiques. Une orthodoxie est formée et sert déjà de
pierre de touche pour écai1;er l'hérésie; mais, si
l'on veut abuser de cette raison d'autorité, les doc-
teurs les plus chrétiens se raillent hautement de] ce
qu'ils appelleront « la pluralité de l'erreur ». La
primauté de l'Église de Rome commence à se des-
siner; mais ceux-là mêmes qui subissent cette pri-
mauté protesteraient si on leur disait que l'évêque
de Rome doit un jour aspirer au titre de souverain
de l'Église universelle. En somme, les différences qui
séparent de nos jours le catholique le plus orthodoxe
et le protestant le plus libéral sont peu de chose au-
près des dissentiments qui existaient alors entre deux
chrétiens qui n'en restaient pas moins en parfaite
communion l'un avec Tautre.
Voilà ce qui fait l'intérêt sans égal de cette période
créatrice. Habituésà n'étudier que les périodes réflé-
4. GanoQ de Maratori, Irénée, TertuUido. Voir V Église chré^
tienne, p. 50S.
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MÂRC-AURÈLE. 511
chiesde l'histoire, presque tous ceux qui, en France,
ont émis des vues sur les origines du christianisme,
n'ont considéré que le m* et le iv siècle, les siècles des
hommes célèbres et des conciles œcuméniques, des
symboles et des règles de foi. Clément d'Alexandrie et
Origène, le concile de Nicée et saint Athanase, voilà,
pour eux, les sommets et les hautes figures. Nous ne
nions l'importance d'aucune époque de l'histoire ; mais
ce ne sont pas là des origines. Le christianisme était
entièrement fait avant Origène et le concile de Nicée.
Et qui Ta fait? Une multitude de grands anonymes,
des groupes inconscients, des écrivains sans nom ou
pseudonymes. L'auteur inconnu des épîtres censées
de Paul à Tite et à Timothée a plus contribué que
n'importe quel concile à la constitution de la disci-
pline ecclésiastique. Les auteurs obscurs des Évan-
giles ont apparemment plus d'importance réelle que
leurs commentateurs les plus célèbres. Et Jésus? On
avouera, j'espère, qu'il y a eu quelque cause pour
laquelld ses disciples l'aimèrent jusqu'au point de le
croire ressuscité et de voir en lui l'accomplissement
de l'idéal messianique, l'être surhumain destiné à
présider au renouvellement complet du ciel et de la
terre.
Le fait, en pareille matière, est le signe du droit ;
le succès est le grand critérium. En religion et en
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512 ORIGINES I>U CHRISTIANISME.
morale, l'invention n'est riçn ; les maximes du ser-
mon sur la montagne sont vieilles comme le monde ;
personne n'en a la propriété littéraire. L'essentiel
est de réaliser ces maximes, de les donner pour base
h une société. Voilà pourquoi, chez le fondateur reli-
gieux, le charme personnel est chose capitale. Le
chef-d'œuvre de Jésus a été de s'être fait aimer d'une
vingtaine de personnes, ou plutôt d'avoir fait aimer
l'idée en lui, jusqu'à un point qui triompha de la
mort. Il en fut de même pour les apôtres et pour la
seconde et la troisième génération chrétienne. Les
fondateurs sont toujours obscurs ; mais, aux yeux du
philosophe, la gloire de ces innommés est la gloire vé-
ritable. Ce ne furent pas de grands hommes, ces
humbles contemporains de Trajan et d'Antonin, qui
ont décidé de la foi du monde. Comparés à eux, les
personnages célèbres de l'Église du iir et du iv* siècle
font bien meilleure figure. Et pourtant ces derniers
ont bâti sur le fondement que les premiers ont posé.
Clément d'Alexandrie, Origène ne sont que des demi-
chrétiens. Ce sont des gnostiques, des hellénistes» des
spiritualistes, ayant honte de l'Apocalypse et du règne
terrestre du Christ, plaçant l'essence du christianisme
dans la spéculation métaphysique, non dans l'appli-
cation des mérites de Jésus ou dans la révélation
biblique. Origène avoue que, si la loi de Moïse devait
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MARC-AURÈLE. 513
être entendue au sens propre, elle serait inférieure
aux lois des Romains, des Athéniens, des Spartiates ^
Saint Paul eût presque dénié le titre de chrétien à
un Clément d'Alexandrie, sauvant le monde par une
gnosis où ne joue presque aucun rôle le sang de
Jésus-Christ.
La même réflexion peut être appliquée aux écrits
que nous ont laissés ces âges antiques. Ils sont plats,
simples, grossiers, naïfs, analogues aux lettres sans
orthographe que s'écrivent de nos jours les sectaires
communistes les plus dédaignés. Jacques, Jude, rap-
pellent Cabet ou Babick, tel fanatique de 1848 ou de
i871, convaincu, mais ne sachant pas sa langue,
exprimant à bâtons rompus, d'une façon touchante,
sa naïve aspiration k la conscience. Et pourtant, ce
sont ces bégayements de gens du peuple qui sont
devenus la seconde Bible du genre humain. Le ta-
pissier Paul écrivait le grec aussi mal que Babick
le français*. Le rhéteur, dominé par la considération
littéraire, pour qui la littérature française commence
4. Origène, //) LeviL^ hom. yii, 5 : a Erubesco confiteri quia
taies leges dederit Deus. » Cf. De princ, 4 7 ; /n Maith., tom. XIV,
23 ; In EpisL ad Rom,, ii, 9 et suiv. Voir aussi saint Jean Ghrys.,
Adv. jud.j VII, 4.
SI. Voir, dans un journal de la Commune, la Nation souve^
raine (vers le 25 avril 4 874), une lettre de Babick, qui me rap-
pela beaucoup, quand je la lus, les Épltres chrétiennes primitives.
33
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514 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
à Villon ; l'historien doctrinaire, qui n'estime que les
développements réfléchis, et pour qui la constitution
française commence aux prétendues Constitutions de
saint Louis, ne peuvent comprendre ces apparentes
bizarreries.
L'âge des origines, c'est le chaos, mais un chaos
riche de vie; c'est la glaire féconde où un être se
prépare à exister, monstre encore, mais doué d'un
principe d'unité, d'un type assez fort pour écarter
les impossibilités, pour se donner les organes essen-
tiels. Que sont tous les efl*orts des siècles conscients
si on les compare aux tendances spontanées de l'âge
embryonnaire, âge mystérieux où l'être en train de
se faire se retranche un appendice inutile, se crée un
système nerveux, se pousse un membre? C'est à ces
moments-là que l'Esprit de Dieu couve son œuvre et
que le groupe qui travaille pour l'humanité peut
vraiment dire :
Est Deus in nobis, agitante calescimus illo.
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CHAPITRE XXIX.
LE GDLTE ET LA DISCIPLINE.
L'histoire d'une religion n'est pas l'histoire d'une
théologie. Les subtilités sans valeur qu'on décore de
ce nom sont le parasite qui dévore les religions bien
plutôt qu'elles n'en sont l'âme. Jésus n'eut pas de
théologie ; il eut le sentiment le plus vif qu'on ait eu
des choses divines et de la communion filiale de
l'homme avec Dieu. Aussi n*institua-t-il pas de culte
proprement dit, en dehors de celui qu'il trouva déjà
établi par le judaïsme. La « fraction du pain », ac-
compagnée d'actions de grâces, ou eucharistie, fut le
seul rite un peu symbolique qu'il adopta, et encore
Jésus ne fit-il que lui donner de l'importance et se
l'approprier; car la beraka (bénédiction), avant de
rompre le pain, a toujours été un usage juif. Quoi
qu'il en soit, ce mystère du pain et du vin, considérés
comme étant le corps et le sang de Jésus, si bien que
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516 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
ceux qui en mangent ou en boivent participent de
Jésus, devint l'élément générateur de tout un culte.
Vecclesia ou l'assemblée en fut la base. Jamais le
christianisme ne sortit de là. Vecclesia, ayant pour
objet central la communion ou eucharistie, devint la
messe; or la messe a toujours réduit le reste du culte
chrétien au rang d'accessoire et de pratique secon-
daire.
On était loin, vers le temps de Marc-Aurèle, de la
réunion chrétienne primitive, pendant laquelle deux
ou trois prophètes, souvent des femmes, tombaient eu
extase, parlant en même temps et se demandant les
uns aux autres, après l'accès, quelles merveilles ils
avaient dites. Cela ne se voyait plus que chez les mon-
tanisles. Dans l'immense majorité des Églises, les
anciens et Tévêque président l'assemblée, règlent les
lectures, parlent seuls. Les femmes sont assises à part,
silencieuses et voilées. L'ordre règne partout, grâce
à un nombre considérable d'employés secondaires,
ayant des fonctions distinctes ^ Peu à peu le siège de
Vépiscopos et les sièges des presbyteri constituent un
hémicycle central, un chœur. L'eucharistie exige une
table, devant laquelle le célébrant prononce les prières
et les paroles mystérieuses. Bientôt on établit un
ambon pour les lectures et les sermons, puis un
<. ConstU, aposL, YIII, ch. xi; Tertullien, Prœscr., 41.
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MARG-AURÈLE. 517
cancel de séparation entre le presbyterium et le reste
de la salle. Deux réminiscences dominent tout cet
enfantement de l'architecture chrétienne : d'abord un
vague souvenir du temple de Jérusalem, dont une
partie était accessible aux seuls prêtres ; puis une
préoccupation de la grande liturgie céleste par la-
quelle débute l'Apocalypse. L'influence de ce livre
sur la liturgie fut de premier ordre. On voulut faire
sur terre ce que les vingt -quatre vieillards et les
chantres zoomorphes font devant le trône de Dieu.
Le service de l'Église fut ainsi calqué sur celui du
ciel. L'usage de l'encens* vînt sans doute de la même
inspiration. Les lampes et les cierges étaient surtout
employés dans les funérailles*.
Le grand ^acte liturgique du dimanche était un
chef-d'œuvre de mysticité et d'entente des senti-
ments populaires. C'était bien déjà la messe % mais
la messe complète, non la messe aplatie, si j'ose le
dire, écrasée comme de nos jours; c'était la messe
vivante dans toutes ses parties, chaque partie conser-
vant la signification primitive qu'elle devait plus tard
si étrangement perdre. Ce mélange habilement com-
4. Saint Hippolyle, De consummatùme mundi^ c. xxxiv.
2. Le passage Lactance, Instit. div,, VI, 2, n*est pas une
grave objection.
3. ConsUL aposl.j Tl, 57; Eusèbe, Oraiio Coiislantini, 41
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518 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
posé de psaumes, de cantiques, de prières, de lec-
tures, de professions de foi, ce dialogue sacré entre
révoque et le peuple, préparaient les âmes à penser
et à sentir en commun. L'homélie de Tévêque, la
lecture de la correspondance des évêques étrangers
et des Églises persécutées, donnaient la vie et l'ac-
tualité à la pacifique réunion. Puis venait la préface
solennçlle du mystère, annonce pleine de gravité,
rappel des âmes au recueillement; puis le mystère
lui-même, un canon secret, des prières plus saintes
encore que celles qui ont précédé ; puis l'acte de fra-
ternité suprême, la participation au même pain, & la
même coupe. Une sorte de silence solennel plane sur
l'église en ce moment. Puis, quand le mystère est
fini, la vie renaît, les chants recommencent, les ac-
tions de grâces se multiplient; une longue prière em-
brasse tous les ordres de l'Église, toutes les situa-
tions de l'humanité, tous les pouvoirs établis ^ Puis
le président, après avoir échangé avec les fidèles de
pieux souhaits, congédie l'assemblée par la formule
ordinaire dans les audiences judiciaires % et les frères
4. ConsL apost. jYWlj ch. x, xi. Ces prières sont du temps des
persécutions, puisqu'il s*y trouve des suffrages pour les persécu-
teurs et pour les confesseurs qui sont en prison ou dans les mines.
2. Ite, missa est. De là probablement le nom de messe. Comp.
la Xftoîc dtfimi^ à la fin de la messe isiaque. Apulée, Metam., XI, 47.
Voir Du Gange, au mot missa.
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MARC-AURÈLE. 519
se séparent pleins d'édification pour plusieurs jours.
Cette réunion du dimanche était en quelque sorte
le nœud de toute la vie chrétienne. Ce pain sacré
était le lien universel de l'Église de Jésus. On l'en-
voyait aux absents à domicile, aux confesseurs en
prison, et d'une Église à l'autre, surtout vers le temps
de Pâques*; on le donnait aux enfants*; c^était le
grand signe de la communion et de la fraternité.
L'agape, ou repas du soir en commun, non distingué ,
d'abord de la cène, s'en séparait de plus en plus et
dégénérait en abus'. La cène, au contraire, devenait
essentiellement un office du matin*. La distribution
du pain et du vin se faisait par les anciens et par les
diacres. Leâ fidèles les recevaient debout. Dans cer-
tains pays, surtout en Afrique, on croyait, à cause
de la prière : « Donne-nous aujourd'hui notre pain
4. Justin, Apol. I, 65; Actes de sainte Perpétue, V vis.;
lettre d'Irénée à Victor, ci-dessus, p. 203; Tertuilien, Ad tix.,
II, 4, 5; fait de Tarsicius, carmen xviii de saint Damase. Cet
usage fut interdit par le concile de Laodicée, canon 44.
2. Saint Cyprien, De lapsis, 25.
3. Saint Paul, p. 226 et suiv. ; de Rossi^ Roma soit., \U^
p. 500 et suiv. Comp. Tertullien, ApoL, 39, et De jej., M (sed
majoris est agape, quia per hanc adolescentes tui eu no sororibus^
dormiunt); Clém. d'Alex., Pœdag., Il, h ; Carm, sib., Vlïl, 498 v
Eusèbe, Orat, Const., 42.
4. Pline, Epist., X, 97 ; saint Cyprien, Epist., 63, $ 45 et 46.
L'Église grecque a conservé Fusage de la messe avant lo lever
du soleil.
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520 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
quotidien », devoir communier tous les jours. On
emportait, pour cela, le dimanche, un morceau de
pain bénit, que Ton mangeait chez soi en famille,
après la prière du matin*.
On se plut, à l'imitation des mystères, à entourer
cet acte suprême d*un profond secret*. Des précau-
tions étaient prises pour que les initiés seuls fussent
présents dans l'église au moment où il se célébrait.
.Ce fut presque l'unique faute que commit l'Église
naissante; on crut, parce qu'elle recherchait l'ombre,
qu'elle en avait besoin, et cela, joint à bien d'autres
indices, fournit des apparences à l'accusation de
magie'. Le baiser sacré* était aussi une grande
source d'édification et de dangers. Les sages doc-
teurs recommandaient de ne pas le redoubler si l'on
y sentait du plaisir, de ne pas s'y prendre à deux
fois, de ne pas ouvrir les lèvres*. On ne tarda pas,
du reste, à supprimer le danger en introduisant dans
l'église la séparation des deux sexes*.
4. Saint Cyprien, De orat,, ch. xviii. Le reste de cet usage se
▼oit dans le pain bénit de nos églises.
2. Consl, aposL, II, 57.
3. Minucius Félix, 8, 9; Terlullien, Ad ux., II, 4, 5; Le
Blant, Accus, de magie j p. 46-47.
4. Voir Saint Paul, p. 262-263.
B. Athénagore, Leg,, 32; Clém. d'Alex., Pœdag , III, xi, vers
la fin, p. 140-111.
6. Conslii. aposL, II, 57; VIII, 11.
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MÂHG-AURÊLE. 521
L'église n'avait rien du temple*; car on mainte-
nait comme un principe absolu que Dieu n'a pas
besoin de temple, que son vrai temple, c'est le cœur
de l'homme juste*. Elle n'avait sûrement aucune ar-
chitecture qui la fît reconnaître; c'était cependant
déjà un édifice à part ' ; on l'appelait « la maison du
Seigneur* », et les sentiments les plus tendres de la
piété chrétienne commençaient à s'y attacher. Les
réunions de nuit, justement parce qu'elles étaient in-
terdites par la loi % avaient un grand charme pour
l'imagination*. Au fond, quoique le vrai chrétien eût
les temples en aversion, l'église aspirait secrètement
à devenir temple ' ; elle le devint tout à fait au moyen
âge; la chapelle et Téglise de nos jours sont bien
4. Min. Fél., 40, 3i; Celse, dans Orig., VIT, 62.
2. Clém. d'Alex., Slrom.,Y,U ; VII, 5. Pour les doctrines ana-
logues des stoïciens, voir Bernays, Die herakl. Briefe, p. 30 et suiv.
3. Sacraria, Min. Fél., 9.
4. Ot*o; jçupifloto;. Clém. d'Alex., Slrom., III, 48. Vers Tan 236,
églises brûlées: Orig., In Matth. comm, séries, xxviii, p. 857,
Delarue (III).
6. Porcius Latro, Declam. in CaliLj ch. xix ; Schœll, Duod,
lab., p. 451; Cicéron, De legibus, II, 9; Paul, Sentenl,,y, xxiii,
9; Code Théod., loi 7 de malef. (IX, xvi); loi 5 de paganis,
(XVI, X) ; Zosime, IV, 3.
6. Pline, EpisL, X, 97; Min. Félix, 8, 9; Tertullien, Ad tix.,
II, 4 ; De corona, 3; De fuga, 44.
7. Curieuse remarque de Macarius Magnes, L lY, ch. xxi, fin
(p. 204, Blonde!).
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522 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
plus près de ressembler aux temples anciens qu'aux
églises du ii* siècle.
Une idée bientôt répandue contribua beaucoup à
cette transformation ; on se figura que reucharistie
était un sacrifice, puisqu'elle était le mémorial du
sacrifice suprême accompli par Jésus. Cette imagi-
nation remplissait une lacune que la religion nouvelle
semblait offrir aux yeux des gens superficiels, je veux
dire le manque de sacrifices. De la sorte, la table
eucharistique devint un autel, et il fut question d'of-
frandes, d'oblations. Ces oblations, c'étaient les es-
pèces mêmes du pain et du vin, que les fidèles aisés
apportaient, pour n'être pas à la charge de l'Église
et pour que le reste appartînt aux pauvres et aux ser-
vants du culte ^ On voit combien une telle doctrine
pouvait devenir féconde en malentendus. Le moyen
âge, qui abusa si fort de la messe, en y exagérant
l'idée de sacrifice, devait arriver à de bien grandes
étrangetés. De transformations en transformations,
on en vint à la messe basse, où un homme, dans un
4. C\ém.,EpisL,iO,i\,iti] }\xsiin, ApoLI, 43; Z>ta/., 44,446;
Irénée, IX, xvii, 5; xviii, 4, 6; TertuUien, De corona, 3; De
exhort. casi., K\\ De monog,, 40; saint Cyprien, De opère et
eleemosynis, 45; Episi., 5, 34, 37, surtout 63; Bunsen, Ana-
lecta ante-nicœna. II, p. 3 et suiv. L'offrande de la messe est le
dernier resie de cet usage.
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MARC-AURÈLE. 523
petit réduit, avec un enfant qui tient la place du
peuple, préside une assemblée à lui seul, dialogue
sans cesse avec des gens qui ne sont pas là, apo-
strophe des auditeurs absents, s'adresse l'offrande à
lui-même, se donne le baiser de paix à lui seul.
Le sabbat, à la fin du iv siècle, est à peu près
supprimé chez les chrétiens. Y tenir paraît un signe
de judaïsme, un mauvais signe*. Les premières gé-
nérations chrétiennes célébraient le samedi et le di-
manche, Tun en souvenir de la création, l'autre en
souvenir de la résurrection ; puis tout se concentra
sur le dimanche. Ce n'est pas qu'on envisageât pré-
cisément ce second jour comme un jour de repos ; le
sabbat était abrogé, non transféré* ; mais les solen-
nités du dimanche et surtout l'idée que ce jour devait
être tout entier à la joie (il était défendu d'y jeûner,
d'y prier à genoux) ramenèrent l'abstention du tra-
vail servile^ C'est bien plus tard qu'on en vint à
croire que le précepte du sabbat s'appliquait au di-
manche. Les premières règles à cet égard ne con-
cernent que les esclaves, à qui, par une pensée misé-
4. Éptireà Diognète. V. ci-dessus, p. 424-425.
5. Ëpttre dite de Barnabe, 45; Pseudo-Ign., ad Magnes. j 9;
Conc. de Laodicée, canon 29. Voir cependant Const, aposC,
Vni, 33.
3. Tert., ApoLj \6\ Ad naL, 1, 43; Z>e coranaj 3; De idoL,
44; De oratione, 40, 44, 44.
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524 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
ricordieuse, on veut assurer des jours fériés*. Le
jeudi et le vendredi, dies stationum, furent consacrés
au jeûne, aux génuflexions et au souvenir de la Pas-
sion*. Les fêtes annuelles étaient les deux fêles juives,
Pâques et la Pentecôte, avec les transpositions que
l^on sait'. Quant à la fête des Palmes, elle fut à demi
supprimée. L'usage d'agiter des rameaux, en criant
hosanna! fut rattaché tant bien que mal au dimanche
avant Pâques, en souvenir d'une circonstance de la
dernière semaine de Jésus. Le jour anniversaire de
la Passion était consacré au jeûne ; ce jour-là, on
s'abstenait du saint baiser*.
Le culte des martyrs prenait déjà une place si
considérable, que les païens et les juifs en faisaient
une objection, soutenant que les chrétiens révéraient
plus les martyrs que le Christ lui-même*. On les en-
sevelissait en vue de la résurrection, et on y mettait
des raffinements de luxe qui contrastaient avec la sim-
4. Constil. apozt., VIII, 33, ea notant les variantes. Cf. Code
Just., in, XII ; Code Théod., II, vin; XI, vu, 40; Eusèbe, Viia
CoMi.^Vï, 48.
5. Pseudo-Hermas, gimil., v, 4 ; Tertull., De oratiane, 44.
3. Voir Saint Paul, p. 270-272, et ci-dessus, p. 494 et suiv.
Gomp. Consl. aposi., V, ch. xiii-xx, avec les textes donnés en
note par Cotelier. Cf. ihid., VIII, 33.
4. Tertullien, De oral,, 44.
6. Martyre dePoiyc, ch. xvii, xviii ; lettre des fidèles deLyon,
dans Eus., V, i, 61.
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MARG-AURÈLE. 525
plicité des mœurs chrétiennes; on adorait presque
leurs os *. A l'anniversaire de leur mort, on se rendait
à leur tombeau; on lisait le récit de leur martyre; on
célébrait le mystère eucharistique en souvenir d'eux*.
C'était l'extension de la commémoration des défunts,
pieuse coutume qui tenait une grande place dans la
vie chrétienne. Peu s'en fallait qu'on ne dît déjà la
messe pour les morts. Le jour de leur anniversaire,
on faisait l'offrande pour eux, comme s'ils vivaient
encore; on mêlait leur nom aux prières qui précé-
daient la consécration; on mangeait le pain en com-
munion avec eux\ Le culte des saints, par lequel le
paganisme se refit sa place dans l'Église, les prières
pour les morts, source des plus grands abus du moyen
âge, tenaient ainsi à ce qu'il y eut dans le christia-
nisme primitif de plus élevé et de plus pur.
Le chant ecclésiastique exista de très bonne heure
et fut une des expressions de la conscience chré-
tienne*. Il s'appliquait à des hymnes, dont la com-
4. Lucien, Peregr,j 42, 43, 46; Le Blant, Mém. de VAcad.
des inscr., t. XXVIII, f partie, p. 75; Eusèbe, H. E., VII, xi, 24;
XXII, 9.
2. Cypr., Episl,, 37.
3. Tertuilien, De cor,, 3 : « Oblationes pro defunclis, pro na-
talitiis annua die facimus»; Exh. cast., 44; De monog., 40;
S. Cypr., Epist,, 37; de Rossi, Roma sott, III, p. 495 et suiv.
4. Pline, X, 97; Justin, Apol. I, 43; Caïus, dans Eus.,
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526 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
position était libre, et dont nous avons un spéci-
men dans l'hymne à Christ de Clément d'Alexan-
drie*. Le rythme était court et léger; c'était celui
des chansons du temps, de celles, par exemple, que
Ton prêtait à Anacréon. Il n'avait rien de commun,
en tout cas, avec le récitatif des Psaumes. On en peut
retrouver quelque écho dans la liturgie pascale de
nos églises, qui a particulièrement conservé son air
archaïque, dans le Victimœ paschali^ dans VO filii
et fiiiœ et V Alléluia judéo-chrétien. Le carmen ante-
lucanum dont parle Pline, ou l'office in galli cantu,
se retrouve probablement dans VHymnum dicat turba
fratmm, surtout dans la strophe suivante, dont le
son argentin nous redit presque l'air sur lequel elle
était chantée :
Galli cantus, galli plausus
Proximum sentit diem,
Et anle lucem nuntiemus
Cliristum regem seculo*.
Le baptême avait complètement remplacé la cir-
concision, dont il ne fut, à l'origine chez les juifs,
//. E., V, XXVIII, 5; Terlullien, Clément d'Alex., etc. Pour
Bardesane, voir ci-dessus, p. 442-443. Cf. Eus., H. E., VII,
XXIV, 4; XXX, 40; conc. de Laodicée,- can. penuit.
4. À la 6ii du Pœdagogus.
2. Rossi, Bulleitino, 4865, p. 55.
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MARC-AURÈLE. 527
que le préliminaire ^ Il était administré par une
triple immersion, dans une pièce à part, près de
réglise; puis rilluminé* était introduit dans la réu-
nion des fidèles. Le baptême était suivi de Timpo-
sition des mains, rite juif de l'ordination du rab-
binat. C'était ce qu'on appelait le baptême de l'Esprit ;
sans lui, le baptême de l'eau était incomplet*. Le
baptême n'était qu'une rupture avec le passé; c'était
par l'imposition des mains qu'on devenait réellement
chrétien. Il s'y joignait des onctions d'huile, origine
de ce qu'on appelle maintenant la confirmation, et
une sorte de profession de foi par demandes et par
réponses*. Tout cela constituait le sceau définitif, la
sphragis*. L'idée sacramentelle, Vex opère operato^
le sacrement conçu comme une sorte d'opération ma-
4. Talm. deBab., Jebamoih, 46a et suiv.; Schabbathj 435a;
Talm. de Jérus., Kidduschin, m, 44; Massékel Gérim, Kirch-
heim, ch. i, p. 38; ch. ii, init.
2. ô 9<k>Tta6ti;, Justin, ApoL I, 6b.
3. Matth., m, 44 ; Marc, i, 8; Luc, ht, 46; Jean, i, 26, 31, 33;
m, 5; Act,, I, 5; viii, 46, 47, 39; xi, 46; Justin, DiaL, 29; Ter-
tullien. De haplismo, 6.
4. Denys de Cor., dans Eus., H. E,, VH, ix, î ; Tertullien,
De cor.^ 3; De resurr, carnis, 8, 48. Voir Caspari, Quellen zur
Gesch, des Taufsymbols, Christiania, 4 volumes, 4866, 4869,
4875, 4879; Gebh. et Harn., Patr, apost., l, ii, edit. ait., p. 445
et suiv.; Siouffi, Relig, des SoubbaSj p. 80.
5. Clém. d'Alex., Slrom.^ Il, 3. C^ Gebhardt et Harnack,
Pair, apost., I, i, p. 424-422, note; Labbe, Con?., If, 952.
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528 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
gique, devenait ainsi une des bases de la théologie
chrétienne. Au m* siècle, une espèce de noviciat au
baptême, le catéchuménat, s'établit; le fidèle n'ar-
rive au seuil de Téglise qu'après avoir traversé des
ordres successifs d'initiation. Le baptême des enfants
commence à paraître vers la fin du ii® siècle. Il trou-
vera jusqu'au iv* siècle des adversaires décidés*.
La pénitence était déjà réglée à Rome vers le
temps du faux Hermas*. Cette institution, qui sup-
posait une société si fortement organisée, prit des
développements surprenants •. C'est merveille qu'elle
n'ait pas fait éclater l'Eglise naissante. Si quel-
que chose prouve combien l'église était aimée et
l'intensité de joie qu'on y trouvait, c'est de voir k
quelles rudes épreuves on se soumettait pour y ren-
trer et regagner parmi les saints la place qu'on avait
perdue. La confession ou l'aveu de la faute, déjà pra-
tiquée par les juifs*, était la première condition de
la pénitence chrétienne.
Jamais, on le voit, le matériel d'un culte ne fut
plus simple. Les vases de la Cène ne devinrent sa •
crés que lentement. Les soucoupes de verre qui y
4. TeriuWïen^ De bapL, 48.
%, Voir l'Église chrétienne, ch. xx et xxi.
3. Psaume xxxii entier; xxxyiii, 49; li, 5.
4. Voir surtout Tertullien, DepoenilenUa, 8, 42.
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MARG-AURÈLE. 629
servaient furent les premières l'objet d'une certaine
attention ^ L'adoration de la croix était un respect
plutôt qu'un culte' ; la symbolique restait d'une
extrême simplicité'. La palme, la colombe avec le
rameau, le poisson, Tixeri, l'ancre, le phénix, I'aû, le
T désignant la croix*, et peut-être déjà le cAmt-
mon ^ pour désigner le Christ* ; telles étaient
presque les seules images allégoriques reçues. La
croix elle-même n'était jamais représentée, ni dans
les églises, ni dans les maisons; au contraire, le
signe de la croix, fait en portant la main au front,
était fréquemment répété ; mais il se peut que cet
usage fût particulièrement cher aux montanistes*.
Le culte du cœur, en revanche, était le plus dé-
veloppé qui fut jamais. Quoique la liberté des cha-
rismes primitifs eût déjà été bien réduite par l'épi-
4. Voir Saint Paul, p. 266.
t. MiD. Félix, 9, 29 ; TerU, 4rfv. Marc, Uî,48; Clém. d'Alex.,
Sirom., VI, \h (t6 xuptoxôv <ni|«Icv); voir VÉgl. chrëL, p. 377.
3. Clém. d'Alex., Pœdag., III, xi, 59; de Rossi, Roma sotL,
U, p. 308 et suiv. Pour Tixerz, voir l'Église chrétienne, p. 535,
et ci-dessus, p. 297.
4. Epist. Barn., 9; Clém. d'Alex., Strom., YI, 44.
5. De Rossi, De chriit. lit. carth., p. 26 et suiv. (Spic. sol.,
U IV); Le Blaot, Magie, p. 47, note 4 ; Zeitschrift fur K. G.,
IV (4880), p. 494 et suiv.
6. Tertttllien, De corona, 3; Ad uxorem, II, 5. Cf. l'Égl.
chrét., p. 525.
3i
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530 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
scopat, les dons spirituels, les miracles, Tinspira-
tion directe continuaient dans TÉglise et en faisaient
la vie. Irénée voit en ces facultés surnaturelles la
marque même de TÉglise de Jésus ^ Les martyrs
de Lyon y participent encore*. Tertullien se croit
entouré de miracles perpétuels '. Ce n'est pas seu-
lement chez les môntanistes que Ton attribuait le
caractère surhumain aux actes les plus simples.
La théopneustie et la thaumaturgie, dans T Église
entière, étaient à l'état permanent*. On ne parlait
que de femmes spirites, qui faisaient des réponses et
semblaient des lyres résonnant sous un coup d'archet
divin. La soror dont Tertullien nous a gardé le sou-
venir* émerveille l'Église par ses visions. Comme les
illuminées de Corinthe du temps de saint Paul, elle
mêle ses révélations aux solennités de TÉglise; elle
lit dans les cœurs; elle indique des remèdes; elle voit
les âmes corporellement comme des petits êtres de
forme humaine, aériens, brillants, tendres et transpa-
4. Adv. hœr.j lî, xxxi, t\ xxxii, 4 ; IV, xx, 8; V, vi, 4.
Cf. Eus., H. E.j V, 7.
2. Cf. Pseudo-Ign., Ad Philad., 7; ad Trait. j 14.
3. De anima, 47, 51 ; De idoL, 15.
4. Saint Juslin, DiaL, 39, 88, 87-88 ; Atbénagore, Leg., 7 ;
Homélies pseudo-€lém., i, 19; n, 6-40, 18, 21; m, 11, 12;
?ni, 10; Constit. apo$L, VIII, 1, 7.
5. Tert., Deanifna, 9,
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MARG-AURÈLE. 531
rents. Des enfants extatiques passaient aussi pour les
interprètes que se choisissait parfois le Verbe divin*.
La médecine surnaturelle était le premier de ces
dons, que Ton considérait comme des héritages de
Jésus. L'huile sainte en était l'instrument. Les païens
étaient fréquemment guéris par l'huile des chré-
tiens'. Quant à l'art de chasser les démons, tout
le monde reconnaissait que les exorcistes chrétiens
avaient une grande supériorité; de toutes parts, on
leur amenait des possédés pour qu'ils les délivrassent',
absolument comme la chose a lieu encore aujourd'hui
en Orient. Il arrivait même que des gens qui n'étaient
pas chrétiens exorcisaient par le nom de Jésus.
Quelques chrétiens s'en indignaient ; mais la plupart
s'en réjouissaient, voyant là un hommage à la vérité*.
On ne s'arrêtait pas en si beau chemin. Comme les
4. Saint Cyprien, Epist,, 9. Cf. De lapsis, 25, 26.
2. Tert., Ad Scap,, 4.
3. Justin, Apol. Il, 6; DiaL, 30, 76, 85, ^t^] Irénée, II,
xxxn, 4; Tertuliien, ApoL, 23, 27, 37; Ad Scap.,kt\ De idol,,
\h\ Ad ux,. II, 4; De specL, 29; De exhorl. cast., 40; De
anima, 9, 57; Arnobe, I, 45; Origène, Contre Celse, I, 67;
II, 33; III, 24; VH, 4; Lucien, Philopseudès, 46, etc. Voir le
mém. de M. Le filant sur raccusation de magie, dans les Mém, de
la Soc, des Antiq, de France, XXXI. Cf. Comptes rendus de
l'Acad, des inscr,, 4866, p. 365-370. Déjà Moïse et Jamnès
avaient eu la réputation d'exorcistes célèbres (Strabon, Pline,
Apulée, Gelse}.
4. Marc, ix, 38 ; I Cor., xii, 4.
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532 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
faux dieux n'étaient que des démons, le pouvoir de
chasser les démons impliquait le pouvoir de démas-
quer les faux dieux S L'exorciste encourait ainsi l'ac-
cusation de magie, qui rejaillissait sur l'Église tout
entière*.
L'Église orthodoxe vit le danger de ces dons
spirituels, restes d'une puissante ébullition primitive,
que l'Église devait discipliner, sous peine de n'être
pas. Les docteurs et les évêques sensés y étaient op-
posés; car ces merveilles, qui ravissaient Tabsurde
TertuUien, et auxquelles saint Cyprien attache encore
tant d'importance, donnaient lieu à de mauvais bruits,
et il s'y mêlait des bizarreries individuelles dont l'or-
thodoxie se défiait*. Loin de les encourager, l'Église
frappa les charismes de suspicion, et, au iii* siècle,
sans disparaître, ils devinrent de plus en plus rares.
Ce ne furent plus que des faveurs exceptionnelles,
dont les présomptueux seuls se crurent honorés*.
L'extase fut condamnée*. L'évêque devient déposi-
4. MiD. Félix, 27; Athénag., Leg.j 26; Actes de saint Pione,
§7; saint Cyprien, De idoL van. y 7; Ad Demetrianumj 45;
Lactance, RuGn, Théodoret, etc.
2. Orig., Contre Celse, l, 6; VI, 39; VII, 4; Tertullien, Ad
luc., II, 5. Le filant, mém. cité.
3. Origène, Contre Celse, VI, 32; VIII, 60; Eusèbe, H. E.,
III, 26 ; Damascius, Vie d'Isidore, 56.
4. Origène, Contre Celse, VII, 8.
5. Eus., V, 47. Tertullien répondit à cette condamnation par
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MARC-AURÈLE. 533
taire des charismes, ou plutôt aux charismes suc-
cède le sacrement, lequel est administré par le clergé,
tandis que le charisme est une chose individuelle,
une affaire entre Thomme et Dieu. Les synodes héri-
tèrent de la révélation permanente. Les premiers
synodes furent tenus en Asie Mineure contre les
prophètes phrygiens* ; transporté à l'Église, le prin-
cipe de l'inspiration par l'Esprit devenait un principe
d'ordre et d'autorité.
Le clergé était déjà un corps bien distinct du
peuple. Une grande Église complète, à côté de
l'évêque et des anciens, avait un certain nombre de
diacres et d'aides-diacres attachés à l'évêque et
exécuteurs de ses ordres. Elle possédait, en outre,
une série de petits fonctionnaires % anagnostes ou
lecteurs, exorcistes, portiers, psaltes ou chantres,
acolytes, qui servaient au ministère de l'autel, rem-
plissaient les coupes d'eau et de vin, portaient l'eu-
charistie aux malades. Les pauvres et les veuves
nourris par l'église, et qui y demeuraient plus ou
moins, étaient considérés comme gens d'Église et
ses six livres sur l'extase (Saint Jér., De vir. ill.j ;24, 40, 53).
Cf. Clém. d'Alex., Strom., IV, 43.
4. Mansi, ConcxL, I, 694, 698.
2. Lettre du pape Corneille, dans Eus., H. E., VI, xuii, 44 ;
Gilles Boucher, CycL, p. S47; Baronius, an 442, § 9.
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534 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
inscrits sur ses matricules {matricularii)^. Ils rem-
plissaient les plus bas offices, comme de balayer,
plus tard de sonner les cloches, et vivaient avec les
clercs du surplus des offrandes de pain et de vin.
Pour les ordres élevés du clergé, le célibat tendait de
plus en plus à s'établir ; au moins, les secondes noces
étaient interdites*. Les montanistes arrivèrent vite à
prétendre que les sacrements administrés par un
prêtre marié étaient nuls. La castration ne fut jamais
qu'un excès de zèle, bientôt condamné ^ Les sœurs
compagnes des apôtres*, dont l'existence était établie
par des textes notoires, se retrouvent dans ces sous-
introduites, sortes de diaconesses servantes, qui furent
Torigine du concubinat avoué des clercs au moyen
âge*. Les rigoristes demandaient qu'elles fussent
4. C'est Torigine du mot marguilUer. Voir Martigny, au mot
matricula; Du Cange, au mot matricularius. Cf. saint Jérôme,
Epist, ad Innocentium, col. 26, Mart.
5. Philos. j IX, 42, p. 458-460, Duncker et Schneidewin.
3. Le célibat s' appelait souvent lùvcuxta.Matth., xix, 42; Âlhé-
nag., Leg,, 33; Clém. d'Alex., Sirom,, III, 42; ConstU, apost,,
VIII, 40. Notez le anitôm irpwCurtpoç dans Philos., IX, 42, p. 456.
Voyez ci-dessus, p. 200, note 5; conc. de Nicée, canon 4; Bunsen,
Anal, anle-nic, II, p. 40-44. Tertullien veut que les apôtres aient
tous été continentes ou spadones.
4. I Cor., IX, 5.
6. Eus., //. E.j YII, XXX, 42 etsuiv.; Tertullien, De virg.
vel., 44; Pseudo-Clément, Epist. de virgin., i, 40; u, 4-6; Cypr.,
Epist., 62 ; Hefele, Concil., I, p. 438, 206, 363; traité De singi^.
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MARG-AURÈLE. ^5
voilées, pour prévenir les sentiments trop tendres
que pouvait faire naître chez les frères leur minis-
tère de charité ^
Les sépultures deviennent, dès la fin du n^ siècle^
une annexe de Téglise et l'objet d'une diaconie
ecclésiastique. Le mode de sépulture chrétienne fut
toujours celui des juifs, l'inhumation, consistant à dé-
poser le corps enveloppé du suaire dans un sarco-
phage, en forme d'auge, surmonté souvent d'un arco^
solium. La crémation inspira toujours aux fidèles une
grande répugnance». Les mithriastes et les autres
sectes orientales partageaient les mêmes idées et pra-
tiquaient, à Rome, ce qu'on peut appeler le mode^
syrien de sépulture. La croyance grecque à l'immor-
talité de l'âme conduisait à l'incinération ; la croyance-
orientale en la résurrection amena l'enterrement-
Beaucoup d'indices portent à chercher les plus an-
ciennes sépultures chrétiennes de Rome vers saint
Sébastien, sur la voie Âppienne. Là se trouvent les
clericorum, entier; saint Jérôme, EpisL, ad Rnst., col. 771 (Mart.>.
Cf. Saint Paul, p. 283, 284. Voir le touchant épisode de Leontius
et d'Eustolium. Socrate, H. E., II, 26; Théodoret, H, E,, II, 24;.
Athanase, i4/>o/.^ c. xxvi; Hist. arian,, c. xxviii. Voir Bunsen, op..
cit., II, p. 5 et suiv.
4. Tertullien, De virg, veL, U. c Facile virgines fratemitas^
snscipit. »
5. Pseudo-Phocylide, vers 99 et suiv., Bernays, p. vu et suiv.;.
Minucius Félix, 44, 34.
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530 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
cimetières juifs et mithriaques*. On croyait que les
corps des apôtres Pierre et Paul avaient séjourné en
cet endroit, et c'était pour cela qu'on l'appelait Cator-
tumbas, « aux Tombes' ».
Vers le temps de Marc-Aurèle, un changement
grave se produisit, La question qui préoccupe les
grandes villes modernes se posa impérieusement.
Autant le système de la crémation ménageait l'espace
consacré aux morts, autant l'inhumation à la façon
juive, chrétienne, mithriaque, immobilisait de sur-
face. Il fallait être assez riche pour s'acheter, de son
vivant, un loculus dans le terrain le plus cher du
monde, à la porte de Rome. Quand de grandes
masses de population d'une certaine aisance vou-
lurent être enterrées de la sorte, il fallut descendre
sous terre. On creusa d'abord & une certaine pro-
4 . Les inscriptions chrétiennes des catacombes ne remontent
qu'au commencement du lu'siècle. Les inscriptions plus anciennes
qu'on y rencontre ne sont pas chrétiennes; elles ont été apportées
dans les catacombes au iv* siècle, avec tant d'autres matériaux
étrangers pour le scellage des loculi. L'inscription censée de 74
(n« 4 de Rossi) est d'un christianisme douteux. Le n« S ne compte
pas. Le n* 3 n'a pas appartenu d'abord aux catacombes. De là, on
saute à l'an 204, et il s'en faut encore que Ton soit sur un terrain
sûr. En somme, l'intérêt des catacombes se rapporte surtout au
ni* siècle. On peut faire une exception pour la catacombe de Do-
mitilla (de Rossi, BulL, 4865, p. 33 et suiv., 489 et suiv.) ; mais le
caractère primitif de ce monument est très incertain.
t. Voir P Antéchrist, p. 492, 493, note.
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MARC-AURÈLE. 537
fondeur pour trouver des couches de sable suffisam-
ment consistantes; là, on se mit à percer horizon-
talement, quelquefois sur plusieurs étages, ces
labyrinthes de galeries dans les parois verticales
desquelles on ouvrit les loculL Les juifs *, les saba-
ziens, les mithriastes*, les chrétiens adoptèrent
simultanément ce genre de sépulture, qui convenait
bien à l'esprit congréganiste et au goût du mystère
qui les distinguaient. Mais, les chrétiens ayant con-
tinué ce genre de sépulture pendant tout le iii% le iv*
et une partie du v* siècle, l'ensemble des catacombes
des environs de Rome est, pour sa presque totalité,
un travail chrétien. Des nécessités analogues à celles
qui firent creuser autour de Rome ces vastes hypogées
en produisirent également à Naples, à Milan, à
Syracuse, à Alexandrie.
Dès les premières années du uv siècle, nous
voyons le pape Zéphyrin confier à son diacre Cal-
liste le soin de ces grands dépôts mortuaires*.
4. Gatacombe juive de la Vigna Raadanini, près Saint-Sébas-
tîeD. Les loculi y sont disposés comme les kokim des sëpulittres
juives de Palestine, c'est-à-dire eu guise de fours, avec des sarco-
phages. La catacombe juive de la Porta Portese est perdue. Une
troisième se trouve très près de Téglise Saint-Sébastien. Toutes
ces catacombes paraissent postérieures au ii* siècle.
t. Y. ci-aprèi, p. 575 et suiv.
3. Philos,, IX, 42, p. 456, Duncker et Schneidewin.
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538 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
C'est ce qu'on appelait des cimetières ou « dortoirs* »;
car on se figurait que les morts y dormaient en atten-
dant le jour de la résurrection. Plusieurs martyrs y
furent enterrés. Dès lors, le respect qui s'attachait aux
corps des martyrs s'appliqua aux lieux mêmes où ils
étaient déposés. Les catacombes furent bientôt des
lieux saints. L'organisation du service des sépultures
est complète sous Alexandre-Sévère. Vers le temps
de Fabien et de Corneille, ce service est une des
principales préoccupations de la piété romaine*.
Une femme dévouée nommée Lucine dépense autour
des tombes saintes sa fortune et son activité •. Re-
poser auprès des martyrs, ad sanctosy ad martyres^ ^ fut
une faveur. On vint annuellement célébrer les mys-
tères sur ces tombeaux sacrés. De là des cubicula^
ou chambres sépulcrales, qui, agrandies, devinrent des
églises souterraines, où l'on se réunit en temps de per-
sécution. Au dehors, on ajouta quelquefois des scholœ
servant de triclinium pour les agapes *. Des assem-
4. KciftYmnptov. Ce mot s'applique aussi à une tombe isolée.
Voir de Rossi, Roma soU., III, p. 487 et suiy.
2. G. Boucher, CycL, p. 274 ; Baronius, année 245, § 2.
3. Voir l'Antéchrist, p. 4-6.
4. Le Blant, Imcr., I, n"» 44 ; Marchî, Monum., p. 450; saint
Augiislin, De curapro morl. ger.,c, vu (5); saint Grégoire do
Nazianze, etc.
5. Hypogée de Domitiile.
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MARG-AURÈLE. 539
blées dans de telles condilions avaient l'avantage
qu'on pouvait les prendre pour funéraires, ce qui les
mettait sous la protection des lois*. Le cimetière,
qu'il fût souterrain ou en plein air, devint ainsi un
lieu essentiellement ecclésiastique*. Le fossor, en
quelques Eglises, fut un clerc de second ordre, comme
Tanagnoste et le portier •. L'autorité romaine, qui
portait dans les questions de sépulture une grande
tolérance, intervenait très rarement en ces souter-
rains; elle admettait, sauf aux moments de fureur
persécutrice*, que la propriété des areœ consacrées
appartenait à la communauté, c'esl-à-dire à Tévêque.
L'entrée des cimetières était, du reste, presque tou-
jours masquée à l'extérieur par quelque sépulture de
famille, dont le droit était hors de contestation*.
Ainsi le principe des sépultures par confrérie l'em-
porta tout à fait au m* siècle. Chaque secte se bâtit
4. Voir les Apôtres, p. 356 et suiv.
2. Areœeorum non sint, Tert., AdScap^j 3. Cf. Ruinart, p. 208.
3. Marchi, p. 87 et suiv. ; saint Jérôme, EpisL ad hmocenn
iium, col. «6 (IV, r part.) ; Code Théodosien, VII, tit. xx, loi 4Î;
traité De septem gradibus Eeclesiœ, à la suite de saint Jérôme,
t. XI, Vallarsi : « Primus in clericîs fossariorum ordo est. »
4. Sous Valérien, sous Maximien.
5. Les catacombes chrétiennes s'ouvrent presque toujours
derrière des sépultures païennes, qui en dissimulent l'ouverture,
n en est ainsi à la catacombe de saint Galliste, à celle de Flavia
Domitilla, et aux deux entrées de celle de saint Prétextât.
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540 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
son couloir souterrain et s'y enferma. La séparation
des morts devint de droit commun. On fut classé par
religion dans le tombeau ; demeurer après sa mort
avec ses confrères * devint un besoin. Jusque-là, la
sépulture avait été une affaire individuelle ou de fa-
mille; maintenant, elle devient une affaire religieuse,
collective i elle suppose une communauté d'opinions
sur les choses divines. Ce n'est pas une des moindres
difficultés que le christianisme léguera à l'avenir.
Par son origine première, le christianisme était
aussi contraire aux développements des arts plas-
tiques que l'a été Tislam. Si le christianisme fut resté
juif, l'architecture seule s'y fût développée, ainsi que
cela est arrivé chez les musulmans; l'église eût été,
comme la mosquée, une grandiose maison de prière,
voilà tout. Mais les religions sont ce que les font les
races qui les adoptent. Transporté chez des peuples
amis de l'art, le christianisme devint une religion
aussi artistique qu'il l'eût été peu s'il fût resté entre
les mains des judéo-chrétiens. Aussi sont-ce des
hérétiques qui fondent l'art chrétien. Nous avons vu
les gnostiques entrer dans cette voie avec une
4. Ad religionem pertinentes meam. De Rossi, BuU,, 4865,
p. 54, 94-95 (cf. ihid.^ août \ 864, schola sodalium Serrensium);
Roma êotterr., I, p. 404 et suiv.; Revue arch.. avril, 4866, p. SS5
et suiv.,239-S40. Comparez le Collège des psaoistes, près Saint»»
Agnès.
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MARG-AURÈLE. 541
audace qui scandalisa les vrais croyants. Il était trop
tôt encore; tout ce qui rappelait l'idolâtrie était
suspect. Les peintres qui se convertissaient étaient
mal vus, comme ayant servi à. détourner vers de
creuses images les hommages dus au Créateur*. Les
images de Dieu et du Christ» j'entends les images
isolées qui eussent pu sembler des idoles, excitaient
Tappréhension, et les carpocratiens, qui avaient des
bustes de Jésus et leur adressaient des honneurs
païens, étaient tenus pour des profanes*. On obser-
vait à la lettre, au moins dans les églises, les pré-
ceptes mosaïques contre les représentations figu-
rées*. L'idée de la laideur de Jésus, subversive d'un
art chrétien, était généralement répandue *. Il y
avait des portraits peints de Jésus, de saint Pierre,
de saint Paul; mais on voyait à cet usage des incon-
vénients'. Le fait de la statue de l'hémorroïsse paraît
à Eusèbe avoir besoin d'excuse ; cette excuse, c'est
que la femme qui témoigna ainsi sa reconnaissance
4. Tertullien, In Hérmog., h ; De monog., 46.
J. Irénée, I, xxv, 6.
3. Clém. d'Aler., CokorL, 4; Sirom., I, 45; III, 4; V, 5, 6,
44; VI, 47; VII, 4; Macarius Magnes, dans Pitra, Spic. Sol.,
I, p. 324-323; conc. d'Elvire, canon 36.
4. Tertullien, i4fl^v./ttrf.^ 44; DecameChr%sl%,^\ Clém. d'Alex.
Pœdag,, III, 4 («îaxpo'«);Orig., Contre Celse, VI, 75 (^uaii^uç).
6. Eusèbe, //. E., VII, xviii, 4.
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542 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
au Christ agit par un reste d*habitude païenne et
par une confusion d'idées pardonnable*. Ailleurs*,
Eusèbe repousse comme tout à. fait profane le désir
d'avoir des portraits de Jésus.
Les arcosolia des tombeaux appelaient quelques
peintures. On les fit d'abord purement décoratives,
dénuées de toute signification religieuse : vignes,
rinceaux de feuillage, vases, fruits, oiseaux. Puis on
y mêla des symboles chrétiens; puis on y peignit
quelques scènes simples, empruntées à la Bible et
auxquelles on trouvait fine saveur toute particulière
en l'état de persécution où Ton était : Jonas sous son
cucurbite ou Daniel dans la fosse aux lions % Noé et
sa colombe. Psyché, Moïse tirant l'eau du rocher,
Orphée charmant les bêtes avec sa lyre% et surtout
le Bon Pasteur*, où l'on n'avait guère qu'à copier
un des types les plus répandus de l'art païen \ Les
4. Eus. H, E.j VII, Ch. xvm, 4, .. . iSvuf ouv^etiec ... âirapaX-
XflotTwç.Cf. Macarius Magnes, dans Pitra, Spic. SoL, I, p. 332-333.
2. Lettre à Constantia, dans Tédilion de Migne, II, col. 4545
et suiv., ou dans Pitra, Spic. Sol., I, p. 383 et suiv.
3. Comp. Clém. Rom., EpisL, 45; Celse dans Orig., VU, 63
(en gardant lin tf xoXoftûvTf, Delarue, p. 73Î, noie; Aube, p. 368,
note 4 ) ; TertuUien, saint Cyprien.
4. Cimetière de saint Galiiste.
6. Terlullien, De pudic, 7, 40. Cf. vision de Perpétue, Acta,
4, in habUu pastoris.
6. Guigniaut, ReL de l'anL^ planches, fig. 908 et suiv.
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MARG-AURÈLE. 543
sujets historiques de TAncien ou du Nouveau Testa-
ment n'apparaissent qu'à des époques plus récentes.
La table, les pains sacrés, les poissons mystiques, des
scènes de pêche, le symbolisme de la Cène, sont, au
contraire, représentés dès le m* siècle \
Toute cette petite peinture d'ornement, exclue
encore des églises et qu'on ne tolérait que parce
qu'elle tirait peu à conséquence, n'a rien absolu-
ment d'original. C'est bien à tort qu'on a vu dans
ces essais timides le principe d'un art nouveau.
L'expression y est faible ; l'idée chrétienne tout à fait
absente; la physionomie générale indécise. L'exé-
cution n'en est pas mauvaise ; on sent des artistes
qui ont reçu une assez bonne éducation d'atelier;
elle est bien supérieure, en tout cas, à celle qu'on
trouve dans la vraie peinture chrétienne qui naît
plus tard. Mais quelle différence dans l'expression !
Chez les artistes du vu*, du vm* siècle, on sent un
puissant effort pour introduire dans les scènes repré-
sentées un sentiment nouveau ; les moyens matériels
leur manquent tout à fait. Les artistes des cata-
4 . Eq général, on a exagéré Tancienneté des peintures des
ealacombes. (De Rossi, BulL, 1863, p. 22, 83, 94; 4865, p. 36;
Roma soU,, I, p. 346 et suiv.; Revue archéol., sept, et oct. 4880).
La plupart sont du iv'' siècle, une petite partie du m*. L*hypogée
de Domitille peut être antérieur (de Rossi, Bull,, 4865, p. 36,
49, 45; 4874, 5, 35, 422-425; 4875, 4-43, 45-47).
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544 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
combes y au contraire, sont des peintres du genre
pompéien 9 convertis pour des motifs parfaitement
étrangers à l'art, et qui appliquent leur savoir-faire
à ce que comportent les lieux austères qu'ils décorent»
L'histoire évangélique ne fut traitée par les pre-
miers peintres chrétiens que partiellement et tai'di-
vement. C'est ici surtout que l'origine gnostique de
ces images se voit avec évidence. La vie de Jésus que
présentent les anciennes peintures chrétiennes est
exactement celle que se figuraient les gnostiques et
les docëtes, c'est-à-dire que la Passion n'y figure pas.
Du prétoire h la résurrection, tous les détails sont
supprimés *, le Christ, dans cet ordre d'idées, n'ayant
pas pu souffrir en réalité ^ On se débarrassait ainsi do
l'ignominie de la croix, grand scandale pour les païens.
A cette époque, ce sont les païens qui montrent par
dérision le dieu des chrétiens comme crucifié ; les
chrétiens s'en défendent presque'. En représentant
un crucifix, on eût craint de provoquer les blasphèmes
des ennemis et de paraître abonder dans leur sens.
L'art chrétien était né hérétique ; il en garda
longtemps la trace ^; l'iconographie chrétienne se
1. LeBiaDt, Sarcoph. d'Arles, p. 48; Journ. des sav,, oc«-
tobre 4879, p. 636.
t. Voir les Évangiles^ p. 4S4-422.
3. Hioucius Félix, 9, 29.
4. Pour la statue de Thémorroïsse, qui parait avoir été une
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MARC-AURÈLE. 645
dégagea lentement des préjugés au milieu desquels,
elle était née. Elle n'en sortit que pour subir la do-
mination des apocryphes, eux-mêmes plus ou moins
nés sous une influence gnostique. De là une situa-
tion longtemps fausse. Jusqu'en plein moyen âge,
des conciles, des docteurs autorisés condamnent Part;
l'art, de son côté, même rangé à l'orthodoxie, se
permet d'étranges licences. Ses sujets favoris sont
empruntés, pour la plupart, à des livres condamnés,
si bien que les représentations forcent les portes de
l'église, quand le livre qui les explique en est depuis
longtemps expulsé*. En Occident, au xm* siècle, l'art
s'émancipe tout à fait; mais il n'en est pas de même
dans le christianisme oriental. L'Eglise grecque et
les Églises orientales ne triomphent jamais complète-
ment de cette antipathie pour les images qui est por-
tée à son comble dans le judaïsme et l'islamisme.
Elles condamnent la ronde bosse et se renferment
dans une imagerie hiératique d'où l'art sérieux aura
beaucoup de peine à sortir ^
On ne voit pas que, dans la vie privée, les chré-
représentation allégorique des gnostiqaes, voir ci-dessus, p. 460,
QOte 4, et l'Église chrétienne, p. 472, note.
4. Voir l'Église chrétienne , ch. xxviet xxvii.
8. Le grand reproche que les vieux croyants faisaient aux
églises du patriarche Nicon, c'est « qu'on y voyait des Christs
qui ressemblaient à des hommes ». [Tourguenief.]
35
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54« ORIGINES DU CHRISTIANISME.
tiens se fissent scrupule de se servir des produits de
l'industrie ordinaire qui ne portaient aucune repré-
sentation choquante pour eux. Bientôt, cependant,
il y eut des fabricants chrétiens, qui, même sur les
objets usuels, remplacèrent les anciens ornements
par des images appropriées au goût de la secte
(bon pasteur, colombe, poisson, navire, lyre, ancre)*.
Une orfèvrerie, une verrerie sacrée se formèrent, en
particulier, pour les besoins de la Cène*. Les lampes
ordinaires portaient presque toutes des emblèmes
païens; il y eut bientôt dans le commerce des lampes
au type du bon pasteur, qui probablement sortaient
des mêmes officines que les lampes au type de Bac-
chus ou de Sérapis^ Les sarcophages sculptés, re-
présentant des scènes sacrées, apparaissent vers la
fin du III* siècle*. Comme les peintures chrétiennes,
ils ne s'écartent guère, sauf pour le sujet, des habi-
tudes de l'art païen du même temps.
4. Terlullien, De pudic, 7, 40; Clément d'Alex., Pœda-
gogusj m, 44.
î. Voir Saint Paul, p. J66; Tertullien, De pudic, 7, 40.
3. Le Blant, Revue arc/i.^ janv. 4875, p. 4 et suiv , lampes
anniser; Revue crit.^ 4874, II, p. 234.
4. De Rossi, Inscr. christ., n" 42, 73,448, 275; Botlari, Rom.
soit., t. I, tav. 45; Le Blant, Sarcoph. d'Arles, p. 3 et suiv.
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CHAPITRE XXX.
LES MOEURS CHRETIENNES.
Les mœurs des chrétiens étaient la meilleure
prédication du christianisme. Un mot les résumait :
ta piété. C'était la vie de bonnes petites gens, sans
préjugés mondains, mais d'une parfaite honnêteté.
L'attente messianique s'afTaiblissant tous les jours,
on passait de la morale un peu tendue qui convenait
à un état de crise ^ à la morale stable d'un monde
assis. Le mariage revêtait un haut caractère reli-
gieux. On n'eut pas besoin d'abolir la polygamie :
les mœurs juives, sinon la loi juive, l'avaient à peu
près supprimée en fait '. Le harem ne fut, à vrai
dire, chez les anciens juifs, qu'un abus exceptionnel,
1. Voir Saint Paul, ch. ix.
8. Voir Saint Paul, p. 245. Mémo les anciennes mœurs juives
supposent la monogamie (Gen., ii, 24; Eccl., ix, 9; le portrait
de la femme forte, etc.). La Thora, tout en permettant la poly-
gamie, y met beaucoup d'obstacles.
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548 ORIGINES DO CHRISTIANISME.
un privilège de la royauté. Les prophètes s'y mon-
trèrent toujours hostiles; les pratiques de Salomon
et de ses imitateurs furent un objet de blâme et de
scandale *. Dans les premiers siècles de notre ère,
les cas de polygamie devaient être très rares chez les
Juifs; ni les chrétiens ni les païens ne leur en font
le reproche. Par la double influence du mariage
romain * et du mariage juif % naquit ainsi cette haute
idée de la famille qui est encore de nos jours la base
de la civilisation européenne, si bien qu'elle est de-
venue comme une partie essentielle du droit naturel.
Il faut reconnaître cependant que, sur ce point, l'in-
fluence romaine a été supérieure à l'influence juive,
puisque c'est seulement par l'influence des codes
modernes, tirés du droit romain, que la polygamie a
disparu chez les juifs.
L'influence romaine ou, si l'on veut, aryenne*,
est aussi plus sensible que l'influence juive dans la
4. Deuiér., xvii, 47.
2. Maris ei feminœ œlerna conjunclio.
3. Le type en est dans le livre de Tobie. « Se réjouir avec la
femme de sa jeunesse » a toujours été l'idéal de la vie juive.
Schuhl, Sentences et prov. du Taltn,, n«* 79, 699, 740.
4. Virgile, /£n,_, IV, 83 et suiv.; Plutarque, Quœst. rom., 405;
Tite-Live, X, 83; Val. Max., II, i, 3; Jos., Ant., XVIII, vi, 6;
Diod. de Sic, XIII, 48; Denys d'Halic, VIII, 56. Voir surlout
Pausanias, II, xxi, 7.
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MAHC-AURÈLE. 5i9
défaveur qui frappait les secondes noces *. On les
envisageait comme un adultère convenablement dé-
guisé \ Dans la question du divorce, où certaines
écoles juives avaient porté un relâchement blâmable ',
on ne se montrait pas moins rigoriste *. Le mariage
ne pouvait être rompu que par l'adultère ' de la
femme. « Ne pas séparer ce que Dieu a uni » devint
la base du droit chrétien •.
Enfin l'Église se mettait en pleine contradiction
avec le judaïsme, par le fait de considérer le célibat,
la virginité, comme un état préférable au mariage'.
Ici, le christianisme, précédé du reste en cela par
4. Saint Paul, p. 244-245. Cf. Philos., IX, 42.
2. EôiTpiirnc {Mixiia. Athénagore, Leg,j 33 ; Tbeoph., Ad AuloL,
JII, 45; Minucius Félir, 34 ; Terlullien, De monogamia.
3. Jos., AnL, IV, viii, 23; XVI, vu, 3; Mischna, Eduioth,
II, 7. Akiba en était venu, dit-on, à permettre le divorce au
mari qui trouvait une autre femme plus agréable que la sienne.
Cf. Matth., XIX, 3.
4. Matth., V, 34-32; xix, 3 et suiv. ; Marc, x, 4 et suiv.;
Luc, XVI, 48 ; I Cor., vu, 40 et suiv., 39 ; Rom., vu, 2 et suiv.
5. Cette restriction ne se trouve que dans le texte de Matthieu.
L'Église catholique a réussi, à force de subtilités, à s'en débar-
rasser.
6. Les prophètes, précurseurs du christianisme, avaient fait op-
position au divorce comme à la polygamie. Afalach., ii, 43 etsuiv.
Rome, ici encore, donna l'idéal du mariage austère : Val. Max.,
II, I, 4; Denys d'Halic, II, 25; Plutarque, QucesL rom,, 44.
7. Saint Paul, p. 244; saint Cyprien, De habitu virg., 22, 23.
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hbO ORIGINES DU CHRISTIANISME.
les thérapeutes % se rapprochait, sans s'en douter,
des idées qui, chez les anciens peuples aryens,
présentent la vierge comme un être sacré. La syna-
gogue a toujours tenu le mariage pour obligatoire*;
a ses yeux, le célibataire est coupable d'homicide ;
il n'est pas de la race d'Adam, car l'homme n'est
complet que quand il est uni à la femme ' ; le ma-
riage ne doit pas être différé au delà de dix-huit ans*.
On ne faisait d'exception que pour celui qui se livre
à l'étude de la Loi et qui craint que la nécessité de
subvenir aux besoins d'une famille ne le détourne du
travail. « Que ceux qui ne sont pas comme moi ab-
sorbés par la Loi peuplent la terre » % disait Rabbi
ben Azaî.
Les sectes chrétiennes qui restèrent rapprochées
du judaïsme conseillèrent, comme Ja synagogue, les
4. Matth., XIX, 40-H; I Cor., vu; Apoc, xiy, 4; Eusèbe,
H, E:, II, XVII, 48, 49 ; VI, v, 4 ; xli, 48; De mari. Pal., V, 3 ;
VU, 4 ; IX, 6.
2. Hors les cas assez rares de virginité religieuse, les maximes
d'État de Rome étaient aussi très contraires au célibat. Varron
dans saint Augustin, De civ. Dei, XIX, i, %\ Val. Max., Il, ix, 4 .
3. Talm. de Bab., lebamoth, fo). 62 6 et suiv.; Eben ha-ezer,
ch. i, art. 4 (Sautayra et Gharleville, p. 39-40); Schuhl, Sen-
tences, n^ 823-825.
4. Mischna, traité Abolh, v, 21 . Cf. Syncelle, Chronogr,, p. 84
(Paris, 4652).
5. Talm. de Bab., lebamoth, 63 6.
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Goo^(^
MARG-AORÈLE. 551
mariages précoces, et même voulurent que les pas-
teurs eussent Tœil ouvert sur les vieillards, qu'il im-
portait de soustraire au danger de Tadullëre^ Tout
d'abord, cependant, le christianisme versa dans le
sens de Ben ÂzaT. Jésus, quoique ayant vécu plus de
trente ans, ne s'était pas marié. L'attente d'une fin
prochaine du monde rendait inutile le souci de la gé-
nération, et l'idée s'établit qu'on n'est parfait chré-
tien que par la virginité*. « Les patriarches eurent
raison de veiller à la multiplication de leur posté-
rité ; le monde alors était jeune ; maintenant, au
contraire, toutes choses déclinent et tendent vers
leur fin '. » Les sectes gnostiques et manichéennes
n'étaient que conséquentes en interdisant le mariage
et en blâmant l'acte générateur*. L'Église orthodoxe,
toujours moyenne^ évita cet excès * ; mais la conti-
nence, même la chasteté dans le mariage*, furent re-
commandées ; une honte excessive s'attacha à l'exé-
4. Epist. Clem. ad Jac, 7; Constit. apost., IV, 4i ; Épiph.,
HCBT., XXX, \%.
t. Grég. de Tours, l, 42; IX, 33; Socrate, IV, 23; Sozom.,
I, 44; Actes des martyrs, Le Blant, Comptes rendus de VAcad.
des se, mor. et pol., i879, <•' semestre, p. 388 et suiv.
3. Tertullien, Ad ux., I, 5; le môme, De exhorU cast,, 5-6;
Eusèbe, Démonstr. évang., I, 9.
4. ITim., IV, 43; Irénée, I, xzvm, 4.
5. Concile de Gangres.
6. Tertullien, Ad ux., I, 5, 6 ; Clém. d'Alex., Slrom., VI, 42.
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552 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
cution des volontés de la nature ; la femme prit une
horreur folle du mariage * ; la timidité choquante de
rÉglise en tout ce qui touche aux relations légitimes
des deux sexes provoquera un jour plus d'une rail-
lerie fondée*.
Par suite du même courant d'idées, l'état de
viduité était envisagé comme sacré ; les veuves con-
stituaient un ordre ecclésiastique *. La femme doit
toujours être subordonnée* ; quand elle n'a plus son
mari pour lui obéir, elle sert l'Église. La modestie
des dames chrétiennes répondait à ces sévères prin-
cipes, et, dans plusieurs communautés, elles ne de-
vaient sortir que voilées *. Il ne tint qu'à peu de
chose que l'usage du voile recouvrant toute la figure,
4. Jean Chrys., De virgiiu, 40.
2. Pênes sanclos officia sexuSj cum honore ipsius necessi-
talis, tanquam sub oculis Dei, modeste et inoderate transigun-
txir; Tertullien, Ad uxorem, II, 3. — Modesta in occulto matrû
monii dissimulatio ; le môme, De resurr, caimis, 8. Comparez
Minucius Félix : Tantum abesl incesti cupido ut nonnullis rur-
bori sit etiam pudica conjunctio (ch. xxxi), et saint Ambroise:
Licel bona conjugia, tamen habenl quod inler se ipsi con-
juges erubescanL ExhorL virg., I, vi, 36 ; In Ltic, I, 43 ; saint
Jérôme, In Tit., n, p. 427 (Mart.).
3. Lettre de Corneille, dans Eusèbe, U, E., VI, xuii, 41.
4. Ephes., Y, 22-32; I Tim., ii, 9 et suiv.
5. Clém. d'Alex., Pœdagogus, IH, ch. ii, xi et xu; Tertul-
lien, De virginibus velandis ; Constit, apost.j I, ch. viii, siibGn.
Cf. I Cor., XI, 6.
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MARC-AORÈLE 553
h la façon de l'Orient S ne devînt universel pour les
•femmes jeunes ou non mariées. Les montanîstes re-
gardèrent cet usage comme obligatoire ; s*il ne pré-
valut pas, ce fut par suite de l'opposition que pro-
voquèrent les excès des sectaires phrygiens ou afri-
cains, et surtout par Tinfluence des pays grecs et
latins, qui n'avaient pas besoin, pour fonder une
vraie réforme des mœurs, de ce hideux signe de
débilité physique et morale.
La parure, du moins, fut tout à fait interdite ^ La
beauté est une tentation de Satan ; pourquoi ajouter à
la tentation ? L'usage des bijoux, du fard, de la tein-
ture des cheveux, des vêtements transparents fut une
offense à la pudeur '. Les faux cheveux sont un
péché plus grave encore ; ils égarent la bénédiction
du prêtre, qui, tombant sur des cheveux morts, dé-
tachés d'une autre tête, ne sait où se poser*. Les ar-
rangements même les plus modestes de la chevelure
furent tenus pour dangereux ; saint Jérôme, partant
4. Glém. d'Alex., /• C.^ p. 440 : *)& yo^ xtxoXufOo) rà iravra
irpb; Tûv 6p.(Ao{ra»y ttiv ai^à xal rqv àtAirtxowiv OijAivri.
2. Se rappeler I Pétri, m, 3; Tim., ii, 8-40; Testament des
douze patriarches, Ruben, 3, 4, 5.
3. Tertullien, les deux traités De cultu feminarum; Glém.
d'Alex., Pœdag.j III, ch. xi, p. 406, 407; saint Cyprien, De
lapsis, 6.
4. Glém. d'Alex., Pœdag., lU, cl), xi, p. 406.
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554 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
de là, considère les cheveux des femmes comme
un simple nid à vermine et recommande de les
couper*.
Le défaut du christianisme apparaît bien ici. 11
est trop uniquement moral ; la beauté, chez lui, est
tout à fait sacrifiée. Or, aux yeux d'une philosophie
complète, la beauté, loin d'être un avantage super-
ficiel, un danger, un inconvénient, est un don de
Dieu, comme la vertu. Elle vaut la vertu ; la femme
belle exprime aussi bien une face du but divin, une
des fins de Dieu, que l'homme de génie ou la femme
vertueuse. Elle le sent, et de là sa fierté. Elle sent
instinctivement le trésor infini qu'elle porte en son
corps; elle sait bien que, sans esprit, sans talent,
sans grande vertu, elle compte entre les premières
manifestations de Dieu. Et pourquoi lui interdire de
mettre en valeur le don qui lui a été fait, de sertir
le diamant qui lui est échu? La femme, en se parant,
accomplit un devoir; elle pratique un art, art exquis,
en un sens le plus charmant des arts. Ne nous laissons
pas égarer par le sourire que certains mots provo-
quent chez les gens frivoles. On décerne la palme
du génie à l'artiste grec qui a su résoudre le plus
délicat des problèmes, orner le corps humain, c'est-
4. EpisL 93, 0pp., l. IV, î« partie, col. 757, Mart
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MARCAURÈLE. 555
à-dire orner la perfection même, et Ton ne veut voir
qu'une affaire de chiffons dans l'essai de collaborer
à la plus belle œuvre de Dieu, à la beauté de la
femme ! La toilette de la femme , avec tous ses
raffmements, est du grand art à sa manière. Les
siècles et les pays qui savent y réussir sont les grands
siècles, les grands pays, et le christianisme montra,
par l'exclusion dont il frappa ce genre de recherches,
que ridéal social qu'il concevait ne deviendrait le
cadre d'une société complète que bien plus tard,
quand la révolte des gens du monde aurait brisé le
joug étroit imposé primitivement à la secte par un
piétisme exalté.
C'était, à vrai dire, tout ce qui peut s'appeler luxe
et vie mondaine qui se voyait frappé d'interdiction *.
Les spectacles étaient tenus pour abominables, non
seulement les spectacles sanglants de l'amphithéâtre,
que tous les honnêtes gens détestaient, mais encore
les spectacles plus innocents, les scurrililés. Tout
théâtre, par cela seul que des hommes et des femmes
s*y rassemblent pour voir et être vus, est un lieu
dangereux*. L'horreur pour les thermes, les gym-
nases, les bains, les xystes, n'était pas moindre, à
1. Clém. d'Alex., Pœdag., IIÏ, ch. xi.
2. Minucius Félix, 37; Gléml d'Alex.^ L c, p. 409; Tertullien,.
De speclactUiSj entier.
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556 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
cause des nudités qui s'y produisaient. Le christia-
nisme héritait en cela d*un sentiment juif. Ces lieux
publics étaient fuis par les juifs» à cause de la cir-
concision, qui les y exposait à toute sorte de désa-
gréments ^ Si les jeux, les concours, qui faisaient
pour un jour d'un mortel l'égal des dieux, et dont
les inscriptions conservaient le souvenir, tombent tout
à fait au m' siècle, c'est le christianisme qui en est
la cause. Le vide se faisait autour de ces insti-
tutions antiques; on les taxait de vanité. On avait
raison; mais la vie humaine est finie quand on a
trop bien réussi à prouver à l'homme que tout est
vanité.
La sobriété des chrétiens égalait leur modestie.
Les prescriptions relatives aux viandes étaient pres-
que toutes supprimées , le principe « tout est pur
pour les purs » avait prévalu*. Beaucoup cependant
s'imposaient l'abstinence des choses ayant eu vie *.
Les jeûnes étaient fréquents*, et provoquaient chez
4 . Les juifs et les premiers chrétieDS eurent sans doute leurs
bains à part. Irénée, III, m, 4. Puis le bain fut interdit par les
rigoristes. Tertullien, De jej., 1,. 10, 15. Le moyen âge hérita de
la même antipathie. Cf. S. Jér., EpisL, p. 757 (Mart.).
t. Tit., I, 15. Cf. Saint Paul, p. 480-481.
3. Commodien, Carmen, vers 944-945 (édit. Pitra).
4. Tertullien, Dejejunio; De cuUu femin.. Il, 9; Comiii,
apost.^ V, 15.
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MARC-AURÈLE. 557
plusieurs cet état de débilité nerveuse qui fait verser
d'abondantes larmes. La facilité à pleurer fut con-
sidérée comme une faveur céleste, le don des larmes *.
Les chrétiens pleuraient sans cesse; une sorte de
tristesse douce était leur état habituel. Dans les églises,
la mansuétude, la piété, Tamour se peignaient
sur leur figure. Les rigoristes se plaignaient que
souvent, au sortir du lieu saint, cette attitude re-
cueillie fit place à la dissipation*; mais, en général,
on reconnaissait les chrétiens rien qu*à leur air. Ils
avaient en quelque sorte des figures à part', de
bonnes figures, empreintes d'un calme n'excluant pas
le sourire d'un aimable contentement. Gela faisait
un contraste sensible avec l'allure dégagée des
païens, qui devait souvent manquer de distinction et
de retenue. Dans l'Afrique montaniste, certaines pra-
tiques, en particulier celle de faire à tout propos le
signe de la croix sur le front, décelaient encore plus
vite les disciples de Jésus*.
Le chrétien était donc, par essence, un être à part,
voué à une profession même extérieure de vertu, un
ascète enfin. Si la vie monastique n'apparaît que vers
4. Voir Le Blant, Gazelle archéoL,\%l^^ p. 73-83.
t, Clém. d'Alex., Pœdag,, III, ch. xi, p. 440.
3. Voir Saint Paul, p. 437.
4. Tertullieu, De carona mililis, 3,
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558 ORIGINES DP CHRISTIANISME.
la fin du iii* siècles c'est que, jusque-là, l'Église
est un vrai monastère, une cité idéale oii se pratique
la vie parfaite. Quand le siècle entrera en masse
dans rÉglise, quand le concile de Gangres, en 325,
aura déclaré que les maximes de l'Évangile sur la
pauvreté, sur le renoncement à la famille, sur la vir-
ginité, ne sont pas à l'adresse des simples fidèles*, les
parfaits se créeront des lieux à part, oii la vie évan-
gélique', trop haute pour le commun des hommes,
puisse être pratiquée sans atténuation. Le martyre
avait offert, jusque-là, le moyen de mettre en pra-
tique les préceptes les plus exagérés du Christ, en
particulier sur ^e mépris des affections du sang*; le
monastère va suppléer au martyre, pour' que les
conseils de Jésus soient pratiqués quelque part.
L'exemple de l'Egypte, où la vie monastique avait
1. ô pLovittpTïç €io'î, dans Clém. d'Alex., Strom., VU, 42, p. 3U,
désigne le célibat et la vie retirée, par opposition au mariage et à
la vie ordinaire. Le fait de Narcisse, Eus., //. E., Vï, ix, 6, est
un cas tout à fait individuel. Commodien s'appelle déjà mendicus
Chrisii; mais le sens de cette expression est obscur. Cf. Constil.
apost., Vill, 40, ol It iyt^9xi\% xal iùXa6tîa, distincts des simples
tùvoûxM ou célibataires.
S. Labbe, Conc,, II, p. 4Uetsuiv»
3. C'était ce qu'on appelait a la vie apostolique», reproduisant
strictement l'idéal des Aclei des apôtres,
4. Le Blant, Comptes rendus de VAcad. des se. mor, et poL,
4879, r' semestre, p. 383 et suiv.
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MARG-AURÈLE. 559
toujours existé*, put contribuer à ce résultat; mais
le monachisme était dans Tessence même du chris-
tianisme. Dès que TÉglise s'ouvrit à tous, il était
inévitable qu'il se formât de petites Églises pour
ceux qui prétendaient vivre comme Jésus et les
apôtres de Jérusalem avaient vécu*.
Une grosse lutte s'indiquait pour l'avenir. La
piété chrétienne et l'honneur mondain seront deux
antagonistes qui se livreront de rudes combats. Le
réveil de Tesprit mondain sera le réveil de l'incrédu-
lité. L'honneur se révoltera et soutiendra qu'il vaut
bien cette morale qui permet d'être un saint sans être
toujours un galant homme. Il y aura des voix de si-
rènes pour réhabiliter toutes les choses exquises que
l'Église a déclarées profanes au premier chef. On reste
toujours un peu ce qu'on a été d'abord. L'Église,
association de saintes gens, gardera ce caractère,
malgré toutes ses transformations. Le mondain sera
son pire ennemi. Voltaire montrera que ces frivolités
diaboliques, si sévèrement exclues d'une société pié-
tiste, sont à leur manière bonnes et nécessaires. Le
1. Voir les Apôlres, p. 78 et suiv.; Joum. asiat,, fév.-mars
4868, p. 280 et suiv. ; Comptes rendus de l'Acad. des itiscr.,
1869, p. 54 et suiv.; Arch. des miss, scient., 3* série, t. IV,
p. 479 et suiv. (Revillout). Lire surtout Porphyre, De abstin.
anim», ÏV, 6.
2. Lire attentivement Clém. d'Alex., Strom,, Vif, ch. xii.
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oOO ORIGINES DU CHRISTIANISME.
Père Canaye essayera bien de montrer que rien n'est
plus galant que le christianisme et qu'on n'est pas
plus gentilhomme qu'un jésuite. Il ne convaincra pas
d'Hocquincourt. En tout cas, les gens d'esprit seront
inconvertissables. On n'amènera jamais Ninon de
Lenclos, Saint-Évremond, Voltaire, Mérimée, à être
de la même religion que Tertullien, Clément d'Alexan-
drie et le bon Hermas.
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CHAPITRE XXXI.
RAISONS DE LA VICTOIRE OU CHRISTIANISME.
C'est par la nouvelle discipline de la vie qu'il
introduisait dans le monde que le christianisme a
vaincu. Le monde avait besoin d'une réforme morale ;
la philosophie ne la donnait pas : les religions établies,
dans les pays grecs et latins, étaient frappées d'inca-
pacité pour l'amélioration des hommes. Entre toutes
les institutions religieuses du monde antique, le ju-
daïsme seul éleva contre la corruption des temps un
cri de désespoir. Gloire éternelle et unique, qui doit
faire oublier bien des folies et des violences! Les
Juifs sont les révolutionnaires du i*"" et du ii* siècle
de notre ère. Respect à leur fièvre! Possédés d'un
haut idéal de justice, convaincus que cet idéal doit
se réaliser sur cette terre, n*admettant pas ces ater-
moiements dont se contentent si facilement ceux qui
croient au paradis et à l'enfer, ils ont la soif du bien,
36
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502 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
et ils le conçoivent sous la forme d'une petite vie
synagogale, dont la vie chrétienne n'est que la trans-
formation ascétique. Des groupes peu nombreux
d'iiumbles et pieuses gens, menant entre eux une
vie pure et attendant ensemble le grand jour qui sera
leur triomphe et inaugurera sur la terre le règne des
saints, voilà le christianisme naissant ^ Le bonheur
dont on jouissait dans ces petits cénacles devint une
puissante attraction. Les populations se précipi-
tèrent, par une sorte de mouvement instinctif, dans
une secte qui satisfaisait leurs aspirations les plus
intimes et ouvrait des espérances infinies.
Les exigences intellectuelles du temps étaient très
faibles; les besoins tendres du cœur étaient très
impérieux. Les esprits ne s'éclairaient pas, mais les
mœurs s'adoucissaient*. On voulait une religion qui
enseignât la piété, des mythes qui offrissent de bons
exemples, susceptibles d'être imités, une sorte de
4. Kaivcu; GÙpavcù; )Cftt "pfi^i xaivTiv ffpoa^Gxû(i.tv, iv cic ^ixaicoûvi]
xxToixtl. II Pétri, m, 43.
3. Les inscriplioDd en sont la meilleure preuve. Voir Le Biant,
Inscr. chréL de la Gaule, I, p. 172-473 : affeclionis plena erga
omnes homines . . . maler omnium, . . . ob egregiam adomnes
mansueludimm. Voir les Apôtres, p. 347, 320. 11 est souvent
difficile de distinguer par ces sortes de formules une sépulture
chrétienne d'une sépulture païenne. Notez une sodaliias ptidi-
ciliœ servandœ, Spon, Mise, p. 70, n® 4 ; Orelli, n^ 2404 ; Fa-
brelli, p. 462, n0 44
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MARC-AURÈLE. 563
morale en action, fournie par les dieux. On voulait
une religion honnête ; or le paganisme ne Tétait
pas. La prédication morale suppose le déisme ou le
monothéisme; le polythéisme n'a jamais été un culte
moralisateur. On voulait surtout des assurances pour
une vie ultérieure où fussent réparées les injustices
de celle-ci. La religion qui promet l'immortalité et
assure qu'on reverra un jour ceux qu'on a aimés l'em-
porte toujours. « Ceux qui n'ont pas d'espérance » *
sont bien vite vaincus. Une foule de confréries, où
ces croyances consolantes étaient professées, atti-
raient de nombreux adeptes. Tels étaient les mystères
sabaziens et orphiques, en Macédoine; en Thrace%
les mystères de Dionysos. Vers le ii* siècle, les sym-
boles de Psyché prennent un sens funéraire et de-
viennent une petite religion d'immortalité, que les
chrétiens adoptent avec empressement ^ Les idées
sur l'autre vie, hélas ! comme tout ce qui est affaire
de goût et de sentiment, sont ce qui subit le plus
1. Oî pt;Q ^îC^YTi; ikTn^oi, l Thess., IV, 43,
2. Voir surtout l'inscription de Doxato. Heuzey, Miss, de
Macéd.,^, 4 28etsuiv. Cf. Plularque, Comol, ad uxorem, 10;
Frœhner, Vases du prince Nap.j^. 34 et 35; Macrobe, SaL, Vif,
XVI, 8; Servius, in Georg,, 1, 466.
3. CoUignon, Afylhe de Psyché {Paris, 4877), p. 35 et suiv.,
56 et suiv. ; 80 et suiv. L'image de Psyché figure à la catacombe
de Flavie Domitiile. De Rossi, Roma soit., I, p. 487.
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564 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
facilement les caprices de la mode. Les images qui,
à cet égard, ont un moment contenté notre soif
passent bien vite; en fait de rêves d'outre-tombe,
on veut toujours du nouveau; car rien ne supporte
longtemps 1* examen.
La religion établie ne donnait donc aucune satis-
faction aux besoins profonds du siècle. Le dieu
antique n'est ni bon ni mauvais; c'est une force.
Avec le temps, les aventures que l'on contait de ces
prétendues divinités étaient devenues immorales. Le
culte aboutissait à l'idolâtrie la plus grossière, par-
fois la plus ridicule ^ Il n'était pas rare que des philo-
sophes, en public, se livrassent à des attaques contre
la religion officielle, et cela aux applaudissements
de leurs auditeurs*. Le gouvernement, en voulant
s'en mêler, ne fit que tout abaisser. Les divinités de
la Grèce, depuis longtemps identifiées aux divinités
de Rome, avaient leur place de droit dans le Pan-
théon. Les divinités barbares subirent des identifica-
tions analogues et devinrent des Jupiter, des Apollon,
des Ësculape. Quant aux divinités locales, elles se
sauvèrent par le culte des dieux Lares. Auguste avait
4. Sénèque, Letlres, xli, 1, et dans saint Augustin, De civ.
Dei, YI, 10 ; scholies sur Juvénal, x, 55 ; Épictète, Dissert., III,
IV, 7; Suétone, Caius, 5. Cf. Qaerolus, p. 247 et suiv. (J. Havet).
9. Tertullien, Apol, 46.
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MARC-AURÈLE. 565
introduit dans la religion un changement des plus
considérables en relevant et en réglant le culte des
dieux Lares S surtout des Lares de carrefour, et en
permettant d'adjoindre aux deux Lares consacrés par
l'usage un troisième Lare, le Génie de l'empereur.
Les Lares gagnèrent à cette association l'épithète
d'augustes (Lares auguslï)^ et, comme les dieux lo-
caux durent pour la plupart leur maintien légal à
leur titre de Lares, presque tous furent aussi qua-
lifiés d'augustes {numina augusta)^. Autour de ce
culte complexe, un clergé se forma, composé du
flamine, sorte d'archevêque représentant l'État, et
des sévirs augustaux, corporations d'ouvriers et de
petits bourgeois, particulièrement attachées aux
Lares ou divinités locales. Mais le Génie de l'empe-
reur écrasa naturellement ses voisins; la vraie reli-
gion de l'État fut le culte de Rome, de l'empereur*
et de l'administration*. Les Lares restèrent de très
4. Suétone, Aug,_, 31; L. Renier, dans les Comptes rendus de
l'Acad. des inscr., 4872, p. 440 et suiv., 419, 455; Allmer, Revue
ëpigr. , n» 4, p. 56-57.
â. Camulus Augustus, Borvo Augustus, etc. Sanctilali Jovis
et Augusti. Allmer, Revue ëpigr., n® 9, p. 435; cf. n® 40, p. 453
et suiv.
3. Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 4872, p. 462, 463.
4. Il y eut jusqu'à un Génie des contributions indirectes.
Inscr. dans \eBulL de VInst. archëol. de Rome, 4868, p. 8 et 9;
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566 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
petits personnages. Jéhovah, le seul dieu local qui
résista obstinément à l'association auguste, et qu'il
fut impossible de transformer en un innocent fétiche
de carrefour, tua et la divinité d'Auguste et tous les
autres dieux qui se prêtèrent si facilement à devenir
les parèdres de la tyrannie. La lutte dès lors fut éta-
blie entre le judaïsme et le culte bizarrement amal-
gamé que Rome prétendait imposer. Rome échouera
en ce point. Rome donnera au monde le gouverne-
ment, la civilisation, le droit, l'art d'administrer;
mais elle ne lui donnera pas la religion. La religion
qui se répandra, en apparence malgré Rome, en
réalité grâce à elle, ne sera en rien la religion du
Lalium ou la religion bâclée par Auguste ; ce sera
la religion que tant de fois Rome avait cru détruire,
la religion de Jéhovah.
Nous avons assisté aux nobles efforts de la philo-
sophie pour répondre aux exigences des âmes que
la religion ne satisfaisait plus. La philosophie avait
tout vu, tout exprimé en un langage exquis* ; mais il
cf. ibid.^ 4869, p. 18 : Numini Augustorum et Genio porlorii
publici. (Desjardins.)
4. Cultus aulem deorum est oplimus idemque castissimus
atque sanclissimus plenissimusque pielalis, ut eos semper
pura, intégra, incomipta et mente et voce veneremur. S^on
enim phitosophi êolum, verum etiam majores nostri supers ti^
tionem a religione separaverunt, Cicéron, De fuit. deor,j
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MÂRG-AORÈLE. 567
fallait que cela se. dît sous forme populaire, c'est-
à-dire religieuse. Les mouvements religieux ne se font
que par des prêtres*. La philosophie avait trop raison.
La récompense qu'elle offrait n'était pas assez tan-
gible. Le pauvre, la personne sans instruction, qui
ne pouvaient approcher d'elle, étaient en réalité
sans religion, sans espérance. L'homme est né si
médiocre, qu'il n'est bon que quand il rêve. Il lui
faut des illusions pour qu'il fasse ce qu'il devrait
faire par amour du bien. Cet esclave a besoin de
crainte et de mensonges pour accomplir son devoir.
On n'obtient des sacrifices de la masse qu'en lui
promettant qu'elle sera payée de retour. L'abnéga-
tion du chrétien n'est, après tout, qu'un calcul ha-
bile, un placement en vue du royaume de Dieu.
La raison aura toujours peu de martyrs. On ne
se dévoue que pour ce qu'on croit ; or ce qu'on croit,
c'est l'incertain , l'irrationnel ; on subit le raison-
nable, on ne le croit pas. Voilà pourquoi la raison ne
pousse pas à l'action ; elle pousse plutôt à l'absten-
tion. Aucune grande révolution ne se produit dans
l'humanité sans idées très arrêtées, sans préjugés,
II, S8. Paras Deus non plenas aspicit mantis. Publias Syrus.
Voir surtout le beau passage de Galien, De usu par Hum, III, 10
(t. III, p. 237, Kuhn).
4. Les aDciens rayaient très bien aperçu. Strabon, I, ii, 8:
Maxime de Tyr, dissert. x.
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568 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
sans dogmatisme. On n'est fort qu!à la condition de se
tromper avec tout le monde. Le stoïcisme, d'ailleurs,
impliquait une erreur qui lui nuisit beaucoup devant
le peuple. A ses yeux, la vertu et le sentiment moral
étaient identiques. Le christianisme distingue ces
deux choses. Jésus aime l'enfant prodigue, la cour-
tisane, âmes bonnes au fond, quoique pécheresses.
Pour les stoïciens, tous les péchés sont égaux ; le
péché est irrémissible. Le christianisme a des par-
dons pour tous les crimes. Plus on a péché, plus on
lui appartient. Constantin se fera chrétien parce qu'il
croit que les chrétiens seuls ont des expiations pour le
meurtre d'un fils par son père. Le succès qu'eurent,
à partir du ii* siècle, les hideux tauroboles, d'où l'on
sortait couvert de sang, prouvent combien l'imagina-
tion du temps était acharnée à trouver les moyens
d'apaiser des dieux supposés irrités. Le taurobole
est, entre tous les rites païens, celui dont les chré-
tiens redoutent le plus la concurrence*; il fut en
4. Firmicus Maternus, Deerr. prof. reL, xxvii, 8, xxviii, 4;
Prudence, hymne 40. Cf. Capitolin, AnL PhiL, 43; Lampride,
Ileliog,, 7; poème découvert par M. Delisle, vers 57etsuiv. ;
Orelli-Henzen, 1904 , 8322 etsuiv. ; 2354-2355, 2364 , 6034 etsuiv.;
GrutQf, 29, 42; Mommsen, Jnscr. R, N., n«« 4398-4402, 2602,
2604, 4078, 4735, 5307, 5308; Corpus inscr. lot., IV, n~ 497-
609; marbres de Lectoure, Mém. de la Soc. des ant. de Fr.,
t. III (4837), p. 424 et suiv.; Comptes rendus de l'Acad. des
tTMcr., 4872, p. 473-474; AUmer, Rev. épigr., n«4, p, 6 et suiv.;
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MARG-AURÈLE. 569
quelque sorte le dernier effort du paganisme expirant
contre le mérite chaque jour plus triomphant du
sang de Jésus.
On avait pu espérer un moment que les confré-
ries de cultores deomm donneraient au peuple Tali-
ment religieux dont il avait besoin * . Le n' siècle vit
leur éclat* et leur décadence. Le caractère religieux
s'y effaça peu à peu. Dans certains pays, elles per-
dirent même leur destination funéraire et devinrent
des tontines, des caisses d'assurance et de retraite %
des associations de secours mutuels*. Seuls, les col-
lèges voués au culte des dieux orientaux (pasto-
phores, isiastes, dendrophores , religieux de la
Grande Mère) conservèrent des dévots. Il est clair
que ces dieux parlaient beaucoup plus au sentiment
religieux que les dieux grecs et italiotes. On se grou-
n® 10, p. 153; n» 14, p. 167et8uiv. ; Spon, Ant. de Lyon, réimpr.,
p. 31, 352 etsuiv.; deBoissieu, Inscr. de Lyon, p. 21 et suiv.
1. Voir les Apôtres, p. 351 etsuiv. On a trop nié le caractère
primitivement religieux de ces confréries. Foucart, Des associa-
tions religieuses chez les Grecs (Paris, 1873). La vérité a été
bien vue par M. Boissier (Rev. archéoL, févr. 1872, p. 81 etsuiv.).
2. Les inscriptions concernant ces confréries datent du règne
de Nerva.
3. L. Renier, Inscriptions romaines de V Algérie j 70; Bois-
sier, /. c, p. 94 et suiv.
4. Mém. de VAcad. des inscr., savants étrangers, t. Vllf,
2^ part., p. 184 etsuiv.
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570 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
pait autour d'eux ; leurs fidèles devenaient vite con-
frères et amis, tandis qu'on ne se groupait guère,
au moins par le cœur, autour des dieux officiels *. En
religion, il n'y a que les sectes peu nombreuses qui
réussissent à fonder quelque chose.
Il est si doux de s'envisager comme une petite
aristocratie de la vérité, de croire que l'on possède,
avec un groupe de privilégiés, le trésor du bien!
L'orgueil y trouve sa part; le juif, le métuali de Syrie,
humiliés, honnis de tous, sont au fond impertinents,
dédaigneux; aucun aflront ne les atteint; ils sont si
fiers entre eux d'être le peuple d'élite! De nos jours,
telle misérable association de spirites donne plus de
consolation à ses membres que la saine philosophie ;
une foule de gens trouvent le bonheur dans ces chi-
mères, y attachent leur vie morale. A son jour, l'abra-
cadabra a procuré des jouissances religieuses, et,
avec un peu de bonne volonté, on y a pu trouver une
sublime théologie.
Le culte d'Isis eut ses entrées régulières en
4 . Le paganisme, tel que le présente, sous Constantin, Firmicus
Maternus, est bien plus la religion d*Isis, de Hilhra, de la Vierge
Céleste que le vieux culte grec ou romain. Voir lè poème à la
suite de Prudence, découvert par M. Delisle. Bibl. de l'éc, des
chartes, 6* série, t. III, p. 297 et suiv. Cf. BulleUino de Rossi,
4868, p. 49 et suiv.; Revue archéol., juin 4868 (Ch. Morel),
p. 454 et suiv.; Hermes,i. IV (Mommsen), p. 350 et suiv.
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MARC-ÀURÈLE. 571
Grèce dès le iv* siècle avant Jésus-Christ*. Tout le
monde grec et romain en fut à la lettre envahi *. Ce
culte, tel que nous le voyons représenté dans les
peintures de Pompéi et d'Hercuianum % avec ses
prêtres tonsurés et imberbes, vêtus d'une sorte
d'aube, ressemblait fort à nos offices ; chaque matin,
le sistre, comme la cloche de nos paroisses, appelait
les dévots à une sorte de messe accompagnée de
prône, de prières pour l'empereur et l'empire, d'as-
persions d'eau du Nil, à' lie missa est *. Le soir, avait
^, Inscription du Pirée, lignes 42-45, dans Foucart, Des as-
sociations, p. 128 otsuiv., 187 et suiv.Voir Pausania?, ï, xu, 3;
II, IV, 6; XIII, 7; X, xxxii, 3.
2. Voir les Apôtres, p. 342; Corpus inscr. lat.,ly n» 1034;
II, 33, 981 ; Cic, De divin., I, 58 ; Ovide, Am,, II, xiii, 11,17;
Dion Cass., XLVII, 15; LUI, 2; Orelli-Henzen, 1871 et suiv.,
2305 et suiv., 2335, 2351, 2352, 5832 et suiv., 5962, 6027-6030,
6385, 6666; Mommsen, Inscr. R. N., 1090; Gruter, 27, 2; 82 et
suiv.; Corpus inscr. pr., n"« 2955, 5993 et suiv., 6003 et suiv. ;
Franz, Elem, epigr. gr., p. 333-334. Pausarii Isidis, à Arles,
BtUL de la Soc. des antiq. de France, 1876, p. 207-208. Lampes
à Isis et à Sérapis, Louvre, Bîbliolh. nat., Bellori, Passeri.
3. Comparez la célèbre peinture d'HercuIanum, Bœttiger, Die
Isisvesper, dans la Minerva, 1809; Millin, Mag, encycL, 1810,
t. II; les peintures de Pompéi au musée de Naples; les sculptures,
hiéroglyphes et objets divers de culte égyptien, provenant do
Pompéi et d'Herculanum, au même musée. Voir aussi les peintures
de la maison découverte à Rome, près de la Famésine.
4. Juv., VI, 525 et suiv.; Servius, ad /En,, II, 116; Apulée,
Met,^ XI entier.
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572 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
lieu le salut; on souhaitait le bonsoir à la déesse; on
lui baisait les pieds. Il y avait des pompes bizarres,
des processions burlesques dans les rues S où les
confrères portaient leurs dieux sur leurs épaules*.
D'autres fois, ils mendiaient en un accoutrement exo-
tique, qui faisait rire les vrais Romains *. Cela res-
semblait assez aux confréries de pénitents des pays
méridionaux. Les isiastes avaient la tête rasée; ils
étaient vêtus d*une tunique de lin, où ils voulaient être
ensevelis*. Il s'y joignait des miracles en petit co-
mité, des sermons, des prises d'habit", des prières
ardentes, des baptêmes, des confessions, des péni-
tences sanglantes®. Après Tiniliation, on éprouvait
une vive dévotion, comme celle du moyen âge envers
la Vierge ; on ressentait une volupté rien qu'à voir
l'image de la déesse ^. Les purifications, les expia-
tions tenaient l'âme en éveil. Il s'établissait surtout
entre les comparses de ces pieuses comédies un senti-
4. Apulée, MéL, XI, 8.
5. Lampride, Co;nm.^49.
3. Val. Max., VII, m, 8 (Rom.).
4. Plut, (ut fertur), De h. et Os,, 3 et suiv. ; Àrtémidore,
Onirocritique, I, Î3.
5. Apulée, Métam,, XI, 45, 25. .
6. Ovide, Pont,, I, i, 54 ; Apulée, MéL, XI, 83; Juvénal, vi,
5S3; Sénèque, De vila beata, 27; Lampride, Commode, 9.
7. Apulée, Met., XI, 24, 25. Una quœ es omnia, dea Isis,
Orelli, 4874.
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MARC-AURÈLE. 573
ment tendre de confraternité; ils devenaient père, fils,
frère, sœur, les uns des autres*. Ces petites franc-
maçonneries, avec des mots de passe comme l'ixerc
des chrétiens, créaient des liens secrets et profonds*.
Osiris, Sérapis, Anubis partagèrent la faveur
d'Isis*. Sérapis, en particulier, identifié avec Jupiter,
devint un des noms divins qu'affectionnèrent le plus
ceux qui aspiraient à un certain monothéisme^ et
surtout à des relations intimes avec le ciel. Le dieu
égyptien a la présence réelle ; on le voit sans cesse ;
il se communique par des songes, par des apparitions
continues; la religion entendue de la sorte est un
perpétuel baiser sacré entié le fidèle et sa divinité*.
C'étaient surtout les femmes qui se portaient vers ces
cultes étrangers ^ Le culte national les laissait froides.
Les courtisanes, notamment, étaient presque toutes
4. Apulée, Métam.j XI, 52. Complexus sacerdolem et meum
jam parenlem.
2. OccuUis se nolis et insigiiibm noscunt et amant mutuo
pêne antequam noverifit. Min. Fél., 9. Cf. Lucien, Peregr,, 43.
3. Lampride, Comfnode, 9; poème découvert par M. Delisle,
vers 50, 94 et suiv.
4. Dion Gassius, LI, 46; LUI, 2; Suétone, Vesp.jl; Corpus
inscr, gr., n»» 5993 et suiv., 6434 6; Rutilius Namatianus, Itin.^
I, vers 375. Sur les pierres gravées portant EIG ZEtC GEPAIIIC,
voir Bulletin de la Soc. des antiquaires de France, 4859,
p. 494 et suiv.
5. Apulée, Métam., XI, 49. Gf.Orelli, n"» 6029.
6. Tite-Live, XXXIX, 45; Plutarque, Marius, 47; Ovide,
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574 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
dévotes à Isis et à Sérapis*; les temples d'isis pas-
saient pour des lieux de rendez-vous amoureux *. Les
idoles de ces sortes de chapelles étaient parées
comme des madones*. Les femmes avaient une part
au ministère ; elles portaient des titres sacrés*. Tout
inspirait la dévotion et contribuait à l'excitation des
sens : pleurs, chants passionnés, danses au son de la
flûte, représentations commémoratives de la mort et
de la résurrection d'un dieu *. La discipline morale,
sans être sérieuse, en avait les apparences. Il y avait
des jeûnes, des austérités, des jours de continence.
Ovide et Tibulle se plaignent du tort que ces féeries
font à leurs plaisirs, d'un ton qui montre bien que
la déesse ne demandait à ces belles dévotes que des
mortifications bien limitées.
Une foule d'autres dieux étaient accueillis sans
opposition, avec bienveillance même \ La Junon cé-
Fastes, IV, 309; Juvénal, vi/5î3; StraboD, Vn,ni, 4; Plutarque,
Prœc. conjug., 49.
4. Catulle, x, S6 ; Tibullè, I, m, 23.
î. Ovide, De arte aw.^ï, 78; Juvénal, vi, 489.
^. Mommsen, Inscr. regni NeapoL, n« 5354; Corpus inscr,
lai., li, 3386.
4. Orelli-Henzen, no* 4491, 6385; Mommsen, Inscr, regni
A^ca;)., 4 398, 4399.
5. Schol. sur Juv., viii, 29.
6. Lucien, Conc, deorumj, 9, 40 ; Jupiter trag., 8; Maxime
d& Madaure, dans saint Augustin, Ép,, I, 46.
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MARC-AURÈLE. 575
leste S la Bellone asiatique', Sabazius^ Adonis % la
déesse de Syrie ' avaient leurs fidèles. Les soldats
étaient le véhicule de ces cultes divers, grâce à
Thabitude qu-ils avaient d'embrasser successivement
les religions^ des pays où ils passaient. Revenus
chez eux, ils consacraient un temple, un autel à
leurs souvenirs de garnison. De là ces dédicaces au
Jupiter de Baalbek, à celui de Dolica "', qu'on trouve
dans toutes les parties de l'empire.
Un dieu oriental surtout balança un moment la
fortune du christianisme, et faillit devenir l'objet d'un
de ces cultes à propagande universelle qui s'em-
parent de parties entières de l'humanité. Mitra est,
dans la mythologie aryenne primitive, un des noms
du soleil \ Ce nom devint, chez les Perses des temps
4. Mommsen, Inscr, R, N., n° 4608.
2. Sénèque, De vita beala, 27.
3. Val. Max., I, m, t\ Orelli, n® 4259; Moyaeïov tyîç eOoYY.
oXoXfi;, p. 164 et suiv. (Srnyrne, 4 880.)
4. Ovide, De arle am., ï, 75.
5. Suét., Néron, 56.
6. Retigio : Apulée, Mélam., XI, 25; Orelli, 2338, 2339;
Momrasen, Inscr, R, M^25d6.
7. Corpus inscr. laL, III, ^614; Orelli, 4 23Î-4235.
8. J. Darmesteter, Ormazd et Âhriman, p. 62 el suiv.; le
môme, Ihe Zend-Avesla, I, p. lx et suiv. ; A. Maury, Croy. et
lég., p. 459 et suiv. ; Max Miilier, Relig, de l'Inde, p. 237 et suiv.
(trad. Darmesteter).
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570 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
achéoiénides, un dieu de premier ordre ^ On entendit
parler de lui pour la première fois, dans le monde
gréco-romain, vers Fan 70 avant Jésus-Christ *. La
vogue lui vint lentement'. C'est seulement au W et au
iir siècle que le culte de Mithra, savamment orga-
nisé sur le type des mystères qui avaient déjà si pro-
fondément ému Tancienne Grèce, obtint un succès
extraordinaire*.
Ses ressemblances avec le christianisme étaient
si frappantes, que saint Justin et Tertullien y voient
4. Inscr. cunéif. : Norris, Journal of the R. As.Soc.^XVy
p. 459; Benfey, Keilinschrifien, p. 67. Monnaies de Kanerkès :
Lassen, Ind, AU,, II, p. 837. Textes zoroastrieos : Windisch-
inann, Milhra, Leipzig, 4857; Spiegel, Khorda Avesla, p. 79 et
suiv.; Kossowicz, Decem Send, exe, p. 74 et suiv.; de Harlez^
Avesla, II, p. 226 et suiv.; le même dans la Bibliothèque orien-
tale, de Maisonneuve, t. V, p. 445 et suiv. ; Hovelacque, l' Avesla,
p. 476 et suiv. Noms achéménides, MUradale, Milrobale, etc.
Hérodote, I, 434; Xénophon, Cyrop., Vlll, v, 53; Œcon., IV,
24; Plutarque, Artax,, 4; Alex., 30; De Is, et Os., 46 (pris
de Théopompe); Duris, dans Miilier, Fragm. hist. gr,. 11, p. 47i
et suiv.; Strabon, XI, xiv, 9; XV, m, 43; Quinte-Curce, IV,
XLViii, 42.
2. Plutarque, Pompée, 24.
3. Orelli-Henzen, n» 5844.
4. Corpusinscr, gr., n" 6008 et suiv.; Orelli-Henzen, n'« 4 904 ,
2340 et suiv., 6845-5847, 6042 b; Mommsen, Mscr. R. N,, 2484;
Stace, Thébatde, I, 720; Dion Cassius, LXllI, 5; Porphyre, De
abstin,, II, 56; IV, 46; Marini, Arv., p. 529; Lucien, Deorum
eonc,, 9; Jupiter trag,, 8; Commodien, Instr,, xiii, vers 469 et
suiv.; Firmicus Maternus, 5 ; Lajard, Rech, sur le culte de Mithra
(4867) ei Introduction, atlas (4847).
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MARC-AURÈLE. 577
un plagiat satanique ^ Le mithriacisme avait le bap-
tême*, Teucharistie, les agapes', la pénitence, les
expiations, les onctions. Ses chapelles ressemblaient
fort à de petites églises. Il créait un lien de fraternité
entre les initiés. Nous l'avons dit vingt fois, c'était là
le grand besoin du temps. On voulait des congre-
gâtions où Ton pût s'aimer, se soutenir, s'observer
les uns les autres, des confréries offrant un champ
clos (car l'homme n'est pas parfait) à toute sorte
de petites poursuites vaniteuses, au développement
inoffensif d'enfantines ambitions de synagogues.
A beaucoup d'autres égards, le mithriacisme ressem-
blait èi la franc-maçonnerie. Il y avait des grades,
des ordres d'initiation, portant des noms bizarres*,
des épreuves successives, un jeûne de cinquante
jours, des terreurs, des flagellations*. Une vive piété
4. SaiQt Justin, ApoL, I, 66; Dial., 70, 78; Celse, dans Orig.,
VI, 22; Commodien, Instr., 1. c; Tertullien, De prœscr., 40; De
corona^ib] Debaptismo, 5; saint Augustin, In Joh,, tract, vu, 6.
Cf. Saint Paul, p. 269; l'Égl, chrét., p. 374. Voir Le Blant, biscr.
chréi., n, p. 7i-73.
2. Voirie Mihir yasht, 422, Windischmann.
3. Revue arch,, août 4872, p. 70.
4. Gruter, p. 27, 1087; Orelli-Henzen, 2335, 2340-2356, 584;
Tertullien, De cor,, 45; Adv. Marc, I, 43; Porphyre, De
abslin,, IV, 16; De anlro nymph., 45, 46; saint Jérôme, Episi.,
57, ad Lœtam, Mari., p. 594; Suidas, au mot MîOpac. Voir BulL
de corr. arch., 4868, p. 98.
5. Lamprido, Commode, 9; Tertullien, Décor,, 45; saint
37
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578 ORIGINES DO CHRISTIANISME.
se développait à la suite de ces exercices. On croyait
à rimmortalilé des initiés, à un paradis pour les
âmes pures ^ Le mystère de la coupe, si ressemblant
à la Cène chrétienne, des réunions du 6oir% ana-
logues à celles de nos congrégations pieuses, en des
« antres » ou petits oratoires*, un clergé nombreux*,
où les femmes étaient admises % des expiations tau-
robolaîres^, affreuses, mais saisissantes, répondaient
bien aux aspirations du monde romain vers une sorte
de religiosité matérialiste. L'immoralité des anciennes
Orégoire de Nazîanze, Oral, slelil., i, in Jul., p. 77, éd. Col.;
ibid., p. 89 (§§ 70 et 89, Paris); Oral., xxxix, p. 626, et le
commentaire d'Élie de Crète, Nicetas, Noanus, II, 325, 501, 540-
oH. Voir surtout les curieux monuments trouvés sur l'Esquilin.
Bullettino delta Commissione archeoL municipalej If (Rome,
4874), p. 224 etsuiv.
4. Catacombe mithrîaque de la voie Appienoe, attenante au
cimetière de Prétextât, tombe de Vibia et Vincentius. Garruccî,
Tre sepolori (Naples, 4852), et dans le t. IV des if^i. d'archéol.
dos pères Cahier et Martin (Paris, 4856). Cf. Revue wrchéoi,, févr.
4872, p. 424-425.
2. ÉxxXwx, auvofjfCi^.
3. Mithrseum de saint Clément : de Rossi, BtMellino, S* série,
4870; F.Gori, dans le Buonarrolij série II, vol. V, nov.-déc 4870;
Revue archéol., août 4872, p. 65 et suiv. Antre mithriaque à
Ostie, sous Commode (Rossi).
4. SaeerdoSjOnliMes^ hierophanles,\oir Revue archéol., maï
4866, p. 323 et suiv.; Orelli, 1597, 2353. Septem pU sacerdûteê,
dans le fombeau de Vinoentius.
5. Revue archéol., 1. c.
ۥ Corpus inscr. gr,, n* 6042 6,
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MARG-ADRÈL£. 579
sabazies phrygiennes n'avait pas disparu, mais était
masquée par une teinture de panthéisme et de mys*
ticité, parfois par un scepticisme tranquille à la façon
de TEcclésiaste ^
On peut dire que, ai le christianisme eût été
arrêté dans sa croissance par quelque maladie mor-
telle, le monde eût été mithriaste. Mithra se prêtait
à toutes les confusions, avec Attis, avec Adonis, avec
Sabazius, avec Mén % qui étaient déjà en possession
depuis longtemps de faire couler les larmes des
femmes. Les soldats aussi affectionnaient ce culte.
En rentrant dans leurs foyers, ils le portaient aux
provinces frontières, sur le Rhin, sur le Danube.
Aussi le mithriacisme résista*t*il plus que les autres
cultes au christianisme. Il fallut, pour l'abattre, les
coups terribles que lui porta Tempire chrétien. C'est
dans les années 376 et 377 qu'on trouve le nombre
4 . Inscription au moins très équivoque du tombeau de Vin-
contins (sur le sens de henefac, voir Le Blant, Revue arch., juin
4875, p. 356-36S); inscription décidément obscène de M. Âure-
lius, vifî-à-vis; à côté, Vénus aversa* Garrucci, L c; Orelli-
Heozen, n^ 6042. Comparez les trouvailles de l'Esquilin mention-
nées ci-dessus, p. 578, note.
t. Maury, Rel. de la Gr., m, p. 93, 434-432. La tombe de
Vincentius renferme des particularités qui la rapprochent à la fois
des superstitions sabaziennes, mithriaques et même du christia-
nisme. Angélus bmuSj bonorum judicio judicaii. Voir
Revue arch,, nov. et déc. 4874; janv. 4873,
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580 ORIGINES DD CHRISTIANISME.
le plus considérable de monuments élevés par les
adorateurs de la Grande Déesse et de Mithra^ Des
familles sénatoriales très respectables y restèrent
attachées, rebâtirent à leurs frais les antres détruits,
et, à force de legs et de fondations, essayèrent de
donner Tétemité à un culte frappé de mort*.
Les mystères étaient la forme ordinaire de ces
cultes exotiques et la cause principale de leurs succès.
L'impression que laissaient les initiations était très
profonde, de même que la franc-maçonnerie de nos
jours, bien que tout à fait creuse, sert d* aliment
à beaucoup d'âmes. C'était une sorte de première
communion*: un jour, on avait été un être pur, pri-
vilégié, présenté au public pieux comme un bien-
heureux, comme un saint, couronne en tète, cierge &
la main. Des spectacles étranges, des apparitions de
poupées gigantesques, des alternatives de lumière et
de ténèbres, des visions de l'autre vie que l'on croyait
4. Le Blant, Inscr. chrét,, I, p. 497.
t. DeRossi, Bull., 4865, p. 8; 4867, p. 76; 4868, 53, 57, 69
Henzen, BtUl. de corr. arch,, 4867, p. 474-476; 4868, p. 90-98
Revue arch,, août 4872, p. 73; Himerîus, OraL, vu, 2, p. 540
édit. Wernsdorf; Julien, Oral., iv, p. J04 ; Cœs., p. 432, Herl-
leÎD; Socrate, IIF, 2; Soz., V, 7; Philostorge, VU, 2; Photius,
cod., ccLxxxv, p. 483; poème découvert par M. Delisle, v. 47
et Buiy.; Mommsen, dans V Hermès, IV, p. 350 et suiv. ; saint
Jérôme, EpisL, 57, ad Lœtam, col. 594 ; Paulin de Noie, Poetna
uUimum, ou Adv.pag,, v. 440 (édition de Migne, col. 704-702}.
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MARC-AURÈLE. 581
réelles, inspiraient une feiTeur de dévotion dont le
souvenir ne s'effaçait plus ^ Il s'y mêlait plus d'un
sentiment équivoque et dont les mauvaises mœurs de
l'antiquité abusaient*. Comme dans les confréries
catholiques, on se croyait lié par un serment ; on y
tenait, même quand on n'y croyait guère ; car il
s'y attachait l'idée d'une faveur spéciale, d'un carac-
tère qui vous séparait du vulgaire. Tous ces cultes
orientaux disposaient de plus d'argent que ceux de
l'Occident'. Les prêtres y avaient plus d'importance
que dans le culte latin*; ils formaient un clergé,
avec des ordres divers", urie milice sainte, retirée
du monde, ayant ses règles ®. Ces prêtres avaient un
air grave et, comme on dirait maintenant, ecclé-
siastique"'; ils avaient la tonsure, des mitres, un
costume à part*.
4. Apulée, XI, 2<, 23,24, 25.
2. Mystes (Hor., Od,, II, x, 40) désigne un enfant, voué au
blanc, au bleu, comnie on dirait aujourd'hui, habillé presque en
jeune fille. Voir Tinscription de M. Âurelius. Garrucci, l. c.
3. Lucien, Jup, trag.j 8.
4. Apulée, Mëlam.,Xly 15, 23; Orelli, inscriptions déjà citées
et inscriptions mithriaques en général, n»» 2340 et suiv.
5. Corpus inscr. gr., n« 6000.
6. Apulée, XI, 45 ; TertuUien, De corona, dernier paragr.
7. Servius, ad ^n,,Yl, 66i ; Ch. Millier, Fragm, hisloricorum
grœcorum, III, p. 497.
8. De Is. et Os,, 3.
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582 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
Une religion fondée, comme celle d'Apollonius
de Tyane, sur la croyance au voyage d'un Dieu sur
la terre avait des chances particulières de succès.
L'humanité cherche l'idéal ; mais elle veut que l'idéal
soit une personne; elle n'aime pas une abstraction.
Un homme incarnation de l'idéal, et dont la biogra-
phie pût servir de cadre à toutes les aspirations du
temps, voilà ce que demandait l'opinion religieuse.
L'Évangile d'Apollonius de Tyane n'eut qu'un demi-
succès; celui de Jésus réussit complètement. Les
besoins d'imagination et de cœur qui travaillaient
les populations étaient justement ceux auxquels le
christianisme donnait une pleine satisfaction. Les
objections que présente la croyance chrétienne à des
esprits amenés par la culture rationnelle à l'impossi-
bilité d'admettre le surnaturel n'existaient pas alors.
En général, il est plus difficile d'empêcher l'homme'
de croire que de le faire croire. Jamais siècle, d'ail-
leurs, ne fut plus crédule que le ii* siècle. Tout le
monde admettait les miracles les plus absurdes; la
mythologie courante, ayant perdu son sens primitif,
atteignait les dernières limites de l'ineptie. La somme
de sacrifices que le christianisme demandait à la
raison était moindre que celle que supposait le paga-
nisme. Se convertir au christianisme n'était donc pas
un acte de crédulité ; c'était presque un acte de bon
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MARG-AURÈLE. . 583
sens relatif. Même au point de vue du rationaliste,
le christianisme pouvait être envisagé comme un
progrès ; ce fut l'homme religieusement éclairé qui
Tadopta. Le fidèle aui anciens dieux fut le paga-
nus^y le paysan, toujours réfractaire au progrès, en
arrière de son siècle ; comme un jour, au xx' siècle
peut-être, les derniers chrétiens seront à leur tour
appelés paganiy a des ruraux »•
Sur deux points essentiels, le culte des idoles- et
les sacrifices sanglants, le christianisme répondait
aux idées les plus avancées du temps, comme Ton
dirait aujourd'hui, et faisait une sorte de jonctioa
avea le stoïcisme *• L'absence d'images, qui valait au
culte chrétien, de la part du peuple, l'accusation
d'athéisme *, plaisait aux bons esprits^, révoltés par
l'idolâtrie officielle \ Les sacrifices sanglants impii*
quaient aussi les idées les plus offensantes pour la
4 . Voir BiUL deUa cammissiane arclu comunale di Roma^
oct.-déc. 4877, p. 244 et suiv.
2. Cf. Bernays, Die kerakUUsehm BrUfe (Berlin, 4869)>
p. 25-26, 30-37, 60. Saiot Jastin a^ait probablement la le» faueees^
lettres d'Heraclite. Bernaye^ op. dL, p* 35-36,
3. JudcBa gem contumeli^ nummim insignk.. nine, B/
N., xni, 4 (9).
4. Voir Strabon, XVI, n, 35, 36. Cf.. lettre apocryphe de Marc-
Aurèle, à la suite de saint Joetie.
5. Comme comble de sottise, voir Sénèqve, Fragm., 36 (édit.
Haase).
4
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584 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
divinité ^ Les esséniens, les elkasaites, les ébionites,
les chrétiens de toute secte, héritiers en cela des
anciens prophètes*, eurent sur ce point un admi-
rable sentiment du progrès'. La chair se vit exclue
même du festin pascale Ainsi fut fondé le culte pur.
Le côté inférieur de la religion, ce sont les pratiques
qui sont censées opérer d'elles-mêmes. Jésus, par le
rôle qu'on lui a prêté, sinon par son fait personnel,
a marqué la fin des pratiques. Pourquoi parler de
sacrifices? Celui de Jésus vaut tous les autres. De
pâque? Jésus est le vrai agneau pascal. De la Thora?
L'exemple de Jésus vaut beaucoup mieux*. C'est par
ce raisonnement que saint Paul a détruit la Loi, que
le protestantisme a tué le catholicisme. La foi en
Jésus a ainsi tout remplacé. Les excès mêmes du
christianisme ont été le principe de sa force ; par ce
dogme que Jésus a tout fait pour la justification de
son fidèle, les œuvres ont été frappées d'inutilité,
tout culte autre que la foi a été découragé.
1. Lucien, De sacrificiis ; Théophraste, Depietate,^\\„ Ber-
nays (Berlin, 4866); Galien, De u$u part, lïl, 40 (t. III, p. 237).
Cf. De monarchia, attribué à Justin, % 4; Clëm. d'Alex., Sirom ,
V, 44; Eusôbe, Prœp, evang., XIH, 43 (aiù ^i OGt ^là xùxfjç
^îxoioc uv ).
s. Isaïe, cb. I ; Ps. xl, l, li.
3. Hilgenfeld, Nov. Test, extra can. rec, IV, p. 34, 37.
4. Jlnd,, p. 37 bas.
6. Voir Saint Paul, p. 486; V Antéchrist, p. 885.
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MÂRC-ÂURÈLE. 585
Le christianisme avait donc une immense supé-
riorité sur la religion d'État que Rome patronnait
et sur les différents cultes qu'elle tolérait. Les païens
le comprenaient vaguement. Alexandre Sévère ayant
eu la pensée d'élever un temple à Christ, on lui ap-
porta de vieux textes sacrés d'où il résultait que, s'il
donnait suite à cette idée, tous se feraient chrétiens,
et que les autres temples seraient abandonnés ^ En
vain Julien essayera d'appliquer au culte officiel l'or-
ganisation qui faisait la force de l'Église*; le paga-
nisme résistera à une transformation contraire à sa
nature. Le christianisme s'imposera et s'imposera
tout entier h l'empire. La religion que Rome répandra
dans le monde sera justement celle qu'elle a le plus
vivement combattue, le judaïsme sous forme chré-
tienne. Loin qu'il faille être surpris du succès du
christianisme dans l'empire romain, il faut bien plutôt
s'étonner que cette révolution ait été si lente à s'ac-
complir.
Ce qui était profondément atteint par le christia-
nisme, c'étaient les maximes d'État, base de la poli-
tique romaine. Ces maximes se défendirent énergi-
quement pendant cent cinquante ans, et retardèrent
l'avènement du culte désigné pour la victoire. Mais
4 . Lampride, Alex. Sév., 54 .
2. Tillemont, Mëm., Vil, p. 446-4S0.
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586 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
cet avènement était inévitable. Méliton avait raison ^
Le christianisme était destiné à être la religion de
Tempire romain. L'Occident se montrait encore bien
réfractaire ; TÂsie Mineure et la Syrie, au contraire,
comptaient des masses denses de populations chré-
tiennes augmentant chaque jour en importance po-
litique. Le centre de gravité de l'empire se trans-
portait de ce côté. On sentait déjà qu*un ambitieux
aurait la tentation de s'appuyer sur ces foules, que
la mendicité mettait entre les mains de l'Église et que
rÉglise, à son tour, mettrait dans la main du césar
qui loi serait favorable. Le rôle politique de l'évèque
ne date pas de Constantin. Dès le m* siècle, l'évè-
que des grandes villes d'Orient se montre comme un
p ersonnage analogue à ce qu'est, de nos jours, l'é-
vèque en Turquie, chez les chrétiens grecs, armé-
niens, etc. Les dépôts des fidèles, les testaments, la
t4itelle des pupilles, les procès, toute l'administra-
tion, en un mot, de la communauté lui sont confiés.
C'est un magistrat à côté de la magistrature publique %
bénéficiant de toutes les fautes de celle-ci. L'Église,
I. Toir eî-dessus, p. SS3 et euhr.
%. Notez le rôle extraordiotire de saint Babylaa k Àotîodie.
Sur Paul de Samosale, voir ci-aprè9, p. 648-649. Les lettres de
Tempereur Gallien aux évoques sont bieD remarquable» (Bus.,
H. £.,VII, ch. xm).
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MARG-AURÈLG. 587
au m* siècle, est déjà une vaste agence d'intérêts
populaires, suppléant à ce que Tempire ne fait pas.
On sent qu'un jour, Fempire défaillant, l'évoque hé-
ritera de lui. Quand l'État refuse de s'occuper des
problèmes sociaux, ceux-ci se résolvent à part, au
moyen d'associations qui démolissent l'État.
La gloire de Rome, c'est d'avoir essayé de ré-
soudre le problème de la société humaine sans théocra-
tie, sans, dogme surnaturel. Le judaïsme, le christia-
nisme, l'islamisme, le bouddhisme sont, au contraire,
de grandes institutions embrassant la vie humaine
tout entière sous forme de religions révélées. Ces
religions gont la société humaine elle-même ; rien
n'existe en dehors d'elles. Le triomphe du christia-
nisme fut l'anéantissement de la vie civile pour mille
ans. L'Église, c'est la commune si l'on veut, mais
sous forme religieuse. Pour être membre de cette
commune-là, il ne suffit pas d'y être né ; il faut pro-
fesser un dogme métaphysique, et, si votre esprit se
refuse à croire ce dogme, tant pis pour vous. L'is-
lamisme ne fit qu'appliquer le même principe. La
mosquée, comme la synagogue et l'église, est le
centre de toute vie. Le moyen âge, règne du chris-
tianisme, de l'islamisme et du bouddhisme, est bien
Tère de la théocratie. Le coup de génie de la Renaisr-
sance a été de revenir au droit romain, qui est essen-
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588 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
tiellement le droit laïque, de revenir à la philosophie,
à la science, à Part vrai, à la raison, en dehors de
toute révélation. Qu'on s'y tienne. Le but suprême
de l'humanité est la liberté des individus. Or la théo-
cratie, la révélation ne créeront jamais la liberté.
La théocratie fait de l'homme revêtu du pouvoir un
fonctionnaire de Dieu^ ; la raison fait de lui un man-
dataire des volontés et des droits de chacun.
4. AtiTûuppl 6to0. Rom., XIII, 6.
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CHAPITRE XXXII.
RÉVOLUTION SOCIALE ET POLITIQUE AMENÉE
PAR LE CHRISTIANISME.
Ainsi, à mesure que l'empire baisse, le christia-
nisme s'élève. Durant le m'' siècle, le christianisme
suce comme un vampire la société antique, soutire
toutes ses forces et amène cet énervement général
contre lequel luttent vainement les empereurs pa-
triotes. Le christianisme n'a pas besoin d'attaquer
de vive force; il n'a qu'à se renfermer dans ses
églises. Il se venge en ne servant pas l'État, car il
détient presque à lui seul des principes sans les-
quels l'État ne saurait prospérer. C'est la grande
guerre que nous voyons aujourd'hui faite à l'État
par nos conservateurs. L'armée, la magistrature,
les services publics ont besoin d'une certaine somme
de sérieux et d'honnêteté. Quand les classes qui
pourraient fournir ce sérieux et cette honnêteté
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590 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
se confinent dans Fabstention, tout le corps souffre.
L'Église, au uf siècle, en accaparant la vie,
épuise la société civile, la saigne, y fait le vide. Les
petites sociétés tuèrent la grande société. La vie an-
tique, vie tout extérieure et virile, vie de gloire, d'hé-
roïsme, de civisme, vie de forum, de théâtre, de
gymnase, est vaincue par la vie juive, vie antimili-
taire, amie de l'ombre, vie de gens pâles, claquemu-
rés. La politique ne suppose pas les honames trop
détachés de la terre. Quand l'honune se décide à
n'aspirer qu'au ciel, il n'a plus de pays ici-bas. On ne
fait pas une nation avec des moines ou des yoguis ;
la haine et le noépris du monde ne préparent pas à la
lutte de la vie. L'Inde, qui, de tous les pays connus,
a le plus versé dans l'ascétisme, n'est, depuis un
temps immémorial, qu'une terre ouverte à tous les
conquérants. Il en fut de même à quelques égards
de rÉgypte. La conséquence inévitable de l'ascétisme
est de faire considérer tout ce qui n'est pas religieux
comme frivole et inférieur. Le souverain, le guerrier,
comparés au prêtre S ne sont plus que des rustres,
des brutaux; l'ordre civil est tenu pour une tyrannie
gênante. Le christianisme améliora les mœurs du
monde ancien; mais, au point de vue militaire et
4. Constit. aposL, H, 34.
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MARC-AURÈLE. 591
patriotique, il détruisit le monde ancien. La cité et
l'État ne s'accommoderont plus tard avec le chris-
tianisme qu'en faisant subir à celui-ci les plus pro-
fondes modifications.
« Ils habiteat sur la terre, dit l'auteur de l'É-
pitre à Diognète ^ ; mais, en réalité, ils ont leur patrie
au ciel. » Effectivement, quand on demande au mar-
tyr sa patrie : « Je suis chrétien », répond-il*. La
patrie et les lois civiles, voilà la mère, voilà le père,
que le vrai gnostique, selon Clément d'Alexandrie ',
doit mépriser pour s'asseoir à la droite de Dieu. Le
chrétien est embarrassé, incapable quand il s'agit
des affaires du monde* ; l'Évangile forme des fidèles,
non des citoyens. Il en fut de même pour l'isla-
misme et le bouddhisme. L'avènement de ces grandes
religions universelles mit fin à la vieille idée de pa-
trie; on ne fut plus Romain, Athénien; on fut chré-
tien, musulman, bouddhiste. Les hoounes désormais
vont être rangés d'après leur culte, non d'après leur
4. Éict 'fHç ^lOTptGou^iv, àiX iv o6p«v6 iroXirivovrat. Cf. Tort.^
ApoL, 3S, et Yuranopolis des stoïciens. Glëm. d'Alex., Slrom.,
IV, XXVI, fia.
2. Actes de saint Pione, $ 48 ; Le Blant, Inser., I, p. 4SS-423;
Mon. d'épigr. chrét., p. 5-8 ; Jean Ghrys., Homil. in sanctum
Lucianum, Mootf., II, p. 528.
3. Glém. d'Alex., Slrom., FV, 4.
4. Infrucluosi in negoeiis diemmir, TeiiuUieo, Apol», 4S,
Cf. iBlius Aristide, 0pp., II, p. 493, édit. Dindorr.
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592 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
patrie; ils se diviseront sur des hérésies, non sur des
questions de nationalité.
Voilà ce que vit parfaitement Marc-Aurèle, et ce
qui le rendit si peu favorable au christianisme. L'É-
glise lui parut un État dans l'État ^ « Le camp de la
piété », ce nouveau « système de patrie fondé sur le
Logos divin * » , n'a rien à voir avec le camp romain,
lequel ne prétend nullement former des sujets pour
le ciel. L'Église, en effet, s'avoue une société com-
plète, bien supérieure à la société civile ; le pas-
leur vaut mieux que le magistrat •. L'Église est la
patrie du chrétien, comme la synagogue est la patrie
du juif; le chrétien et le juif vivent dans le pays ou
ils se trouvent comme des étrangers*. A peine même
le chrétien a-t-il un père et une mère*. Il ne doit rien
à l'empire et l'empire lui doit tout ; car c'est la pré-
sence des fidèles, disséminés dans le monde romain,
qui arrête le courroux céleste et sauve l'Étal de sa
4. L'auteur de Tépître à Diognète (voir ci-dessus, p. 416) ad-
met cette définition. Voir aussi Gelse, dans Orig., VIII, vers la fin.
5. f'^icv oTpaTOfft^ov cùoi&îaç . . . £XXo ouoTYj[ia irarpi^oç xTioflèv-
là-^tù 6tcO. Origène, VIII, 73, 75.
3. Orig., CoîUre CeUe, III, 30.
4. Épilre à Diogn,, 6.
5. L'indication de la filiation et de la patrie est rare dans les
inscriptions chrétiennes. Le Blant, Inscr., I, p. 424 et suiv., 428
et suiv. 11 en est de môme pour Thérédité. Ibid,, p. 434-433.
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MABC-ÂURÈLE. 593
ruine ^ Le chrétien ne se réjouit pas des victoires
de Tempire ; les désastres publics lui paraissent une
confirmation des prophéties qui condamnent le monde
à périr par les barbares et par le feu*. Le cosmopo-
lilisme des stoïciens ' avait bien aussi ses dangers ;
mais un ardent amour de la civilisation et de la
culture grecque servait de contrepoids aux excès de
leur détachement.
A beaucoup d'égards, certainement, les chrétiens
étaient des sujets loyaux. Us ne se révoltaient ja-
mais ; ils priaient pour leurs persécuteurs. Malgré
leurs griefs contre Marc-Aurèle, ils ne prirent
aucune part à la révolte d'Avidius Cassius. Us
affectaient les principes du légitimisme le plus ab-
solu. Dieu donnant la puissance à qui il lui plait,
il faut obéir sans examen à celui qui la possède offi-
ciellement. Mais cette apparente orthodoxie politique
n'était au fond que le culte du succès. « Il n'y a ja-
mais eu parmi nous de partisan d'Albin, de partisan
de Niger », dil avec ostentation Tertullien*, sous le
4. Épilreà Diogn., 6.
2. Lire la plaisante scène du Philopatris* À partir de la fin-
du IV* siècle, les choses changent. L'empire est devenu chrétien,
et mourir pour lui, c'est mourir pour l'Église. Le Blant, le
Détachement de la patrie, p. 23-25.
3. Zenon, Ghrysippe, Sénèque, Ëpictète, Marc-Âurèle, surtout
Épictète, Di88., î, 9; II, 40; III, 24; Plut., De fort. Alex., 6.
4. Tertullien, Ad Scap., 2.
38
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594 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
règne de Seplîme-Sévère. Mais, vraiment, en quoi
Septime-Sévère était-il plus légitime qu'Albin et que
Pescennîus Niger? Il réussit mieux qu*eux, voilà
tout. Le principe chrétien : k II faut reconnaître ce-
lui qui exerce le pouvoir », devait contribuer à éta-
blir le culte du fait accompli, c'est-à-dire le culte de
la force. La politique libérale ne doit rien et ne devra
jamais rien au christianisme ^ L'idée du gouverne-
ment représentatif est le contraire de celle que pro-
fessèrent expressément Jésus, saint Paul, saint Pierre*,
Clément Romain.
Le plus important des devoirs civiques, le service
militaire, les chrétiens ne pouvaient le remplir. Ce
service impliquait, outre la nécessité de verser le
sang, qui paraissait criminelle aux exaltés, des actes
que les consciences timorées trouvaient idolâtriques'.
Il y eut sans doute plusieurs soldats chrétiens au
II* siècle ^ ; mais bien vite l'incompatibilité des deux
professions se révélait, et le soldat quittait le cein-
4. tf Tolerare Ghristi famuli jubentur pessimam elîam, si
ila necesse est, flagitiosissimamque rempublicam, et, in illa an*
geloram quadam sanctissima atque augustissima curia caelestique
republica, ubi Dei voluntas lez est, clarissimum sibi locam etiam
ista tolerantia comparare. » Saint Augustin, De civ. Dei, II, 49.
t. Ou celui qui tint la plume pour lui dans la 7* Pelri.
3. Le Blant, dans les Comptes rendue de l'Acad. des se. mor.
etpoL, 4879, 4*' sem., p. 379 et sui^.
4. Voir ci-dessus, p. 276 et suiv.
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MâRC-AURÈLE. 695
turon ou devenait martyr*. L'antipathie était al>
solue; en se faisant chrétien, on quittait l'armée. « Or
ne sert pas deux maîtres », était le principe sans
cesse répété*. La représentation d'une épée ou d'un
arc sur une bague était défendue ?• « C'est assez
combattre pour l'empereur que de prier pour lui*. »•
Le grand affaiblissement qui se remarque dans l'ar-
mée romaine à la fin du ii" siècle, et qui éclate sur-
tout au iii^ siècle, a sa cause dans le christianisme.
Celse aperçut ici le vrai avec une merveilleuse saga-
cité*. Le courage militaire, qui, selon le Germain,
ouvre seul la Walhalla, n'est point par lui-même \im
vertu aux yeux du chrétien. S'il est employé pour
une bonne cause, à la bonne heure; sinon, il n'»est'
que barbarie. Certes, un homme très brave à» la
guerre peut être un homme de médiocre moralité^
mais une société de parfaits serait si faible! Pour
4. TerluIlieD, De corona, 44 ; De fuga in persec, \k\,ùû
idoL, 49; Eusèbe, //. E., VIU, iv; Actes de saint Maximiiieo.
2. Saint Martin, saint Yiclricius, saint Taraque. Voir Le Blant,
Inscr. chrët,, I, p. 84-87 ; Comptes rendus de l'Acad. desi'se^,
mor, et poL, loc. cit. Aià rb ^x^pov tivai t6 Totouro aùroîc ^t« t^vOmy..
Sv cpcpouoi xarà auvtî^Tiaiv. Rescrit Supposé de Marc-Âurôle.
3. Clém. d'Alex., Pœdag., IH, xi, p. 406.
4. Orig., Contre Celse, VIII, 73.
5. Orig., Contre Celse, VIII, 73, 74, 75. Ou duarparwoiAiôà pi»
«Otû (fïaoïXtî) xàv imiy^. Gomp. saint Augustin, Epist., cxxxvni,
ad Marcellinum, c. ii, $ 45.
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5l6 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
avoir été trop conséquent, l'Orient chrétien a perdu
toute valeur militaire. L'islam en a profité, et a donné
au monde le triste spectacle de cet éternel clirétien
d'Orient, partout le même malgré la différence des
races, toujours battu, toujours massacré, incapable
de regarder en face un homme de guerre, offrant per-
pétuellement son cou au sabre, victime peu intéres-
sante, car elle ne se révolte pas et ne sait pas tenir
une arme, même quand on la lui met dans la main.
Le chrétien fuyait aussi les magistratures, les
charges publiques, les honneurs civils. Poursuivre
ces honneurs, ambitionner ces fonctions, ou seule-
ment les accepter, c'était donner une marque de foi à
un monde que, par principes, on déclarait condamné
et entaché à fond d'idolâtrie ^ Une loi de Septime-
Sévère * permit aux « adeptes de la superstition
juive » d'arriver aux honneurs, avec dispense des
obligations contraires à leur croyance. Sûrement, les
chrétiens pouvaient profiter de ces dispenses ; ils ne
le firent pas. Couronner sa porte à l'annonce des
jours de fête, prendre part aux divertissements, aux
réjouissances publiques, était une apostasie *. Même
4. Tertullien, Depallio, 5.
2. Dig., L, II, 3, § 3. EU qui judaicam superstitionem se-
quantur,
3. Tertullien, De idoL, 45; De speet., 86; De corona, 13;
Constit. apost,, II, 6S.
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MARC-AURÈLE. 597
interdit à Tégard des tribunaux. Les chrétiens n*y
doivent jamais porter leurs procès; ils doivent s'en
tenir à l'arbitrage de leurs pasteurs ^ L'impossibi-
lité des mariages mixtes ' achevait d'élever un mur
infranchissable entre l'Église et la société. Il était dé«
fendu aux fidèles de se promener dans les rues, de se
mêler aux conversations publiques; ils ne devaient se
voir qu'entre eux '. Même les auberges ne pouvaient
être communes ; les chrétiens en voyage se rendaient
à l'église et y participaient aux agapes» aux distri-
butions des restes des offrandes sacrées *•
Une foule d'arts et de métiers, dont la profession
entraînait des rapports avec l'idolâtrie, étaient inter-
dits aux chrétiens >. La sculpture et la peinture, en
particulier, devenaient presque sans objet; on les
4. I Cor., VI, 4 etsuiy. ; Glétn. Rom., 48; Pseudo-Glém. ad
Jac.j 40; HomiL, m, 67. Voir ci-dessus, p. 97. Cf. Tertullien,
De pudic, 2. Il en était de môme chez les juifs et même chez
les philosophes (Lucien, Eunuch., 4).
8. I Cor., VII, 39; Tertullien, Ad ux., II, 2, 3, 6, 7, 8; De
monog.j 44 ; saint Cyprien, De lapsis, 6 ;conc\\e d'Elvire, ch. xv,
XVI. Le judaïsme ne les admit jamais, pas plus que le christianisme.
Exode, XXIV, 46; Douter., xxiii, 3; Esdras, x, 2, 7, 40; Nehem.,
XIII, 30; Talm. de Bab., Aboda zara, 36 6. Voir aussi Maimo-
nide. Unions prohibées, ch. xii ; Eben haézer, I, p. 88 et suiv.
3. Conslit. aposl y I, 4; II, 61.
4. Actes coptes dits du concile de Nicée, dans les Arch» des
miss.j 3« série, t. IV, p. 468 et suiv. (Revillout).
5. Tertullien, De idol. entier.
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598 ORIGINES DÛ CHRISTIANISME.
'traitait comme des ennemies ^ Là est l'explication
d*un des faits les plus singuliers de Thistoire, je veux
dire de la disparition de la sculpture dans la première
moitié du m'' siècle. Ce que le christianisme tua d'a-
bord dans la civilisation antique, ce fut Tart. Il tua
plus lentement la richesse; mais^ à cet égard, son
. action n'a pas été moins décisive. Le christianisme
fut, avant tout, une immense révolution économique.
Les premiers devinrent les derniers, et les derniers
devinrent les premiers. Ce fut vraiment la réalisation
du royaume de Dieu, selon les juifs. Un jour, Bab
Joseph, fils de Rab Josué ben Lévi, étant tombé en
léthargie, son père lui demanda, quand il fut revenu
à lui : « Qu'as-tu vu dans le ciel? — J'ai vu, répondit
Joseph, le monde renversé : les plus puissants étaient
au dernier rang; les plus humbles au premier. —
C'est le monde normal que tu as vu, mon flls^ »
L'empire romain, en rabaissant la noblesse et
en réduisant presque à rien le privilège du sang,
augmenta, au contraire, Jes avantages de la for-
tune. Loin d'établir l'égalité effective entre les
citoyens, l'empire romain, ouvrant à deux battants
les portes de la cité romaine, créa une différence
profonde, celle des honestiores (les notables, les
4. Tertullien, Contre Hermogène,
2. Talm. de Bab., Pesahimj 50 a.
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MARC-AURÈLE. 599
riches) et des humiliores ou tenuiores (les pauvres) ^
En proclamant l'égalité politique de tous, on intro-
duisit rinégalité dans la loi, surtout dans la loi pénale.
La pauvreté rendait presque illusoire le titre de ci-
toyen romain % et le grand nombre était pauvre.
L'erreur de la Grèce, qui avait été le mépris de Tou-
vrier et du paysan % n'avait point disparu *. Le
christianisme ne fit d*abord rien pour le paysan ; il
nuisit même aux populations rurales par l'institution
de répiscopat, à l'influence et aux bienfaits duquel
les villes seules avaient part; mais il eut une in-
fluence de premier ordre sur la réhabilitation de
l'ouvrier. Une des recommandations que l'Église fait
à l'artisan est de s'acquitter de son métier avec goût
et application*. Le mot d'operarim se relève; dans
leurs épitaphes, l'ouvrier et l'ouvrière chrétiens sont
loués d'avoir été de bons travailleurs*.
4. Duray, Hisl. rom.. Y, p. 487 et suiv. Cf. Paul, V, xxu, 4.
5. Digeste, XLVIII, ii, 46, De accusalianiàus.
3. Platon, RépubL, V, m, 4; Aristote, Polit., IIÎ, 5; IV, 8;
Xénoph., CEcon., IV, 2; Plut,, Périclês, î.
4. Cic, Tusc, V, 36; De off., I, 42; Pro Flacco, h%\ Pro
domo sua, 33; Sénèque, De benef,, VI, 48; Val. Max., V, ii, 40;
SvLéione, Claude, tt] Dion Chrys., Or., xxiv, t. II, p. 43, Reiske;
Celie, dansOrig., I, 28, 29.
5. Constil. aposl., f, 4.
6. De Rossi, Inscr, christ., I, p. 49, n« 62 (amatbix pav-
PBBORYii ET opbraria); Z)a//., 4865, p. 51-53 (laborvm
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600 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
L'ouvrier, gagnant honnêtement sa vie de tous
les jours» tel était bien, en effet, le chrétien idéal.
L'avarice était pour l'Église primitive le crime su-
prême*. Or, le plus souvent, l'avarice, c'était la
simple épargne '. L'aumône était considérée comme
un devoir strict. Le judaïsme en avait déjà fait un
précepte'. Dans les Psaumes et les livres prophé-
tiques, Vébion est l'ami de Dieu, et donner à Vébion,
c'est donner à Dieu *. Aumône, en hébreu, est
synonyme de justice {sedaka). Il fallut limiter l'em-
pressement des gens pieux à se justifier de la sorte;
un des préceptes d'Ouscha interdit de donner au
pauvre plus du cinquième de son bien^ Le christia-
nisme, qui fut à son origine une société d'ébimim,
accepta pleinement l'idée que le riche, s'il ne donne
son superflu, est un détenteur du bien d'autrui. Dieu
donne toute sa création à tous. « Imitez l'égalité de
AVTRix); GaiTucci, Dissert. arch,. If, p. 464 (cvhlaboron.£
sva); M&Tchi^ Afonum.j p. 87 (ahigys pavpervm].
4. ICor., V, 40,44; vi, 40, etc.
2. II faut envisager comme une exception le curieux tableau
que présente Philosopha, IX, 42.
3. Prov. m, 27-28; x, 2; xi, 4; xxii, 9; xxvm, 27; Dan.,
IV, 24; Talm. de Jér., Peah, i, 4 ; Talm. de Bab., Kethouboth,
50 a; Josèphe, Contre Apion/M^ 39. Voir surtout le fils de Si-
rach, le livre de Tobie, les Actes, etc.
4. Ps. XL, 2, etc.
5. Talm. de Jér., Pedh, i, 4.
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MARC-AURÈLE. 601
Dieu, et personne ne sera pauvre », lisons-nous dans
un texte qui fut quelque temps tenu pour sacré ^
L'église elle-même devenait un établissement de
charité. Les agapes et les distributions faites du
superflu des offrandes nourrissaient les pauvres, les
voyageurs *.
C'était le riche qui, sur toute la ligne, était sa-
crifié •. Il entrait peu de riches dans l'Église, et leur
position y était des plus difliciles*. Les pauvres, fiers
des promesses évangéliques, les traitaient avec un
air qui pouvait sembler arrogant \ Le riche devait se
faire pardonner sa fortune, comme une dérogation
à l'esprit du christianisme. En droit, le royaume de
Dieu lui était fermé *, à moins qu'il ne purifiât sa
richesse par l'aumône ou ne l'expiât par le martyre^.
4 . Mt(AiioaoOi îooTiQTa Oigu, xai cu^iU (orax tUmu Cerygma Pétri
et Pauli, Hilg., IV, p. 59, 65.
2. Voir ci-dessus, p. 597.
3. La même antipathie se remarque chez les philosophes. Lu-
cien, Nigrinus, 42 et suiv.
4. TertuIIien, Ad ux., II, 8; ApoL,Z\ Ad nat., I, 4; Min.
Félix, 36; Glém. d*Alex., Quis dives saltetur, 2; Actes des mar-
tyrs, voir Le Blant, Rev, arch., avril 4880, p. 234 et suiv.
5. Clém. d'Alex., (^ts dives salv., 3 ; Pseudo-Ign.,arfPo/yCv4.
6. Hermas, vis. m, 2, 6; mand. ix, 3 et suiv.; Minucius
Félix, 46; Tertull., De pat., 7; saint Cyprien, De lapsis, 44 ;
Orig., Contre Celse, VU, 48.
7. Glém. d'Alex., Quis dives salv,; Origône, Exlwrt. ad
marl.^ 44, 45; Le Blant, Revue arch., avril 4880, p. 326-327.
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602 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
On le tenait pour un égoïste, qui s'engraissait de la
sueur des autres ^ La communauté de biens, si elle
avait jamais existé, n'existait plus ; ce qu'on appelait
« la vie apostolique », c'est-à-dire l'idéal de la pri-
mitive Église de Jérusalem, était un rêve perdu dans
le lointain ; mais la propriété du fidèle n'était qu'une
demi-propriété ; il y tenait peu, et l'Église y partici-
pait en réalité autant que lui \
C'est au IV* siècle que la lutte devint grande et
acharnée. Les classes riches, presque toutes atta-
chées à l'ancien culte, luttent énergiquement; mais
les pauvres l'emportent »• En Orient, où l'action du
christianisme fut bien plus complète ou, pour mieux
dire, moins contrariée que dans l'Occident, il n'y eut
plus guère de riches à partir du milieu du v* siècle.
La Syrie et principalement l'Egypte devinrent des
pays tout ecclésiastiques et tout monastiques. L'église
et le monastère, c'est-à-dire les deux formes de la
communauté, y furent seuls riches*. La conquête
arabe, se précipitant sur ces pays, après quelques
batailles à la frontière, ne trouva plus qu'un troupeau
4. Dummodo lœlentur saginali vivereporci. Commodîen,
Carmen apoL, v. 49.
2. Lucien, />ertf^r., 43.
3. Lire surtout Salvien.
4. Voir les inscriptions chrétiennes de Syrie, notamment celle
de saint Christophe (Kabr-Hiram).
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MâRC-AURÈLE. 603
à conduire. Une fois la liberté du culte assurée, les
chrétiens d*Orient se soumirent à toutes les tyrannies.
En Occident, les invasions germaniques et d'autres
causes ne laissent pas le paupérisme triompher com-
plètement. Mais la vie humaine est suspendue pour
mille ans. La grande industrie devient impossible; par
suite des fausses idées répandues sur l'usure, toute
opération de banque, d'assurance % est frappée d'in-
terdiction. Le juif seul peut manier l'argent'; on le
force à être riche ; puis on lui fait un reproche de
cette fortune à laquelle on l'a condamné. C'est ici la
plus grande erreur du christianisme. Il fit bien pis
que de dire aux pauvres : « Enrichissez-vous aux
dépens du riche » ; il dit : « La richesse n'est rien* »
11 coupa le capital par la racine; il défendit la chose
la plus légitime, l'intérêt de l'argent; ea ayant l'air
de garantir au riche sa richesse, il lui en retrancha
les fruits ; il la rendit improductive. La funeste ter-
reur répandue sur toute la société du moyen âge par
le prétendu crime d'usure fut l'obstacle qui s'opposa,
durant plus de dix siècles, au progrès de la civili-
sation.
La somme de travail dans le monde diminua
^. Voir le mémoire de M. Jourdain, Mém. de VAcad. des
inscr., t. XXVIII, h'* partie. Cf. Philos., IX, 42.
2. Voir surtout les conciles de Tolède, sous les Visigoths.^
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604 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
considérablement. Des pays, comme la Syrie, où le
confortable ne rapporte pas autant de jouissance
qu'il coûte de peine, et où l'esclavage est ainsi une
condition de la civilisation matérielle, furent abaissés
d'un degré dans Téchelle humaine. Les ruines an-
tiques y restèrent comme les vestiges d'un monde
disparu et incompris. Les joies de l'autre vie, non
acquises par le travail, furent autant de pris sur ce
qui porte l'homme à l'action. L'oiseau du ciel, le lis
ne labourent ni ne sèment, et cependant ils occupent
par leur beauté un rang de premier ordre dans la
hiérarchie des créatures. Grande est la joie du
pauvre quand on vient ainsi lui annoncer le bonheur
sans travail. Le mendiant à qui vous dites que le
monde va être à lui, et que, passant sa vie à ne rien
faire, il est un noble dans l'Église, si bien que ses
prières sont de toutes les plus efficaces, ce mendiant-
là devient vite dangereux. On l'a vu dans le mouve-
ment des derniers messianistes de Toscane. Les pay-
sans endoctrinés par Lazaretti, ayant perdu l'habi-
tude du travail, ne voulurent plus reprendre leur vie
habituelle. Comme en Galilée, comme dans TOmbrie
du temps de François d'Assise, le peuple s'imagina
conquérir le ciel par la pauvreté. Après de tels rêves,
on ne se résigne pas à reprendre le joug. On se fait
apôtre, plutôt que de reprendre la chatne qu'on avait
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MARC-AURÈLE. 605
crue brisée. li est sî dur de se courber tout ie jour
sous un labeur humiliant et ingrat!
Le but du christianisme n'était en rien le perfec-
tionnement de la société humaine, ni 1* augmentation
de la somme de bonheur des individus. L'homme
tâche de s'arranger le moins mal possible sur la
terre, quand il prend au sérieux la terre et les
quelques jours qu'il y passe. Mais, quand on lui dit
que la terre est sur le point de finir, que la vie n'est
qu'une épreuve d'un jour, l'insignifiante préface d'un
idéal éternel, à quoi bon l'embellir? On ne s'applique
pas à décorer, à rendre commode la masure où Ton
ne fait qu'attendre un instant. C'est surtout dans la
relation du christianisme avec l'esclavage que ceci
apparut avec évidence. Le christianisme contribua
éminemment à consoler l'esclave, à rendre son sort
meilleur ; mais il ne travailla pas directement à sup-
primer l'esclavage. Nous avons vu que la grande
école de jurisconsultes sortie des Antonins est toute
possédée de cette idée que l'esclavage est un abus,
qu'il faut doucement supprimer. Le christianisme ne
dit jamais : « L'esclavage est un abus. » Néanmoins,
par son idéalisme exalté, il servit puissamment la
tendance philosophique qui, depuis longtemps, se
faisait sentir dans les lois et dans les mœurs.
Le christianisme primitif fut un mouvement
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606 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
essentiellement religieux. Tout ce qui, dans l'orga-
nisation sociale du temps, n'était pas lié avec l'ido-
lâtrie lui parut bon à garder. L'idée ne vint jamais
aux docteurs chrétiens de protester contre le fait
établi de l'esclavage. C'eût été là une façon d'agir
révolutionnaire, tout à fait contraire à leur esprit.
Les droits de l'homme ne sont en rien une chose
chrétienne. Saint Paul reconnaît complètement la
légitimité de la possession chez le maître. Pas un
mot, dans toute l'ancienne littérature chrétienne,
pour prêcher la révolte à l'esclave, ni pour con-
seiller au maître l'affranchissement, ou seulement
pour agiter le problème de droit public que fait naître
chez nous l'esclavage. Ce sont des sectaires dange-
reux, comme les carpocratiens, qui parlent de sup-
primer les différences de personnes*. Les orthodoxes
admettent la propriété comme absolue, qu'elle ait
pour objet un homme ou une chose. L'affreux sort
de l'esclave ne les touche pas & beaucoup près autant
que nous*. Pour quelques heures que dure la vie,
4. Glénu. d'Alex., Strom., III, ii.
5. Pierre d'Alexandrie, dans Lagarde, Reliquiœ juris eccl.
anL, p. 66; saint Augustin, De serm. domini in monte, I, 59
(0pp. III, f part., col. 49S); conc. de Gangres, canon 3; Léon le
Grand, Episl* (Hardouin, Conc., 1, 475^ et suiv.) ; conc. de Carth.
de 449, canon 4 29; ni* conc. de Rome sous Symmaque; Grég.
le Grand, EpisL, 1. IX, ép. 65.
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MARC-AURÈLE. 607
qu'importe la condition de l'homme? « As-tu été ap-
pelé esclave, ne t'en soucie pas ; si tu peux te libérer,
profites-en,.. L'esclave est l'affranchi du Seigneur;
l'homme libre est l'esclave du Christ... En Christ, il
n'y a plus de Grec ni de Juif, d'esclave ni d'homme
libre, d'homme ni de femme '. » Les mots servus et
liberlus sont extrêmement rares sur les tombes ch)*é-
tiennes'. L'esclave et l'homme libre sont également
servus Dei^ comme le soldat est miles Christi. L'es-
clave, d'un autre côté, se dit hautement l'affranchi
de Jésus \
Soumission et attachement consciencieux de l'es-
clave envers le maître, douceur et fraternité de la
part du mattre à l'égard de l'esclave, à cela se borne,
en pratique, la morale du christianisme primitif sur
ce point délicat*. Le nombre des esclaves et des af-
franchis était très considérable dans l'Église'. Jamais
4. Voir 5atn< Paul, p. 257, 436-437. Cf. Pseudo>Iga., ad
Polyc, 4; Tatien, Adv. Gr.,i, 44 5 Terlullien, De car., 43; De
pal., 45; Lactance, InstiL, V, 45.
2. Le Blant, Inscr. chréL, I, p. 86, 447 et suiv.; de Ross!,
BwW.>4866,p. 24-Î5.
3. Réponse d'Évelpiste, dans les Actes de saint Justin, 4.
Comp. Le Blant, Inscr., I, p. 422 et suiv.
4. Éplies., VI, 5-9;Col.,iii,22; TU., 11, 9; I Petrî, 11, 48;
VÉgl. chréL, p. 99; Barnabe, 49; Clém. d'Alex., Pœdag,, \\\,
cb. XI et xii; Pseudo-Ign., ad Polyc, 4.
5. Le Blant, Inscr., I, p. 448 et suiv.; TertuUien, Apol, 4, 3;
iElius Aristide, 0pp., II, p. 405 (Dindorf).
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608 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
celle-ci ne conseilla au maître chrétien qui avait des
esclaves chrétiens de les affranchir; elle n'interdit
même pas les châtiments corporels, qui sont la con-
séquence presque inévitable de l'esclavage *. Sous
Constantin, la faveur de la liberté parut rétrograder*.
Si le mouvement qui part des Antonins se fût con-
tinué dans la seconde moitié du m' siècle et dans le
IV* siècle, la suppression de l'esclavage fut venue
par mesure légale et avec rachat. La ruine de la
politique libérale et les malheurs du temps firent
perdre tout le terrain que l'on avait gagné. Les Pères
de l'Église parlent de l'ignominie de l'esclavage et de
la bassesse des esclaves dans les mêmes termes que
les païens'. Jean Chrysostome, au iv"" siècle, est à
peu près le seul docteur qui conseille formellement
au mattre l'affranchissement de son esclave comme
une bonne action*. Plus tard, l'Église posséda des
esclaves et les traita comme tout le monde, c'est-
1. Philosopha, IX, 42 ; ConslU. aposL, IV, 6, 42; conc. d'BI-
vire, canon 5; Jean Chrys., Adv. jud., vui, 6; saint Grég. le
Grand, Epist., IX, ép. 65. Voir, au contraire, Clém. d'Alex.,
Pœd., III, XII, p. 413.
t. Wallon, Hist, de VescL, livre III, ch. x, § 4 et 2.
3. Saint Augustin, In Ps,, xcix, S 7; Salvien, De gubern. Dei,
rv, t\ Jean Chrys., De virgin., 5t.
4. Jean Chrys., hom. xl, 5, in EpisL ladCor.; hom. xxii, t,
in Eph,; argum. in PhiUm,; hom. xi, 3, in Acta Apost.; sermo
V, 4, tn Gen. Cf. saint Grég. le Grand, Epiit., VI, 41
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MARC-ÂURÈLE. 609
à-dire assez durement *. La condition de l'esclave
d'Église fut même empirée par une circonstance ;
savoir Timpossibililé d'aliéner le bien de l'Église.
Qui était son propriétaire ? qui pouvait l'affranchir ?
La difficulté de résoudre la question éternisa l'escla-
vage ecclésiastique et amena ce singulier résultat que
l'Église, qui en réalité a tant fait pour l'esclave, a
été la dernière à posséder des esclaves'. Les affran-
chissements se faisaient en général par testament;
or l'Église n'avait pas de testaments à faire. L'af-
franchi ecclésiastique restait sous le patronat d'une
maîtresse qui ne mourait pas '.
C'est d'une façon indirecte et par voie de consé-
quence que le christianisme contribua puissamment à
changer la situation de l'esclave et à hâter la fin de
l'esclavage. Le rôle du christianisme, dans la ques-
tion de l'esclavage, a été celui d'un conservateur
éclairé, qui sert le radicalisme par ses principes, tout
en tenant un langage très réactionnaii*e. En montrant
4 . Saint Grégoire le Grand, EpisL, IX, 1 02 ; X, 3, 66; XI, 23 ;
XII, 25, 36, 46.
2. Concile d'Épone, serfs de saint Claude.
3. Liberli Ecclesiœ, quia nunqaam moritur eorum pa-
trôna, a patrocinio ejas nunqaam discedanL 4* conc. de'
Tolède (en 633), can. 68, 70, 74; 4' conc. d'Orl. (en 541), can. 9;
Décret, 4* pars, dist. uv; 2* pars, causa xii, quaest. 2, ch. ly et
suiv. Yoir Revue crii., 26 avril 1880, p. 332.
39
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mO ORIGINES DU CHRISTIANISME.
Tesclave capable de vertu, héroïque dans le martyre*,
«égal de son maître et peut-être son supérieur au point
<ie vue du royaume de Dieu, la foi nouvelle rendait
l'esclavage impossible. Donner une valeur morale à
Tesclave, c'est supprimer l'esclavage. Les réunions à
l'église, à elles seules, eussent suffi pour ruiner cette
<5ruelle institution. L'antiquité n'avait conservé l'es-
-clavage qu'en excluant les esclaves des cultes patrio-
tiques'• S'ils avaient sacrifié avec leurs maîtres, ils
se seraient relevés moralement. La fréquentation de
Téglise était la plus parfaite leçon d'égalité religieuse.
Que dire de l'eucharistie, du martyre subi en com-
mun? Du moment que l'esclave a la même religion
<iue son maître, prie dans le même temple que lui,
l'esclavage est bien près de finir*. Les sentiments de
Blandine et de sa « maîtresse charnelle » * sont ceux
d'une mère et d'une fille. A l'église, le maître et
l'esclave s'appelaient frères *. Même sur la matière la
plus délicate, celle du mariage •, on voyait des mira-
4 . Se rappeler Blandine, Félicite, Potanaiône.
%. Caton, De re rustica, U3.
3. On peut objecter l'esclavage musulman; mais cet escla-
vage est plutôt une institution tulélaire qu'une vraie servitude.
4. ïapxivTj SéoTToiva. Lettre des Églises, dans Eus., V, i, 48.
6. Lactance, Div. inst.j V, 46.
6. De Rossi, BulL, 4866, p. 23, 25 et suiv.; Tert., Ad ux.,
ir, 8; Philos., IX, 44.
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MÂRC-AURÈLE. 611
des, certains affranchis épouser des dames nobles,
des feminœ clarissimœ.
Comme il est naturel de le supposer, le maître
chrétien amenait le plus souvent ses esclaves à la foi,
sans y mettre pourtant une indiscrétion qui eût peu-
plé rÉglise de sujets indignes*. C'était une bonne
action d'aller au marché à esclaves et, en se lais-
sant guider par la grâce, de choisir quelque pauvre
corps à vendre pour lui assurer le salut. « Acheter
un esclave, c'est gagner une âme » * devint un pro-
verbe courant. Un genre de prosélytisme, plus or-
dinaire et plus légitime encore, consistait à recueillir
les enfants trouvés, qui devenaient alors alumni
chrétiens'. Parfois, certaines Églises rachetaient à
leurs frais un de leurs membres de condition servile.
Cela excitait fort les désirs des malheureux moins
favorisés. Les docteurs orthodoxes n'encourageaient
pas ces dangereuses prétentions: « Qu'ils continuent
de servir pour la gloire de Dieu, afin qu'ils obtien-
1. Voir Tertullien, De idoL, 17; concile d'Elvire, can. 41;
CoihStiL apost.j Vin, 32 (Lagarde, ReliquioBj p. 87). Notez Tépi-
sode de Carpophore et Calliste, Philos., IX, 12.
2. Constit, aposl,, II, 62. ï»|ianov wpîaaôai xal <j»uxw wipi-
TCOwaaeai. Cf. ihid , IV, 9.
3. Ce mot est fréquent dans les inscriptions. Le Blanl, 1,
p. 126, 409-411 ; de Rossi, Bull, 1866, p. 24-25. Cf. Tertullien,
Apol.j, 9, 42. Notez aussi les noms de Projectus, Projecttcius,
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612 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
nent de Dieu une liberté bien meilleure*. » L'esclave
ou plutôt Taffranchi arrivait aux plus importantes
fonctions ecclésiastiques, pourvu que son patron ou
son maître n'y fît pas d'opposition *.
Ce que le chriètianisme a fondé, c'est l'égalité de-
vant Dieu, Clément d'Alexandrie', Jean Chrysostome
surtout* ne manquent jamais une occasion de consoler
l'esclave, de le proclamer frère de l'homme libre et
aussi noble que lui, s'il accepte son état et sert pour
Dieu, volontiers et de cœur. Dans sa liturgie, l'Église
a une prière « pour ceux qui peinent dans l'amer
esclavage' ». Déjà le judaïsme avait professé sur le
même sujet des maximes relativement humaines •• Il
avait ouvert aussi large que possible la porte des
affranchissements ^ L'esclavage entre Hébreux était
«QV
4 . Pseudo-Ign., Ad Polyc.j 4.
2. Exemple de Galiiste {Philos., IX}; plus tard rinteadant de
Simplicia (Grégoire de Nazianze, Episl,, 19).Co7isl, aposLj VIII,
73; Can. aposLj 81 ; Bunsen, Analecta ante-nicœna, III, p. 30.
3. "AvOpuirct fd^ lioiv û( "hi^ilç * d fk^ Qsbc ?râocv rote iXtuOcpGt; xod
Toîç ^cuXoïc icrriv, âv orxcippc, îacç. Clém. d'AJex., Pœdag., III, xn,
surtoul p. 113. Cf. Strom., IV, 19.
4. 0pp., 1,784; IV, î90; X, 164, 465 ; XI, 165, 166; XII, 346.
5. Conslit. aposL^Wlll, 10. Cf. Clém. d*A\ex.,Slrom,j 11,48;
saint Gyprien, EpisL, 60.
6. Deutér., v, xvi, xxiii ; Prov., xxx, 40; Talm. de Bab.,
GhiUin, 45 a; cf. Maimonide, traité de l'Esclavage. Jésus, fils
de Sirach, est cependant très dur, xxxni, S5 et suiv.
7. Inscr. de Crimée, Journ, asiat., juin 4868, p. 5So et suiv.
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MÂRC-AURÈLE. 613
fort adouci*. Les esséniens et les thérapeutes allèrent
plus loin : ils déclarèrent la servitude contraire au
droit naturel et se passèrent complètement du travail
servile*. Le christianisme, moins radical, ne sup-
prima point l'esclavage, mais il supprima les mœurs
de l'esclavage. L'esclavage est fondé sur l'absence
de l'idée de fraternité entre les hommes; l'idée de
fraternité en est le dissolvant. A partir du v® siècle,
l'affranchissement, le rachat des captifs furent les
actes de charité les plus recommandés par l'Église '.
Ceux qui ont prétendu voir dans le christianisme
la doctrine révolutionnaire des droits de l'homme et
dans Jésus un précurseur de Toussaint Louverture
se sont trompés complètement. Le christianisme n'a
inspiré aucun Spartacus; le vrai chrétien ne se ré-
volte pas. Mais, hâtons-nous de le dire, ce n'est
point Spartacus qui a supprimé l'esclavage : c'est
bien plutôt Blandine; c'est surtout la ruine du monde
gréco-romain. L'esclavage antique n'a, en réalité,
jamais été aboli ; il est tombé ou plutôt il s'est
transformé. L'inertie où s'enfonça l'Orient à partir
du triomphe complet de l'Église, au v® siècle, rendit
4. Zadoc Kaho, VEscl, selon la Bible et le Talm,, p. 25, H 6,
I4< ; Rabbinowicz, Législ, civ, du Th., p. LVi et suiv.
2. Phi Ion, De vUa conl,, 9.
3. Voir les faits groupés par M, Paul Allard, les Escl. chréL,
p. 327 et suiv., 337 et suiv.
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614 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
Tesclave inutile. Les invasions barbares en Occident
eurent un effet analogue. L'espèce de détachement
général qui s'empara de l'humanité à la suite de la
chute de Tempire romain amena d'innombrables af-
franchissements ^ L'esclave fut une victime survi-
vante de la civilisation païenne, reste presque inutile
d'un monde de luxe et de loisir. On crut racheter son
âme des terreurs de l'autre vie en délivrant ce frère
souffrant ici-bas'. L'esclavage, d'ailleurs, devint sur-
tout rural et impliqua un lien entre l'homme et la
terre, qui devait un jour devenir la propriété*. Quant
au principe philosophique que l'homme ne doit ap-
partenir qu'à lui-même, c'est bien plus tard qu'il
apparaît comme un dogme social. Sénèque, Ulpien
l'avaient proclamé d'une façon théorique ; Voltaire,
Rousseau et la révolution française en firent la base
de la foi nouvelle de l'humanité.
4 . Nombreuses chartes d'alTranchii^sement a à l'approche du soir
du monde ».
2. Affranchissements par testament, pro redemptùme animœ
8uœ, vers Tan 500. Le Blant, Inscr. chréi. de la Gaule, n^ 374
et 379, ou pro remedio animœ (Le Blant, II, p. 7-8).
3. La substitution de sclavus à servus se fit quand les Othons
vendirent en masse les populations slaves d'au delà de l'Elbe.
Voir le Polyptyque d'Irminon de M. Guérard, I, p. 283.
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CHAPITRE XXXIIl,
l'empire chrétien.
Des raisons anciennes et profondes voulaient donc^
nonobstant les apparences contraires, que l'empire-
se fît chrétien ^ La doctrine chrétienne sur l'origine-
du pouvoir semblait faite exprès pour devenir la doc-
trine de l'État romain. L'autorité aime l'autorité. Des
hommes aussi conservateurs que les évoques devaient
avoir une terrible tentation de se réconcilier avec la
force publique, dont ils reconnaissaient que l'action
s'exerce le plus souvent pour le bien. Jésus avait tracé
la règle. L'effigie de la monnaie était pour lui le crité-
rium suprême de la légitimité, au delà duquel il n'y
avait rien à chercher. En plein règne de Néron, saint
Paul écrivait : « Que chacun soit soumis aux puissances
régnantes ; car il n'y a pas de puissance qui ne
1. Les Apôtres, p. 316, note 2.
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616 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
vienne de Dieu. Les puissances qui existent sont or-
données par Dieu; en sorte que celui qui fait de
Topposition aux puissances résiste à Tordre établi
par Dîeu^ » Quelques années après, Pierre, ou celui
qui écrivit en son nom l'épître connue sous le nom
de Prima Petri^ s'exprime d'une façon presque iden-
tique '. Clément est également un sujet on ne peut
plus dévoué de l'empire romain •. Enfin, un des traits
de saint Luc, nous l'avons vu, c'est son respect pour
l'autorité impériale et les précautions qu'il prend pour
ne pas la blesser*.
Certes, il y avait des chrétiens exaltés qui parta-
geaient entièrement les colères juives et ne rêvaient
que la destruction de la ville idolâtre, identifiée par
eux avec Babylone. Tels étaient les auteurs d'apo-
calypses et les auteurs d'écrits sibyllins. Pour eux.
Christ et César étaient deux termes inconciliables*.
Mais les fidèles des grandes Églises avaient de tout
autres idées. En 70, l'Église de Jérusalem, avec un
4. Rom., xni, 1-7. Cf. Tit., m, \. Voir Saint Paul, p. 475
et 476.
î. I Pctri, II, j|3 et suiv.; iv, 44 46; Voir l'Antéchrist,
p. 446.
3. Voir les Évangiles, p. 329 et suiv.
4. Les Apôtres, p. 2Î et suiv.; Saint Paul, p. 433-434; les
Évangiles, p. 444.
5. « Si aut cœsares non es<enl necessarîi seculo aut si et
chrigtirni potuissenl esse cœsares. » TertuUien, ApoL, 24.
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MARC-ADRÈLE. 617
sentiment plus chrétien que patriotique, abandonna
la ville révolutionnaire et alla chercher 13, paix au delà
du Jourdain. Dans la révolte de Bar-Coziba, la sépa-
ration fut encore plus caractérisée. Pas un seul chré-
tien ne voulut prendre part à cette tentative d'un
aveugle désespoir. Saint Justin, dans ses Apologies,
ne combat jamais le principe de l'empire; il veut que
l'empire examine la doctrine chrétienne, l'approuve, la
contre-signe en quelque sorte et condamne ceux qui
la calomnient*. Nous avons vu le premier docteur du
temps de Marc-Aurèle, Méliton, évoque de Sardes,
faire des offres de service bien plus caractérisées en-
core, et présentej le christianisme comme la base
d'un empire héréditaire et de droit divin *. Dans son
traité de la Vérité, conservé en syriaque, Méliton
s'exprime à la façon d'un évêque du iv* siècle, expo-
sant à un Théodose que son premier devoir est de
procurer le triomphe de la vérité (sans nous dire,
hélas! à quel signe on reconnaît la vérité). Tous
les apologistes flattent l'idée favorite des empereurs,
celle de l'hérédité en ligne directe et les assurent que
l'effet des prières chrétiennes sera que leur fils règne
après eux'. Que l'empire devienne chrétien, et les
\.ApoLIlM.
2. Voir ci-dessus, p. 283.
3. Tva woû; p.8v wapà ic«rpb;xaTà to ^ixatoTXT&v iiMyria^t rnv pxoi-
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618 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
persécutés d'aujourd'hui trouveront que l'ingérence
de rÉtat dans le domaine de la conscience est par-
faitement légitime.
La haine entre le christianisme et l'empire était la
haine de gens qui doivent s'aimer un jour. Sous les
Sévères, le langage de l'Église reste ce qu'il fut sous
les Ântonins, plaintif et tendre. Les apologistes affi*
chent une espèce de légitimisme, la prétention que
l'Église a toujours salué tout d'abord l'empereur*.
Le principe de saint Paul portait ses fruits : « Toute
puissance vient de Dieu; celui qui tient l'épée la tient
de Dieu pour le bien. »
Cette altitude correcte à l'égard du pouvoir tenait
à des nécessités extérieures tout autant qu'aux prin-
cipes mêmes que T Église avait reçus de ses fonda-
teurs. L'Église était déjà une grande association;
elle était essentiellement conservatrice; elle avait be-
soin d'ordre et de garanties légales. Cela se vit
admirablement dans le fait de Paul de Samosate,
évéque d'Antioche sous Aurélien *. L'évêque d'An-
tioche pouvait déjà passer, à cette époque, pour
un haut personnage. Les biens de l'Église étaient
Xiîav. Aihénagore, Leg., 37; TertuUien, ApoL, 30. Comparez
FVNDATORi QviETis, daos l'inscriptioa de FArc de Ck)nstaDtiD.
4. Voir ci-dessus, p. 593-594.
t. Voir Eusèbe, H, E., VII, 36.
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MARC-AURÈLE. 619
dans sa main ; une foule de gens vivaient de ses fa-
veurs. Paul était un homme brillant, peu mystique,
mondain, un grand seigneur profane, cherchant h
rendre le christianisme acceptable aux gens du monde
et à Tautorité. Les piétistes, comme on devait s'y at-
tendre, le trouvèrent hérétique et le firent destituer.
Paul résista et refusa d'abandonner la maison épisco-
pale. Voilà par où sont prises les sectes les plus al-
tières; elles possèdent, or qui peut régler une ques-
tion de propriété ou de jouissance, si ce n'est l'au-
torité civile? La question fut déférée h l'empereur,
qui était pour le moment à Antioche, et Ton vit ce
spectacle original d'un souverain infidèle et persé-
cuteur chargé de décider qui était le véritable évêque.
Aurélien montra, dans cette circonstance, un bon
sens laïque assez remarquable. II se fit apporter la
correspondance des deux évoques, nota celui qui était
en relation avec Rome et l'Italie, et conclut que celui-
là était l'évêque d' Antioche.
Le raisonnement théologique que fit, dans cette
circonstance, Aurélien prêterait à bien des objections;
mais un fait devenait évident, c'est que le christia-
nisme ne pouvait plus vivre sans l'empire, et que
l'empire, d'un autre côté, n'avait rien. de mieux à
faire que d'adopter le christianisme comme sa reli-
gion. Le monde voulait une religion de congrégations,
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6^ ORIGINES DU CHRISTIANISME.
d'églises ou de synagogues, de chapelles, une religion
où l'essence du culte fût la réunion, l'association, la
fraternité. Le christianisme remplissait toutes ces con-
ditions. Son culte admirable, sa morale pure, son
clergé savamment organisé, lui assuraient l'avenir.
Plusieurs fois, au m* siècle, cette nécessité histo-
rique faillit se.réaliser. Cela se vit surtout au temps de
ces empereurs syriens, que leur qualité d'étrangers et
la bassesse de leur origine mettaient à l'abri des pré-
jugés, et qui, malgré leurs vices, inaugurent une
largeur d'idées et une tolérance inconnues jusque-là.
La même chose se revit sous Philippe l'Arabe S en
Orient sous Zénobie, et, en général, sous les empe-
reurs que leur origine mettait en dehors du patrio-
tisme romain.
La lutte redoubla de rage quand les grands réfor-
mateurs, Dioclétien et Maximien, crurent pouvoir
donner à l'empire une nouvelle vie. L'Église triompha
par ses martyrs; l'orgueil romain plia; Constantin vit
4. Sur le christianisme de Philippe et de sa femme Otacilia
Severa, voir Tillemont, Emp., III, p. 263 et suiy., 494 et suiv. ;
De Witte, Du christ, de quelques emper., p. 7 et suiv. ; Aube,
Revue arehéol., sept. 1880. Notez surtout Denys d'Alex., dans
Eus., H. E.,yi\, X, 3; xli, 9. Sur Salonine, voir De Wiite, ibid,,
p. 43 et suiv.; Notice sur Cavedoni, p. 33. Ce qui rend croyables
les lions de Philippe avec l'Église, c'est que le christianisme était
très répandu dans le Hauran, sa patrie.
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MARG-AURËLE. 621
la force intérieure de TÉglise, les populations de l'Asie
Mineure, de la Syrie, de la Thrace, de la Macédoine,
en un mot de la partie orientale de l'empire, déjà
plus qu'à demi chrétiennes. Sa mère, qui avait été
servante d'auberge à Nicomédie, fit miroiter à ses
yeux un empire d'Orient, ayant son centre vers Ni-
cée, et dont le nerf serait la faveur des évêques et de
ces multitudes de pauvres matricules à l'Église, qui,
dans les grandes villes, faisaient l'opinion. Constantin
inaugura ce qu'on appelle <( la paix de l'Église »,
et ce qui fut en réalité la domination de l'Église. Au
point de vue de l'Occident, cela nous étonne; car les
chrétiens n'étaient encore, en Occident, qu'une faible
minorité; en Orient, la politique de Constantin fut
non seulement naturelle, mais commandée.
La réaction de Julien fut un caprice sans portée.
Après la lutte, vint l'union intime et l'amour. Théo-
dose inaugure l'empire chrétien, c'est-à-dire la chose
que l'Église, dans sa longue vie, a le plus aimée, un
empire théocratique, dont l'Église est le cadre es-
sentiel, et qui, même après avoir été détruit par les
barbares, reste le rêve étemel de la conscience chré-
tienne, au moins dans les pays romans. Plusieurs
crurent, en effet, qu'avec Théodose le but du chris-
tianisme était atteint. L'empire et le christianisme
s'identifièrent à un tel point Tun avec l'autre que
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622 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
beaucoup de docteurs conçurent la fin de l'empire
comme la fin du monde, et appliquèrent à cet évé-
nement les images apocalyptiques de la catastrophe
suprême. L'Église orientale, qui ne fut pas gênée
dans son développement par les barbares, ne se dé-
tacha jamais de cet idéal ; Constantin et Théodose
restent ses deux pôles ; elle y tient encore, du moins
en Russie. Le grand aO'aiblissement social qui est la
conséquence nécessaire d'un tel régime se manifesta
bientôt. Dévoré par le monachisme et la théocratie,
l'empire d'Orient fut comme une proie offerte à l'is-
lam; le chrétien, en Orient, devint une créature
d'ordre inférieur. On arrive de la sorte à ce résultat
singulier que les pays qui ont créé le christianisme ont
été victimes de leur œuvre*. La Palestine, la Syrie,
l'Egypte, Chypre, l'Asie Mineure, la Macédoine, sont
aujourd'hui des pays perdus pour la civilisation et
assujettis au joug le plus dur d'une race non chré-
tienne.
Heureusement, les choses se comportèrent en
Occident d'une tout autre manière. L'empire chrétien
d'Occident périt bientôt. La ville de Rome reçut
de Constantin le coup le plus grave qui l'ait jamais
frappée. Ce qui réussit avec Constantin, ce fut sans
4. Voir la carte, dans le volume de Table?.
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MARG-AURÈLE. 623
doute le christianisme; mais ce fut avant tout l'Orient.
L'Orient, c'est-à-dire la moitié de l'empire parlant
grec, avait, depuis la mort de Marc-Aurèle, pris de
plus en plus le dessus sur l'Occident, parlant latin.
L'Orient était plus libre, plus vivant, plus civilisé,
plus politique. Déjà Dioclétien avait transporté à
Nicomédie le centre des affaires. En bâtissant une
Nouvelle Rome^ sur le Bosphore, Constantin réduisit
la vieille Rome à n'être plus que la capitale de l'Oc-
cident. Les deux moitiés de l'empire devinrent ainsi
presque étrangères l'une à l'autre. Constantin est le
véritable auteur du schisme entre l'Église latine et
l'Église grecque. On peut dire aussi qu'il posa la
cause éloignée de l'islamisme. Les chrétiens parlant
syriaque et arabe, persécutés ou mal vus par les em-
pereurs de Constantinople, devinrent un élément
essentiel de la clientèle future de Mahomet.
Les cataclysmes qui suivirent la division des
deux empires, les invasions des barbares, qui épar-
gnèrent Constantinople et tombèrent sur Rome de
tout leur poids, réduisirent l'antique capitale du
monde à un rôle borné, souvent humble. Cette pri-
mauté ecclésiastique de Rome, qui éclate avec tant
d'évidence au ii" et au ui* siècle, n'existe plus depuis
que l'Orient a une existence et une capitale séparées.
L'empire chrétien, c'est l'empire d'Orient, avec ses
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624 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
conciles œcuméniques, ses empereurs orthodoxes,
son clergé de cour. Cela dura jusqu'au vm« siècle.
Rome, duranl ce temps, prenait sa revanche, par le
sérieux et la profondeur de son esprit d'organisa-
tion. Quels hommes que saint Damase, saint Léon,
Grégoire le Grand! Avec un courage admirable, la
papauté travaille à la conversion des barbares ; elle
se les attache, elle en fait ses clients, ses sujets.
Le chef-d'œuvre de sa politique fut son alliance
avec la maison carlovingienne et le coup hardi par
lequel elle rétablit dans celte maison l'empire d'Oc-
cident, mort depuis 32i ans. L'empire d'Occident,
en effet, n'était détruit qu'en apparence. Ses secrets
vivaient dans le haut clergé romain. L'Église de
Rome gardait en quelque sorte le sceau du vieil em-
pire, et elle s'en servit pour authentiquer subreptice-
ment l'acte inouï du jour de Noël de Tan 800. Le rêve
de l'empire chrétien recommença. Au pouvoir spiri-
tuel il faut un bras séculier, un vicaire temporel. Le
christianisme, n'ayant pas dans sa nature cet esprit
militaire qui est inhérent à l'islamisme, par exemple,
ne pouvait tirer de son sein une milice; il devait
donc la demander hors de lui, à l'empire, aux bar-
bares, à une royauté constituée par les évéques.
De là au califat musulman, il y a l'infini. Même au
moyen âge, quand la papauté admet et proclame
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MARG-AURÈLE. 625
ridée d'une chrétienté armée, le pape ni ses légats
n'arrivent jamais à être des chefs militaires. Un saint
empire, avec un Théodose barbare, tenant Tépée pour
protéger l'Église du Christ, voilà l'idéal de la pa-
pauté latine. L'Occident n'y échappa que grâce à
l'indocilité germanique et au génie paradoxal de Gré-
goire VII. Le pape et l'empereur se brouillèrent à
mort; les nationalités, que l'empire chrétien de Con-
stantinople avait étouffées, purent se développer en
Occident, et une porte fut ouverte à la liberté.
Cette liberté ne fut presque en rien l'œuvre du
christianisme. La royauté chrétienne vient de Dieu ;
le roi fait par les prêtres est l'oint du Seigneur. Or
le roi de droit divin a bien de la peine à être un roi
constitutionnel. Le trône et l'autel deviennent ainsi
deux termes inséparables. La théocratie est un virus
dont on ne se purge pas. Le protestantisme et la
Révolution furent nécessaires pour qu'on arrivât à
concevoir la possibilité d'un christianisme libéral, et
ce christianisme libéral, sans pape ni roi, n'a pas
encore assez fait ses preuves pour qu'on ait le droit
de parler de lui comme d'un fait acquis et durable
dans l'histoire de l'humanité.
40
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CHAPITRE XXXIV.
TRANSFORMATIONS ULTERIEURES.
Ainsi un6 religion faite pour la consolation inté-
rieure d'un tout petit nombre d'élus devint, par une
fortune inouïe, la religion de millions d'hommes,
constituant la partie la plus active de l'humanité.
C'est surtout dans les victoires de l'ordre religieux
qu'il est vrai de dire que les vaincus font la loi aux
vainqueurs* Les foules, eu entrant dans les petites
églises de saints, y portent leurs imperfections, par-
fois leurs souillures. Une race, en embrassant un
culte qui n'avait pas été fait pour elle, le transforme
selon les besoins de son imagination et de son
cœur.
Dans la primitive conception chrétienne» un chré-
tien était parfait ; le pécheur, par cela seul qu'il était
pécheur, cessait d'être chrétien. Quand des villes
entières arrivèrent à se convertir en masse, tout fut
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MARC-AURÊLB. 627
changé. Les préceptes de dévouement et d*abnéga«
tion évangéliques devinrent inapplicables; on en fit
des conseils, destinés uniquement à ceux qui aspi-
raient à la perfection. Et cette perfection, où pouvait-
elle se réaliser? Le monde, tel qu'il est fait, l'exclut
absolument ; celui qui, dans le monde, pratiquerait
l'Évangile à la lettre, jouerait le rôle d'une dupe et
d'un idiot. Reste le monastère. La logique reprenait
ses droits. La morale chrétienne, morale de petite
Eglise et de gens retirés du monde, se créait le mi-
lieu qui lui était nécessaire. L'Évangile devait aboutir
au couvent ; une chrétienté ayant ses organismes
complets ne peut pas se passer de couvents*, c'est-
à-dire d'endroits où la vie évangélique, impossible
ailleurs, puisse se pratiquer. Le couvent est l'Église
parfaite; le moine est le vrai chrétien*. Aussi les
œuvres les plus efficaces du christianisme ne sonl-
elles exécutées que par les ordres monastiques. Ces
ordres, loin d'être une lèpre qui sei-ait venue atta-
quer par le dehors l'œuvre de Jésus, étaient les con-
séquences internes, inévitables, de l'œuvre de Jésus.
En Occident, ils eurent plus d'avantages que d*in-
1. L'Ânglelerre et T Amérique échappent à cette nécessité par
leurs petites congrégations, qui sont presque des couvents à leur
manière.
2. Voir surtout la Vie de saint Martin.
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628 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
convénients; car la conquête germanique maintint
en face du moine une puissante caste militaire ;
rOrient, au contraire, fut réellement rongé par un
monachisme qui n'avait de la perfection chrétienne
que l'apparence la plus mensongère.
Une moralité médiocre et un penchant naturel à
ridolâlrie, telles étaient les tristes dispositions qu'ap-
portaient dans l'Église les masses qu^on y fit entrer,
en partie par la force, depuis la fin du iv* siècle.
L'homme ne change pas en un jour ; le baptême n'a
pas d'effets miraculeux instantanés. Ces multitudes
païennes, à peine évangélisées, restaient ce qu'elles
étaient la veille de leur conversion : en Orient, mé-
chantes, égoïstes, corrompues; en Occident, gros-
sières et superstitieuses. Pour ce qui touche à la
morale, l'Église n'avait qu'à maintenir ses règles,
déjà presque toutes écrites en des livres tenus pour
canoniques. En ce qui touche à la superstition, la
lâche était bien plus délicate. Les changements de
religion ne sont, en général, qu'apparents. L*homme,
quelles que soient ses conversions ou ses apostasies,
reste fidèle au premier culte qu'il a pratiqué et plus
ou moins aimé. Une foule d'idolâtres, nullement
changés au fond et transmettant les mêmes instincts
à leurs enfants, entrèrent dans l'Église. La super-
stition se mil à couler à pleins bords dans la coni-
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MARG-AURÈLE. 629
munauté religieuse qui jusque-là en avait été la plus
exempte.
Si Ton excepte quelques sectes orientales, les
chrétiens primitifs sont les moins superstitieux des
hommes. Le chrétien, le juif pouvaient être fana-
tiques : ils n*étaient pas superstitieux comme Tétaient
un Gaulois, un Paphlagonien. Chez eux, pas d'amu-
lettes, pas d*images saintes, pas d'objet de culte en
dehors des hypostases divines. Les païens convertis
ne pouvaient se prêter à une telle simplicité. Le culte
des martyrs fut la première concession arrachée par
la faiblesse humaine à la mollesse d'un clergé qui
voulait se faire tout à tous, pour gagner tous à Jésus-
Christ. Les corps saints eurent des vertus miracu-
leuses, devinrent des talismans ; les lieux où ils repo-
saient furent marqués d'une sainteté plus particulière
que les autres sanctuaires consacrés à Dieu. L'absence
de toute idée des lois de la nature ouvrit bientôt la
porte à une thaumaturgie effrénée. Les races cel-
tiques et italiotes, qui forment la base de la popu-
lation de l'Occident, sont les plus superstitieuses
des races. Une foule de croyances que le premier
christianisme eût trouvées sacrilèges passèrent ainsi
dans l'Église. Celle-ci fit ce qu'elle put; ses efforts
pour améliorer et élever de grossiers catéchumènes
sont une des plus belles pages de l'histoire humaine ;
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630 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
pendant cinq ou six siècles, les conciles sont occupés
à combattre les anciennes superstitions naturalistes ;
mais les purs se virent débordés. Saint Grégoire le
Grand en prend son parti et conseille aux mission-
naires ^ de ne pas supprimer les rites et les lieux
saints des Anglo-Saxons, mais seulement de les con-
sacrer au culte nouveau.
Ainsi arriva un phénomène singulier : la végéta-
tion touffue de fables et de croyances païennes que le
christianisme primitif se croyait appelé à détruire se
conserva en grande partie. Loin de réussir, comme
rislam, h, supprimer « les temps de l'ignorance »,
c'est-à-dire les souvenirs antérieurs, le christianisme
Jaissa vivre presque tous ces souvenirs, en les dissimu-
lant sous un léger vernis chrétien. Grégoire de Tours
•est aussi superstitieux qu'Ëlien ou iËlius Aristide. Le
monde, aux vi*, vn®, viii% ix% x* siècles, est plus
grossièrement païen qu'il ne Ta jamais été. Jus-
•qu'aux progrès de l'instruction primaire de nos jours,
nos paysans n'avaient pas abandonné un seul de
Jeurs petits dieux gaulois. Le culte des saints a été le
couvert sous lequel s'est rétabli le polythéisme. Cet
-envahissement de l'esprit idolâtrique a tristement
déshonoré le catholicisme moderne. Les folies de
I. Grcg. pap» EpisL, XI, 74 (76).
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MARC-ADRÊLE. 631
Lourdes et de la Salette, la multiplication des images
miraculeuses, le Sacré-Cœur, les vœux, les pèleri-
nages font du catholicisme contemporain, au moins
dans certains pays, une religion aussi matérielle que
tel culte de Syrie combattu par Jean Chrysostome ou
supprimé par les édits des empereurs. L'Église eut,
en effet, deux attitudes à l'égard des cultes païens :
tantôt lutte à mort, comme cela eut lieu à Aphaca
et dans la Phénicie; tantôt compromis, la vieille
croyance acceptant plus ou moins complaisamment
une teinture chrétienne. Tout païen qui embrasse le
christianisme, au iv ou au iii« siècle, a horreur de
sa vieille religion ; celui qui le baptise lui demande
de détester .ses anciens dieux. 11 n'en est pas de
même pour le paysan gaulois, pour le guerrier franc
ou anglo-saxon ; sa vieille religion est si peu de
chose, qu'elle ne vaut pas la peine d'être haïe ou
sérieusement combattue.
La complaisance que le christianisme, devenu la
religion des foules, montra pour les cultes anciens, il
l'eut aussi pour beaucoup de préjugés grecs. Il parut
avoir honte . de son origine juive et fit tout pour
la dissimuler. Nous avons vu les gnostiques et l'au-
teur de VÉpître à Diognète affecter de croire que
le christianisme est né spontanément, sans relation
avec le judaïsme. Origène, Eusèbe n'osent pas le
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632 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
dire, car ils savent trop bien les faits; mais saint Jean
Chrysostome et, en général, les pères qui ont reçu
une éducation très hellénique, ignorent les vraies ori-
gines du christianisme et ne veulent pas les connaître.
Ils rejettent toute la littérature judéo-chrétienne et
millénaire; l'Église orthodoxe en pourchasse les ou-
vrages; les livres de ce genre ne se sauvent que quand
ils sont traduits en latin ou en langues orientales*.
L* Apocalypse de Jean n'échappe que parce qu'elle
tient par ses racines au cœur même du Canon. Des
essais de christianisme unitaire, sans métaphysique
ni mythologie, d'un christianisme peu distinct du
judaïsme rationnel, comme fut la tentative de Zénobie
et de Paul de Samosate, sont coupés par la base.
Ces tentatives eussent produit un christianisme
simple, continuation du judaïsme, quelque chose
d'analogue à ce que fut l'islam. Si elles avaient réussi,
elles eussent prévenu sans doute le succès de Maho-
met chez les Arabes et les Syriens. Que de fanatisme
on eut ainsi évité ! Le christianisme est une édition
du judaïsme accommodée au goût indo-européen;
l'islam est une édition du judaïsme, accommodée au
4. Âind le livre d'Hénoch^ F Assomption de Moïse, les Apoca-
lypses d'Esdras et de Baruch, et même saiot Irénée, parce qu'il
est millénaire à l'excès. Papias, Hégésippe se sont perdus pour la
même cau^e.
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MARC-AURÈLE. 633
goût des Arabes. Mahomet ne fit, en somme, que
revenir au judéo-christianisme de Zénobie, par réac-
tion contre le polythéisme métaphysique du concile
de Nicée et des conciles qui suivent.
La séparation de plus en plus forte entre le
clergé et le peuple était une autre conséquence des
conversions en masse qui eurent lieu au iv' et au
V siècle. Ces foules ignorantes ne pouvaient qu'é-
couter. L'Église arriva bien vite à n'être plus qu'un
clergé. Loin que cette transformation ait contribué
à élever la moyenne intellectuelle du christianisme,
elle l'a abaissée. L'expérience prouve que les pe-
tites Églises sans clergé sont plus libérales que les
grandes. En Angleterre, les quakers et les métho-
distes ont plus fait pour le libéralisme ecclésiastique
que l'Église établie. Contrairement h ce qui arriva au
II' siècle, 011 nous voyons cette belle autorité raison-
nable des episcopi et des presbyten retrancher les
excès et les folies, ce qui désormais fera loi dans le
clergé, ce sont les besoins de la partie la plus basse.
Les conciles obéissent à des tourbes monacales, à des
fanatismes infimes. Dans tous les conciles, c'est le
dogme le plus superstitieux qui l'emporte. L'aria-
nisme, qui eut le rare mérite de convertir les Ger-
mains avant leur entrée dans l'empire, et qui aurait
pu donner au monde un christianisme susceptible de
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634 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
devenir rationnel, est étouffé par la grossièreté d'un
clergé qui veut l'absurde. Au moyen âge, ce clergé
devient une féodalité. Le livre démocratique par
excellence, l'Évangile, est confisqué par ceux qui
prétendent l'interpréter, et ceux-ci en dissimulent
prudemment les hardiesses.
Le sort du christianisme a donc été de sombrer
presque dans sa victoire, comme un navire qui serait
près de couler par le fait des grossiers passagers qui
s'y entassent. Jamais fondateur n'a eu de sectateurs
qui lui aient moins ressemblé que Jésus. Jésus est
bien plus un grand Juif qu'un grand homme; ses
disciples ont fait de lui ce qu'il y a de plus anti-
juif, un homme -Dieu. Les additions faites à son
œuvre par la superstition, la métaphysique et la poli-
tique, ont tout à fait masqué le grand prophète, si
bien que toute réforme du christianisme consiste en
apparence à supprimer les fioritures qu'y ont ajou-
tées nos ancêtres païens, pour revenir à Jésus tout
pur. Mais la plus grave erreur que l'on puisse com-
mettre en histoire religieuse est de croire que les
religions valent par elles-mêmes, d'une manière ab-
solue. Les religions valent par les peuples qui les ac-
ceptent. L'islamisme a été utile ou funeste, selon les
races qui l'ont adopté. Chez les peuples abaissés de
l'Orient, le christianisme est une religion fort mé-
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MARG-AURÈLE. 635
diocre, inspirant très peu de vertu. C'est chez nos
races occidentales, celtiques, germaniques, itdiiotes,
que le christianisme a été réellement fécond.
Produit" tout à fait juif à son origine, le christia-
nisme est de la sorte arrivé h dépouiller, avec le
temps, presque tout ce qu'il tenait de la race, si bien
que la thèse de ceux qui le considèrent comme la
religion aryenne par excellence est vraie à. beau-
coup, d'égards. Pendant des siècles, nous y avons
mis nos manières de sentir, toutes nos aspirations,
toutes nos qualités, tous nos défauts. L'exégèse
d'après laquelle le christianisme serait sculpté inté-
rieurement dans l'Ancien Testament est la plus fausse
du monde. Le christianisme a été la rupture avec le
judaïsme, l'abrogation de la Thora. Saint Bernard,
François d'Assise, sainte Elisabeth, sainte Thérèse,
François de Sales, Vincent de Paul, Fénelon, Chan-
ning ne sont en rien des juifs. Ce sont des gens de
notre race, sentant avec nos viscères, pensant avec
notre cerveau. Le christianisme a été la donnée tra-
ditionnelle sur laquelle ils ont brodé leur poème;
mais le génie leur est bien propre. Saint Bernard,
interprétant les Psaumes, est le* plus romantique
des hommes. Chaque race, en s'altachant aux dis-
ciplines du passé, se les attribue, les fait siennes.
La Bible a ainsi porté des fruits qui ne sont pas les
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630 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
siens ; le judaïsme n*a été que le sauvageon sur le-
quel la race aryenne a produit sa fleur. En Angleterre,
en Ecosse, la Bible est devenue le livre national de
la branche aryenne qui ressemble le moins aux Hé-
breux. Voilà comment le christianisme, si notoirement
juif d* origine, a pu devenir la religion nationale des
races européennes, qui lui ont sacrifié leur ancienne
mythologie.
Le renoncement à nos vieilles traditions ethniques
devant la sainteté chrétienne, renoncement au fond
peu sérieux, a été en apparence si absolu, qu'il a
fallu près de quinze cents ans pour que le fait ac-
compli ait pu être remis en question. Le grand éveil
des esprits nationaux qui s* est produit au xix* siècle,
cette espèce de résurrection des races mortes dont
nous sommes les témoins, ne pouvait manquer de
ramener le souvenir de notre abdication devant les
fils de Sem et de provoquer, à cet égard, quelque
réaction. Quoique assurément personne, hors des ca-
binets de mythologie comparée, ne puisse plus songer
à réveiller les mythologies germaniques, pélasgiques,
celtiques et slaves, il eût mieux valu pour le christia-
nisme que ces images dangereuses eussent été sup-
primées tout à fait, comme la chose a eu lieu lors de
rétablissement de Tislam. Des races qui prétendent à
la noblesse et à l'originalité en toute chose se sont
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MARC-AURÈLE. 637
trouvées blessées d'être en religion les vassales d'une
famille méprisée. Les germanistes fougueux n'ont
pas caché leurs froissements ; quelques celtomanes
ont manifesté le môme sentiment. Les Grecs, retrou-
vant leur importance dans le monde par les souvenirs
de Tancien hellénisme, ne se sont pas non plus dis-
simulé que le christianisme avait été pour eux une
apostasie. Grecs, Germains, Celles se sont consolés
en se disant que, s'ils avaient accepté le christia-
nisme, ils l'avaient du moins transformé et en avaient
fait leur propriété nationale. 11 n'en est pas moins
vrai que le principe moderne des races a été nui-
sible au christianisme. L'action religieuse du ju-
daïsme est apparue colossale. On a vu les défauts
d'Israël en même temps que sa grandeur ; on a eu
honte de s'être fait juif, de môme que les patriotes
germains exaltés se sont crus obligés de traiter d'au-
tant plus mal le xv!!"" et le xviii* siècle français, qu'ils
lui devaient davantage.
Une autre cause a miné fortement, de nos jours,
la religion que nos aïeux pratiquèrent avec un si
plein contentement. La négation du surnaturel est
devenue un dogme absolu pour tout esprit cultivé.
L'histoire du monde physique et du monde moral
nous apparaît comme un développement ayant ses
causes en lui-même et excluant le miracle^ c'est-
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638 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
à-dire l'intervention de volontés particulières réflé-
chies. Or, au point de vue du christianisme, l'his-
toire du monde n'est qu'une série de miracles. La
création, l'histoire du peuple juif, le rôle de Jésus,
même passés au creuset de l'exégèse la plus libérale,
laissent un reliquat de surnaturel qu'aucune opéra-
tion ne peut ni supprimer, ni transformer. Les reli-
gions sémitiques monothéistes sont au fond ennemies
de la science physique, qui leur paraît une diminu-
tion, presque une négation de Dieu. Dieu a tout fait
et fait tout encore, voilà leur universelle explication.
Le christianisme, bien que n'ayant pas porté ce
dogme aux mêmes exagérations que l'islam, implique
la révélation, c'est-à-dire un miracle, un fait tel que
la science n'eu a jamais constaté. Entre le christia-
nisme et la science, la lutte est donc inévitable ; l'un
des deux adversaires doit succomber.
Du xiii* siècle, moment où, par suite de l'étude
. des livres d'Aristote et d'Averroès, l'esprit sdenli-
flque commence à se réveiller dans les pays latins,
jusqu'au xvi' siècle, l'Église, disposant de la force
publique, réussit à écraser son ennemi ; mais, au
xvu* siècle, les découvertes scientifiques sont trop
éclatantes pour pouvoir être étouffées. L'Église est
encore assez forte pour troubler gravement la vie de
Galilée, pour inquiéter Descartes^ mais non pour
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MARC-ÀURÈLE. 639
empêcher leurs découvertes de devenir la loi des
esprits. Au xviii' siècle, la raison triomphe; vers
1800, presque aucun homme instruit ne croit plus
au surnaturel. Les réactions qui ont suivi n*ont été
que des arrêts sans conséquence. Si beaucoup d'es-
prits timides, par crainte des grandes questions so-
ciales, s'interdisent d'être logiques, le peuple des
villes et des campagnes s'éloigne de plus en plus du
christianisme, et le surnaturel perd chaque jour quel-
qu'un de ses adhérents*
Qu'a fait le christianisme pour se mettre en garde
contre cet assaut formidable, qui l'emportera, s'il
n'abandonne certaines positions désespérées? La ré-
forme du xv!*" siècle fut assurément un acte de sa-
gesse et de conservation. Le protestantisme dimi-
nuait le surnaturel quotidien ; il revenait en un sens
au christianisme primitif, et réduisait à peu de chose
la partie idolâtrique et païenne du culte. Mais le
principe du miracle, surtout en ce qui regarde l'in-
spiration des livres, était conservé. Celle réforme,
d'ailleurs, n'a pu s'étendre au christianisme tout en-
tier; elle a élé gagnée de vitesse par le rationalisme,
qui probablement supprimera la matière à réformer
avant que la réforme ait été faite. Le proteslantisme
ne sauvera le christianisme que s'il arrive au ratio-
nalisme complet, s'il fait sa jonction avec tous les
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6'»0 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
libres esprits, dont le programme peut être ainsi ré-
sumé :
« Grand et splendide est le monde, et, malgré
toutes les obscurités qui l'entourent, nous voyons
qu'il est le fruit d'une tendance intime vers le bien,
d'une suprême bonté. Le christianisme est le plus
frappant de ces efforts qui s'échelonnent dans l'his-
toire pour l'enfantement d'un idéal de lumière et de
justice. Bien que la première bouture en soit juive,
le christianisme est devenu avec le temps l'œuvre
commune de Thumanité ; chaque race y a mis le don
particulier qui lui fut départi, ce qull y a de meilleur
en elle. Dieu n'y est pas exclusivement présent; mais
il y est présent plus qu'en tout autre développement
religieux et moral. Le christianisme est, de fait, la
religion des peuples civilisés; chaque nation l'admet
en des sens divers, selon son degré de culture in-
tellectuelle. Le libre penseur, qui s'en passe tout
à fait, est dans son droit; mais le libre penseur
constitue un cas individuel hautement respectable ;
sa situation intellectuelle et morale ne saurait encore
être celle d'une nation ou île l'humanité.
« Conservons donc le christianisme avec admira-
tion pour sa haute valeur morale, pour sa majes-
tueuse histoire, pour la beauté de ses livres sacrés.
Ces livres assurément sont des livres ; il faut leur
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MARC-AURÈLE. 641
appliquer les règles d'interprétation et de critique
qu'on applique à tous les livres ; mais ils constituent
les archives religieuses de l'humanité ; même les
parties faibles qu'ils renferment sont dignes de res-
pect. De même pour le dogme ; révérons, sans nous
en faire les esclaves, ces formules sous lesquelles
quatorze siècles ont adoré la sagesse divine. Sans ad-
mettre ni miracle particulier ni inspiration limitée,
inclinons-nous devant le miracle suprême de cette
grande Église, mère inépuisable de manirestations
sans cesse variées. Quant au culte, cherchons à en
éliminer quelques scories choquantes ; tenons-le, en
tout cas, pour chose secondaire, n'ayant d'autre va-
leur que les sentiments qu'on y met. »
Si beaucoup de chrétiens étaient entrés dans de
tels sentiments, on eût pu espérer un avenir pour le
christianisme. Mais, à part les congrégations protes-
tantes libérales, les grandes masses chrétiennes n'ont
en rien modifié leur attitude. Le catholicisme con-
tinue de s'enfoncer, avec une espèce de rage déses-
pérée, dans sa foi au miracle. Le protestantisme
orthodoxe reste immobile. Pendant ce temps, le ra-
tionalisme populaire, conséquence inévitable des
progrès de l'instruction publique et des institutions
démocratiques, rend les temples déserts, multiplie
les mariages et les funérailles purement civils. On
41
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612 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
ne ramènera pas le peuple des grandes villes aux
anciennes églises, et le peuple des campagnes n'y
va que par habitude; or une église ne tient pas sans
peuple ; l'église est le lieu du peuple. Le parti catho-
lique, d'un autre côté, a fait, en ces dernières an-
nées, tant de fautes, que sa force politique est comme
épuisée. Une redoutable crise aura donc lieu dans
le sein du catholicisme. Il est probable qu'une partie
de ce grand corps persévérera dans son idolâtrie
et restera, à côté du mouvement moderne, comme
un contre-courant parallèle d'eau stagnante et crou-
pie. Une autre partie vivra, et, abandonnant les er-
reurs surnaturelles, s'unira au protestantisme libéral,
à l'israélitisme éclairé, à la philosophie idéaliste, pour
marcher vers la conquête de la religion pure, « en
esprit et en vérité ».
Ce qui est hors de doute, quel que soit Tavenir
religieux de l'humanité, c'est que la place de Jésus y
sera immense. 11 a été le fondateur du christianisme,
et le christianisme reste le lit du grand fleuve religieux
de l'humanité. Des affluents venant des points les plus
opposés de l'horizon s'y sont mêlés. Dans ce mé-
lange, aucune source ne peut plus dire : « Ceci est
mon eau. » Mais n'oublions pas le ruisseau primitif
des origines, la source dans la montagne, le cours
supérieur, où un fleuve devenu ensuite large comme
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MARC-ADRÈtE. 643
l'Amazone roula d abord dans un pli de terrain large
d'un pas. C'est le tableau de ce cours supérieur que
j'ai voulu faire; heureux si j'ai présenté dans sa
vérité ce qu'il y eut sur ces hauts sommets de sève
et de force, de sensations tantôt chaudes, tantôt gla-
ciales, de vie divine et de commerce avec le ciel ! Les
créateurs du christianisme occupent à bon droit le
premier rang dans les hommages de l'humanité.
Ces hommes nous furent très inférieurs dans la con-
naissance du réel ; mais ils n'eurent point d'égaux
en conviction, en dévouement. Or c'est là ce qui fonde.
La solidité d'une construction est en raison de la
somme de vertu, c'est-à-dire de sacrifices, qu'on a
déposée en ses fondements.
Dans cet édifice démoli par le temps, que de
pierres excellentes, d'ailleurs, qui pourraient être
réemployées telles qu'elles sont, au profit de nos
constructions modernes ! Qui mieux que le judaïsme
messianiste nous enseignera l'inébranlable espérance
en un avenir heureux, la foi dans une destinée bril-
lante pour l'humanité, sous le gouvernement d'une
aristocratie de justes? Le royaume de Dieu n'est-il pas
l'expression parfaite du but final que poursuit l'idéa-
liste? Le Sermon sur la montagne en reste le code
accompli ; l'amour réciproque, la douceur, la bonté,
le désintéressement seront toujours les lois essen-
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644 ORIGINES DU CHRISTIANISME.
tielles de la vie parfaite. L'association des faibles est
la solution légitime de la plupart des problèmes que
soulève Torganisation de Thumanité; le christianisme
peut donner sur ce point des leçons à tous les siè-
cles. Le martyr chrétien restera, jusqu'à la fin des
temps, le type du défenseur des droits de la con-
science. Enfin l'art difficile et dangereux de gouver-
ner les âmes, s'il est relevé un jour, le sera sur
les modèles fournis par les premiers docteurs chré-
tiens. Ils eurent des secrets qu'on n'apprendra qu'à
leur école. 11 y a eu des professeurs de vertu plus
austères, plus fermes peut-être; mais il n'y a jamais
eu de pareils maîtres en la science du bonheur. La
volupté des âmes est le grand art chrétien, à tel
point que la société civile a été obligée de prendre
des précautions pour que l'homme ne s'y ensevelît
pas. La patrie et la famille sont les deux grandes
formes naturelles de l'association humaine. Elles sont
toutes deux nécessaires ; mais elles ne sauraient
suffire. 11 faut maintenir à côté d'elles la place d'une
institution ou l'on reçoive la nourriture de l'âme, la
consolation, les conseils ; où l'on organise la cha-
rité ; où l'on trouve des maîtres spirituels, un direc-
teur. Cela s'appelle TÉglise; on ne s'en passera ja-
mais, sous peine de réduire la vie à une sécheresse
désespérante, surtout pour les femmes. Ce qui im-
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MARC-AURÈLE. 6i5
porte, c'est que la société ecclésiastique n'affaiblisse
pas la société civile, qu'elle ne soit qu'une liberté,
qu'elle ne dispose d'aucun pouvoir temporel , que
l'État ne s'occupe pas d'elle, ni pour la contrôler, ni
pour la patronner. Pendant deux cent cinquante ans,
le christianisme donna, de ces petites réunions libres,
des modèles accomplis.
FIN DE MARC-AURÈLE.
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TABLE
DES MATIÈRES
Pag«i.
Préface i
Chap.
I. Avènement de Marc-Aurôle 1
II. Progrès et réformes. — Le droit romain 18
III. Le règne des philosophes 32
IV. Persécutions contre les chrétiens 53
V. Gi*andeur croissante de TÉglise de Rome. — Écrits pseudo-
clômentins 69
vr. Tatien. — Les deux systèmes d'apologie 102
vu. Décadence du gnosticisme 113
vui. Le syncrétisme oriental. — Les ophites. —Future appari-
tion du manichéisme 130
IX. Suite du marcionisme. — Apelle 148
X. Tatien hérétique. —Les encratites 162
XI. Les grands èvéques de Grèce et d'Asie. — Méliton .... 172
xu. La question de la P&que 194
xui. Dernièra recrudescence de millénarisme et de prophé-
tisme. — Les moQtanistes 207
XIV. Résistance de TÉglise orthodoxe 225
XV. Triomphe complet de Tépiscopat. — Conséquences du
montanisme 238
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648 TABLE DES MATIÈRES.
Chap. Pages.
XVI. M&rc-Aurèle chez les Qa&des. — Le livre des Pensées. . 2i9
XVII. La Legio fulminata. — Apologies d^Apollinaire, de Mil-
tiade, de Mèliton 273
XVIII. Les gnostiques et les mont&nistes à Lyon 389
XIX. Les martyrs de Lyon 302
XX. Reconstitution de l'Église de Lyon. — Irénée 336
XXI. Celse et Lucien 345
xxu. Nouvelles apologies.— Athénagore, Théophile d'Antioche,
Minucius Félix 379
xxiii. Progrès d'organisation 405
XXI?. Écoles d'Alexandrie, d^Édesse 430
XXV. Statistique et extension géographique du christianisme . 447
XXVI. Le martyre intérieur de Marc-Aurèle. — Sa préparation à
la mort 464
XXVII. Mort de Maix-Aurèle. — La fin du monde antique . . . 484
xxviii. Le christianisme à la fin du ii* siècle. — Le dogme. . . 501
XXIX. Le culte et la discipline 515
XXX. Les mœurs chrétiennes 547
XXXI. Raisons de la victoire du christianisme 561
xxxii. Révolution sociale et politique amenée par le christia-
nisme 589
xxxui. L'empire chrétien 615
XXXIV. Transformations ultérieures 626
PARIS. — Impr. J. CLATB. — a. vVIKTIN* et C*, ni« S«Jnt>BflBoft [741]
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